Contes Fantastiques et Contes Littéraires
Part 6
Hors de Paris, ce roi des bons vivants est à peine un exilé qui se souvient de ses belles heures, mais il s'en souvient à de rares intervalles, et tout de suite il retombe en sa tristesse, songeant à la patrie absente. Que voulez-vous, hélas! qu'il devienne, à plein verre et débouché par des mains inhabiles? Comment rire en ce verre épais? Ce n'est pas un vin de province, c'est un vin de Paris. Laissez à la province le vin de Mâcon, noble et franc, libéral et frondeur, ennemi du sous-préfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte des moustaches et des éperons, véritable soldat toujours prêt à dégainer; laissez à la province (elle ne s'en fâchera pas) le vin de Bordeaux, limpide et clair comme l'eau des sources sacrées; mais le vin d'Aï, par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. Il aime, il devine, il reconnaît le Parisien «comme je reconnais la signature de mon père quand il m'envoie de l'argent», disait un Champenois de mes amis.
Que de longues et douces étreintes! que de paroles d'amour! que de bonheur de se revoir! que de promesses de ne jamais se quitter! Le vin de Champagne! il est notre heureux truchement dans les déserts de l'Afrique; il est notre consul actif et dévoué en Orient, notre pavillon protecteur dans le vaste océan, notre riche et puissant ambassadeur dans les hautes nations. Je me sentis donc très-disposé à cette naturalisation anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces messieurs se reconnurent Français, quand ce pétillement joyeux apparut escorté par le bouchon qui saute, comme une grande dame est escortée par son coureur.
A ce moment-là nous fûmes tous compatriotes, chacun but et parla en français; je fus le roi du festin.
Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, ce n'est pas là mon histoire; il faut attendre, pour que mon histoire arrive, que la plupart de ces gentilshommes se retirent et que nous restions seuls à table, occupés à boire, le gentilhomme anglais, moi et toi, mon cher et digne Hawtrey, que cette scène digne de Sterne a fait pleurer.
Nous étions donc tous les trois buvant à petits traits dans de longs verres, et tenant de très-sérieux discours sur toutes choses frivoles, le jeu, l'amour, les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les deux héros poétiques de la France et de l'Angleterre: Shakespeare et Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez qu'il n'y a pas un Anglais qui ne parle de Jean-Jacques, pas un Français qui ne s'entretienne de Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation entre Anglais et Français, il faut toujours qu'elle arrive invariablement à ces deux hommes. Cela tient à ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques Rousseau persécuté, et que, nous autres, nous nous sommes tout récemment soumis à Shakespeare... un demi-dieu! Nous lui avons présenté notre épée par la poignée. Ainsi, nécessairement, nous avons parlé de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau ce soir-là.
Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins à dire à notre Anglais, qui les comparait l'un à l'autre avec beaucoup d'esprit, et qui trouvait plus d'une affinité entre ces deux génies sauvages qui éclatent et se manifestent au dehors par la pensée et par l'éloquence, comme fait un volcan: «Ajoutez ceci à votre portrait, lui dis-je, ils ont été tous les deux les humbles serviteurs de leurs maîtres: Shakespeare a tenu les chevaux à la porte des théâtres, Jean-Jacques Rousseau a servi à table chez un grand seigneur.» Je dis cela comme une chose de publique autorité.
Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achevé cette malencontreuse proposition, que je vois la figure de notre Anglais pâlir tout à coup et devenir horriblement blême et triste, de joyeuse et rubiconde qu'elle était. Je crus d'abord que le digne homme venait d'éprouver les atteintes d'un mal subit, et je me préparais à lui porter secours, quand tout à coup il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste, il renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut versé deux ou trois de ces grosses larmes honnêtes qui sortent de l'âme et qui font tant de peine à voir:
--Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu! que vous m'avez fait de peine sans le vouloir, monsieur!
En même temps il reprit sa place à table; il appuya son front sur sa main gauche; de sa main droite il se livrait à un mouvement convulsif par-dessus son épaule, comme s'il voulait en arracher je ne sais quoi.
Nous étions là tous les deux, le regardant bouche béante, Hawtrey, immobile et ne songeant pas à s'expliquer ce spleen subit, sinon par l'ivresse, et moi, avec notre malheureuse littérature de bagne et d'échafaud, m'attendant à trouver un de ces êtres _flétris par les lois_, comme on dit, que la société rejette de son sein, dont les romans abondent, qu'on voit partout sur nos théâtres, et que dans le monde on ne rencontre nulle part.
Que sait-on! J'allais peut-être entrevoir une chose que je n'ai jamais vue, un galérien en chair et en os!
Mon soupçon, littéraire et dramatique, prit bientôt une grande consistance, quand j'entendis l'honnête gentleman s'écrier en portant un regard effaré sur son épaule:
--Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs?
Et son geste convulsif allait toujours.
Hawtrey lui répondit qu'il ne voyait sur les épaules de Son Honneur qu'un très-bel habit de très-beau drap. Moi, silencieux, je pensais tout simplement que le gentilhomme s'était trompé, et qu'il avait voulu dire:--Ne voyez-vous rien _sous_ mon habit? et non pas _sur_ mon habit. Je me croyais très-habile en ceci: il y a des moments où l'on pousse la bêtise jusqu'à la cruauté.
Cependant le gentilhomme insistait: «Ne voyez-vous rien sur mon habit? Ne voyez-vous pas cette maudite aiguillette?» Et tout à coup, remarquant mon étonnement, désappointé que j'étais, de chercher une simple aiguillette sur une épaule que je croyais marquée au fer chaud.
--Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai porté l'aiguillette; j'ai servi à table; je suis un valet, indigne d'être assis à vos côtés; donnez-moi une place derrière vos siéges, messieurs, et permettez-moi de vous servir!
Hawtrey prit pitié de ce digne gentilhomme, et lui adressa de consolantes paroles. Moi, j'avais un bien mauvais coeur ce soir-là (ce n'est pas pourtant ma coutume!), je me disais que pour l'intérêt du drame, si l'aiguillette était un acteur moins héroïque, il était plus inattendu et plus nouveau, et je me demandais ce que le drame allait devenir.
Alors commença un vrai drame: éloquence, colère, larmes, pitié, rires aussi, rien n'y manquait; c'était un drame à la Shakespeare, et qu'il n'eût pas laissé échapper, j'en suis sûr, s'il eût entendu cet homme, avec tant de regrets, nous traîner dans toutes les angoisses de cette condition que je lui avais rappelée avec tant d'innocence et si peu d'à-propos!
Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le disait avec tant d'éloquence et de douleur.
--J'en conviens, messieurs, j'ai porté la livrée; et je sens encore à mon épaule innocente l'aiguillette fatale que n'ont porté ni Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare; hélas! je sais trop quel est ce supplice d'avoir son âme attachée au bout d'une sonnette! Vous êtes tout seul dans l'antichambre à rêver, la sonnette à l'instant vous réveille en sursaut. La sonnette est un tyran. J'ai été l'objet de ses moindres caprices, l'instrument de ses moindres passions...
Disant ces mots, il restait abîmé dans sa douleur. Nous voulûmes le consoler; mais lui, reprenant cette conversation souvent interrompue:--Ah! disait-il, me consoler! cela est impossible; oublier le passé, je ne saurais. Mes membres se sont pliés à la livrée, ils en conservent l'empreinte. L'aiguillette pèse incessamment sur mon épaule, ma tête est presque toujours découverte, je ne sais pas tendre amicalement la main aux gens que je salue. Quand je monte en voiture, le pied me brûle, et dans ma maison, parmi mes nombreux domestiques, s'il faut implorer un service, je n'ose pas et j'hésite. Je suis maudit. Une tache ineffaçable est à mon front!
Il se frappait la tête avec fureur.
Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de la vieille Église, voyant que cette puérile affliction n'avait pas de terme, se mit en colère et s'emporta en chrétien contre l'orgueil de cet homme qui ne pouvait pas oublier son ancienne condition, et se traitait plus mal, pour avoir habité une antichambre, que s'il eût fait un voyage à Botany-Bay.
--Cela est très-mal et très-peu chrétien, et très-peu digne d'un homme raisonnable, monsieur, je vous le dis franchement.
Le gentilhomme se prit à sourire, en levant cette épaule qui le faisait tant souffrir.
--Voilà ce que je me dis tous les jours, ce sont de vaines paroles. Croyez-moi, j'ai fait tous mes efforts pour surmonter ce malheur puéril. Vains efforts! quand je me suis bien raisonné tout le jour, quand je me suis bien répété que tous les hommes sont égaux dans l'Église et dans le royaume, la nuit arrive. Alors le frisson me reprend. Je me mets au lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil est horrible. A peine endormi, je recommence mon métier d'autrefois. J'étais maître, et je suis valet maintenant. Que de tortures! grand Dieu! que de petites douleurs plus cruelles mille fois que les grandes douleurs! C'est un rêve empreint de domesticité. Je loge dans les combles de la maison. Dès le matin, je me lève pour panser mes chevaux. L'animal bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout pâli par les veilles. A peine ce cheval vicieux est pansé, j'entends le maître qui sonne... Et bientôt le voilà sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il va, je le suis. Il s'arrête et je me tiens à distance. Il parle et j'écoute. Il dîne avec ses amis, et moi, debout, j'entends leurs éclats de rire et j'attends leur bon plaisir. Le même rêve ainsi m'obsède toutes les nuits, toutes les nuits j'endosse la même livrée. Je suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.
Et quand, après ce pénible sommeil, je me réveille enfin; quand je me retrouve au lit du maître, et dans sa chambre, éveillé que je suis, je tremble de voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une heure au moins avant de m'habituer chaque matin à ma position nouvelle, avant d'appeler mon valet de chambre! Il m'attend; il a peut-être rêvé, la nuit, qu'il était le maître: il est plus heureux que moi.
--Monsieur, me dit-il encore, écoutez une histoire horrible. Sans doute vous êtes comme moi, monsieur, et vous ne trouvez rien de plus doux au monde que d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un vin qui vous plaît, de tenir, une épée à la main, sur six pieds de gazon, un homme armé d'une épée, un homme que vous haïssez. Cela est heureux? On se sent vivre. Eh bien, la semaine passée, j'ai rêvé que, moi, je servais à table mon rival et ma maîtresse. Pendant deux longues heures j'ai fait mon service, obéissant à leurs moindres gestes, écoutant leurs moindres propos, comprenant leurs moindres signes! Malédiction, malédiction! ils se gênaient si peu devant moi! Ils me comptaient pour si peu! Ils se livraient à leur fête comme s'ils avaient été seuls!
Je les servais! Mon coeur battait à outrance. Ils se retournaient comme s'ils avaient été inquiétés du bruit que faisait mon coeur. Ma gorge était desséchée... Ils me demandaient à boire, et je leur versais à boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus me venger et demander raison de son outrage, à l'homme qui m'outrageait, il me demanda son épée et me fit signe de l'accompagner; du même pas, il fut se battre avec un autre que moi, et je restai là, tranquille spectateur... J'étais un domestique! Je n'étais pas un homme! Ah! voilà pourtant les nuits que je passe, et voilà mes rêves, voilà ma vie! Et le jour, je vis à peine; le jour, pendant lequel je suis maître, je pense à la nuit qui va venir. Si je donne, honteux de moi-même, le bras à ma femme,--avant peu, quand je serai son valet,--elle va me traiter comme un chien, tant elle est insolente et cruelle pour ses gens! Mes amis les plus sincères, je les hais, parce que je sais qu'à la nuit tombante ils me feront porter un habit galonné, qu'ils me donneront des ordres, et qu'il n'y aura plus devant moi un seul de ces hommes si parés qui songe à cacher ses laideurs. Voilà encore un des malheurs de notre condition, à nous autres laquais: nous voyons l'humanité dans ce qu'elle a de plus vil et de plus abject. Nous savons à point nommé, quand nos maîtres manquent d'argent ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous connaissons leurs maladies les plus cachées; nous mettons le doigt sur leurs plaies les plus secrètes; ils ne se gênent pas avec nous: pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne sommes pas des hommes pour eux.
Malheureux que je suis, je méprise et je hais les hommes pour les avoir vus dans toute leur nudité.
Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une éloquence incomparable et que rien ne peut rendre. Au milieu de toute cette colère, il eut des aperçus très-fins et très-ingénieux qui me frappèrent, et qui m'échappent, comme ces beaux airs du grand Opéra, dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.
Cependant l'heure était fort avancée; à minuit, notre gentilhomme se leva en sursaut:
--Voici l'heure où je redeviens laquais, nous dit-il.
Il sonna. Un des valets de la maison entra dans l'appartement.
--Voulez-vous, lui dit-il très-poliment, faire avancer ma voiture, s'il vous plaît?
Il sortit en nous faisant un profond salut.
Restés seuls, Hawtrey et moi, nous entendîmes le carrosse armoirié qui s'éloignait.
--Ceci est étrange! dit Hawtrey. Voici un sentiment singulier et tout nouveau qui se révèle à nous mal à propos. C'est un mélange bizarre de folie et de raison que je ne saurais définir, mais bien singulier. Qu'en penses-tu?
--Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parlé de Jean-Jacques Rousseau, que voilà un homme qui dérange singulièrement les plus belles pages qu'ait écrites Jean-Jacques Rousseau, son admirable déclaration sur le remords.
LA VALLÉE DE BIÈVRE.
C'est notre berceau, cette vallée! Elle fut découverte, un jour de printemps, par le plus sage et le plus heureux de tous les hommes, M. Bertin l'aîné, notre père. Il avait planté ces vieux arbres, il avait creusé ces pièces d'eau semblables à des lacs d'argent! Il nous abritait, chaque année, de ces doux ombrages dont il était le dieu visible. Ah! le brave homme et le libre esprit! Qu'il aimait les belles choses! qu'il aimait les jeunes gens! qu'il aimait le vrai mérite et le talent!
Nous étions quatre amis dans la vallée de Bièvre: la vallée est entourée de bois et de prairies, les eaux sont penchées sous les arbres penchés, le soleil jette en rayons brisés, sur ces arbres, sur ces eaux, sur ce gazon, une lumière élyséenne: on n'entend aucun bruit de la ville, aucune voix des hommes, aucune passion mauvaise; la vie ici va toute seule, et la plus grande agitation qui se rencontre en ces beaux lieux, c'est le mouvement du lac légèrement effleuré par l'aile de l'hirondelle qui jette à l'azur son cri de joie.
Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet Élysée, un poëte de vingt-huit ans qui s'appelait Victor Hugo, entouré de ses quatre enfants.
A cette heure enchantée, on n'entendait que le merle et le pinson, le linot et la mésange; chacun de nous se taisait, jouissant de sa béatitude à pleine âme, et regardant parfois si Paris ne venait pas nous chercher, là où nous étions si bien, et si tremblants d'être dérangés.
Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au plus fort de notre recueillement, quelqu'un vint de Paris, ou plutôt tout Paris nous vint dans la voiture de quelqu'un: un de ces premiers venus très-aimables sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opéra, un des héros du Paris futile, traîné par un beau cheval; jeune homme d'une gaieté toute parisienne, très-bon jeune homme au fond, spirituel, obligeant, affable, amusant, élégant dans ses manières et dans son langage, d'une grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne gâte jamais rien, même dans les pays les plus constitutionnels, un homme, en un mot, parfait, mais parfait à Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, un véritable animal hors de son élément, qui marche et parle au hasard, sans savoir ce qu'il dit un être insupportable, aussi déplacé dans notre belle vallée que tu le serais toi-même, ami Renaud, si tu quittais les légumes de ton jardin et Marguerite ta ménagère, pour t'asseoir sur le sofa de mademoiselle Taglioni.
Nous autres qui étions là, humant l'air et le soleil, et l'ombre, et tout ce que l'homme infini peut saisir par les sens, par l'ouïe, et par tous les pores, nous fûmes réveillés, en sursaut, par le bruit de la grille qui tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui arrivait au galop: nous nous sentîmes pris comme dans un filet, et ce fut alors qui de nous tournerait la tête le dernier, pour savoir comment s'appelait cette oisiveté parisienne, cet habit noir qui nous arrivait, justement, avant le déjeuner.
Notre oisif, notre Parisien, vint à nous d'un air très-occupé, et, nous voyant silencieux et béants, couchés sur la terre en toutes sortes d'attitudes, il s'imagina que nous étions dans un moment d'ennui, et ce fut là notre plus grand malheur; il voulut à toute force nous distraire, et se monta tout de suite au ton de la plus ennuyeuse gaieté.
--Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour Gabriel; bonjour, messieurs; bonjour à vous tous; vous avez de singulières figures: on vous prendrait pour des idylles du temps de M. de Florian. Ma foi! vous avez raison! Au bout du fossé... il n'y a que le boulevard des Italiens! C'est joli le jardin, mais la ville!
»A la ville, on va, on vient, on s'éclabousse, on se parle, on se coudoie, on se heurte, on a toujours quelque chose à dire, à voir, à faire. Est-on fatigué? l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on voit passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, politique, argent, tout nous distrait! tout cela c'est... vivre. Or, on vit très-vite à la ville: chaque journée de vingt-quatre heures en a cinq bien comptées. En dernier résultat, tout vous sert de spectacle et de maintien, la Bourse et le palais de justice.» En disant ces mots, il fut s'asseoir sur un banc au pied duquel nous étions tous couchés, de sorte qu'il nous parla de haut en bas, ce qui est la plus malséante position que je sache pour un conteur.
Comme, en résultat, notre ennuyeux dans la vallée est à Paris un homme amusant, serviable, et que nous aimons tous, nous fûmes honteux, notre premier moment d'humeur étant passé, non pas de l'avoir mal reçu, mais d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. Chacun de nous s'en voulut de ce fugitif moment d'égoïsme involontaire dont il eût été bien empêché de donner une raison plausible: aussi bien quand il nous eut dit bonjour à tous, chacun de nous se hâta de lui rendre un _bonjour_. Au silence qui régnait tout à l'heure sur la terrasse où nous étions, succéda une conversation presque générale, tant nous avions hâte de faire honneur au nouveau venu!
Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-être de plus de deux sortes), la causerie ardente, hors d'haleine, et que rien n'arrête, ou bien cette espèce de discours semblable au feu de sarment qui pétille et s'éteint dès les premières étincelles. C'est ainsi que commença notre conversation: nous voulions faire une politesse au nouveau venu, et rien de plus; quoique réunis, nous étions amoureux de silence... Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi nécessaire au milieu des champs que l'air, l'ombre et le bruit des saules au-dessus de nos têtes. Ainsi les premières paroles étant échangées, il nous semblait que nous allions nous taire; mais ce n'était pas le compte de notre Parisien: il arrivait tout gonflé d'anecdotes, bourré d'histoires de toutes sortes; il en était confit, il en était truffé, il en avait une de ces indigestions contagieuses. Il fit donc avec nous le rouet pendant une heure: à la fin, le voyant obstiné à raconter toujours, nous prîmes un parti désespéré, nous résolûmes de ne pas nous laisser assassiner d'histoires, sans répondre à l'historien par d'autres histoires, et, par ma foi, puisque nous étions réveillés d'une manière odieuse, nous nous mîmes à torturer notre conteur à notre tour. Arthur, le premier, provoqua Gabriel.
--A propos de soirée, dis-nous, Gabriel, ton aventure de jeudi passé à cet élégant troisième étage où tu nous conduisis avec un air si réservé.
--Bon! répondit Gabriel, tu étais à ce bal aussi bien que moi, et tu sais ce qui s'y est passé.
--Là, là! tu vois de bien plus belles choses que moi, Gabriel. Moi, j'arrive au bal en inspiré, en vrai hasard: à peine entré, je ne sais quel enivrement s'empare à la fois de ma tête et de mon coeur. Le frôlement de la valse et les cris aigus de ces souliers de satin m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. Je suis étourdi par le bal, je n'y vois rien; c'est un nuage de toutes les couleurs, un murmure de tous les bruits, un enchantement qui touche à tous les extrêmes. Je ne vois ni n'entends, je ne marche pas, je suis porté, je rêve. Or, toi, c'est bien différent, mon fils: tu observes, tu écoutes, tu regardes, tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tièdes effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton choix, vis-à-vis le reflet d'une glace, et te voilà le roi de la fête! Toutes ces femmes parées, c'est pour toi qu'elles sont parées; c'est pour toi ce bouquet de fleurs, ce regard baissé! Les sourires, tu les devines, les ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystères de ces coeurs volages! C'est toi vraiment qui assistais en esprit à la fête de l'autre soir!
Gabriel, à ce discours: A quelle heure es-tu sorti de ce bal?--Je ne sais pas, dit Arthur; mais il était grand matin quand je l'ai quitté. Les heures s'envolaient dans leur costume de danseuse; une de ces belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, m'a-t-elle dit, à ma voiture! Et je l'ai ramenée; et elle m'a dit adieu avec un sourire; et c'est là tout ce que je sais de ce bal.
--Vraiment! dit Gabriel, je te félicite de tomber toujours sur des heures qui ont leur équipage à la porte; pour toi, Apollon est un dieu complaisant qui ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre. Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur des _heures_ qui vont à pied; et le soir même dont tu me parles, j'en ai reconduit une à travers les rues de Paris.
A mesure que nos deux jeunes gens racontaient leur histoire, notre Parisien redoublait d'attention. Évidemment, il s'engluait dans l'intérêt du récit d'Arthur et de Gabriel.
--Et comment donc avez-vous reconduit chez elle cette belle _heure_, le matin dont vous parlez?
--Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le matin venu, j'allais partir, quand je vis la dame italienne avec laquelle tu as dansé, qui s'enveloppait de son manteau. C'était une belle et grande personne aux yeux noirs; vive et résolue, elle descendit les trois étages et se mit à marcher à grands pas dans la rue. Et moi, la voyant seule, je lui offris mon bras sans rien dire; et elle l'accepta sans rien dire, et voilà tout.
--C'est étrange! dit le Parisien.
La conversation tomba. Cette fois nous espérions que le silence allait durer une heure, et déjà nous nous blottissions sous ce bon silence comme on se tapit dans un bosquet d'aubépines; mais ce n'était pas le compte de notre Parisien.
Notre Parisien voulait parler à toute force; il croyait qu'il était de son honneur et de sa politesse de parler: raconter des histoires était un devoir auquel il ne pouvait manquer; et malgré l'admirable retenue de nos amis pour arriver à une conclusion silencieuse, il reprit la conversation:
--Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhérac est mort?
Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tête, nous regarda l'un après l'autre; son regard plus encore que sa question demandait une réponse.
--Quel marquis de Nhérac? demanda Moncalm.