Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 8

Chapter 83,908 wordsPublic domain

--Il suffit de me donner un écu, répétait le marchand, qui devint pâle à l'idée seule du péril que courait son bénéfice; non un écu d'or de cinq livres, mais un écu blanc de soixante sous, et j'ose déclarer que nul autre ne fabrique de cotignac à si bon compte. Vous plaît-il de choisir une seconde boîte et de payer toutes les deux ensemble?

--Volontiers! J'irai jusqu'à trois, riposta d'Assoucy, faisant main basse sur le cotignac, et je vous assure ma chalandise: quant à l'argent, bonhomme, allez voir à la Monnaie, s'il y est venu.

--Au voleur! cria le marchand, qui ne fut que trop convaincu d'avoir été dupé; arrêtez ce filou effronté! Il a mangé mon cotignac et ose nier sa dette! mordienne!... Que ce méchant garçon me montre l'âme de sa bourse, sinon, je le mène aux prisons du Châtelet!

--Ma bourse est en la poche de quelqu'un, allez-y voir! dit le voleur, affectant bonne contenance, au lieu de s'enfuir. Je ne vous ai pas trompé, monsieur du cotignac; je n'ai fait qu'accepter votre offre obligeante de goûter vos pâtes, que je déclare exquises et incomparables. Or donc j'invite les bonnes gens ci-présentes à en prendre aussi, s'ils ne me croient sur parole. Prenez, Messieurs! cela ne coûte qu'un grand merci.

Le marchand se désolait et jurait que son cotignac n'avait pas été payé; d'Assoucy lui rendait invective pour invective, et le raillait en termes si gais, que les passants s'arrêtaient pour rire aux éclats. La mine irritée du vendeur et la grimace sardonique du trompeur présentaient un contraste amusant, et personne n'aurait pris parti pour le premier, si le second n'avait de longue date amassé bien des haines qui saisirent cette occasion de vengeance commune. Aux rires succédèrent les murmures et les menaces; ceux qui avaient eu à se plaindre de l'impertinence loquace et de l'habile rapacité de ce petit mauvais garnement entraînèrent l'opinion des indifférents, et d'Assoucy remarqua que les visages se rembrunissaient autour de lui, et que la presse des curieux, en s'épaississant, lui fermait déjà la retraite: il baissa le ton et les yeux avec inquiétude.

--C'est lui! disait-on à ses oreilles, c'est le plaisant du Pont-Neuf! Il a pendu une queue de vache au dos de ma femme!

--Il m'a nommé l'oison plumé!

--Oui-dà, il vint m'appeler, l'autre jour, à cause de ma perruque blonde: _M. le soleil de la rue des Marmouzets!_

--Il a soustrait de mon ouvroir un jambon de Pâques!

--Il a cassé hier le vitrage de ma fenêtre!

--Il ronge, mieux qu'une souris, mon beurre et mon fromage!

--Vraiment, il semble que je chauffe le four sans cesse à son usage, sans voir jamais l'ombre de sa bourse!

--Il a rompu les reins de ma chatte!

--Le malandrin attire mon vin, par le soupirail de ma cave, à l'aide d'un tuyau de paille!

--En prison! à l'amende! Il a mérité mieux que la potence!

Charles d'Assoucy, effrayé de ces menaçantes récriminations qu'il avait peine à démentir par signes négatifs (car la rumeur couvrait sa voix), et se voyant cerné de toutes parts, fut sur le point de crier grâce et d'avouer tous ses méfaits. On se préparait à l'arrêter et à le conduire devant le lieutenant civil au Châtelet, lorsque, profitant de la diversion causée par le récit du vol que le marchand exagérait de plus en plus, il réussit à percer la foule, en baissant la tête, en se faisant mince et fluet. On ne s'aperçut de son évasion, qu'au moment où il courait de toutes ses forces, et la foule aussitôt s'ébranla, en criant, à sa poursuite. D'Assoucy, prévoyant bien qu'il ne pouvait lutter de vitesse avec tant de jambes plus grandes que les siennes, se jeta brusquement dans un autre groupe aggloméré devant le Savoyard, qui chantait, en ce moment, des couplets satiriques contre le maréchal d'Ancre, favori de la reine-mère et régente Marie de Médicis, et à ce titre, fort détesté du peuple et des gens de cour; ce groupe était donc trop attentif aux chansons pour avoir égard au passage presque invisible d'un enfant qui se frayait une route entre les jambes des spectateurs. Aussi, le fugitif parvint à se glisser sous la toile peinte de l'échoppe des musiciens, avant que les assistants fussent instruits de ce dont il s'agissait. Pendant ce temps, le tumulte s'étendait d'un bout à l'autre du pont, où chacun s'intéressait à la recherche du voleur dont on avait perdu la trace, si bien que tous les jeux et divertissements demeurèrent suspendus en un instant.

--Holà! petit page, cria le chanteur aveugle à son accompagnateur qui cessait de pincer du luth; qu'est-ce donc? Que se passe-t-il? Mène-t-on pendre quelque pauvre diable? Ou bien a-t-on enfin changé les sots ministres de Sa Majesté, récompensé le maréchal d'un beau logis à la Bastille, et fouetté par les rues madame son épouse, Léonora Galigaï? Quel événement est-ce là?

--Moins que rien, monseigneur, répondit respectueusement le page de musique. J'ai pensé d'abord que les gens du roi venaient vous prendre pour vos chansons politiques; mais ce n'est qu'un petit larron, qui a fait camus le marchand de cotignac, et qui s'est évadé parmi la presse. Pendant qu'on le cherche, vous plaît-il de déjeuner?

--Oui, ma fi! la faim chante dans mes boyaux. Quant au voleur, je lui souhaite heureuse chance, surtout s'il veut enlever à tous les diables le singe et les marionnettes de maestro Fagottini.

A ces mots empreints d'un aigre ressentiment, il étendit son poing fermé du côté des tréteaux de Fagottini, où le singe battait le tambour sans se soucier du bruit confus qui régnait sur le Pont-Neuf; il entra dans son tabernacle, au moyen d'une échelle, et se déroba lentement aux regards de ses auditeurs, pendant que son page de musique était allé acheter, pour leur déjeuner, des saucisses chez le charcutier et du vin clairet chez le tavernier. Tout à coup le Savoyard, qui s'était assis devant une table avec autant d'aisance que s'il eût fait usage de ses yeux, sentit un obstacle à ses pieds qu'il voulut allonger, et, y portant la main vivement, rencontra un bras, une tête, puis un petit être vivant, qu'il tira de dessous la table, et qui n'eût pas donné signe de vie, sans une chiquenaude que l'aveugle lui appliqua sur le nez, et sans une rude secousse à laquelle il obéit en se mettant à deux genoux, dans la posture d'un enfant qui attend une correction souvent donnée et reçue.

--Holà! qui est celui-ci? demanda le Savoyard, d'un accent terrible: encore quelque malin compagnon, qui s'est introduit céans pour piller mes chansons et ma musique! J'ai promis d'étrangler le premier que je trouverais en flagrant délit de vol, fût-ce un fils de famille.... Mordié! pourquoi ne vas-tu pas récolter une riche moisson d'écus chez maître Fagottini, drôle?

--Parlez plus bas, compère, interrompit d'Assoucy qui ne se débattait point sous la vigoureuse étreinte du Savoyard; sauvez-moi de la prison, en m'honorant de votre benoîte sauve-garde. Ces gens sont trop outrés contre moi, qui ne les ai pourtant offensés, et s'ils me découvrent, ils n'auront pitié de mon âge, ni de mon innocence: j'en tremble!

--Ma fi! c'est le voleur de cotignac, j'imagine, répliqua le chanteur, en ricanant. Tu as sans doute, petit drôle, l'innocence de Barrabas ou du bon larron de l'Évangile? Eh bien! je serai clément, et ne te livrerai pas, à condition que tu t'engageras à mon service, pour remplacer mon second page de musique, qui est mort hier de la gale.

--Ne vous moquez pas, maître Philippe, un âne brait mieux que je ne chante, et je ne sais jouer d'aucun instrument, sinon de la pince, du croc et de la truche.

--Tu parles l'argot des voleurs, mon fils, comme si tu avais ramé sur les galères du roi, mais je redresserai ton éducation boiteuse, je t'apprendrai à jouer du luth, à rimer des vers en vaudeville, à débiter de plaisants discours, et surtout à lâcher le ventre aux escarcelles; enfin, tu deviendras, sous ma loi, poète, orateur et musicien.

Charles d'Assoucy, séduit par ces belles promesses plus encore que contraint par la circonstance, signa son engagement, aux cris de la foule qui le cherchait, et renonça sans regret à la maison paternelle pour éviter la prison et ses fâcheuses conséquences. D'ailleurs, le Savoyard ne lui laissa pas le temps de la réflexion; et, tirant d'un coffre la défroque du galeux défunt, invita son nouveau page de musique à s'en revêtir à l'instant. D'Assoucy hésita d'abord, et il faisait la moue, au souvenir de la maladie contagieuse à laquelle son devancier avait succombé; mais il n'osa pas s'aliéner par un refus la bienveillance de son nouveau maître, et il se rappela qu'il avait souvent risqué plus que de gagner la gale; il s'affubla donc, sans résistance, du manteau de velours rouge troué, des chausses de laine jaune, semées de taches, du chapeau de feutre à plumes fanées, et des autres insignes de sa profession future. Cependant, il éprouva un serrement de coeur, quand l'aveugle eut renfermé dans son coffre les guenilles que son nouveau page de musique venait de quitter, pour endosser la livrée de sa nouvelle profession; c'était pour lui comme un adieu au monde, où son costume de baladin ne lui permettrait plus de se montrer. Ce déguisement l'avait changé de telle sorte, que son père même eût hésité à le reconnaître; d'amples moustaches postiches achevèrent la métamorphose.

D'Assoucy s'aperçut bientôt que la perte de sa liberté n'avait guère de compensations agréables, et s'il l'avait pu, dès le lendemain de son entrée en fonctions, il eût repris son ancien genre de vie; mais il était gardé de près par son maître, et surtout par le premier page de musique, dont la jalousie ne fit que s'accroître, en raison des progrès étonnants qui signalèrent l'apprentissage musical de son jeune rival. Ce fut même la seule consolation du pauvre d'Assoucy, qui apprit à composer, des airs et à jouer du luth, avec une si merveilleuse facilité, qu'au bout de six mois il surpassait de beaucoup les talents de son camarade: celui-ci en avait conçu une haine féroce contre ce dernier venu, qui lui disputait la faveur du Savoyard et du public.

Le Savoyard n'était pourtant pas un maître commode, dont les bonnes grâces méritassent de faire des jaloux: il avait le parler aussi brutal que le geste, et ses colères suivaient leur libre cours à tort ou à raison, sans que la soumission la plus humble de la part de ses valets servît à le calmer. Il n'épargnait pas les coups ni les avanies à ses deux pages de musique, pour la moindre distraction, pour la moindre négligence, pour la moindre fausse note, dans l'exécution musicale dont ils étaient chargés: souvent, en public, il interrompait sa chanson, par un double soufflet distribué à droite et à gauche; souvent il avait le pied aussi leste à frapper, que la main. D'Assoucy seul se regimbait et protestait contre ces admonitions imprévues, mais l'aveugle frappait de plus belle et ne voulait rien entendre.

Ces inconvénients du métier se reproduisaient, chaque jour, sans amener au moins quelque dédommagement; le Savoyard était frugal dans ses repas, mais les deux pages avaient à pâtir de ses rares excès de boisson; l'ivresse l'excitait alors à battre monnaie sur la joue de ses deux esclaves, suivant sa propre expression, car il ne les aimait pas et les regardait comme des outils à lui appartenant. Grossier, inaccessible à tous les sentiments d'affection et de reconnaissance, il subissait à la fois l'influence de deux haines également implacables, d'une nature différente: l'une noble et hardie, contre l'Italien Concini, maréchal d'Ancre, qui tenait le roi en tutelle et la reine régente en servage; l'autre, basse et misérable, contre les marionnettes et le singe de Fagottini qui faisaient une concurrence redoutable à ses vers et à sa musique.

D'Assoucy conservait, d'ailleurs, son insouciance, et ne trempait pas dans les deux haines de son maître: il ne connaissait que de nom le maréchal d'Ancre, et il se divertissait au spectacle du singe et des marionnettes, contre lesquels le premier page de musique tramait sournoisement un complot, pour être utile et agréable au Savoyard. D'Assoucy, aspirait à se soustraire à cet esclavage insupportable et essaya d'abord de l'adoucir par les licences qu'il se permettait en trompant les yeux toujours ouverts de son perfide collègue et la perspicacité clairvoyante de l'aveugle; il regrettait ses bonnes aubaines d'autrefois et son aventureux vagabondage dans Paris, honteux qu'il était de se voir réduit à voler le chétif souper et le vin aigrelet de son tyran. Combien de fois, en reconnaissant ses frères et amis au milieu de l'auditoire du Savoyard, combien de fois ouvrit-il la bouche pour les appeler à son secours! Mais un coup d'oeil jeté sur son grotesque déguisement lui faisait monter le rouge au front et le forçait à se taire. Il n'aurait pas rougi d'être pris en flagrant délit dans l'accomplissement d'un vol adroit ou audacieux, et il se croyait avili par son costume de baladin!

Il ne se contenta pas de faire main basse sur le maigre ordinaire du Savoyard, qui, s'apercevant de la diminution des parts à la mesure de son appétit et de sa soif, grondait entre ses dents et rudoyait son premier page, seul chargé de régler et de diriger toutes les dépenses de la table. D'Assoucy se réjouissait des mauvais traitements qu'il attirait ainsi sur le dos de son compagnon. Quant à lui, qui avait le rôle de présenter le bassin à la ronde pour la récolte pécuniaire parmi les auditeurs du Savoyard, il faisait rapidement passer les pièces de monnaie dans sa poche, et souvent rapportait le bassin vide au chanteur aveugle, qui murmurait contre le malheur du temps et le resserrement des bourses. D'Assoucy raflait toujours la meilleure partie de la recette.

Le lundi 14 avril de l'année 1617, il attendait que son maître eût achevé de chanter un nouvel air sur les courtisans; et, assis au coin de la balustrade de l'orchestre, il contemplait de loin, en se rongeant les ongles, trois malheureux, qu'on venait d'attacher au grand gibet dressé au bas du Pont-Neuf, pour l'épouvante des langues légères et satiriques; car ce n'étaient pas des malfaiteurs qui méritassent la corde, mais bien de pauvres bourgeois coupables seulement d'avoir désapprouvé, tout haut, la marche des affaires publiques ou injurié le maréchal d'Ancre. Aussi, personne n'osait plus exprimer son mécontentement avec franchise, depuis que les paroles imprudentes étaient punies de mort, sans forme de procès.

Soudain de grandes clameurs retentirent du côté du Louvre, et la ville entière cria d'une seule voix: _Vive le roi_! Concini, en se rendant chez le roi avec une escorte de ses partisans, avait été assassiné, sur le Pont-Tournant du Louvre, par les favoris du jeune prince, qui, empressés de succéder au maréchal d'Ancre, ensanglantèrent ainsi le commencement du règne de Louis XIII; mais ce crime, exécuté au moyen d'un lâche guet-àpens, satisfit la fureur du peuple contre les conseillers de la reine-mère, et la joie publique se révéla par des atrocités. Le corps du maréchal, enterré en secret, le soir même, sous les orgues de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint le jouet de la populace, qui, par vengeance, le traîna dans les ruisseaux, avant de le brûler sur le Pont-Neuf.

Le Savoyard ne fut pas le dernier à célébrer la délivrance du roi et de la France: il improvisa une complainte bouffonne sur _la Passion du seigneur Concini et sa descente aux enfers_. Cette pièce eut les honneurs de l'à-propos. Ce jour-là, le singe et les marionnettes de Fagottini furent abandonnés: d'Assoucy ne cessait pas de faire circuler le bassin, où pleuvaient les hards, les sous et même les écus; tout le monde apportait son offrande à la poésie et à la musique; mais le malin page, songeant à profiter de cette abondante recette qui ne se renouvellerait peut-être pas de sitôt, détournait très adroitement à son profit le cours de ce Pactole inusité, qui roulait de plus grosses pièces qu'il n'en avait jamais vues dans son plat de cuivre; il se jetait si avidement sur ce butin, que ses dix doigts ne lui suffisaient pas pour prendre; et l'aveugle, à qui revenait, après chaque tour de quête, le bassin allégé de la moitié de son poids, n'était pas peu surpris que la générosité de l'auditoire fit tant de bruit pour un si modeste résultat: depuis longtemps il soupçonnait la probité de ses pages de musique, et il prêta l'oreille au son des espèces de billon et d'argent, qu'il comptait tout bas à mesure qu'elles tombaient dans le bassin; ses calculs se trouvèrent faux de tout ce que s'était adjugé le voleur, avant de rendre le reste de sa collecte. Le Savoyard faillit éclater de rage, en acquérant la preuve certaine de la supercherie de son second page de musique, et il fixa sur lui des yeux blancs sans regard, comme pour épier un geste ou un mouvement de main accusateurs; il interrogeait de toute la puissance de l'ouïe les bruits vagues et indécis qui pouvaient l'aider à surprendre en flagrant délit le larron, de manière à lui ôter la ressource de nier l'évidence. D'Assoucy se fiait aveuglément à l'infirmité permanente de son maître et à l'absence momentanée de son camarade, pour cacher à peine les continuels larcins qui enflaient ses poches, lorsque le Savoyard, qui se tenait derrière lui, le coiffa d'un énorme coup de poing et l'arrêta la main pleine.

--Mordié! s'écriait-il en blasphémant et en réitérant les bourrades, nierez-vous, messire le fripon, que vous me ravissez le plus clair de mon bien? Çà, messieurs, dit-il en s'adressant aux témoins de la scène, je vous interpelle tous: quel châtiment mérite ce fourbe qui s'enrichit à mes dépens? Admirez, messeigneurs, comme vos dons et charités enrichissent ce gueux d'hôpital! Mais je ne suis pas si privé d'yeux qu'on imagine, car le sort m'a planté des yeux aux oreilles. O le mécréant, fils de Juif et d'Arabe! combien de sous marqués se sont évanouis entre ses doigts! L'ingrat, que j'ai retiré du péril de la prison et de pire, me paie de la sorte ma folle humanité! Mordié, pour le punir, je m'en vais le battre, devant vous, en gamme chromatique.

Le Savoyard, sourd aux supplications de l'enfant qui se débattait de toutes ses forces, lui déboucla ses chausses, d'où l'argent volé tombait en s'éparpillant, et lui infligea publiquement la punition du fouet, qui n'était pas encore banni de la justice légale. D'Assoucy, essoufflé de résistance et de prières, subit héroïquement ce supplice, et se vengea en piquants jeux de mots, quand il se retrouva debout sur ses pieds, et ne montrant plus que son visage narquois à l'assemblée. Les spectateurs qui avaient ri de cette exécution rirent davantage des plaisants quolibets que la colère inspirait au patient; le Savoyard, déconcerté par cette verve d'invectives, proposa lui-même, à son page des conditions de paix, qui ne furent pas acceptées; ce ne fut qu'une trêve de part et d'autre.

Sur ces entrefaites, une horde de sauvages de la lie du peuple se précipita sur le Pont-Neuf, où le gibet avait été, pendant la nuit, renversé et brûlé: le cadavre du maréchal d'Ancre, horriblement outragé, servait de jouet et de trophée à ces misérables, parmi lesquels des femmes, d'horribles mégères, se distinguaient par leur acharnement sur ces informes restes, souillés de sang et de boue. On chantait en choeur d'odieux couplets, on dansait autour de ce pauvre corps défiguré; on mêlait le nom de la reine mère à celui de son ministre favori, dans un chaos de malédictions à la mémoire du défunt; ensuite on traîna le cadavre vis-à-vis le Cheval de bronze et on le dépeça par morceaux, en criant toujours: _Vive le roi!_ Des paysans de la province achetèrent des lambeaux de cette chair saignante, pour l'emporter avec eux, et il y eut des monstres qui en mangèrent, pour mieux assouvir une haine abominable qui survivait à la victime.

--Mordié! je veux aussi aller le voir, ce damné Italien! dit le Savoyard, oubliant qu'il était aveugle. Vraiment, je ne le verrai point, mais je le toucherai et tâterai, à l'endroit de ses blessures, que j'eusse voulu faire moi-même. Viens çà, Charlot, conduis-moi, en pinçant du luth, tandis que je chanterai gratis la complainte du détestable Concini.

D'Assoucy, qui gardait trop de rancune à ce brutal aveugle pour se résigner à une plus longue servitude, crut l'occasion opportune pour s'enfuir, à la faveur du tumulte; il eut soin d'emporter le petit trésor qu'il devait à ses vols journaliers et qu'il avait enfoui sous un pavé; puis, se recommandant tout bas au dieu des aventuriers, il accompagna son maître, en jouant de la musique, pendant que celui-ci hurlait ses fureurs poétiques contre la mémoire de l'Italien Concini. Mais la foule était plus curieuse de voir que d'écouter, et le Savoyard se plaignait de ce qu'on ne lui ouvrit point un chemin jusqu'à l'objet inanimé de son fougueux ressentiment; la difficulté d'avancer augmentant à chaque pas, d'Assoucy donna tout à coup un croc en jambe à l'aveugle, qui, en perdant l'équilibre, entraîna dans sa lourde chute plusieurs de ses voisins, aux vêtements desquels il s'était accroché. Ils tombèrent les uns sur les autres, en jurant tous à la fois et s'entortillèrent mutuellement, sans pouvoir se relever, tandis que d'Assoucy se hâtait de gagner le large.

--O le traître! ô le félon! se mit à crier le Savoyard, attribuant aussitôt sa culbute à son page, qu'il soupçonnait d'avoir pris la fuite; à l'aide! au secours! bonnes gens, arrêtez-le, ramenez-le-moi, je vous prie! Il court à belles jambes de ce côté, vous le reconnaîtrez à son habit de perroquet. C'est un larron, c'est lui qui a volé le cotignac! C'est lui qui volait le produit de mon travail! Nous le ferons pendre au son de ma musique.

D'Assoucy, qui s'éloignait en tapinois, après avoir fait choir son maudit aveugle, fut frappé de terreur, quand il l'entendit se déchaîner ainsi en amères récriminations: le vol de cotignac, qu'on lui reprochait à haute voix, vint se représenter vivement à son esprit, et il se persuada que plus d'un passant en avait été témoin. Il s'imagina aussitôt que tous les regards, que tous les sourires le désignaient comme le voleur de cotignac: sa vue s'obscurcit, ses membres tremblèrent, ses idées s'égarèrent, ses jambes se dérobèrent sous lui: il faillit se livrer lui-même, faute de pouvoir s'enfuir.

Il errait sur le pont, d'un bord à l'autre, sans savoir quelle route tenir, ni quel parti prendre; il croyait voir partout des mains s'étendre vers lui pour le happer, et il eut beau marcher en tous sens, le Cheval de bronze avait l'air de le poursuivre toujours; enfin les cris de l'aveugle se rapprochèrent, répétés de bouche en bouche, et le cotignac devenait pour le voleur un spectre menaçant. Effaré, haletant, il s'arrêta devant la Samaritaine et se glissa, par un passage noir qui s'offrait à lui, dans un escalier en limaçon, qu'il descendit en larges enjambées, sans s'inquiéter de savoir où il était et où il allait, pourvu qu'il échappât aux regards de mille spectateurs. Peu s'en fallut qu'après une année d'intervalle il eût une indigestion de cotignac.

Enfin il respira, en se trouvant dans un lieu voûté, obscur et solitaire, qui ressemblait à une cave, et il espérait n'avoir plus rien à redouter, lorsque le bruit d'une porte qu'on fermait, en haut de l'escalier, à doubles verroux et à triples serrures, lui apprit qu'il était prisonnier. Alors il craignit de n'avoir échappé à un péril, que pour tomber dans un pire. Allait-il être condamné à mourir de faim dans un horrible cachot? Il regretta de n'avoir pas été ressaisi par le Savoyard, fût-il à demi mort entre les mains de ce brutal; il eut l'idée de pousser des cris perçants pour se faire entendre du dehors et pour qu'on vînt le délivrer. Tout à coup, son effroi prit le caractère du vertige, quand un coup d'oeil, jeté autour de lui parmi les ténèbres, lui fit croire qu'il n'était pas seul, comme il l'avait pensé d'abord, et que les habitants de ce sombre repaire étaient venus là pour le recevoir.