Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants
Chapter 6
Catherine était encore auprès de l'enfant, qui dormait toujours et qu'elle regardait sans cesse avec la même émotion. Elle vint à penser que cet enfant, dont il avait fallu enlever les haillons trempés d'eau, ne trouverait pas de vêtements à reprendre, en se réveillant. Elle envoya donc dans la ville, pour lui procurer de quoi se vêtir d'une manière convenable, et on apportait les habits qu'elle avait fait acheter, quand l'enfant s'éveilla. Ses premiers regards furent pour elle.
--N'êtes-vous pas, lui dit-il avec attendrissement, une de ces fées qui sont toujours prêtes à aider et à secourir les pauvres gens, dès qu'on a besoin d'elles? Vous êtes la première que j'aie vue, et je souhaite n'en plus voir d'autres que vous.
Catherine appela un vieux valet et lui ordonna d'habiller l'enfant, pendant qu'elle irait s'informer de la santé de sa mère et ne demeurerait que peu d'instants absente. En la voyant se disposer à sortir de la chambre, l'enfant la suivit d'un oeil fixe et plein de larmes.
--Oh! revenez, je vous en conjure! lui dit-il avec tendresse, revenez bientôt! Si vous ne revenez pas, je me sentirai mourir!
La jeune fille le quitta, toute émue, ayant peine à retenir ses larmes et ne comprenant pas la cause d'une si singulière émotion. Lorsqu'elle entra dans la chambre de sa mère, Jules de Guersens y était encore; il rougit en la voyant paraître et se leva d'un air timide et embarrassé, qu'elle ne se souvenait pas d'avoir remarqué chez lui en toute autre occasion. Elle en fut troublée et inquiète, en attribuant cet embarras à un entretien que son arrivée avait interrompu.
--Je ne viens qu'un moment auprès de vous, bonne mère, lui dit-elle. Je constate avec plaisir que notre ami vous tient compagnie et vous empêche de vous apercevoir de ma longue absence.
--Elle a duré, en effet, bien longtemps, reprit madame Neveu: deux heures au moins, et je dois maudire la poésie qui me prive ainsi de ta présence, surtout dans un moment où il était grandement question de toi...
--De moi? répliqua Catherine, qui tourna les yeux vers Jules de Guersens, pour avoir l'explication de ce reproche.
--Ne devines-tu pas? lui dit sa mère. Jules de Guersens, que nous estimons, que nous aimons, comme si c'était un vieil ami, voulait me rendre le fils que j'ai perdu, en devenant mon gendre, et me demandait ta main?
--Monsieur, je ne saurais être que très sensible à une telle marque de bienveillance et d'affection, dit Catherine en baissant les yeux. Vous pouviez déjà compter sur mon amitié; j'y joindrai maintenant une bien douce reconnaissance. Mais, je pensais vous l'avoir déjà déclaré avec franchise, le mariage n'est pas fait pour moi!
--Et cependant, Mademoiselle, répondit Jules de Guersens avec tristesse, nulle mieux que vous n'est faite pour le bonheur d'un mari! Vous ne m'accuserez point de m'être trop pressé de parler et d'avoir révélé un secret que vous deviez être la première à connaître. C'est votre mère elle-même qui m'a forcé de le trahir...
--Contentez-vous d'être mon ami, mon meilleur ami, reprit-elle en lui tendant la main et en serrant la sienne qu'elle sentait tremblante et glacée. Je vous jure, devant ma mère, que je ne me marierai jamais.
A ces mots, elle dissimula sa profonde émotion, en faisant comprendre, par un signe, à Jules de Guersens, qu'elle était appelée ailleurs par des motifs qu'il pouvait apprécier, et elle sortit en le priant de rester encore avec madame Neveu, jusqu'à ce qu'elle eût fini une tâche d'humanité dans laquelle il avait eu sa part. Elle revint donc, sous l'impression d'un grand trouble, auprès de l'enfant, qui était déjà habillé et qui se regardait avec surprise dans ses nouveaux habits, si beaux et si riches qu'il n'en avait jamais porté de pareils dans toute sa vie. Ce costume lui donnait un air de distinction native, qui frappa Catherine et lui causa une satisfaction intime, dont elle ne s'expliquait pas la cause. Elle se félicita davantage d'avoir conservé la vie d'un enfant qui devait être si cher à ses parents. Elle ne se rappelait pas que ce pauvre enfant était un orphelin.
--On est probablement bien inquiet de vous, dans votre famille? lui dit-elle. Il serait temps de vous y reconduire ou du moins d'avertir vos parents que vous êtes ici sain et sauf et en sûreté.
--Je n'ai pas de famille, Madame, répondit-il avec un sourire mélancolique. Ne vous l'avais-je pas dit? Je ne suis pas trop pressé, j'en conviens, de retourner à la boutique de maître Nicolas Courtois, ajouta-t-il en souriant avec malice. J'avais fait aujourd'hui l'école buissonnière, pour aller à la pêche, et sans vous, ma très noble demoiselle, sans votre ami qui m'a gentiment tiré de l'eau, j'étais bel et bien noyé, pour ma punition.
--Ce maître Nicolas Courtois, lui demanda Catherine, n'est-ce pas l'imprimeur de Poitiers?
--Je n'en connais pas d'autre, ne vous déplaise, répliqua l'enfant; c'est un honnête homme qui sait son métier, mais qui est un peu rude pour ses pauvres apprentis. Imaginez qu'il les bat comme plâtre, à propos de rien et de tout.
--Vous a-t-il donc battu, ce méchant homme, mon enfant? dit Catherine. Ce n'est pas dans son imprimerie qu'on imprimera mes vers, je vous assure! Un homme qui bat les enfants est un vrai monstre! Vous êtes donc ouvrier imprimeur, mon cher enfant?
--Je le suis et je m'en fais gloire, repartit l'enfant.
C'est le plus noble des métiers, et je ne le changerais pas contre une maîtrise d'épicier ou d'orfèvre. Et vous, madame, ne parlez-vous pas de faire des vers? Oh! combien je serais heureux d'avoir à les composer en beaux caractères neufs, sans laisser passer des bourdons ni faire des coquilles!
--Mon ami, lui dit-elle enchantée de son ardeur au travail, vous ne m'avez pas encore fait connaître votre nom?
--Je me nomme Jacques des Roches, répondit l'enfant avec modestie, et je n'ai pas plus de douze ans, si je les ai...
--Jacques des Roches? s'écria Catherine. Jacques des Roches! C'est bien là votre nom, cher enfant?
--Assurément, Madame, c'est le nom qui me fut donné à l'hôpital de Lyon, quand on m'y apporta dans mon berceau.
--Jacques des Roches! répétait Catherine. Et vous avez douze ans, ou peu s'en faut? Vous dites qu'on vous apporta dans votre berceau à l'hôpital de Lyon? D'où veniez-vous, lorsqu'on vous y apporta, mon pauvre enfant?
--Je n'en sais, ma bonne dame, que ce qu'on m'en a dit, répliqua Jacques des Roches, étonné et tourmenté de l'agitation extraordinaire qui s'était emparée de sa protectrice. J'ai été élevé dans l'hospice des Orphelins à Lyon, et l'on ne m'y donnait pas d'autre nom que celui que j'ai toujours porté depuis. J'avais sept ans ou environ, quand un compagnon d'imprimerie, qui avait perdu un fils unique, offrit de m'adopter et de m'apprendre son état; ce qu'il fit, le digne homme, et je profitai si bien de ses leçons, qu'avant ma dixième année, je travaillais à la casse assez proprement dans l'imprimerie des Griphes, les premiers imprimeurs de Lyon. Je gagnais honnêtement ma vie chez ces braves patrons, et j'y serais encore, si je n'avais pas eu le malheur de perdre mon père adoptif. Je pris dès lors en horreur le séjour de Lyon, et tout jeune que j'étais, je commençai à faire mon tour de France, tantôt comme compositeur, tantôt comme garçon de presse. Le sort me conduisit à Poitiers, il y a six ou sept mois, et je m'enrôlai, pour deux ans, dans l'imprimerie de maître Nicolas Courtois, où je me trouverais fort bien, s'il ne battait pas si dru ses apprentis. Enfin, suivant le dicton: Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute...
--Mais vous ne me dites pas, mon enfant, ce qui m'intéresse le plus, interrompit Catherine, qui ne le quittait pas des yeux une minute. Racontez-moi comment et pourquoi ce nom de Desroches vous a été donné.
--J'y étais, certainement, dit-il en souriant avec candeur, mais je ne me rappellerais pas dans quelles circonstances je suis arrivé à Lyon par la Saône, une grande et belle rivière, qui passe à Lyon et va se joindre à la Loire. Mon berceau venait on ne sait d'où; il avait descendu le fleuve, moi dedans et bien paisiblement endormi, à ce qu'on m'a raconté; le berceau s'arrêta au pied d'un amas de roches, qui forment un écueil à l'entrée de la ville. Les bonnes gens qui m'avaient sauvé me servirent de parrains, en rapportant de quelle façon ils m'avaient trouvé dormant dans mon berceau: ce sont eux qui me nommèrent _des Roches_. Quant au nom de Jacques, qui devait être mon nom de baptême, il était inscrit sur le berceau et brodé sur mes langes. On m'a dit aussi que le nom de Desroches se trouvait également, sur mon berceau, à la suite du nom de Jacques. Enfin, depuis lors, on ne m'a jamais appelé que Jacques Desroches...
--Jacques, mon bien-aimé Jacques! criait Catherine, folle de bonheur: Je suis ta soeur! Tu es mon frère!
Elle prit Jacques dans ses bras et le couvrit de baisers mêlés de larmes, et Jacques Desroches partageait, sans y rien comprendre, l'émotion dont il était l'objet et la cause. Il ne s'expliquait pas comment, lui pauvre orphelin abandonné et simple ouvrier apprenti dans une petite imprimerie de Poitiers, il pouvait être le frère de cette noble et belle demoiselle, qu'il ne connaissait que pour avoir été sauvé et soigné par elle.
Soudain Catherine, dont la joie et l'enthousiasme n'avaient fait que s'accroître, trouva la force de le soulever de terre et de l'emporter entre ses bras jusqu'à la chambre de sa mère, auprès de qui Jules de Guersens était encore, sans pouvoir se remettre du coup qui l'avait frappé dans ses plus chères illusions.
--Mère! voici Tobie! cria-t-elle, d'un accent imposant et prophétique: voici mon frère! voici votre fils Jacques!
Madame Neveu, qui n'avait pas été préparée le moins du monde à cette résurrection miraculeuse de son fils, éprouva dans tout son être une telle commotion, une telle secousse morale, que la crise physique, dont Jules de Guersens avait prévu le résultat, se produisit tout à coup: elle recouvra la vue aussi spontanément qu'elle l'avait perdue onze ans auparavant; ses yeux fermés se rouvrirent, en se ranimant, et elle put s'assurer que son fils était là, devant elle, dans les bras de sa fille. Elle poussa un cri terrible et tomba évanouie, les mains jointes dans l'élan d'une prière mentale, qui avait un écho dans le coeur de toutes les mères.
Son fils retrouvé, Madeleine Neveu rendit mieux justice à son mari défunt, dont elle honora la mémoire, en reprenant son nom de Desroches, sous lequel elle se fit connaître désormais comme une des femmes les plus brillantes et les plus aimables de son temps. Sa maison devint le centre des réunions de tous les poètes et de tous les gens d'esprit qui passaient par Poitiers ou qui souvent y venaient exprès pour la voir. Elle ne désavoua plus les jolis vers qu'elle avait faits dans sa jeunesse. Quant à Catherine, elle n'épousa pas Jules de Guersens, en haine ou en crainte du mariage, mais elle demeura la plus fidèle amie de son maître et de son admirateur, qui l'avait surnommée la _Pallas de la France_ et qui lui dédia la tragédie de _Panthée_, en déclarant qu'il n'avait fait que s'inspirer du génie poétique de son élève. La belle et incomparable Mademoiselle Desroches lui offrit en échange la dédicace de sa tragi-comédie biblique de _Tobie_, qu'elle fit représenter, sous les yeux de sa mère, dans l'amphithéâtre romain de Poitiers. Son jeune frère Jacques avait voulu prendre part à cette mémorable représentation, où il joua de la manière la plus touchante le rôle de Tobie. Ce fut Jules de Guersens qui se chargea de faire imprimer à Paris, chez Abel l'Angelier, les oeuvres de la mère et de la fille, en tête desquelles Mademoiselle Desroches s'adressait à ses vers, dans un sonnet préliminaire, où elle leur disait avec un gracieux enjouement:
Où voudriez-vous aller? Hé! mes petits enfants, Vous êtes habillés d'une trop faible écorce!
Les premiers poètes et les meilleurs écrivains contemporains n'en déposèrent pas moins leurs hommages admiratifs aux pieds de la sage et docte Muse de la ville de Poitiers.
LES PREMIERES ARMES
DE JEAN DE LAUNOY
(1613)
Au commencement du XVIIe siècle, vivait à Coutances une pauvre veuve, que son mari, le sieur de Launoy, d'une famille ancienne et noble de Normandie, avait laissée dans la misère, avec deux enfants en bas âge, un fils et une fille. Cette malheureuse femme était trop fière pour recourir à la pitié de ses parents, qui n'eurent garde de venir d'eux-mêmes à son aide, et qui n'auraient pas répondu davantage à son appel suppliant: elle préféra donc, malgré la condition distinguée qu'elle tenait de sa naissance comme de son mariage, devoir son existence et celle de ses enfants, au travail de ses mains, plutôt qu'à des aumônes achetées par le mépris et l'humiliation. C'était de Dieu seul qu'elle espérait tôt ou tard la récompense de son courage et de sa vertu.
Tous les soirs, après les occupations d'une journée laborieuse, elle se rendait, accompagnée de ses deux enfants, à la cathédrale de Coutances, afin d'y faire une prière devant l'autel de la Vierge; et cette oraison, prononcée d'une voie émue, avec des larmes et des élans de dévotion, lui redonnait du coeur pour supporter les épreuves du lendemain, qui n'apportait pas toujours le strict nécessaire dans sa triste demeure. Souvent elle avait manqué de pain; mais sa confiance en la miséricorde de Dieu ne diminuait pas, et elle redoublait de zèle, au contraire, dans l'accomplissement du pieux devoir qu'elle s'était prescrit. La Providence, cependant, la favorisait assez pour l'empêcher de mourir de faim.
Le plus grand chagrin de cette infortunée était de ne pouvoir donner à son fils une éducation digne du nom qu'il portait, et surtout de l'intelligence naturelle que cet enfant avait montrée de bonne heure; car le petit Jean, dès sa huitième année, avait manifesté une envie extraordinaire d'apprendre, et comme ces heureuses dispositions ne furent ni encouragées ni conduites vers un but spécial d'enseignement, il se mit à étudier par ses yeux, ce qu'il voyait chaque jour et ce qui avait attiré son attention; c'est ainsi que la cathédrale de Coutances devint, pour lui, en quelque sorte, un livre ouvert, dans lequel il s'amusait à déchiffrer une langue inconnue.
Il errait sans cesse, autour de ce magnifique édifice, qui est le triomphe de l'art gothique, et qui n'a pas son pareil, non seulement en Normandie, mais encore dans l'Europe; il admirait d'instinct les proportions gigantesques de cette architecture aérienne, qui semble suspendue par la main des anges et scellée à la voûte du firmament avec des chaînes invisibles; il s'émerveillait, en silence, de la hauteur des grosses tours, de la légèreté des tourelles nommées _fillettes_, de l'éclat des vitraux, de la multitude des ornements de sculpture. Il interrogeait les prêtres, les sacristains, les ouvriers, les sonneurs, pour s'instruire sur tous les points de l'histoire du monument, fondé, au commencement du XIIe siècle, par une pieuse duchesse de Normandie nommée Gonor, et terminé vingt ans après par l'évêque Geoffroi, chancelier de Guillaume le Conquérant; il écoutait surtout avec une admiration béante les légendes et les miracles des premiers évêques de Coutances, depuis saint Ereptiole, qui vivait, vers 470, du temps du roi des Francs Childéric; mais parfois, au récit des prodiges incroyables attribués à ces saints personnages, qu'on faisait remonter à des époques si reculées, un sourire malicieux d'incrédulité errait sur ses lèvres, et rayonnait dans ses yeux narquois, quoique sa mère lui eût inspiré des sentiments de piété sincère, dès sa plus tendre enfance.
Il connaissait donc toutes les parties de l'extérieur et de l'intérieur de cette église dédiée à Notre-Dame, et il ne se lassait pas de la parcourir, de la visiter, en y découvrant sans cesse de nouveaux sujets de surprise et d'admiration; soit qu'il examinât les figures grotesques d'un chapiteau; soit qu'il s'arrêtât à contempler les vieilles tombes sur lesquelles dorment des statues de chevaliers armés de toutes pièces, ayant un chien ou un lion emblématique à leurs pieds; soit qu'il se glissât, effrayé à l'entrée des caves sépulcrales; soit qu'il plongeât un regard indiscret à travers le cristal d'un antique reliquaire. Son imagination s'échauffait au spectacle de ces antiquités religieuses, et la tendance innée qu'il avait à tout approfondir et à douter de tout, ne faisait que s'accuser davantage vis-à-vis des traditions étranges de moyen âge, effacées sur la pierre, mais gravées dans la mémoire des bons vieux paroissiens de la cathédrale. Il hochait la tête, quand on lui racontait que saint Lô avait été évêque à douze ans, et que ce saint ne pouvait dire la messe, sans qu'une colombe de feu voltigeât au-dessus de sa tête. En un mot, Jean de Launoy joignait à une véritable piété l'aversion la plus inflexible pour toutes les croyances populaires, qui n'étaient pas des dogmes fondamentaux de la religion et qui pouvaient être combattues par le raisonnement; il jugeait faux tout ce qu'il ne comprenait pas et n'avait pas même peur du Diable, quoiqu'il en vit la représentation hideuse, peinte et sculptée, à chaque pas, dans cette vénérable cathédrale gothique.
Un soir (c'était en 1613), au coucher du soleil qui faisait flamboyer les rosaces comme des fournaises, madame de Launoy alla faire sa station accoutumée sur les marches de l'autel de Notre-Dame; ses deux enfants étaient à ses côtés; sa fille agenouillée et recueillie comme elle, les mains jointes, les yeux levés vers l'image d'argent de la Mère de Jésus; son fils debout et saisi d'une distraction profane par les reflets lumineux des vitraux coloriés sur les dalles tumulaires de la nef. Le petit Jean avait apporté en offrande une couronne de roses sauvages et de fleurs blanches, choisies exprès dans les bois des environs, où il était allé courir à l'aventure, cherchant la trace du passage des premiers apôtres de la Normandie et les débris des temples païens, qu'avaient renversés ces apôtres des anciens temps, pour y planter la croix du Christ.
Lorsque madame de Launoy acheva sa prière, qui avait rempli de douces larmes ses paupières alourdies, elle n'aperçut plus son fils. Comme elle était restée plus longtemps qu'à l'ordinaire en oraison, elle pensa que l'enfant, fatigué de demeurer à la même place, avait promené sa curiosité, de chapelle en chapelle, de tombeau en tombeau, pendant que sa mère et sa soeur priaient pour lui. Madame de Launoy se leva donc sans inquiétude, fit le tour de l'église en regardant à droite et à gauche si elle ne verrait pas Jean accroupi sur une épitaphe ou se hissant le plus près possible d'une des fenêtres de l'abside, car souvent il grimpait le long du jubé pour s'approcher des admirables peintures de ces merveilleuses verrières. Mais madame de Launoy ne le trouva, ne l'aperçut nulle part; elle ne vit aucune ombre mouvante, dans les chapelles, ni dans le choeur, ni dans la nef, où le jour commençait à s'éteindre; elle n'entendit aucun bruit de pas retentissant sur le pavé sonore. Supposant donc que l'enfant était sorti de la cathédrale et rentré seul au logis, elle se promit de le punir pour ce nouvel acte de légèreté et de désobéissance. Elle revenait chez elle, cependant, l'esprit consolé et raffermi par la prière, avec un vague pressentiment d'une prochaine amélioration de son pénible sort; mais elle tomba tout à coup dans une douloureuse anxiété, en ne voyant pas son fils venir à sa rencontre.
Elle retourna sur ses pas vers la cathédrale; elle traversa les rues voisines de Notre-Dame, elle interrogea vainement le sacristain qui fermait les portes de l'église; elle appela Jean sous les murs du cimetière. La nuit s'épaississait, et sa terreur augmentait par degrés; elle repassa plusieurs fois dans les endroits qu'elle avait parcourus; plusieurs fois elle revint à sa demeure pour s'assurer que l'enfant n'y avait pas reparu. Elle employa une partie de la nuit à des recherches inutiles et elle veilla, cette nuit-là qui lui semblait éternelle, au milieu des sanglots et des plus sinistres préoccupations. Dans son désespoir, craignant qu'un accident ne fût arrivé à son fils, elle alla jusqu'à reprocher son malheur à la sainte Mère de Dieu.
Aucun accident n'avait causé l'absence du petit Jean de Launoy: il s'était endormi dans une stalle du choeur, sa tête blonde cachée entre ses mains. Comme sa lévite de bure grise se confondait avec l'obscurité qui l'enveloppait, le sacristain, armé de sa lanterne, ne l'avait point aperçu, quoiqu'il eût visité tous les coins et recoins de l'église, sans soupçonner qu'un être vivant y fût enfermé.
L'horloge qui sonnait minuit éveilla l'enfant, tout transi de froid: après six heures de profond sommeil, il ne savait pas d'abord où il pouvait être. Il n'éprouva pas pourtant le moindre sentiment de terreur, quand il ouvrit les yeux dans les ténèbres. Il étendit ses mains en avant et rencontra les têtes d'anges sculptées aux extrémités de la stalle, où il était assis: il se rendit bien compte de l'endroit où il se trouvait; mais il ne s'expliquait pas encore comment, à cette heure avancée de la nuit, il avait pu s'introduire dans la cathédrale, où il se voyait enfermé avec la certitude d'y rester jusqu'au jour.
Tandis qu'il contemplait, avec une muette émotion, l'imposant aspect de cet immense édifice plein d'ombre et de silence, où les souvenirs de six siècles planaient au-dessus de la poussière de tant de morts couchés dans leurs tombeaux, il fut frappé de stupeur, à certain bruissement vague, qui se fit, tout à coup, au fond de la nef: c'étaient les éclats d'une vitre qui se brisait. Il écouta, en retenant son haleine. A ce bruit du verre tombant de haut sur les dalles d'une chapelle latérale, succédèrent d'autres bruits qui annonçaient que quelqu'un était entré dans l'église. On marchait, on avançait vers lui: l'enfant attendit et ne bougea pas. Tout autre que Jean de Launoy serait mort de peur, en s'imaginant qu'un fantôme était sorti des sépultures, ou bien que des démons s'emparaient de la maison du Seigneur; mais Jean de Launoy n'était pas superstitieux le moins du monde, et il n'attribua point à un étrange changement dans l'ordre des lois de la nature ces bruits inquiétants, dont la cause lui était encore inconnue, et qui prenaient un caractère redoutable, dans cette sombre solitude de pierre.
Jean se préparait donc à bien voir et à bien entendre, sans mêler le ciel ni l'enfer à ce qu'il verrait et entendrait. Il vit un homme seul, qui venait droit à l'autel de la Vierge; ce n'était pas, à coup sûr, pour y prier. Cet homme approchait lentement, avec précaution, comme prêt à faire retraite dès le moindre indice de danger. Les ténèbres du lieu ne permettaient pas de juger, à sa figure et à son extérieur, quel pouvait être le motif de sa présence nocturne dans l'église; mais l'enfant n'eut plus de doute à cet égard, lorsqu'il remarqua que cet audacieux voleur s'adressait à la grande statue d'argent de la Vierge, qu'il avait déjà descendue de l'autel et qu'il s'apprêtait à prendre dans ses bras pour l'enlever.
A l'aspect de ce sacrilège, Jean de Launoy fut ému d'une pieuse indignation, qui lui arracha un cri. Le voleur se crut découvert et tira de sa poche un couteau, dont la lueur menaçante inspira aussitôt à l'enfant une ruse ingénieuse.
--Misérable! cria-t-il d'une voix claire et vibrante, à laquelle l'écho des souterrains prêta un accent solennel: qu'es-tu venu faire ici?
--Grâce, mon Dieu! répondit cet homme épouvanté, en se jetant à genoux la face contre terre; ayez pitié de moi, sainte Vierge Marie!
--Oses-tu bien, sacrilège, porter la main sur cette image bénite! continua du même ton Jean de Launoy, qui se divertissait de la frayeur du larron.