Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 23

Chapter 231,018 wordsPublic domain

Son plan de poursuite réussit complètement; il parvint à franchir la distance qui le séparait du voleur de vaches, sans que celui-ci dût supposer qu'on pouvait l'atteindre. Il ne voyait pas encore ses bêtes, mais il les entendait souffler entres les branchages qu'elles brisaient en passant. Puis, il jugea tout à coup qu'elles s'étaient arrêtées et que le voleur, fatigué à une longue fuite à travers bois, reprenait haleine. Valentin n'avait pas d'arme, ni aucun moyen de défense: il ne devait donc pas songer à user de vive force pour revendiquer son bien et pour ramener ses vaches à l'étable. Il résolut de se borner à surveiller le voleur et à le suivre pas à pas.

La prudence lui conseilla de ne pas s'approcher davantage et d'éviter de faire le plus léger bruit, d'autant plus que le voleur n'avait pas encore choisi l'endroit où il serait le mieux caché avec son butin. Valentin eut alors l'idée de monter sur un arbre et d'y rester en observation; il monta donc le plus doucement possible sur un grand orme, qui s'élevait au milieu d'un emplacement dégarni d'arbrisseaux et de broussailles, mais tapissé de gazon et de plantes bocagères. Du haut de cet arbre, il dominait les environs, et il aperçut à travers la feuillée ses quatre vaches, qui ruminaient en fourrageant dans les taillis; mais il ne voyait pas l'homme qui les gardait, et il fut tenté de croire qu'elles étaient en liberté. Son attention fut détournée par le bruit des bourdonnements d'abeilles, qui voltigeaient au-dessus de lui et qu'il n'avait pas remarquées, en montant sur cet arbre, où l'essaim était venu se poser à l'extrémité d'une des branches les plus basses.

En même temps, il constata un mouvement décisif dans la station des vaches qui avaient quitté leur gîte et qui venaient de son côté, conduites par un homme de mauvaise mine, qui les tirait par la longe, en maugréant contre elles.

--Ces maudites bêtes ne veulent pas se tenir tranquilles! disait-il à part lui. Mais voici justement ce qu'elles cherchent: de l'herbe à brouter. Il y en a là de quoi paître jusqu'au soir.

Il avait attaché à son bras les quatre cordes qui pendaient aux cornes des vaches, et il les empêchait ainsi de s'écarter. Il s'assit par terre, sous l'orme, dans lequel Valentin était monté; il bourra et alluma sa pipe, puis il commença de fumer un affreux tabac, dont les exhalaisons nauséabondes arrivaient à l'enfant caché dans l'épais feuillage de l'arbre.

La fumée du tabac n'avait pas tardé à envelopper l'essaim d'abeilles, suspendu en boule à une des branches inférieures de l'orme, et cette fumée acre et soporative agit de telle sorte sur les mouches, qu'elles tombèrent en masse, à moitié étourdies, mais furieuses, sur le fumeur, en s'attachant à ses mains et à son visage, qu'elles criblaient de piqûres. Il poussa de terribles cris d'effroi et de douleur, auxquels Valentin répondit en cornant à plein gosier, tandis que les vaches essayaient de s'enfuir en beuglant et brisaient le bras du voleur en serrant les noeuds coulants des cordes qui les retenaient.

Cet horrible vacarme fit accourir des bûcherons, qui travaillaient dans la forêt, et qui vinrent aider Valentin à reprendre possession de ses vaches, pendant qu'on transportait à l'hôpital le malheureux voleur, cruellement blessé et défiguré.

L'aventure eut quelque éclat dans le pays et l'honneur en revint à Valentin qui avait fait preuve de tant de persévérance, d'adresse et de courage. On lui attribua même l'invention d'avoir lancé sur le voleur un essaim d'abeilles, qui en avaient fait justice.

A peu de jours de là, le duc de Lorraine chassait dans la forêt. Valentin n'avait pas mené paître ses vaches à cause des agitations et des tumultes de la chasse ducale, mais il s'était revêtu de son habit d'ermite, comme pour un jour de fête, et il avait emporté avec lui des livres et des cartes de géographie, pour aller lire et étudier dans les bois. Il était donc assis au pied d'un arbre, les yeux attachés tantôt sur un livre et tantôt sur une carte, et paraissait absorbé dans ses études, lorsqu'un inconnu, en costume de chasseur tout galonné d'or, s'approche de lui et lui demande ce qu'il fait là.

--Vous le voyez, Monsieur, répond Valentin avec déférence: j'étudie la géographie.

--La géographie! reprend l'inconnu, en souriant avec bonté: est-ce que vous y entendez quelque chose?

--Je ne m'occupe que des choses que j'entends, répliqua l'enfant sans lever les yeux de la carte qu'il étudiait.

--C'est une carte d'Allemagne? dit l'inconnu. Que cherchez-vous dans cette carte?

--Je cherche la route qui conduit à Heidelberg, reprend Valentin, car je songe à me rendre à la célèbre université de cette ville, pour y continuer mes études.

--Pourquoi penser à l'université d'Heidelberg, quand vous êtes en Lorraine, mon enfant? dit l'inconnu. Nous a avons le collège des jésuites de Pont-à-Mousson, où l'on fait d'excellentes études, et c'est là que vous irez achever les vôtres.

C'était le duc de Lorraine en personne, et Valentin, qui ne l'avait pas reconnu, se vit tout à coup entouré des chasseurs revenant de la chasse. On lui fit mille questions; le duc fut enchanté de ses réponses et déclara qu'il le prenait sous sa protection. Valentin entra donc au collège de Pont-à-Mousson; il s'y appliqua, de préférence, à la géographie, à l'histoire et à l'archéologie; il en sortit avec une pension qui lui était payée sur la cassette du duc Léopold.

Valentin était désormais un savant, comme il l'avait souhaité; le premier usage qu'il fit de ses économies fut d'envoyer de l'argent à sa mère, de reconstruire la chapelle de l'ermitage de Sainte-Anne, et de dédier un tombeau monumental à la mémoire du curé de Monglas. Il fut plus tard bibliothécaire du duc de Lorraine.

--Son Altesse sérénissime, disait-il avec modestie, daigne me payer honorablement pour ce que je sais; mais, si 1'on devait me payer pour ce que j'ignore, tous les trésors du duc de Lorraine ne suffiraient pas.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction.--La convalescence du vieux conteur

Une bonne action de Rabelais

Les pressentiments maternels

Les premières armes

Les hauts faits de Charles d'Assoucy

La mascarade de Scarron

Le revenant du château de la Garde

Madame de Sévigné et ses enfants à la cour de Versailles

Les espiègleries de Crébillon

La vocation de Jameray Duval