Contes humoristiques - Tome I

Chapter 8

Chapter 83,880 wordsPublic domain

On sait que j'ai beaucoup d'imagination; aussi tous les amis m'avaient dit: «Tâche de trouver un costume drôle.»

Et je me déguisai, dès le matin, en hussard rouge de Monaco.

Vous me direz qu'il n'y a pas de hussards rouges à Monaco; qu'il n'y a même pas du tout de hussards, ou que, s'il y en a, ils sont généralement en civil.

Je le sais aussi bien que vous, mais la fantaisie n'excuse-t-elle pas toutes les inexactitudes?

Tout en me contemplant dans la glace de mon armoire (une armoire à glace), je me disais «Tiens, mais ce serait véritablement l'occasion d'aller voir ma petite dame blonde. Elle n'aura rien à refuser à un hussard rouge d'aussi belle tournure.»

Le fait est, entre nous, que j'étais très bien dans ce costume. Pas mal du tout, même.

Je dîne de bonne heure.... Un bon dîner, substantiel, pour me donner des forces, arrosé de vins généreux, pour me donner du... toupet.

Je boucle mon ceinturon, car j'avais un sabre, comme de juste, et me voilà prêt pour l'attaque.

En arrivant près de la maison de mon adorée, j'aperçois le mari qui sort.

Bon, ça va bien.... Je le laisse s'éloigner, et je monte l'escalier doucement, à cause des éperons dont je n'ai pas une grande habitude et qui sont un peu longs chez les hussards rouges.

Je tire le pied d'une pauvre biche qui sert maintenant de cordon de sonnette.

Un petit pas se fait entendre derrière la porte. On ouvre. C'est elle... ma petite blonde. Je lui dis:

Au fait, qu'est-ce que j'ai bien pu lui dire?

Parce que, vous savez, dans ces moments-là, on dit ce qui vous vient à l'esprit, et puis, cinq minutes après, on serait bien pendu pour le répéter.

Mais ce que je me rappelle parfaitement, est qu'elle m'a répondu, d'un air furieux: «Vous êtes fou, monsieur!... Et mon mari qui va rentrer!... Tenez, je l'entends.»

Et v'lan! elle me claque la porte sur le nez.

En effet, quelqu'un montait l'escalier d'un pas lourd, le pas terrible de l'époux impitoyable.

Tout hussard rouge que j'étais, je l'avoue, j'eus le trac.

Il avait un moyen bien simple de sortir de la situation, me direz-vous. Descendre l'escalier et m'en aller tout bêtement. Mais, comme l'a très bien fait remarquer un philosophe anglais, ce sont les idées les plus simples qui viennent les dernières.

Je pensai à tout, sauf à partir.

Un instant, j'eus l'idée de dégainer et d'attendre le mari de pied ferme.

«Absurde, me dis-je, et compromettant.»

Et l'homme montait toujours.

Tout à coup, j'avise une petite porte que je n'avais pas remarquée tout d'abord, car elle était peinte, comme le reste du couloir, en imitation de marbre, mais quel drôle de marbre! un marbre de mi-carême!

Dans ces moments-là, on n'a pas de temps à perdre en frivole esthétique.

J'ouvre la porte, et je m'engouffre avec frénésie, sans même me demander où j'entre.

Il était temps. Le mari était au haut de l'escalier.

J'entends le grincement d'une clef dans la serrure, une porte qui s'ouvre, une porte qui se ferme,--la même sans doute,--et je puis enfin respirer.

Je pense alors à examiner la pièce où j'ai trouvé le salut.

Je vous donne en mille à deviner le drôle d'endroit où je m'étais fourré.

Vous souriez... donc vous avez deviné!

Eh bien! oui, c'était là, ou plutôt.... ICI!

Doucement, sans bruit, je lève le loquet, et je pousse la porte.... Elle résiste.

Je pousse un peu plus fort.... Elle résiste encore.

Je pousse tout à fait fort, avec une vigueur inhumaine. La porte résiste toujours, en porte qui a des raisons sérieuses pour ne pas s'ouvrir.

Je me dis: «C'est l'humidité qui a gonflé le bois!» Je m'arc-boute contre... le machin, et... han! Peine perdue.

Décidément, c'est de la bonne menuiserie.

Une idée infernale me vient.... Si le mari, m'ayant aperçu d'en bas et devinant mes coupables projets, m'avait enfermé là, grâce à un verrou extérieur!

Quelle situation pour un hussard rouge!

Un soir de mi-carême! Et moi qu'on attend au bal.

Non, non, ce n'est pas possible. J'éloigne de moi cette sombre pensée.

Et pourtant la porte reste immuable comme un roc.

De guerre lasse, je m'assieds--heureusement qu'on peut s'asseoir dans ces endroits-là--et j'attends. Parbleu! quelqu'un viendra bien me délivrer.

On ne vient pas vite. On ne vient même pas du tout.

Que mangent-ils donc dans cette maison?

Des confitures de coing, sans doute.

De la rue monte à mes oreilles le joyeux vacarme des trompes, des cors de chasse, des clairons, et puis--terrible!--le son des horloges, les quarts, les demies, les heures!...

Et le libérateur attendu n'arrive pas. Tous ces gens-là se sont donc gorgés de bismuth aujourd'hui?

La prochaine fois que je reviendrai dans cette maison, j'enverrai un melon à chaque locataire.

De temps en temps, avec un désespoir touchant, je me lève, et, faisant appel à toute mon énergie, je pousse la porte, je pousse, je pousse!

Ah! pour une bonne porte, c'est une bonne porte!

Enfin, épuisé, je renonce à la lutte. La poignée de mon sabre me rentre dans les côtes. Je l'accroche au loquet et je m'endors. Sommeil pénible, entrecoupé de cauchemars. Le bruit de la rue s'est éteint peu à peu. On n'entend plus qu'un cor de chasse qui s'obstine héroïquement dans le lointain.

Puis le cor de chasse va se coucher comme tout le monde....

Je me réveille!... C'est déjà le petit jour. Je me frotte les yeux et me rappelle tout. Mon sang de hussard rouge ne fait qu'un tour. Rageusement, je décroche mon sabre et le tire à moi....

Je n'ose vous dire le reste.

Imbécile que j'étais! double imbécile! triple imbécile! centuple idiot! multiple crétin! J'avais passé toute ma nuit à pousser la porte....

Elle s'ouvrait en dedans!...

Le veau _Conte de Noël pour Sara Salis_

Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage.

Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau.

«Un vrai?

--Oui Sara, un vrai.

--En viande, et en peau?

--Oui, gara, en viande et en peau.

--Qui marchait avec ses pattes?

--Puisque je te dis un vrai veau!

--Alors?

--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau; seulement, comme il faisait des saletés dans le salon....

--Le petit garçon?

--Non, le veau.... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il cassait les joujoux de ses petites soeurs....

--Il avait des petites soeurs, le veau?

--Mais non, les petites soeurs du petit garçon... alors on lui bâtit une petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois....

--Avec des petites fenêtres?

--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes couleurs.... Le soir, c'était le Réveillon. Le papa et la maman du petit garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le petit garçon, et les parents s'en vont....

--On l'a laissé tout seul à la maison?

--Non, il y avait sa bonne.... Seulement le petit garçon ne dormait pas. Il faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est levé et il a été trouver des petits camarades, qui demeuraient à côté....

--Tout nu?

--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui voulaient faire réveillon comme de grandes personnes, sont entrés dans la maison, mais ils ont été bien attrapés, la salle à manger et la cuisine étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...

--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?

--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau....

--Tout cru?

--Tout cru, tout cru.

--Oh! les vilains!

--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été guéris.... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de veau au petit garçon.

--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon?

--Le petit garçon... il s'en fiche pas mal.»

Pour en avoir le coeur net

Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opéra.

Lin, un gommeux quelconque, aux souliers plats relevés et pointus, aux vêtements étriqués, comme s'il avait dû sangloter pour les obtenir; en un mot, un de nos joyeux rétrécis.

Elle beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frisons fous plein le front, mais surtout une taille....

Invraisemblable, la taille!...

Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup, employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif.

Et ils remontaient l'avenue de l'Opéra, lui de son pas bête et plat de gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête effrontée.

Derrière eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas.

Complètement médusé par l'exiguïté phénoménale de cette taille de Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa bonne amie, il murmurait, à part lui:

«Ça doit être postiche.»

Réflexion ridicule, pour quiconque a fait un tant soit peu d'anatomie.

On peut, en effet, avoir des fausses dents, des nattes artificielles, des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu'on ne peut avoir, d'aucune façon, une taille postiche.

Mais ce cuirassier, qui n'était d'ailleurs que de 2e classe, était aussi peu au courant de l'anatomie que des artifices de la toilette, et il continuait à murmurer, très ahuri:

«Ça doit être postiche.»

Ils étalent arrivés aux boulevards.

Le couple prit à droite et, bien que ce ne fût pas son chemin, le cuirassier les suivit.

Décidément, non, ce n'était pas possible, cette taille n'était pas une vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui rappelait, même de loin, l'étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.

Très troublé, le cuirassier résolut d'en avoir le coeur net et murmura:

«Nous verrons bien si c'est du faux.»

Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina.

Le large bancal, horizontalement, fouetta l'air et s'abattit tranchant net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir, tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.

C'est le gommeux qui faisait une tête!

Crime russe

Ce fut l'excès même de la hideur de cette vieille, je crois bien, qui m'attira chez elle.

Quand, passant dans une ruelle sinistre et transversale, je l'aperçus à sa fenêtre, cette détestable vieille, avec son masque violâtrement blafard, ses petits yeux où luisaient toutes les sales luxures, et sa frisottante perruque brune, si manifestement postiche, il me monta au cerveau une bouffée de cette lubricité fangeuse qui vient hanter les rêveries de certains très jeunes hommes et de quelques vieux dégoûtants.

De près, elle était répugnante au-delà de toute expression.

La couperose de ses vieilles joues molles se trouvait encore aggravée par le poudroiement louche d'une veloutine acquise chez une herboriste de onzième classe, sans doute avorteuse.

Des réparations successives à son énorme râtelier avaient mis des dents d'azur trouble à côté d'autres qui semblaient de vieil ivoire.

Et si, en ce moment, je n'avais pas eu l'esprit si calme, je me serais certainement cru le jouet d'un angoissant cauchemar.

Ce n'était pas le besoin qui la poussait à accomplir son immonde profession, car tout, chez elle, sentait l'aisance presque confortable.

Des draps fins et blancs garnissaient le lit, un lit de villageois cossus. Une armoire normande en chêne massif se carrait dans un coin de la chambre avec cet aspect riche, cette apparence--inexplicable par la raison--d'être remplie, qui fait que les gens comme moi distinguent infailliblement, même fermées, les armoires pleines des vides.

D'une voix crapuliforme qu'elle essayait de faire gazouillante, la vieille me causait. Elle disait la gloire de mes bottes.

«Comme tes bottes sont belles!»

Effectivement, mes bottes, ancien cadeau que me fit à Plewna le général Sakapharine, étaient plus belles que nulle langue humaine ne saurait l'exprimer.

Je goûtai la joie de contrarier la vieille:

«Mes bottes! Elles sont ignobles; je les ai payées trente-cinq sous, ce matin, à un ramasseur de bouts de cigares, place Maubert.

--Sale blagueur!»

Pendant que la conversation continuait sur ce ton, l'idée me vint, hantise vague d'abord, de tuer cette femme à propos de bottes.

Et je prononçai, à mi-voix, ces mots: à propos de bottes.

Dès lors, la résolution d'assassiner la vieille s'installa en moi, irrémissiblement.

Mon couteau était de ceux qu'on appelle couteaux de Nontron, et qu'on fabrique à Châtellerault.

La lame de ces armes est droite et pointue. Le manche rond se rétrécit vers le bas pour être bien en main, et une large virole mobile empêche que la lame ne se referme.

À un moment, la vieille me tourne le dos. Je lui plantai le coup, très fort et très droit, à une place que je sais. Pendant qu'elle s'affaissait sur les genoux en une posture désespérée, je lui maintenais le couteau dans la plaie, et la large virole empêchait le sang de couler.

Quand elle eut poussé son dernier hou rauque, quand l'hémorragie interne eut achevé de l'étouffer, je pris dans un tiroir de son armoire ses pièces d'or et quelques valeurs, et, refermant la porte sur moi, je m'en allai....

Toute cette scène n'avait pas duré dix minutes, et pas de bruit, pas de sang répandu.

Certes, pour de l'ouvrage bien faite, comme a dit le poète Sarcey, c'était de l'ouvrage bien faite[10].

[Note 10: Ouvrage est féminin en russe. Note du traducteur.]

Je me dirigeai vers la maison de ma maîtresse, une jeune femme qui s'appelle Nini et que mes amis ont surnommée Nini Novgorod, depuis que c'est moi son amant.

Un couple de sergents de ville arrivait lentement dans ma direction.

Je ne sais pas, mais leur air tranquille me fit passer à fleur de peau un frisson glacé. Ils me semblaient trop tranquilles.

Alors, effrontément, je plantai dans leurs yeux mon regard hardi, et tous les deux, comme mus par un mouvement machinal portèrent, en passant près de moi, la main à la visière de leur képi.

D'autres gens de police, rencontrés plus loin, et dévisagés de la même façon, me saluèrent aussi, répondant à ma secrète préoccupation.

«Nous vous prenons si peu, semblaient-ils dire, pour un assassin, cher monsieur, que nous n'hésitons pas à vous saluer respectueusement.»

Nini Novgorod n'était pas chez elle. Machinalement, je jetai un coup d'oeil sur une glace du salon et me voilà secoué par le plus joyeux éclat de rire, peut-être, de toute ma vie.

Je m'expliquais mon prestige subit devant les gardiens de la paix.

La virole de mon couteau n'avait pas bouché hermétiquement la blessure de la vieille.

Par la solution de continuité qui permet à la lame de se refermer, avait giclé un léger filet de sang.

Ce filet était venu s'épanouir en rosette sur la boutonnière de ma redingote.

Tous ces imbéciles m'avaient pris pour un officier de la Légion d'honneur.

Le drame d'hier

Un horrible drame et des plus insolites s'est déroulé hier au sein de la coquette localité ordinairement si paisible de Paris (Seine).

Il pouvait être dans les trois ou quatre heures de l'après-midi, et par une de ces températures!...

Devant le bureau des omnibus du boulevard des Italiens, deux voitures de la Compagnie, l'une à destination de la Bastille, l'autre cinglant vers l'Odéon, se trouvaient pour le moment arrêtées et, comme on dit en marine, bord à bord.

Rien de plus ridicule, en telle circonstance, que la situation respective des voyageurs de l'impériale de chaque voiture, lesquels, sans jamais avoir été présentés, se trouvent brusquement en direct face à face et n'ont d'autre ressource que de se dévisager avec une certaine gêne qui, prolongée, se transforme bientôt en pure chien de faïencerie.

C'est précisément ce qui arriva hier.

Sur l'impériale Madeleine-Bastille, une jeune femme (créature d'aspect physique fort séduisant, nous ne cherchons pas à le nier, mais de rudimentaire culture mondaine et de colloque trivial) éclata de rire à la vue du monsieur décoré qui lui faisait vis-à-vis sur Batignolles Clichy Odéon et, narquoise, lui posa cette question fort à la mode depuis quelque temps à Paris et que les gens se répètent à tout propos et sans l'apparence de la plus faible nécessité:

«Qu'est-ce que tu prends, pour ton rhume?»

Le quinquagénaire sanguin auquel s'adressait cette demande saugrenue n'était point, par malheur, homme d'esprit ni de tolérance. Au lieu de tout simplement hausser les épaules, il se répandit contre la jeune femme frivole en mille invectives, la traitant tout à la fois de grue, de veau et de morue, triple injure n'indiquant pas chez celui qui la proférait un profond respect de la zoologie non plus qu'un vif souci de la logique.

«Va donc, hé, vieux dos! répliqua la jeune femme.»

(Le dos est un poisson montmartrois qui passe à tort ou à raison pour vivre du débordement de ses compagnes.)

Jusqu'à ce moment, les choses n'avaient revêtu aucun caractère de gravité exceptionnelle, quand le bonhomme eut la malencontreuse idée de tirer à bout portant un coup de revolver sur la jeune femme, laquelle riposta par un vigoureux coup d'ombrelle.

* * * * *

Si le courageux lecteur veut bien, en dépit de l'excessive température dont nous jouissons, faire un léger effort de mémoire, il se rappellera que nous en étions restés à ce moment du drame où un monsieur, assis à l'impériale de l'omnibus Batignolles Clichy Odéon, tirait un coup de revolver sur une jeune femme occupant un siège à l'impériale de Madeleine-Bastille, coup de revolver auquel la personne répondait par un énergique coup d'ombrelle sur le crâne du bonhomme.

Ce fut, chez tous les voyageurs de la voiture Madeleine-Bastille, une spontanée et violente clameur.

L'homme au revolver fut hué, invectivé, traité de tous les noms possibles, et même impossibles.

Juste à ce moment, les opérations du contrôle se trouvant terminées, les deux lourdes voitures s'ébranlèrent et partirent ensemble dans la même direction, l'une cinglant vers la Bastille, l'autre vers la rue de Richelieu.

Malheureusement, durant le court trajet qui sépare le bureau des Italiens de la rue de Richelieu, les choses s'envenimèrent gravement et le monsieur décoré crut devoir tirer un second coup de revolver sur un haut jeune homme qui se signalait par la rare virulence de ses brocards.

Les voyageurs d'omnibus ont bien des défauts, mais on ne saurait leur refuser un vif sentiment de solidarité et un dévouement aveugle pour leurs compagnons de voiture.

Aussi n'est-il point étonnant que les voyageurs Madeleine-Bastille aient pris fait et cause pour la jeune femme à l'ombrelle cependant que ceux du Batignolles Clichy Odéon embrassaient le parti du quinquagénaire à l'arme à feu.

Les cochers eux-mêmes des deux véhicules se passionnaient chacun pour leur cargaison humaine, échangeaient des propos haineux, et quand Batignolles Clichy Odéon s'enfourna dans la rue de Richelieu, Madeleine-Bastille n'hésita pas. Au lieu de poursuivre sa route vers la Bastille, il suivit son ennemi dans la direction du Théâtre Français.

Ce fut une lutte homérique. On fit descendre à l'intérieur les femmes et les enfants, les infirmes, les vieillards.

Pour être improvisées, les armes n'en furent que plus terribles.

Un garçon de chez Léon Laurent qui allait livrer un panier de champagne en ville offrit ses bouteilles qu'après avoir vidées on transforma en massues redoutables.

M.-B. allait succomber, quand un petit apprenti eut l'idée de descendre vivement et de dévaliser la boutique d'un marchand de sabres d'abordage qui se trouve à côté de la librairie Ollendorf.

Cette opération fut exécutée en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

B.-C.-O., dès lors, ne pouvait songer à continuer la lutte et tout ce qui restait de voyageurs valides à bord descendit au bureau du Théâtre Français, la rage au coeur et ivre de représailles.

Quant aux ecclésiastiques, ils avaient été, comme toujours, admirables de dévouement et d'abnégation, relevant les blessés, les pansant, exhortant au courage ceux qui allaient mourir.

Loup de mer

--Eh ben, cap'tain Dupeteau, aurons-nous de la pluie, aujourd'hui?

--J'vas vous dire.... Si les vents tournent d'amont à la marée, ça pourrait ben être de l'eau....

--Et si les vents ne tournent pas d'amont?

--Ça ne serait pas signe de sec.

N'insistez pas, autrement vous ne pourriez tirer aucun renseignement plus précis du bon Dupeteau qu'on honore du nom de capitaine, bien qu'il ait été, tout au plus, maître au cabotage.

Dupeteau est un météorologue confus et mal déterminé qui prédit la pluie et le beau temps sans jamais se compromettre.

D'ailleurs, il a quitté la marine dont il était un piètre ornement pour s'établir limonadier au Havre, sur le Grand Quai (Café de la Flotte). À l'heure de la marée, les clients affluent chez lui, pressés de prendre une dernière consommation avant de s'embarquer pour Trouville, Honfleur ou Rouen.

Dupeteau, aimable et grave, la serviette sur le bras, contemple les libations de ces braves gens. Rien au monde, même au plus fort de la poussée, ne le déciderait à servir un vermouth sec, mais, quand la mer commence à baisser et que le dernier bateau parti, Dupeteau s'asseoit à sa terrasse, et, essuyant sur son front une sueur imaginaire, prononce avec accablement: «Encore une marée de faite!».

Des gens qui ont navigué avec lui m'affirment qu'il ne sera jamais aussi étonnant limonadier qu'il fut étrange marin.

Et, à ce sujet, les anecdotes pleuvent, innombrables. Car, sans qu'il sans doute, Dupeteau est entré vivant dans la légende.

De Dieppe à Cherbourg, c'est à qui racontera la sienne.

Un jour, Dupeteau sortait du port de Honfleur avec son sloop, le «Bon Sauveur», à destination de Caen. Au bout de quelques minutes, le vent vint à tomber complètement, comme le courant était contraire, Dupeteau commanda: «Mouille!». Et l'on jeta l'ancre.

Sur le soir, la brise fraîchit. Notre ami fit hisser les voiles et, en bon garçon qu'il est, permit à ses deux matelots d'aller se coucher.

«J'ai pas sommeil, dit-il j'vas rester à la barre, s'il y a du nouveau, j'vous appellerai».

Le lendemain, au petit jour, un des hommes monta sur le pont et poussa un hurlement d'étonnement: «Mais, n... de D..., cap'taine, nous n'avons pas bougé depuis hier soir!»

«Comment, pas bougé?» répliqua tranquillement Dupeteau. «S'il n'était pas de si bonne heure, j'te dirais qu'tes saoul, mon pauv' Garçon». «Mais ben sûr que non, cap'taine, que nous n'avons pas bougé.... Nous v'là encore sous la côte de Vasouy». «Cré guenon, c'est vrai!... nous sommes p'têtes ben échoués?»

On sonda. Au moins dix brasses d'eau!

Dupeteau n'y comprenait rien et croyait à une sorcellerie quand il se rappela subitement qu'il n'avait oublié qu'une chose la veille, c'était de faire lever l'ancre!

Un autre jour, Dupeteau descendait la rivière de Bordeaux avec la goélette «Marie Émilie», chargée de vin pour Vannes.

Presque bord à bord naviguait un grand trois mâts.

La conversation s'engage entre les deux capitaines: «Et ou qu'vous allez comme ça?» fit Dupeteau.

Un grincement de poulie empêcha ce dernier, un peu dur d'oreille, d'entendre la réponse. Il demanda à son mousse: «Où qu'il a dit qu'il allait?».»A Vannes».»Ah ben, ça tombe rudement bien. Nous allons le suivre. C'est le tonnerre de Dieu pour y aller. Une fois je me suis trompé, je suis entré à Lorient, croyant être à Vannes».

Et il se mit en mesure de suivre les trois-mâts, à une distance de quelques encablures.

C'était à la fin décembre.

Au bout de quelques jours de navigation, la chaleur devint excessive. Dupeteau enleva son tricot, puis sa chemise de flanelle.

«Cré guenon! jamais j'nai vu un temps comme ça à Noël!».

Pourtant le voyage lui paraissait un peu long. On avait cependant un bon vent arrière.

La chaleur était devenue insupportable et Dupeteau trouvait décidément que c'était un drôle de mois de janvier. L'eau douce manquant, l'équipage buvait le Bordeaux du chargement.

Enfin on signala la terre.

Des pirogues chargées de nègres accostèrent la «Marie Émilie».