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Chapter 12

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«Le samedi 31 août 1715 (c'est encore Saint-Simon qui parle, et nos lecteurs ne s'en plaindront pas), la nuit et la journée furent détestables. Il n'y eut que de courts et rares instants de connaissance. La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède de feu abbé Aignau, que la duchesse du Maine avait envoyé proposer. Les médecins consentaient à tout, parce qu'il n'y avait plus d'espérance. A onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita les prières d'une voix si forte, qu'elle se faisait entendre à travers celle du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit: «Ce sont là les dernières grâces de l'Église.» Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois: «_Nunc et in hora mortis_;» puis dit: «O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir!» Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, à huit heures un quart du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne.

«Il s'était marié à vingt-deux ans, en signant la fameuse paix des Pyrénées, en 1660. Il en avait vingt-trois quand la mort délivra la France du cardinal de Mazarin, et vingt-sept ans lorsqu'il perdit sa mère, on 1666. Il devint veuf à quarante-quatre ans en 1683, perdit Monsieur à soixante-trois ans, en 1701, et survécut à tous ses fils et petits-fils, excepté à son successeur, au roi d'Espagne et aux enfants de ce prince. L'Europe ne vit jamais un si long règne et un roi si âgé.

«Pour l'ouverture de son corps, qui fut faite par Maréchal, son premier chirurgien, avec l'assistance et les cérémonies accoutumées, on trouva toutes les parties de son corps si entières, si saines, et tout si parfaitement conformé, qu'on jugea qu'il aurait vécu plus d'un siècle sans les fautes des médecins, qui lui mirent la gangrène dans le sang. On lui trouva aussi la capacité de l'estomac et des intestins double au moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui était cause qu'il était si grand mangeur et si égal.

«Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de grand, en qui on ne peut méconnaître plus de petit et de mauvais, duquel il n'est pas possible de discerner ce qui est de lui ou emprunté; et, dans l'un et dans l'autre, rien de plus rare que des écrivains qui en aient été bien informés, rien de plus difficile à rencontrer que des gens qui l'aient connu par eux-mêmes et par expérience, et qui soient capables d'en écrire, en même temps assez maîtres d'eux-mêmes pour en parler sans haine ou sans flatterie, et de n'en rien dire que par la vérité nue en bien et en mal.»

M. le duc de Saint-Simon, parlant de Louis XIV, après s'être si longtemps incliné sous sa loi souveraine, a manqué, sinon de respect, tout au moins d'indulgence. Il commence par refuser ce qu'il appelle un grand esprit à ce jeune roi de vingt-trois ans, qui grandit si vite et si bien, au milieu de tant de beaux génies, espoir de la guerre, honneur de la paix. Tant de grands poètes, de ministres habiles, de généraux aimés de la victoire. En même temps, les femmes les plus considérables par leurs grâces et par leur beauté, qui enseignèrent au jeune prince l'élégance et la politesse. Il était né avec la majesté, et pas un de ses sujets n'a jamais pensé qu'il pût être autre chose qu'un grand roi. Il le sentait lui-même; il comprenait les devoirs du règne. Il avait près de lui, pour lui enseigner le gouvernement, le grand ministre Colbert. A peine roi, il fut appelé hors de ses frontières par des guerres nationales; il agrandit la France; il fit sentir l'autorité française en Italie, en Allemagne, en Espagne, et de très bonne heure il habitua l'Europe à dire tout simplement: _le roi!_ sans ajouter: le roi de France. _Le roi est mort!_ retentit dans le monde entier.

En même temps, que de chefs-d'oeuvre éclos à l'ombre éclatante de ce grand trône! Il avait Molière à ses ordres; Racine, initié dans les passions de sa jeunesse, les transportait sur le théâtre. Il y eut dans le jardin de Versailles de telles fêtes, que la poésie en devait garder le souvenir. Des paroles furent prononcées, dans cette chapelle de Versailles, d'une solennité si grande, que l'écho doit s'en prolonger jusqu'à la fin des siècles: le sermon sur _le petit nombre des élus_, par exemple. Adoré des uns, redouté de tous, admiré du grand nombre, il était le maître, il était l'arbitre, et pas un sujet qui refusât de donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu'obéissance autour de son trône: obéissance de son frère, obéissance de son fils unique, obéissance des princes de la maison de Condé, obéissance de la ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignité qui ne l'a pas quitté un seul jour, non pas même à son agonie. Et quand il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s'étonnèrent qu'il n'eût que la taille ordinaire des hommes, pas un n'ayant osé le regarder face à face.

Il faisait toute chose; il était le commencement et la fin de toutes les fortunes de son siècle. Il tenait les maréchaux de France sous sa dépendance immédiate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de leurs campagnes tracé de sa main. En même temps, plus de seigneurie et plus de seigneurs; Richelieu avait abattu les têtes les plus hautes, et, désormais, qui voulait vivre accourait à Versailles, trop heureux quand le roi lui accordait un coup d'oeil, et lui faisait donner le bougeoir, lorsqu'au sortir de sa prière il désignait le courtisan favorisé qui le devait accompagner jusqu'au seuil de sa chambre.

Il voulait être accompagné et suivi partout: à Meudon, à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s'était absenté la veille, et bien persuadé qu'un homme était mort, qui ne l'avait pas salué depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi; il voulait tout savoir, il savait tout. Des gens à lui violaient le secret des lettres, et lui rapportaient les mystères les plus cachés de chaque famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre regard. Telle était sa politesse, qu'il levait son chapeau pour toutes les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s'extasiait devant ses révérences. Il avait inventé cette définition: que _l'exactitude était la politesse des rois_. Exact jusqu'à la minutie, il disait une fois: _J'ai pensé attendre!_

Enfin, si profonds étaient les respects dont on l'entourait, qu'ayant envoyé une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l'un de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit dîner ce valet à sa table, et le reconduisit jusqu'au milieu de sa cour. Quoi de plus juste? Il était venu de la part du roi! En revanche, il était toujours à sa tâche, et sans un instant de répit, dans la décence et dans la grandeur. Superbe à pied, à cheval, en carrosse, à la promenade, au repos. Très habile à conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forêts bien percées pour la chasse à courre. Il ne connaissait pas d'obstacles, et s'il fallait tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes à main armée, et ce fut ainsi qu'il éleva Versailles, _ce favori sans mérite_, dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du grand siècle. Versailles finit par l'emporter sur toutes les maisons d'alentour.

Avec Mme de Maintenon reparut l'ordre, oublié si longtemps dans les transports de la jeunesse. Il redevint tout à fait le roi. Accablé au dehors par des ennemis irrités qui le croyaient perdu sans ressources, le roi résista par sa propre force. Accablé chez lui par des malheurs incomparables, avec tant de soupçons de crime et de poison, il se montra si fièrement au-dessus de son malheur, qu'il finit par arracher la pitié de l'Europe, épouvantée à l'aspect de tant d'humiliations, et de cette fin misérable d'un règne éclatant entre tous les règnes. Il disait en ses derniers moments: _Quand j'étais roi!_ Mais à son accent on comprenait qu'il était resté le roi!

Ce grand courage, on l'a vu, l'a soutenu jusqu'à la fin; ajoutez la confiance en Dieu. Plus il s'humiliait sous la main puissante, et plus il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se confessa publiquement d'avoir trop aimé la guerre. Il parla comme un père et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde couronne, et voilà par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du monde, après tant de justes et violentes attaques, et tant d'accusations sans rémission, a fini par sauver sa gloire.

La Révolution même, qui le devait arracher de ces caveaux du monastère de Saint-Denis, où reposaient tant de monarques ses aïeux, ne devait pas enlever à Louis XIV la place à part qu'il tient justement dans l'histoire des grands rois.

LE POÈTE EN VOYAGE

I

C'est un rare et charmant instant, dans la vie et le travail d'un écrivain sérieux qui comprend toute sa destinée, l'instant où, content de lui-même et des autres, il entre enfin en pleine possession du succès, de la popularité, de la fortune. Il doutait jusqu'à cette heure, et même aux jours du succès, il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un songe, et si le lendemain serait aussi doux que la veille. Il faut tant de soin, de zèle et de bonheur, disons tout, tant de mérite et de talent, pour percer le nuage, et le bruit vient si lentement à l'écrivain! Quoi de plus triste et rempli des plus terribles angoisses que les premiers commencements du travail littéraire? On hésite, on se trouble, on étudie, épouvanté de tant d'obstacles, toutes les petites passions de son lecteur. Le style, en même temps, qui se révèle à si peu de beaux esprits singuliers et primesautiers, représente à lui seul une peine infinie. Ah! que de fois voilà le commençant qui maudit la tâche acceptée! Il y renonce, il n'en veut plus; il sera volontiers le soldat, le marin, l'avocat, le marchand; mais écrire incessamment, écrire aujourd'hui, demain, toujours: «Non, non, se dit-il, c'est impossible!» aussi découragé qu'un enfant qui prend le plus proche horizon pour la fin du monde. On composerait une liste originale de très bons écrivains qui se sont arrêtés net au bout du premier sentier.

Mais c'est surtout dans l'art dramatique et parmi les jeunes adeptes de la comédie, ignorants du danger, que se fait sentir un découragement mortel. L'accès est si difficile en ces théâtres, obérés pour la plupart, et qui n'ont pas le temps d'attendre. Il leur faut tant d'argent et tout du suite! Ils sont si parfaitement incapables de se dire, à l'aspect d'un talent qui vient de naître: «Attendons, faisons-lui place, il aura bientôt son tour.» Non, non; en vingt-quatre heures, il faut réussir. Tout de suite il faut dominer le caprice et la volonté d'un parterre habitué aux plus vieux effets du mélodrame, et si le jeune homme est vraiment nouveau, si son oeuvre a l'accent vrai de la jeunesse, et s'il découvre un petit recoin où pas un, sinon les maîtres, n'a passé avant lui, que d'obstacles encore, et comme il doit se féliciter lorsque enfin, par une suite incroyable de petits bonheurs, il arrive à se dire: «On m'écoute, on me suit, le publie sourit à mon oeuvre; à la fin donc je suis le maître absolu des passions et des volontés d'alentour!»

Tel était, aux environs de la révolution de 1830, l'aimable et charmant écrivain que nous allons mettre en scène à son tour, et dont le souvenir est resté cher à tous les honnêtes gens qui ont eu l'honneur et le bonheur d'être au rang de ses amis. En venant au monde, il avait apporté les merveilleux instincts du poète comique, à savoir: le dialogue et le trait, le sourire et l'invention. Dédaigneux des chemins frayés, il avait commencé par découvrir les mondes nouveaux dans lesquels sa comédie était appelés, et dans ce monde à part de son invention il avait convoqué des personnages, non pas nouveaux (l'espèce humaine est si vieille, obéissante à de si antiques passions), mais des personnages d'un aspect tout nouveau. Il se servait à plaisir des modes, des travers, des accidents, des opinions de chaque matinée, et, les retraçant d'un crayon léger, il en faisait une image heureuse et ressemblante. Il ne visait pas au chef-d'oeuvre, à l'image impérissable, aux grands caractères agissant dans une longue action dramatique, et cependant il finit sans le vouloir, et presque sans le savoir, par atteindre aux honneurs de la grande comédie. A l'heure où cette histoire va commencer, ce modeste ambitieux se contentait volontiers d'une scène agréable et d'un tableau de genre, où des amoureux du vingt ans, le jeune homme en habit du matin et la fillette en négligé, se chantaient d'innocentes chansons.

Mais quoi! tout le beau monde parisien qui échappait aux violentes émotions de l'Empire, lassé _de gloire et de victoire, de lauriers et de guerriers_, acceptait franchement cette heureuse comédie en tablier vert, la tête à demi couverte d'un simple chapeau de paille d'Italie. On y respirait une si douce odeur de roses naissantes, de lait chaud et de foin nouveau! Dans ces bosquets enchantés, les oiseaux de nos jardins chantaient leurs plus douces chansons, et si par hasard on y rencontrait un des vieux soldats de l'Empereur tombé, c'était, le plus souvent, un vieux capitaine, ami de la jeunesse heureuse, paisible confident de petits malheurs qu'il finissait par consoler. Tout chantait, tout souriait dans ces premières comédies que le jeune homme avait rencontrées si plaisantes dans les premiers battements de son coeur. Donc, il effaça sans peine et sans effort tous les faiseurs de comédies; il n'eut qu'à se montrer pour qu'ils rentrassent dans l'ombre. Ils étaient les représentants d'une époque oubliée; il était, lui, l'historien des passions présentes. Si bien que tout de suite il fut, parmi nous, riche et populaire, et l'Europe entière ne jura plus que par son génie.

Un seul amuseur peut se comparer à celui-là; ils étaient du même âge, ils écrivaient à la même époque, mais ils appartenaient à des nations différentes; cet autre amuseur des jeunes esprits et des honnêtes gens, il s'appelait sir Walter Scott. En moins de cinq ou six années d'études et de succès de tout genre, il advint que notre poète comique était incontestablement le plus rare et le plus charmant esprit de son époque. Il avait accompli à lui seul toute une révolution dans le grand art de corriger doucement les moeurs d'un grand peuple, et de châtier en riant ses passions et ses vices. A lui seul il avait tout deviné, tout découvert et tout mis en ordre en ce monde si nouveau qui avait été l'Empire et n'était déjà plus la Restauration. Le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée d'Antin, les maisons modernes, les soldats licenciés à Waterloo, l'active et galante jeunesse, à demi révoltée et fidèle à demi, qui devait remplir de son talent, de son éloquence et de ses vertus viriles tout un règne où la parole était souveraine, où le talent était roi, voilà bien ce que notre auteur avait pressenti dans sa comédie. Il avait accepté glorieusement toutes nos gloires. Il s'était fait l'interprète éloquent de nos justes rancunes; plus d'une fois il nous avait consolés de nos défaites si récentes et si cruelles, que le nom seul de ces batailles perdues est encore une douleur nationale.

Son intelligence active et dévouée aux plus légère chagrins de cette nation si troublée allait sans cesse et sans fin de l'élégie à la chanson, de la cabane à la maison bourgeoise, du fabricant au soldat laboureur, du vieux marquis ramené par l'exil à l'homme enrichi par la prospérité publique. Il tenait à toutes les conditions; il mettait en scène les hommes les plus divers; en un mot, déjà rien ne manquait à sa gloire, à sa fortune au moment où va commencer cette histoire, dans laquelle cet aimable homme, ingénu à ses heures, et cependant d'un esprit si fin, a joué un si beau rôle, et qui convenait si bien à sa bonne grâce, à sa justice, à son bel esprit. A l'exemple de Molière, son maître, il avait deux noms; le public le connaissait sous son nom de guerre, et l'appelait M. Fauvel.

Dans cette foule d'honnêtes gens qui l'entouraient naturellement d'une admiration dévouée (et voilà la première récompense, et la plus désirable de l'écrivain), il y avait sur les bords de la Saône, dans un petit village abrité de deux collines célèbres dans les vendanges du Maconnais, une dame de Saint-Géran, fille d'un M. Fauvel, gentilhomme breton, et l'on peut bien penser qu'à la faveur de cette communauté de nom propre, elle n'avait pas été la dernière à solliciter l'amitié du jeune homme. A chaque pièce nouvelle il était sûr de recevoir une lettre affable de son amie inconnue, et tantôt elle lui envoyait les meilleurs poulets de sa basse-cour, tantôt le bon vin de ses celliers; en automne, elle ne lui ménageait ni les raisins ni les pêches. Bref, en toute occasion, elle le traitait en ami, et plus tard, en enfant gâté.

Lui, cependant, s'abandonnait volontiers à ces tendresses innocentes. Il y répondait de son mieux, et le premier exemplaire de chacune de ses comédies, orné d'une petite historiette de la première représentation, devenait la joie et l'orgueil du château de Saint-Géran-sur-Saône. Plus d'une fois ses propres voisins, quand ils se rendaient à Paris, avaient prié Mme Fauvel de Saint-Géran de leur donner une lettre à porter à son cousin, l'illustre M. Fauvel; elle avait longtemps hésité; longtemps elle s'était défendue, elle n'avait pu si bien faire qu'elle n'ont donné, en effet, deux ou trois lettres de recommandation pour son _cousin_, non pas, certes, sans un certain trouble. Heureusement qu'il est écrit: _A bon entendeur, salut!_ et que le cousin avait fait bonne grâce aux requêtes de sa cousine, si bien que chez messieurs les vignerons, et chez plus d'un gentilhomme des environs de Mâcon, il était incontestable qu'il y avait parenté formelle entre la dame et le monsieur. M. Fauvel en riait lui-même. «Acceptez, disait-il à ses amis, une aile de ce chapon que ma cousine Fauvel de Saint-Géran engraisse depuis tantôt six mois pour mon dîner du mardi gras.»

Cependant, il n'avait jamais vu la dame, et malgré ses sollicitations pressantes, elle n'était point venue à Paris, si bien que la première ardeur étant passée et les premières amitiés étant faites, on avait commencé par s'écrire un peu moins, puis rarement. Dans l'intervalle était mort M. de Saint-Géran, et maintenant que la dame était une veuve, jeune encore et bonne à marier, elle avait jugé qu'il était sage et prudent d'insister un peu moins sur son cousinage avec le jeune et célèbre poète. Ainsi, peu à peu, la langueur s'était mise entre ces deux amitiés, trop éloignées l'une de l'autre pour qu'elles fussent bien tendres et bien vives. La dame était de bon sens, le jeune homme aussi; la dame, à raison même de son veuvage, avait sur les bras de grandes affaires dans un pays où le moindre cep de vigne est entouré d'envie et vous fait des jaloux sans nombre. De son côté, le jeune homme, au plus beau moment de son grand succès, ne manquait pas d'amitiés pour l'en distraire. Il était le bienvenu dans les meilleures et les plus considérables maisons de Paris, et c'était à qui le posséderait quatre ou cinq jours dans les plus beaux domaines de Versailles, de Sceaux et de Saint-Germain.

Ainsi, des deux côtés, c'étaient autant de motifs pour que la cousine et le cousin s'oubliassent réciproquement. Les amitiés du monde sont ainsi faites, elles se nouent et se dénouent si volontiers, que ce n'est guère la peine d'en avoir.

Cependant, comme il y avait tantôt dix années que le poète était à l'oeuvre et qu'il se sentait las d'écrire, il résolut, un beau jour, pour se donner un vrai congé, de quitter sa bonne ville de Paris, sa mère nourrice qui suffisait à son oeuvre entière, et de chercher au loin quelques heures de liberté et de repos. Vous savez déjà qu'il était modeste en toute chose et que, s'il avait un peu d'orgueil, il n'avait point de vanité. Il prit donc, comme un simple voyageur, la diligence du Midi qui passait par le Mâconnais, et quand il vit que la diligence était pleine, il s'en réjouit comme d'un accident favorable à sa profession. Il allait donc voir enfin des gens de la province, et regarder de très près dans ces cavernes. Il allait prêter une oreille attentive à ce babil intarissable, à ces petites ambitions si furieuses pour un rien, à ces avarices gigantesques et sans honte. «Oh là! se disait-il, ne dormons pas; écoutons bien, regardons tout.» Mais à peine il eut regardé le paysage pendant deux ou trois heures, il s'endormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le réveiller pour lui dire que l'on était arrivé au _Soleil d'or_, où le dîner était servi.

Ce _Soleil d'or_ représentait une assez grande auberge, honneur de la contrée, et la table d'hôte, à trois francs par tête, était célèbre à dix lieues à la ronde. On s'assied, on mange, on boit, peu de causerie, et tout au plus quelques gaillardises de commis voyageur. Nulle homme en était consterné.

--Je n'irai pas longtemps ainsi, se disait-il, je prendrai la post à Mâcon, et j'aurai peut-être l'honneur de voyager tout seul.

Ce bon dîner semblait avoir ragaillardi tout le monde. Un petit vin blanc, sentant la pierre à fusil, réjouissait toutes ces têtes. Le conducteur lui-même était sous l'influence de cette innocente orgie, et ne pressait pas trop les voyageurs de remonter à leur place. Il faut vous dire que deux voyageurs s'étaient arrêtés au _Soleil d'or_, et avaient été remplacés dans la diligence par deux nouveaux venus qui méritaient une certaine attention.

Le premier était un jeune homme, aux cheveux bouclés, porteur d'une veste à boutons d'argent et coiffé d'une casquette prétentieuse où quelque Arachné villageoise avait brodé un sabbat de papillons. Il y en avait de toutes formes et de toutes couleurs: gris, bruns, jaunâtres, il y en avait même un rose au bord de cette aimable coiffure, et tous ces papillons voltigeaient autour de ce rustre endimanché. Dans une poche de côté, il portait un foulard de couleur sang du boeuf, qui lui donnait de loin l'apparence d'un chevalier de la Légion d'honneur. Des guêtres serrées à fond dessinaient une jambe un peu grasse, une rotule épaisse, et laissaient voir un pied plat. Ce jeune homme, évidemment, se croyait le plus beau du monde. Il n'était fille d'auberge qui ne le saluât d'un sourire, et quand il parut à la portière, il y eut dans tout le carrosse une explosion de joie et d'orgueil. «Voilà Romain, disait-on. Ah! te voilà, Romain! Bonjour, Romain.» Il saluait à droite, à gauche, et des sourires, et des poignées de main. Un capitaine qui rentrerait dans ses foyer après dix batailles gagnées ne rencontrerait pas plus d'empressement dans son pays natal que ce monsieur Romain, qui était vraiment la coqueluche de la contrée.

L'homme qui le suivait, beaucoup plus modeste en sa tenue, obtint à peine quelques regards. A la fin, cependant, tout le monde étant placé, et l'intérieur de la diligence étant encore une fois au grand complet, la voiture se remit en route. Assis dans son coin, le voyageur que nous n'avons pas quitté un seul instant se demandait, déjà très inquiet, quel était ce monsieur Romain, d'où il venait, où il allait, et par quel tour de force il était parvenu, de si bonne heure, à cette étrange popularité.