Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 20

Chapter 203,837 wordsPublic domain

Le principal ne trouva même pas la corde qui servait à sonner la cloche, lorsqu'il ouvrit de sa propre main la petite armoire où cette corde devait être renfermée, et le Père Frémion, qui le suivait en frissonnant, s'écria que le Moine-bourru avait sans doute emporté la cloche avec la corde. Quant au Père Griffon, il se réjouissait, en sournois, de l'étonnement et de l'embarras de son supérieur. Il fallut éveiller un à un les élèves, qui s'excusèrent de leur paresse sur le silence de la cloche, et qui poursuivirent de leur gaîté matinale les deux sonneurs, qu'ils voyaient lever les yeux en l'air, à chaque instant, dans l'espoir que leur cloche reviendrait d'elle-même reprendre sa place ordinaire.

--Révérends Pères, leur disaient les complices de Crébillon, elle a pris des ailes et s'est envolée, pour devenir un astre au ciel; ou bien le diable, qui se mêle de tout, l'aura prise et fondue au feu de l'enfer. Mais ne vous désolez pas: elle est peut-être en voyage, comme toutes les cloches de nos paroisses, qui s'en vont à Rome, dit-on, pendant la semaine sainte. C'est votre faute aussi de l'avoir enrhumée, madame notre cloche, pour l'avoir fait parler trop matin. Cette cloche clochetait mal, avançant l'heure du travail et retardant l'heure du repos: le Moine-bourru fera bien de la battre un peu, pour la corriger.

Et les deux sonneurs, qui se communiquaient leurs inquiétudes relatives à la cloche absente, se félicitaient d'être justifiés de tout soupçon de négligence, par la déconvenue du principal, et ils en augurèrent qu'une puissance invisible empêchait l'usage des cloches dans le domaine de la Compagnie de Jésus; ils supportaient donc avec résignation les épigrammes et les rires de la gent écolière.

Le principal était moins résigné à tolérer la soustraction de la cloche, qu'il ne pouvait attribuer à des voleurs du dehors; il pensait qu'un collège sans cloche était semblable à un corps sans âme, et jugeant bien que ceux-là seuls étaient capables d'avoir fait le coup, qui avaient intérêt à le faire, il n'en accusa que ses élèves: en conséquence, il assembla les Pères Jésuites en conseil secret et leur demanda leur avis, après avoir hautement exprimé le sien, qui fut de briser, par un redoublement de sévérité, cette espèce de rébellion contre la discipline de la maison, et de retrouver, à force de menaces et de punitions, la cloche volée et le voleur. La fable du Moine-bourru n'invitait personne à la tolérance, et les moyens de rigueur les plus redoutables furent adoptés dans cette espèce de concile.

--Mes enfants! dit d'un air paternel le principal, qui avait réuni tous les élèves autour de lui dans la grande salle des distributions de prix, vous devez connaître celui d'entre vous qui s'est rendu coupable de vol et de désobéissance, en dérobant et en cachant la cloche du collège. Il est de votre devoir de vous séparer de l'auteur d'un acte aussi répréhensible, en me le désignant vous-mêmes: ce que je vous somme de faire immédiatement.

Les élèves ne bougèrent pas et se turent, comme s'ils n'avaient pas entendu cette sévère admonition, ou comme s'ils n'avaient rien à y répondre; les têtes, les yeux, demeurèrent immobiles, et quelques ricanements étouffés circulèrent seulement de rang en rang. Crébillon, qui se tenait derrière un pilier, pour mieux juger des dispositions de l'assemblée, faisait le geste de se dénoncer lui-même, mais ses voisins l'en empêchèrent, en lui rappelant leurs conventions mutuelles.

--Jeunes élèves, je vous laisse réfléchir jusqu'à demain après la messe! reprit le principal, d'un ton qui témoignait de son mécontentement; j'espère que vous n'attendrez pas le terme de ce délai, pour me signaler le coupable; mais, passé l'instant de l'indulgence, il sera trop tard pour le repentir; alors vous serez tous compris dans le châtiment, et condamnés, sans rémission, à dix jours de jeûne, et à un mois de retenue, pour copier chacun dix mille vers latins. Nous verrons bien si ces mesures extrêmes réussiront mieux que le bon conseil et la persuasion, pour vaincre vos résistances criminelles.

Dès que le principal se fut retiré, avec la ferme volonté de ne pas fléchir devant l'obstination la plus intrépide, les écoliers tinrent conseil entre eux, à leur tour, et comme le voleur de la cloche courait grand risque d'être chassé du collège, après avoir reçu le fouet à outrance, il fut résolu, à l'unanimité, que le secret serait gardé inviolablement, puisqu'en tous cas il n'était pas possible de fouetter et de chasser tous les élèves. Crébillon, qui ne voulait pas être en reste de générosité avec ses camarades, leur jura de tourmenter tant et si bien leurs persécuteurs, qu'il les forcerait à quitter l'offensive et à demander merci. Après un discours d'apparat, dans lequel on eût retrouvé en germe les défauts et les beautés des tragédies qu'il devait composer plus tard, il s'empressa de réaliser ses promesses, en recommençant, à lui seul, la lutte avec le principal et ses sonneurs.

Il attira donc immédiatement, par une des ventouses du poêle, l'extrémité de la ficelle qu'il avait attachée au battant de cloche, et qu'il avait ensuite fait descendre, du haut du toit, dans la cheminée voisine de celle où la cloche était suspendue: le battant, mis en branle par la ficelle, vibra dans le tuyau de cette cheminée, en remplissant d'un murmure prolongé les six étages du bâtiment. Les petits mutins applaudirent à ce coup de théâtre qu'ils n'avaient pas prévu, et le régent, qui accourut à cette révélation du bronze sonore, chercha en vain, dans tous les coins du quartier, dans les pupitres et sous les bancs, la cloche invisible qu'on entendait encore frémir sourdement.

Ces sons de cloche se répétèrent plusieurs fois par jour, grâce à l'ingénieux artifice de la ficelle, que Crébillon s'était réservé de tirer seul à sa convenance, en temps utile. Les Pères jésuites et leurs domestiques se lassèrent bientôt de rechercher l'endroit d'où partaient ces sons de cloche, grossis et dénaturés par l'écho de la cheminée. A chaque vibration de la cloche, le principal tressaillait de colère et adressait des voeux au Ciel pour découvrir le démon qui présidait à cette sonnerie mystérieuse; les deux sonneurs, les bras croisés, s'indignaient contre la malicieuse audace du Moine-bourru; les écoliers se divertissaient de cette comédie _tintinnabulante_, ainsi qu'ils l'appelaient en riant aux éclats, comme s'ils n'eussent pas dû payer l'amende. Le lendemain arriva, le délai fatal était expiré, et il ne se trouva pas, dans tout le collège, un délateur: jeûnes, arrêts, pinsums, de commencer.

Le proviseur ne fut pas moins persévérant que les petits révoltés, qui supportaient la punition générale avec un entêtement unanime; le supplice perpétuel de leurs régents, que la cloche narguait sans cesse, suffisait à leur plaisir et à leur vengeance. La règle quotidienne du collège semblait interrompue: les repas, les classes, le lever et le coucher n'étaient plus indiqués que par ordre verbal, puisque la cloche faisait défaut; quant aux récréations, elles avaient complètement cessé, et il fallait, du matin au soir, tenir la plume, qui s'usait plus vite que la patience des condamnés.

Mais cette cloche, qui avait disparu et qu'on ne retrouvait pas, se faisait entendre sans cesse, comme un gémissement, au milieu de la nuit, depuis que Crébillon avait eu l'adresse de faire passer, dans son dortoir, une seconde ficelle, qu'il agitait tout doucement, sans sortir de son lit. Chaque fois que le son se renouvelait, tout le collège était en rumeur, et le principal, armé d'un flambeau, conduisait les recherches jusque dans les caves, au lieu de les diriger du côté des toits. Enfin, on mit tant de monde en sentinelle, que Crébillon se vit forcé, sous peine d'être découvert, de supprimer sa diabolique sonnerie. Pendant deux jours, la vigilance des subalternes et des supérieurs fut aux écoutes, et la cloche demeura muette, si ce n'est qu'une hirondelle, en sortant de son nid, ébranla d'un coup d'aile le battant, qui retentit encore comme une harpe éolienne.

Cependant les arrêts continuaient avec plus de rigueur, sans que le clocheteur fût dénoncé par ses complices, sans que la cloche absente eût été remise à sa place.

Le Père Frémion et le Père Griffon ne doutaient pas que le Moine-bourru ne fût le seul coupable, et comme ils s'obstinaient à le dire à tout venant, on les avait relégués, en observation ou en pénitence, dans les caves: là, ils puisaient du courage dans les tonneaux, qu'on ne leur avait pas donnés à garder; c'est de cette manière qu'ils dissipaient leurs frayeurs, au point de braver le Moine-bourru lui-même, quand ils étaient ivres.

Le proviseur, furieux d'une résistance qu'il ne parvenait pas à vaincre, eut recours à des ordonnances aussi cruelles qu'injustes: il déclara que, tous les jours, dix élèves, choisis entre les plus mauvais sujets, seraient fouettés extraordinairement, et aussitôt il désigna ceux qui subiraient d'abord la peine du fouet. Crébillon fut compris dans cette première fournée, et le Père Griffon, qui était chargé d'exécuter la sentence, acquitta les vieilles dettes de son propre ressentiment, jusqu'à ce qu'il eût le bras fatigué de frapper sur ce malin garçon, qui ne lui épargnait pas les égratignures et les coups de pied. Le martyr ne pardonna pas à son bourreau, et, sous les verges même, il ne rêvait qu'aux représailles.

Les choses avaient été poussées si loin de part et d'autre, qu'il n'était plus possible de continuer la lutte, sans péril pour l'auteur de ce désordre collégial, et les élèves, à qui Crébillon offrait de se livrer lui-même au terrible jugement de la Compagnie de Jésus, lui répondirent généreusement qu'ils recevraient tous le fouet, après lui.

Néanmoins, Crébillon, inquiet des graves conséquences d'une rébellion générale qui persistait depuis plus de quinze jours, résolut de remettre enfin la cloche à sa place, sans en avertir personne, dans l'espérance que cette restitution volontaire apaiserait le ressentiment du principal. On avait abandonné les veilles de nuit, depuis que la cloche ne se faisait plus entendre. Crébillon se leva donc, la nuit même, monta sur le toit et en redescendit avec la cloche, qu'il se disposait à replacer, tant bien que mal, à l'endroit où il l'avait prise, lorsqu'il vit d'en haut la lueur d'une lanterne errer sous la galerie du rez-de-chaussée et un homme s'avancer lentement dans l'ombre des arcades. Il reconnut le Père Griffon, qui ouvrit la porte des caves et disparut. Crébillon avait une vengeance à exercer contre ce Père fouetteur, qui, dans l'exercice de ses fonctions, ne les ménageait guère: ne voulant pas perdre une si bonne occasion de le surprendre en flagrant délit de vol et d'ivrognerie, quoique à demi vêtu, transi de froid et plein de sommeil, il s'empressa de descendre dans la cour et de suivre les pas du père Griffon, sans avoir pris le temps de se débarrasser de la cloche, qui entravait un peu sa marche, mais dont le battant immobile était encore prudemment emmaillotté.

La porte des souterrains était demeurée ouverte derrière le Père Griffon, qui, sous prétexte de guetter le Moine-bourru, allait visiter le meilleur vin des révérends Pères. Crébillon, conduit par la traînée de lumière que projetait la lanterne, traversa plusieurs caves, à la suite du sourd, qui ne se retournait point, au bruit d'un pas réglé sur le sien, et qui, aussitôt arrivé à son but, s'agenouilla devant une barrique, et la tint amoureusement embrassée, en collant sa bouche au robinet qu'il avait ouvert. Crébillon le regarda humer à longs traits le vin qui dégouttait de son menton, et ne le troubla point dans cette opération consciencieuse; mais, dès que les yeux de l'ivrogne se fermèrent voluptueusement et que sa tête dodelina comme celle d'un enfant au sein de sa nourrice, il décapuchonna le battant de la cloche et s'élança tout à coup sur l'ivrogne, qu'il renversa en arrière; puis, sautant par-dessus lui, les jambes écartées, il balança la cloche à ses oreilles, avec un carillon à rendre sourd quiconque ne l'eût pas été déjà comme le Père Griffon.

Celui-ci, spontanément dérangé dans la plus délicieuse orgie, n'eût pas été plus épouvanté par les trompettes du jugement dernier; il crut que la voûte et les six étages du bâtiment s'écroulaient sur lui, et, avant de rouvrir les yeux, il jeta des cris aigus: il entendait à peine la cloche qui sonnait à lui briser le tympan, mais, ayant essayé de se redresser sur ses mains, il retomba la face contre terre, en voyant une espèce de monstre qui lui faisait d'effroyables grimaces et qui suspendait au-dessus de sa tête une cloche en branle, comme pour le coiffer de ce bonnet d'airain. La lanterne, qui avait roulé à terre sans s'éteindre, éclairait de bizarres reflets cette scène burlesque et fantastique. Le père Griffon se persuada qu'il était au pouvoir du Moine-bourru, et redoubla ses hurlements, que couvrait le son de la cloche.

Crébillon jouissait de l'effroi du malheureux ivrogne, à ce point qu'il oubliait de faire une prudente retraite, avant que tout le collège fût éveillé par les sons de cloche et les cris lamentables, qui retentissaient au fond des caves; il ne cessait de tinter, comme pour un mort, et chaque fois que le battant frappait en cadence les parois métalliques de la cloche, il piétinait le corps de son ennemi étendu à terre sans force et sans mouvement; mais, pendant qu'il s'enivrait de cette douce vengeance, de même que le pauvre Griffon s'était enivré de vin vieux, il sentit s'imprimer, sur ses épaules presque nues, la meurtrissure d'un coup de fouet, qui lui arracha une exclamation de douleur et de surprise: il arrêta sa sonnerie, pour voir d'où lui venaient les coups qui lui labouraient le dos et les reins, et il aperçut la robe du Père Frémion, lequel n'avait pas trouvé de langage plus expressif que son fouet à lanières, pour exorciser le Moine-bourru, qu'il n'eut pas le temps de reconnaître pour un être humain assez peu redoutable; aussi, ne resta-t-il pas bien convaincu que son terrible fouet avait frappé sur de la chair vive, quand Crébillon eut écrasé la lanterne avec son pied et se fut enfui, à tâtons, avec la cloche qui murmurait entre ses mains, jusqu'au dortoir, où il se fourra dans son lit, tout tremblant de froid et d'anxiété, sans se dessaisir de cette cloche accusatrice, qu'il se repentait de n'avoir pas lancée à la tête du Père Frémion.

Celui-ci était tellement épouvanté dans les ténèbres où le laissa Crébillon, qu'il eut peine à rassembler ses idées, lorsqu'on accourut avec des flambeaux: il expliqua, par signes, que, guidé par les sons de la cloche, il était arrivé dans la cave, au moment où son collègue luttait contre un démon, qui ne pouvait être que le Moine-bourru. Quant au Père Griffon, qui gisait dans une mare de vin et qui n'avait pas recouvré sa raison, il déclara ne pas savoir comment il se trouvait dans la cave, au lieu d'être à son poste de garde; il jura que c'était le Moine-bourru en personne, qui l'avait attiré dans un piège et lui avait fait souffrir tous les tourments du purgatoire: la description de ces tortures infernales déguisa l'état de trouble où l'avaient mis le vin et la peur.

Le principal ne savait plus que penser de ces incompréhensibles apparitions; il refusa de se recoucher, et passa le reste de la nuit à parcourir les cours, les caves et les bâtiments, sans rien voir ni rien entendre de surnaturel. Le Moine-bourru, par suite de cette aventure merveilleuse, obtint de nouveaux témoignages, en faveur de son existence réelle, qui dès lors fut dûment constatée.

Crébillon, qui avait fait semblant de dormir, malgré tout ce tumulte, ne répondait pas aux questions de ses camarades; il feignit d'être malade, le lendemain matin, et ne se leva point en même temps que les autres. Il n'osait remuer en son lit, parce que le moindre son de cloche eût amené la découverte de cette cloche dans ses draps et la preuve irrécusable de sa culpabilité. Il avait pourtant cherché, dans son cerveau, le plus sûr et le plus prompt expédient pour se débarrasser de cet incommode et dangereux corps de délit. A peine les dortoirs furent-ils déserts, qu'il s'habilla précipitamment et emporta la cloche, avec bonheur, dans la chambre de la Correction, qu'il trouva toute grande ouverte, par suite d'une distraction et d'un affolement du Père Griffon.

C'était dans cette chambre que les Pères fouetteurs enfermaient leurs provisions de bouche et les nombreux cadeaux qu'ils recevaient des parents et des écoliers, comme ces galettes de farine et de miel que le sage et pieux Énée présente à Cerbère, dans l'_Énéide_ de Virgile, pour endormir la férocité de ce chien à trois têtes.

Crébillon était descendu, frais et riant, au quartier, avec un objet soigneusement entouré de papier, qui circula de pupitre en pupitre, avant que les Pères Frémion et Griffon allassent rendre visite à leur buffet pour se remettre des fatigues morales et physiques de la nuit; ils avaient aussi besoin d'un surcroît de forces, dans la distribution quotidienne des corrections ordinaires et extraordinaires, qu'ils avaient charge d'administrer aux incorrigibles écoliers. Le Père Griffon tira de l'armoire une monstrueuse andouille de Troyes, qu'il avait goûtée la veille; mais il n'y eut pas plus tôt mordu, qu'il jeta bien loin cette andouille et porta les mains à sa joue, en hurlant: «O mes dents!» Pendant ce temps-là, le Père Frémion découvrait, avec stupeur, dans la peau de l'andouille, un battant de cloche, qu'il eût été difficile d'entamer d'un coup de dent. Le Père Griffon, encore stupéfait de cette trouvaille, continuait à gémir, en tenant sa mâchoire endommagée et en marchant à grands pas sur les dalles qu'il frappait rageusement du pied; tandis que le Père Frémion soulevait la croûte d'un magnifique pâté d'Amiens, pour y chercher des compensations gastronomiques: son couteau rencontra une telle résistance, que la lame se brisa, et le pâté entr'ouvert étala, aux regards des deux gourmands confondus, la cloche elle-même, silencieusement assise dans le saindoux et occupant la place de trois ou quatre succulents canards, que les écoliers étaient en train de dévorer à belles dents, sans songer à cette même cloche, dont l'agréable son avait tant de fois charmé l'attente de leurs estomacs vides, à l'heure du repas!

Cloche et battant furent emportés, tout luisants de graisse, dans le cabinet du principal, qui ne sut jamais ni où ni comment on les avait retrouvés. Le jour même, les Pères correcteurs, remarquant parmi les élèves du quartier de la classe de cinquième, des sourires railleurs sur toutes les bouches comme dans tous les yeux, et flairant une agréable odeur d'ail et de charcuterie, qu'ils ne pouvaient méconnaître, devinèrent la destination qu'avaient eue la chair de l'andouille et le contenu du pâté; ils en gardèrent rancune aux voleurs gastronomes: ceux-ci portèrent longtemps les marques des verges, qui ne les avaient pas ménagés, surtout Crébillon, qui fut soupçonné, sinon convaincu d'être l'auteur de l'enlèvement de la cloche et de sa disparition: il avait, d'ailleurs, assumé sur lui seul la responsabilité du vol de l'andouille et du pâté, par une belle indigestion, dont il était difficile d'accuser la maigre chère du collège, c'est-à-dire, les lentilles, les haricots, les pois-chiches, le fromage et l'eau claire.

Quarante ans après, Jolyot de Crébillon était devenu un grand poète tragique, le successeur de Racine et le rival de Voltaire. Un de ses amis eut la curiosité de connaître le jugement que ses premiers maîtres du collège de Louis-le-Grand avaient porté sur son compte, dans les registres secrets où la Compagnie de Jésus consignait le caractère et la tendance morale de chacun de ses élèves; on lisait, à l'article relatif au jeune Crébillon: _Puer ingeniosus, sed insignis nebulo_; horoscope latin qu'on pourrait traduire ainsi: «Enfant plein d'esprit, mais insigne vaurien.»

LA

VOCATION DE JAMERAY DUVAL

(1704)

Valentin Jameray Duval était fils unique d'un paysan d'Arthonay en Champagne, et cet enfant, qui dès ses premières années se sentait possédé d'un désir immodéré de s'instruire, n'avait jamais pu s'accoutumer à la vie laborieuse, dont son père lui donnait l'exemple; il ne se refusait pas aux travaux manuels, par paresse ou par esprit de contradiction, mais il s'y prêtait si mollement, si indifféremment, qu'on ne pouvait méconnaître son aversion instinctive pour tout ce qui était effort et action physiques, pour tout emploi des forces du corps, pour toute occupation active et purement matérielle. Son pauvre père, le plus illettré et le plus rustique des paysans, avait renoncé cependant à lui imposer le moindre labeur, et il prenait même le parti de cet enfant, doux et bon de caractère, mais indolent et flegmatique de tempérament, contre sa mère, qui voulait le contraindre, bon gré, mal gré, à travailler à la terre et à faire du moins, comme elle disait, oeuvre de ses dix doigts.

--Laisse donc le petit à ses fantaisies, disait le père; à chacun ici-bas son lot et sa tâche. Valentin ne fera point un laboureur, ni un vigneron: il n'a ni nerf ni poigne; tout ce qu'il a de vaillant, c'est dans sa tête. Il semble bâti, m'est avis, pour faire un curé.

Valentin, en effet, avait eu de bonne heure l'intelligence ouverte et disposée à recevoir toutes les impressions extérieures qui font la connaissance des choses et qui se complètent par la réflexion et le raisonnement. Il ne savait ni lire ni écrire; il n'avait rien appris de ce qui s'acquiert dans la fréquentation des personnes éclairées et instruites; il n'était jamais sorti du milieu grossier et agreste dans lequel il se trouvait confiné par la condition misérable de ses parents, et il arriva ainsi jusqu'à l'âge de sept ans, sans avoir même appris le catéchisme, car le hameau où il était né n'avait pas de curé ni d'église: il fallait aller à trois lieues de distance, pour trouver l'un et l'autre.

Le petit Valentin était pourtant très avancé pour son âge, au point de vue des notions pratiques et usuelles en fait d'agriculture et d'économie rurale: il avait recueilli autour de lui les observations et les renseignements que les gens de la campagne pouvaient lui communiquer, et rien ne s'était perdu, pour ainsi dire, de ce qui lui était entré dans l'esprit par les yeux et par les oreilles. Malheureusement personne autour de lui n'eût été capable de lui apprendre à lire, et il avait honte de ne pas même connaître son alphabet, en dépit de l'espèce d'instruction expérimentale qu'il s'était donnée lui-même.

Il avait huit ans, quand son père, en mourant, le laissa dans une profonde misère; il n'était pas en état de gagner sa vie avec le travail de ses mains et il aurait rougi de rester à la charge de sa mère, qui pouvait à peine se suffire à elle-même.

--Mère, lui dit-il avec l'énergie d'une résolution bien arrêtée, j'irai demain trouver M. le Curé de Monglas, qui m'a toujours fait accueil, lorsqu'il m'a rencontré dans les champs. Je lui demanderai de me prendre chez lui comme enfant de choeur ou plutôt comme aide de sa gouvernante, qui est bien vieille et qui n'a quasi plus la force de faire son ménage. Ce ne sera pas pour moi grosse besogne, mais j'y aurai mon profit, puisque M. le Curé me montrera sans doute à lire et à écrire, en m'enseignant mes devoirs religieux. Quant à toi, mère, je te conseille, je te prie d'aller te mettre au service des bonnes soeurs Ursulines ou Visitandines, soit à Tonnerre, soit à Auxerre, soit à Troyes. Là, tu trouveras le bien-être et le repos dont tu as besoin, en attendant que je t'aie fait une petite fortune, que je viendrai partager avec toi.