Contes Fantastiques et Contes Littéraires
Part 15
--Et n'as-tu jamais regretté ton piédestal, ma bonne Claire? disait Adolphe (il lui donnait alors son nom de mortelle), la voyant descendue de la poésie où il l'avait vue placée.
--Je l'ai regretté souvent, très-souvent, ce piédestal sur lequel tu t'agenouillais à mes pieds; que de fois tu l'avais baigné de tes larmes; tu l'avais brûlé de tes baisers! C'est de mon piédestal que m'est venue la vie; le feu de tes lèvres a passé de mes pieds à mon coeur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons plus. En même temps, elle versait une larme de regret.
--Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de regretter ce beau piédestal; à présent que nous sommes de niveau, vous et moi, comment pourrai-je vous adorer, Galatée? à présent que vous êtes descendue à ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller devant vous?
--Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque nous sommes de niveau, marchons ensemble; et si je suis ton égale, au moins, donne-moi ton bras, ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand la petite fille les suivit:
--Maman, dit-elle, je vais avec toi?
Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il vit cet enfant qui venait. Il baissa la tête en soupirant, Clara le comprit, elle dit à l'enfant:--Prends ton cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son cerf-volant; Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrèrent dans le jardin.
L'enfant chercha un peu de vent là-haut; Adolphe et Clara cherchèrent un banc de mousse, un piédestal champêtre.
Et peu à peu, elle devint si tendre, elle trouva tant de souvenirs à ses ordres, elle parla avec tant de douces paroles, qu'elle reprit toute sa hauteur; il fut à genoux devant elle, il retrouva sa Galatée comme elle était, quand il l'anima, par un souffle.
Ne désespérez jamais des femmes; elles ont beau descendre de la hauteur où la passion les place, elles auront beau devenir comtesses ou mères de famille; elles sauront toujours, au besoin, se poser au-dessus de l'homme qu'elles aiment et trouver un piédestal, quel qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.
Mais, cette fois, Clara était trop au niveau du monde, pour que le monde la laissât libre et tranquille sur ce piédestal fragile. La passion est entourée de mille exigences; une fois déplacée, elle est en lutte perpétuelle avec le monde. Aussitôt que la jeune fille oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que l'ambition soit la plus forte, et voilà ce qui arriva encore ce jour-là. Clara fut surprise sur son piédestal par le monde pour lequel elle l'avait abandonné. Le monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la conduite des nouveaux convertis, sauf à leur faire subir le dernier supplice, s'ils sont renégats. Le monde accourut dans les jardins de Clara, et croyait y trouver Clara: il y trouva Galatée... Il est si jaloux, si cruel et si curieux, le monde!
Surprise ainsi, Galatée rougit un peu, comme rougit l'apostat au pied de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse de sa passion, retomba tout entier dans la vie réelle.--Il redevint un _cavalier accompli_.
--Madame la comtesse est montée sur ce banc, dit-il aux curieux, parce que le vent dérangeait ses cheveux; notez bien qu'elle avait ses cheveux en bandeau sur son front, et que le vent eût glissé sur ses cheveux lisses et polis, sans en déranger un seul.
Les curieux se contentèrent des explications d'Adolphe, homme du monde; il suffisait d'ailleurs, que Galatée redevînt comtesse au premier ordre; et qu'elle retombât du banc de gazon où elle s'était placée un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de son salon.
Ils en étaient là, tous s'observant du fond de l'âme, quand l'enfant revint, son cerf-volant à la main: le cerf-volant avait les ailes basses, l'air triste, humilié.
--Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mère, dit l'enfant: il n'y a pas le moindre zéphire au jardin.
Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise dans sa passion, elle avait été peu déconcertée, surprise dans son excuse, elle se sentit prête à défaillir.
Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux qui veulent tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant avaient dérangé toute son excuse: si le vent n'avait pas soulevé ce frêle morceau de carton et ses deux ailes, comment pourrait-il déranger cette épaisse chevelure?
Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils n'étaient plus que des maladroits. Ce n'était pas _le vent_ qui avait dérangé ces beaux cheveux.
Adolphe se leva, et partit désespéré d'avoir perdu Galatée, laissant la femme du monde aux prises avec le monde, et levant la main au ciel, pour voir d'où le vent venait.
En revenant cette fois avec lui-même, il comprit combien c'était un rêve fâcheux que le rêve des anciennes amours; comment l'idéal n'a qu'une heure, comment le piédestal du marbre le plus dur, une fois brisé, ne peut jamais se reconstruire; et combien c'est chose futile un amour qu'un cerf-volant peut déranger.
Pauvre homme! il s'abandonna à ce futile désespoir, tant qu'il put aller! Comment ne s'est-il pas souvenu du siége de Troie, et de l'enfant d'Agamemnon menacé par Calchas, pour un peu moins de vent, qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente et belle Clara!
STRAFFORD SUR L'AVON
Quand vous avez parcouru la grande route et que vous avez jeté un regard de mépris sur les maisons de campagne des boutiquiers de Londres, deux pieds de jardin ensevelis sous la poussière, vous tournez à gauche, et laissant de côté ces grands haldebras de carrosses à deux étages où cinquante martyrs de vos aïeux pourraient tenir, vous arrivez à une petite rivière, cachée dans les herbes, dont les eaux vertes et profondes reflètent de grands boeufs, et le pâtre mollement assis sous un saule, comme le berger de Virgile; avec cette différence: il siffle un air d'ouverture de Covent-Garden, ou dévore un épais bifteck en contemplant amoureusement ses boeufs.
Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier de vieux hêtres, et ce long parc tout rempli de chênes séculaires, levez votre chapeau et saluez! C'est Strafford; cette petite rivière, c'est l'Avon! Lève-toi, village; coule, rivière; flots légers, maisons blanches, et ce grand parc, nous te saluons de l'âme et du coeur, heureuse patrie du grand Shakespeare! Demandez aux garçons bouchers du pays, ils relèvent fièrement la tête, ils disent fièrement:--Will, notre compagnon, le bon Will! voici sa chaumière, milord!
Temple et chaumière! commencement de tant de pitié et de terreur! plus d'un seigneur eût acheté la maison de Shakespeare pour la placer dans son parc, vis-à-vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le village n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur marché du Parthénon et des temples de la Grèce. Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle, Euripide, ne viennent qu'après Shakespeare. S'il vous plaît, frappez avec respect, une bonne femme vous ouvrira; vous verrez une humble porte dont les battants ont été changés bien souvent; un seuil de pierre! Ici, le sol s'est affaissé sous les pieds des fanatiques _du roi Lear_ et _d'Otello_, comme autrefois le pied de Jupiter Olympien sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, Adoration! adoration!
La pauvre cabane! Avez-vous entendu ces contes français où des ogres dévorent des petits enfants, et redressent leur double narine en disant: _Je sens la chair fraîche?_ Vous prendriez la cabane où naquit William, pour l'antre de l'ogre. Les murs sont encore assez rougis pour qu'on s'assure qu'ils ont été teints de sang; c'est un noir si foncé! Au sommet des murs, surgissent de vieux crocs de fer, qui semblent attendre des quartiers de victimes! Voilà bien le lieu où le jeune homme, une hache à la main, prenait l'attitude et la voix des sacrificateurs au temps d'Homère! A dix-huit ans, il était superbe, et semblable _à ces hommes qui sont faits pour marcher devant un roi_! Il tenait le couteau à la façon d'un grand prêtre, et la baguette avec le geste de la fée! Il a mis le ciel dans l'enfer, il attachait les grillons à des chars, il accoupla Falstaff au prince Henri, il a hurlé où l'on prie, prié où l'on hurle; il a fait entrer Antoine chez des constables, et la belle Égyptienne chez des religieuses: joyeux et terrible, homme et dieu, toujours homme, même quand il est dieu, et cependant plutôt un dieu qu'un homme.--Or ça, montrez-moi la chambre à coucher, ma bonne femme; que je voie en détail toute la maison de William!
--Mon Dieu, milord, l'escalier tombe en ruines, c'est à peine si le pied d'une sauterelle oserait le franchir. Voyez, milord, ces longues toiles d'araignées, cette poussière qui s'envole, ce plafond qui se penche, et ces brèches inégales; il y a ruine ici, milord: c'est plus noir que la cabane de l'apothicaire dans _Roméo et Juliette_. Il n'est pas douteux cependant que le grand homme ait dormi dans cette pièce; on y voyait encore, il y a près de dix ans, un grand W entrelacé dans un coeur avec un B; toutes les miladys inscrivaient ce chiffre sur leur album; les murs sont chargés de vers en toutes les langues: c'est une honte d'avoir sali ces murailles. On n'y monte plus; il faudrait être aussi hardi que Richard! pour grimper cet escalier vermoulu. Et la pauvre vieille poussait un profond soupir de regrets.
Justement le jour était à son déclin, un vent d'automne gémissait dans les arbres jaunissants; la rivière s'annonçait au loin par un solennel murmure. Je m'assis sur le bloc de chêne qui avait servi à Shakespeare, je prêtai l'oreille au bruit qui se faisait au dehors; j'écoutais le calme qui se faisait dans l'étage supérieur... soudain! par vision sans doute! je vis à travers les crevasses du plafond (non! ce n'était pas une erreur), je vis une pâle et fugitive clarté. J'entendis des pas d'hommes.--Voilà le sabbat qui commence! Alors la vieille gardienne de céans, prit la fuite et me laissa seul.
Ce fut d'abord comme une vapeur fétidique... un nuage... et bientôt une étrange lueur! l'incertaine clarté des siècles d'autrefois. Bientôt j'entrevis le vieux Londres du temps de la reine Élisabeth. Il était quatre heures, les bourgeois se rendaient aux combats d'ours; c'étaient de riches marchands en longs chapeaux, en habits de gros draps, la panse ronde et la face rougeaude; ils se pressaient, ils se hâtaient, ils criaient: Les _ours_! les _ours_! Les _taureaux_! les _taureaux_! Au même instant arrivait de sa province, un jeune homme, un amoureux... il était pauvre et persécuté; le jeune homme tenait les chevaux à la porte du théâtre, en disant: Voilà qui va bien! Puis il faisait un sonnet d'amour; il lisait les vers d'Ovide et les récits de Plutarque. On lui parlait des deux roses si sanglantes toutes deux, la rose et la blanche; alors il s'animait comme une sibylle: en avant la joyeuse Angleterre! en avant la vieille Angleterre! en avant les joies du cabaret, les inquiétudes du combat! rien que des noms de notre histoire. Que de pleurs! de cris! de fureurs! Salut au More! applaudissez le More! applaudissez le Vénitien, matelots; le More est un navigateur, comme vous il a été le maître de la mer. A ces grands spectacles, les _ours_ disparaissent, les bouledogues sont vaincus! les bourgeois s'en vont; la reine Élisabeth arrive au théâtre en toute splendeur.--Vive la reine!... Holà! voici le lord Leycester, la noble jarretière est à sa jambe. Protégez le poëte, milord; dites un mot pour lui _à la vestale assise au trône d'Occident_. Milord, il existe une pétition contre _Henri III et les Joyeuses Commères_; les bouchers de Londres réclament, ils disent qu'on leur fait tort.
Et la reine aux yeux bleus tranquillise le grand poëte, et les annales des trois royaumes se déroulent aux yeux du peuple anglais; la féerie est encore de l'histoire. Posez-vous sur le coeur de nos vierges, esprit du gentil Ariel! que le malin Puck assiste à nos rêves, et nous réveille au milieu d'un songe d'été! Shakespeare a tout fait, il a fait mourir Brutus; il fait triompher la mère de Coriolan; il a crevé les yeux du jeune roi Arthur. _Ne crève pas mes pauvres yeux, Hubert!_ Constance, Desdémone, Juliette, Octavie! O les touchantes douleurs!
Et je voyais tous ces héros, toutes ces femmes; j'entendais tout ce fracas poétique; c'était une mêlée immense, un bruit de gloire et de guerre, et des soupirs d'amour, des cris de rage, des regrets paternels. Qui donc a mieux écrit l'histoire que Shakespeare,--historien? Il marche, on le suit; il parle, on l'écoute. Obéissez au maître des temps passés, ombres muettes, fantômes, restez dans vos habits de fête, restez dans vos nobles attitudes. Seulement à côté d'Élisabeth, à sa droite, je voudrais voir ce parpaillot de Henri IV le Béarnais, allié d'Élisabeth, regardant, spectateur intéressé, l'histoire animée de nos guerres civiles. Il y devait passer sa vie, et puis mourir au milieu de ses triomphes, par la raison qu'un fer sacré ne pardonne pas.
Je suis Anglais, j'ai vu bien des choses! J'ai vu la bataille de Waterloo, et la victoire tomber dans nos rangs, comme si son aile eût été fatiguée, et qu'elle eût refusé de la porter plus loin. Mais jamais je n'ai imaginé quelque chose de plus beau que cette vision littéraire, au milieu de cette cabane où naquit l'auteur de la _Tempête_ et de _Macbeth_. Notez bien que je n'étais pas endormi, que mes yeux étaient ouverts; que dans une tranquille contemplation, j'entendais le bruit du vent et les murmures de l'Avon.
Un léger nuage en se détachant du ciel vint m'enlever à cette féerie. La lune qui se faisait jour à travers ces toits en débris, cessa d'éclairer les mansardes. Plus rien de la décoration qui, tout à l'heure, ajoutait sa vraisemblance à tous ces drames... et je ne vis plus que la porte qui venait de s'ouvrir! Sur le seuil se tenait la vieille femme et son voisin, un esprit fort de l'ancien _covenant_, qui, les jours de vision, lui servait d'aide et d'appui.
--Depuis l'automne passé, me dit la vieille, j'ai remarqué cette lumière subite, et pourtant tous les volets sont fermés. Quand la chambre d'en haut s'éclaire, on entend des bruits de voix, des pas d'hommes, le dernier mugissement des taureaux qu'on abat, les palpitations des jeunes chevreaux qu'on égorge. C'est le vieux boucher qui revient, il trouve son fils à rêver et le bat comme plâtre. Moi qui vous parle, j'ai vu passer là-haut le chevreuil abattu par le jeune William, dans le grand parc tout rempli de vieux chênes. Ce chevreuil lui fit perdre l'état de son père, et lui valut tant de misère! Tout cela est bien triste, en vérité!
La vieille femme ayant parlé et déclamé tout à son aise, je quittai à regret cette chaumière; il y avait à la porte un arbre déjà vieux, tout jauni par les automnes, jaune et rouge comme des feuilles de laurier frappées de la foudre.--C'est un rejeton de l'arbre de Shakespeare! me dit la vieille; on dit que l'ancien mûrier était gros comme sir John Falstaff; on en voit des morceaux dans tous les châteaux du Yorskire et du Northumberland; et voici mon voisin qui en a encore tout plein sa maison.
--A votre service, milord, me dit le voisin.
En même temps, il tira de sa poche un assez honnête fragment de buis, ciselé avec art, et qui avait à peu près la forme d'un galoubet champêtre, vieil emblême de la poésie classique, naïvement appliqué à la poésie de Shakespeare, au Jupiter de l'Olympe moderne, que personne jusqu'à présent n'a pu atteindre en Angleterre, excepté Byron et peut-être, à mille pas, l'enfantin sir Walter Scott!
REVERIE
Il était midi, le soleil frappait de toute la force de ses rayons les vitraux de la mansarde; tout était calme et silence autour de la fillette, et, rêveuse, elle recommença pour la millième fois, peut-être, un de ces rêves tout éveillés que le bon La Fontaine a chantés... «Il n'est rien de plus doux!»
D'abord, elle retranchait à chacune de ses semaines deux grandes journées de travail; dans ces deux jours dont elle embellissait sa vie, elle s'entourait de tous les plaisirs de son âge: elle se donnait libéralement tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi parée, elle allait à Meudon par le bateau à vapeur, et ne revenait que bien tard, sans avoir peur, à son retour, de trouver son portier couché, et frappe, et frappe!... Il est sourd.
Bientôt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture flottante, le bateau à vapeur, Meudon et son ombrage frais, et ces deux longues journées sans travail, n'étaient plus d'assez grands biens pour cette ardente ambition. Il lui fallait une robe de soie à l'immense garniture, un chapeau de paille d'Italie orné de fleurs, un long voile; il fallait même un beau collier de corail qui fît ressortir la blancheur de ce cou d'ivoire; et déjà grande dame, elle prenait la résolution de ne plus faire de robes que pour elle, et de ne plus broder qu'à son usage, ces voiles qui voilent si peu.
Cependant ce cinquième étage aux sommets de la haute maison était dur à monter; cette porte étroite, dont les ais mal joints donnaient passage à tous les vents, semblait solliciter les amants et les voleurs! fi de la mansarde et de la chanson: _Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!_ Adieu donc la paisible retraite, adieu à ces murailles nues, ornées de ces bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon morceau de glace de Venise artistement ciselé sur tous les bords, adieu ces volumes incomplets d'un roman inachevé, adieu toute la richesse de la cellule: allons, c'en est fait, ma grande dame déménage; la voici trois étages plus bas, porte à porte avec l'épouse du boulanger!
Cette fois nous avons deux belles chambres, de beaux meubles en noyer, une large glace, et quelque vaste armoire où se cache le manteau fourré pour l'hiver. Cette fois nous voilà maîtresse de nous-même, et chaque matin nous sommes: _la bien chaussée et la bien coiffée_... A la fin, Dieu soit loué! l'aiguille et le dé son compère ont cessé de nous tourmenter nuit et jour... nous pouvons, dans la journée, nous arrêter à loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne, contempler de toute notre âme ces élégants tissus, ces parures charmantes, ces bijoux étincelants; et le soir, sans ménager l'huile à la lampe avare, étendue entre deux draps blanchis de la veille, nous lirons jusqu'à minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou les histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement entremêlées de soldats, de rapins et d'aventures délicieuses dans les cabarets ou chez les restaurateurs.
Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette longue lecture, la jeune fille s'aperçoit qu'elle ne peut plus s'habiller seule, et qu'il lui faut absolument une intelligente soubrette, alerte et légère, honnête, fidèle et discrète: elle choisira donc une jeune villageoise, elle lui donnera ses robes à demi fanées..., elle se fera un plaisir de l'élever, de lui montrer les usages du grand monde; pour peu que vous l'interrogiez, elle vous dira à l'avance les moindres qualités, les moindres défauts de sa suivante, jusqu'au malheureux événement qui la force à la renvoyer.
Cette servante une fois chassée, madame a compris qu'un domestique ferait mieux son affaire. Un homme est plus fort et plus facile à conduire. D'ailleurs, c'est une économie: il frotte le salon, il monte la pendule, il sert à table, une serviette sous le bras; il accompagne sa maîtresse dans les rues à deux pas de distance; on sait son nom... Comtois! Nous lui ferons une livrée jaune avec des bas blancs... Un beau soir il se fera brûler la cervelle pour sauver sa jeune maîtresse, au moment où elle allait être enlevée par un grand seigneur de la cour.
En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le premier étage d'un grand hôtel; depuis qu'elle a un suisse à sa porte, une glace dans son alcôve, depuis que, le matin, madame se tient en peignoir brodé vis-à-vis une large psyché, madame fait des passions étonnantes. Tantôt c'est un vieux seigneur allemand que notre indifférence renvoie au fond de ses terres; tantôt un jeune colonel français qui, désespéré, va se faire roi en Amérique; un autre jour, lord Wellington lui-même se prosterne aux pieds de la cruelle... elle sourit... mais toutes ces démonstrations la touchent peu, elle a vraiment d'autres projets en tête, et la voilà qui s'esquive de son hôtel par une porte dérobée, et laissant dans son antichambre la foule de ses adorateurs, elle va tout simplement, débuter au Théâtre-Français.
Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commençant, pour lutter avec mademoiselle Mars. D'ailleurs, ses yeux vifs, son nez retroussé, sa bouche où tout mord, où tout chante, l'ensemble animé et joyeux de sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les rôles de soubrettes. La voilà donc étudiant ses rôles, créant ses costumes, se mettant l'esprit à la torture à bien se présenter, à bien dire.--A la fin, le jour de ses débuts arrive: on se tue à la porte; c'est à peine si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer; dieux et déesses! sitôt qu'elle paraît, dès qu'elle parle, à son geste, un tonnerre d'applaudissements si forts que M. Michelot est obligé de venir prier le public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait les banquettes.
Ainsi, la voilà devenue en un clin d'oeil, la première actrice de Paris. Toute la littérature l'entoure. Elle protége, elle corrige, elle loue, elle blâme, elle donne à dîner; Casimir Delavigne la consulte et lui offre même de l'épouser, ce qu'elle refuse assez durement. Bientôt elle veut que la province jouisse de ses talents; et, par un arc de triomphe, elle entre à Bruxelles, à Pontoise, à Saint-Pétersbourg, où elle daigne enfin épouser, par convenance, un des bâtards de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une belle place à la cour.
De Saint-Pétersbourg, j'ignore si ma princesse n'eut pas poussé sa pointe au vieux sérail... Un coup d'aiguille acheva trop tôt ce roman à peine commencé. Oh! là, là! Tout effrayée du peu d'ouvrage qu'elle avait fait, la pauvrette se remet à sa tâche, sans avoir pensé un instant aux seuls liens qui fussent à sa portée, au bonheur d'aimer et d'être aimée.
Je vous dirai même que la friponne, en jetant un coup d'oeil sur son miroir, se prit à sourire. Ah! le beau château (disait-elle), que je me bâtissais dans les Espagnes de la Chaussée-d'Antin.
LA VENTE A L'ENCAN
Vous avez cru que tout était fini pour la maison de Charles X; vous avez appris que le roi déchu avait pris son parti en philosophe chrétien, qu'il s'était arrangé de nouvelles Tuileries dans l'humide château d'Holy-Rood; qu'il avait rebâti à son usage une salle du trône, une salle des maréchaux (innocentes consolations d'un trône perdu!). On vous a dit les courses aventureuses de la duchesse de Berry à travers les comtés anglais, et son séjour chez l'ambassadeur de Naples. Eh bien, voilà qu'une nouvelle ruine commence pour cette famille infortunée!... elle reparaît sur le théâtre de malheurs où elle a été tenue pendant trois jours, à Paris, au milieu des terreurs de l'Europe. Allons! courage! au no 21 de la rue de Cléry, vous verrez ce nouveau désastre. Pour ma part, il me semble que cette seconde humiliation vaut bien la première, que cet outrage est le pire de tous.
Je conçois en effet le siége des Tuileries, glaces brisées, meubles saccagés.--Le portrait du roi, par Gérard, effacé des galeries du Louvre; je comprends l'invasion des appartements de madame la duchesse de Berry par ce peuple ivre à la fois de vin et de fureur... ce que j'ai peine à concevoir, ce sont les ventes à l'encan, et les plus vulgaires dépouilles de ces augustes fugitifs, flottant au gré des vents, en attendant un acheteur.
Hélas! c'était là un signe de malheur qui manquait aux races abolies! Bajazet, dans sa cage, servant de marche-pied à son vainqueur, n'aurait pas compris le degré d'humiliation attaché à la vente de ces dépouilles d'un intérieur de femme et de princesse, exposées soudain au grand jour.