Part 18
Quelque temps après, le pays était changé en un désert. Un laboureur imprudent voulut essayer de tirer parti comme autrefois d’un terrain, qui, après tout, disait-il, lui appartenait.
Il s’aventura avec sa charrue et ses bœufs vers l’endroit où était debout le 6 janvier la maison dont je viens de vous parler tout à l’heure, mes enfants. A mesure qu’il avançait, ses bœufs manifestaient une inquiétude sourde. Bientôt ils refusèrent d’avancer, et comme il les piquait avec l’aiguillon, ils se retournèrent furieux, labourant la terre de leurs cornes, et l’un d’eux se jetant sur son maître, comme pour le punir de les avoir conduits de force au lieu maudit, le traîna cinquante pas plus loin, puis le saisissant avec sa corne, le jeta, comme s’il eût peur d’avancer lui-même, tout près de la place de l’ancienne maison. Le malheureux tomba étourdi de la chute.
--Mais, grand-père, dit l’un des enfants, le laboureur n’était pas coupable; pourquoi fut-il puni? Ce n’était pas lui qui avait chassé le mendiant.
--Rassure-toi, mon fils, répondit le grand-père en souriant, le laboureur se leva. Il ne fut pas puni, il ne fut qu’averti.
Vous ne savez pas encore ce que c’est, mes enfants, que d’avoir besoin, et puissiez-vous ne jamais le savoir par vous-mêmes!
Mais je veux vous dire déjà, avant l’âge et l’expérience, que si un pauvre frappe à votre porte, une grâce vous est faite, à vous. Dieu, qui s’est réservé le pauvre, vous charge de tenir un moment sa place auprès du mendiant. Quand le pauvre est à votre porte, vous devez toucher d’une main tremblante sa main sacrée; et prenez garde, s’il s’en va désolé, prenez garde que la terre ne s’entr’ouvre sous vos pas.
Le grand-père avait fini de parler. Un profond silence régnait alors dans cette maison si bruyante tout à l’heure. Mais ce silence n’était pas de la tristesse.
Tout à coup on entendit, au fond de ce silence, on entendit trois coups frappés à la porte de la maison. Un froid très singulier leva la peau de tous les convives, grands et petits. Personne ne parla; mais chacun se leva pour aller ouvrir.
Toutes les parts du gâteau étaient mangées, excepté une.
Le plus jeune des enfants, absorbé par le récit du grand-père, avait oublié de manger la sienne, et la donna.
LA RECHERCHE
C’était le plus grand des rois d’Asie, et, près de sa magnificence, les contes orientaux avaient l’air de récits bourgeois. Ne cherchez pas, en Occident, à vous en faire une idée. Vos splendeurs sont du fumier, près des siennes.
Chacune des colonnes du parvis de son palais eût illustré la capitale d’un grand empire.
Les serviteurs qui le servaient à genoux appuyaient le front contre terre quand ils approchaient de lui, et ils le faisaient volontiers, instinctivement, comme s’ils avaient été non pas contraints de le faire, mais sincèrement écrasés par la redoutable majesté de leur maître.
Et l’idée de la béatitude se mêlait, dans l’esprit de ses sujets, au spectacle de cette puissance et de cette richesse, et ils n’osaient pas dire: heureux comme un roi, dans la crainte de comparer quelque chose à la béatitude de leur souverain.
Et le peuple lui-même semblait en fête, parce qu’il avait un tel roi. On eût dit qu’il était heureux de contempler cette béatitude.
Mais depuis quelque temps le ciel s’assombrissait. Le soleil était moins brillant, et le peuple moins joyeux.
Mais nul n’osait se demander si par hasard sur le front du souverain avait osé passer un nuage.
Et cependant oui; sur le front du souverain avait osé passer un nuage.
Le roi était généralement invisible. Retranché au fond de son palais, il ne voyait que ceux des grands de sa cour qu’il avait manifesté l’intention de voir, et la peine de mort était prononcée contre quiconque l’aurait vu sans son ordre ou sans sa permission.
Un jour, il assembla tous les grands de sa cour, tous les sages du royaume, et leur dit:
--Mon esprit est travaillé par un besoin nouveau qui le trouble et l’importune. Mes honneurs me sont à charge et le gouvernement de mon royaume m’ennuie. Je voudrais savoir où est le Seigneur Dieu. Je voudrais savoir son Nom.
Chacun des grands, chacun des sages proposa un nom.
Pendant la séance, un bruit vague s’entendit dans la cour du palais.
--Que se passe-t-il? dit le roi.--Sire, ne faites pas attention. C’est un chien que vos serviteurs chassent.
Or ce n’était pas un chien, mais un mendiant. Mais ce mendiant-là, connu de tout le pays, était appelé partout le Chien, tant il était misérable. Près de lui, les autres mendiants avaient l’air de monarques orientaux; on eût dit, à le voir, qu’il marchait à quatre pattes, et on ne savait pas trop si c’était un homme.
La séance continua, dans le palais. La consultation fut longue, savante. Plusieurs discours furent prononcés.
Cependant, pendant les jours et les nuits qui suivirent ce jour-là, le front du roi s’obscurcissait, et le nuage se faisait plus sombre, sur la face de son peuple.
Il y eut cependant, dans la soirée, dans la cour du palais, un instant de gaieté; ce fut l’instant où l’on se raconta que le Chien avait voulu voir le roi, le Roi des rois, celui que personne n’approchait, et que, pour cette tentative, déjà amusante par elle-même, il avait choisi l’instant le plus occupé, et le plus solennel de la vie du prince.
Cependant le front du roi allait s’obscurcissant.
Et il convoqua, pour la seconde fois, les grands et les sages, et il leur dit de s’entourer des mages qui étudient les astres.
Et le roi, les voyant venir, se leva de son trône, avec un geste de douleur et dit:--Je n’ai pas trouvé la paix. Quelqu’un de vous sait-il le Nom du Seigneur Dieu?
Et chacun fit sa réponse. Les discours, plus longuement préparés que la première fois, étaient remplis d’une érudition plus profonde. Et chacun se disait intérieurement:
«Si c’est moi qui apprends au roi le Nom de Dieu, Dieu et le roi sont seuls à savoir jusqu’où s’élèvera ma fortune, et quel trône me sera donné.»
Cependant un bruit se faisait dans la cour du palais. C’était le Chien qui était revenu, et qu’on chassait pour la seconde fois. De nombreux éclats de rire se mêlaient au bruit des voix; car il avait insisté pour parler au souverain. Les injures et les pierres qu’on lui jetait à la face, les rires qui accueillirent sa supplication, tout cela attira l’attention du prince lui-même qui vit le tableau de sa fenêtre. Et son front sombre se dérida, et voyant quel était l’être, homme ou chien, qui avait osé vouloir se présenter devant lui, et dans quel moment, le souverain éclata de rire. Et les grands et les mages, qui avaient le même tableau sous les yeux, mais qui n’osaient pas rire les premiers, éclatèrent à leur tour, quand le roi, riant lui-même, eut donné au rire des autres la permission d’éclater.
Mais la gaieté fut courte.
Et la tristesse qui lui succéda fut tellement mortelle, que les paroles s’éteignirent sur les lèvres des docteurs, et ils s’en allèrent, les uns après les autres, aussi terrifiés au moment du départ, qu’ils avaient été fiers, au moment de l’arrivée, car ils craignaient la colère du roi.
Et, à partir de ce jour, ceux qui passaient devant le palais croyaient voir un drap noir, constellé d’or, suspendu devant la porte; la mort du roi était le sujet de toutes les conversations. Le sommeil avait fui sa couche, comme le sourire avait fui ses lèvres. Et il avait fait couvrir d’un voile son portrait. Fatigué de lui-même, il était fatigué de son image.
Cependant une troisième consultation était annoncée, et le majordome avait pris des mesures pour que l’incident burlesque du Chien ne pût se renouveler.
Et des mages furent appelés du fond de l’Asie, des mages lointains, au secours des autres mages; la Perse et l’Inde envoyèrent ceux que désigna la voix publique. Tout ce que l’Asie avait de grand, de superbe, de savant et de magnifique, tout cela monta sur des éléphants et des chameaux, tout cela se prosterna, le front contre terre, au jour et à l’heure indiqués. Et les rois avaient l’air de domestiques en livrée, étant à la cour du roi des rois.
Mais le roi des rois était pâle; car le sommeil n’était pas au nombre de ses sujets. Le sommeil ne lui obéissait pas. Et quand il lui disait: viens, le sommeil ne venait pas.
Tout lui était soumis, excepté le sommeil; et sa fureur éclatait contre ce révolté. Tantôt il l’insultait; tantôt il le suppliait.
Depuis que le majordome avait donné des ordres pour l’éloignement plus complet du Chien, depuis que les environs mêmes du palais étaient interdits au Chien, comme on eût craint qu’il n’eût troublé par ses aboiements le silence des nuits du roi, depuis ce moment, le sommeil, de son côté, avait fui plus loin du palais.
Le sommeil, le rire, et l’oubli comme trois exilés, avaient fui le palais du prince, puis la demeure du peuple.
L’insomnie, la tristesse et la préoccupation étaient assises au seuil du palais et au seuil des palais; puis elles envoyèrent leurs filles et leurs servantes s’asseoir au seuil des chaumières.
C’est pourquoi le roi était pâle, quand arrivèrent les rois d’Asie, suivis de leurs grands, de leurs sages, de leurs éléphants et de leurs chameaux.
Les éléphants et les chameaux étaient chargés des plus riches présents. Mais le roi, pâli, jetait un œil sans regard sur les magnificences qu’on lui offrait, et son œil avait l’air de dire:
«Le sommeil est-il au nombre de vos présents? Savez-vous le Nom du Seigneur Dieu?»
Et toute l’Asie versa dans le palais du souverain tous les trésors de son éloquence et de son érudition, comme tous ceux de son industrie.
Et les rois et les mages se regardaient les uns les autres et regardaient le front du roi, et du front du roi leurs regards retombaient sur les autres fronts, et, se jalousant les uns les autres, ils cherchaient à prévaloir les uns contre les autres, et chacun voulait lire son triomphe, à lui, sur le front du roi.
Mais le roi des rois se leva sans répondre. Il ne jeta pas même sur eux un regard! Non! pas même un regard de dédain. Il se leva et disparut. La porte se ferma, et nul n’osa le suivre. Et quand, après la première surprise, on demanda: Où est le roi? au lieu d’une réponse, chacun trouvait sur les lèvres de l’autre une question. Tous se demandaient les uns aux autres: Où est le roi?
La nuit tomba sur le palais, à son heure ordinaire. Et le roi n’était pas retrouvé.
Ce fut parmi les serviteurs une étrange et singulière émulation. Qui donc devinera?
On cherche, on fouille! On interroge les corridors, les détours, les cachettes les plus invraisemblables. Et le roi était absent. La nuit se passa en recherches vaines qui finirent par devenir des recherches folles. Chacun doutait de sa raison, et de celle des autres. Le palais finit par prendre l’apparence d’une maison de fous.
Cependant à travers l’Asie, et bientôt à travers l’Afrique voyageait une caravane. Les ânes et les chameaux transportaient les pèlerins; chacun disait le but de son voyage, excepté l’un des voyageurs. Celui-là était vraiment singulier. Magnifiquement vêtu, entouré de serviteurs qui ne venaient pas du même pays que lui, qu’il avait attachés à son service depuis son départ, il ne disait son nom à personne.
Il y avait sur son front un air de puissance, et son bâton ressemblait à un sceptre. Il se faisait appeler le pèlerin. Quand on lui demandait où il allait, il répondait: Je ne sais pas.
Partout où un homme illustre avait laissé trace de son passage, le pèlerin s’arrêtait. Il passait là de longues heures, étudiant les lieux, les inscriptions, interrogeant les hommes, fouillant les choses.
Et quand un pas célèbre avait fait sa marque sur le sable, il s’arrêtait au bord de la mer, assis sur une pierre, la tête dans ses mains. Et quand le soleil se couchait dans l’Océan, embrasé de son image, et quand la lune se levait, sereine et tranquille, à l’autre extrémité de l’horizon, lui, sans regarder ni à droite ni à gauche, repassait dans sa mémoire les recherches, les travaux, les études de la journée.
Les tombeaux illustres, fréquentés par les multitudes, l’attiraient.
Aux lieux où ils avaient vécu, aux lieux où ils étaient morts, il cherchait les traces des sages.
Il voulait s’inspirer de leur esprit; il méditait sur leur tombeau. Quelquefois aussi il pensait au sien. La cérémonie de ses funérailles lui apparaissait quelquefois dans le lointain de ses pensées: il se voyait conduit à sa dernière demeure, escorté par les savants et escorté par les rois. Mais dans cette dernière escorte, les pauvres n’avaient aucune place. Il les oubliait dans son rêve. Rêves glorieux, ou rêves funèbres, les rêves de ce pèlerin étaient pleins de choses fortes et pleins d’hommes forts. En ma qualité de scrutateur, je les scrute! Je les vois remplis de héros. La force les habite, les pénètre. Ils admirent ce qui est vigoureux, hardi, entreprenant. Ils admirent ce qui s’impose, et sans le savoir, ils admirent ce qui est riche. Je vois le pèlerin lui-même figurer dans ses rêves. Je le vois se contempler, roi d’abord, pèlerin ensuite. Je le vois préoccupé de sa grandeur, et se promenant dans sa gloire. Il me semble qu’à ses propres yeux le pèlerin grandit le roi. Il me semble que son voyage lui apparaît plus grand que son trône. Son investigation autour du globe lui apparaît comme la plus grande preuve qu’il se soit donnée à lui-même de sa richesse et de sa puissance. Il se pare intérieurement des splendeurs qu’il contemple; il lui semble qu’il boit et qu’il mange la substance des grands hommes qui ont vécu là où il passe. Je fouille encore ces rêves avec l’indiscrétion qui caractérise le conteur et avec les droits qu’il tient de sa position. Dans ces rêves fouillés, remués, creusés, je ne vois pas les larmes de ceux qu’il a quittés, malheureux et immobiles, aux régions d’où il est parti. Je ne vois pas la place des désolés. Je ne vois pas le souvenir des femmes cherchant le pain de leur mari malade. Je vois des navires et des chameaux. Je ne vois pas les remerciements d’un malheureux, et cependant je sais qu’il y a des malheureux dans son empire. Cependant tout a un terme ici-bas, et le tour du monde est bientôt fait. On ne peut pas marcher toujours. Le point de départ menace de devenir un point d’arrivée.
Un jour, on revit le roi dans son palais.
Ce fut une émotion indescriptible. On s’empresse; on crie; on tremble, on s’enfuit même. Qui pourra démêler dans les transports qui éclatèrent la part de la sincérité et la part du mensonge? Celui qui revenait, revenait maître, et il ne demandait à personne s’il avait bien fait de partir.
Il traversa les magnificences de ses jardins, aborda celles de ses palais, et rentra dans celles de ses appartements.
La foule des courtisans se disputait un regard et attendait un sourire.
Quant à lui, il s’assit sur son trône. Tous regardaient et tremblaient. Ses cheveux avaient blanchi. Sa figure hautaine avait contracté des plis étranges. Ses yeux étaient sans trouble, immobiles et froids. Un orgueil singulier, l’orgueil d’avoir fait ce qu’il avait fait, même inutilement, l’orgueil d’être ce qu’il était, même vainement, habillait son désespoir des vêtements du dédain et des vêtements de l’insolence.
Son front portait le pli d’une certaine douleur morne et inavouée, qui n’avait rien de touchant. La pompe qui l’entourait était pleine de richesse et vide de majesté. Une certaine ironie, mal définie dans sa cause et dans ses effets, errait vaguement sur ses lèvres, et si elles s’étaient ouvertes, il semble qu’elles eussent dit:
«Je n’ai pas trouvé le nom du Seigneur Dieu: mais si ma recherche était à recommencer, je la recommencerais, telle que je l’ai faite, et non pas autrement.»
Tout à coup le roi poussa un léger soupir, et, s’affaissant sur lui-même, glissa de son trône, jusque sur le tapis qui supportait le trône.
Le premier médecin du palais s’approcha, ce que les autres spectateurs n’osaient faire, et, appuyant le doigt sur la place où le pouls aurait dû battre:
--Il est mort, dit-il.
Le lendemain, les rois d’Asie, suivis de leurs grands et de leurs mages, suivaient les obsèques du roi des rois.
Or il se trouva que le Chien avait été chassé, par les ordres du majordome à une distance du palais, qui était précisément la distance du cimetière.
Et quand passa le dernier cortège du roi des rois, on vit le mendiant des mendiants à genoux, le long de la route, à la porte du cimetière.
Et, au fond de la sébile qu’il tendait aux passants, quatre lettres étaient écrites:
C’ÉTAIT LE NOM DU SEIGNEUR DIEU
LES TERREURS D’HELÈNE
Le jury sortit de la salle de ses délibérations pour entrer dans la salle d’audience; un frémissement parcourut la foule qui attendait anxieusement.
Le Président du jury:
--Sur mon honneur et conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est:
--Pierre Bretel est-il coupable d’avoir donné volontairement la mort à son frère Joseph?
--Oui, à la majorité.
Le verdict fut muet sur les circonstances atténuantes.
Le ministère public se leva:
--Je requiers l’application de l’article 302 du Code pénal.
Et quelques instants après, le Président des assises:
--La Cour, après en avoir délibéré, condamne Pierre Bretel à la peine de mort.
Et se tournant vers l’accusé:
--Vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation contre l’arrêt qui vient de vous frapper.
* * * * *
Nous allons, s’il vous plaît, rétrograder de quelques semaines, et entrer dans la maison du Procureur général. Sa femme recevait un des amis de la famille.
--L’ouverture que vous me faites, dit-elle, est tellement extraordinaire, que je demeure _stupide_, comme Cinna, et puisque vous voulez mon avis, je vous demande le temps de réfléchir, avant de vous le donner. Vous, monsieur Armand, jeune homme riche et distingué, vous me parlez très sérieusement d’épouser Hélène, demoiselle de compagnie dans ma maison, petite maison bourgeoise de province. Vous savez son histoire. Nous l’avons prise enfant, orpheline, abandonnée. Elle avait bien un frère, mais il avait déjà quitté la maison paternelle, et on ne sait ce qu’il est devenu. Il y a des jours où Hélène devient femme de chambre, et d’autres jours, cuisinière, quelquefois lectrice. Elle nous est dévouée; c’est tout vous dire. Si elle eût épousé un ouvrier, nous lui aurions fait une petite dot.
--Qu’importe, répondit Armand, je l’aime!
--Et je ne puis vous dire, reprit son interlocutrice, que vous ayez tort de l’aimer. Je l’aime aussi, moi, comme si elle était ma fille. Intelligente, distinguée, bonne, active, sérieuse et gaie, dévouée et sage, elle est de beaucoup supérieure à la plupart des jeunes filles qui meublent les salons. Depuis son enfance, elle est au milieu de nous, traitée comme l’enfant de la maison. Nous avons remplacé son père et sa mère. Depuis son enfance, j’aime à lui rendre ce témoignage, elle ne m’a jamais causé une minute de chagrin. Son caractère est aussi heureux que son cœur est excellent.
Mais, sachez-le bien, elle est considérée par le monde, à peu près comme une domestique. Elle est absolument sans fortune, non pas à peu près mais absolument. L’étonnement de vos amis dépassera ce que vous pouvez croire. Vous entendrez les demi-mots, vous verrez des sourires. On ne se bornera pas à constater la disproportion sociale de ce mariage incroyable; on l’exagèrera. On dira que vous épousez une cuisinière, et qu’apparemment ce mariage était bien nécessaire, que vous êtes un bon jeune homme, que vous n’êtes pas de ceux qui abandonnent lâchement les jeunes filles perdues par eux, etc., etc.
--Je crois, madame, répondit Armand, que je saurai faire respecter ma femme. A mes yeux, elle est votre fille, et je ne m’arrêterais que devant un refus formulé par vous.
--Ce refus, je ne le formulerai pas, répondit l’excellente femme. Je ne puis qu’attirer votre attention sur l’énormité apparente que vous allez commettre. Mais en réalité, la jeune fille est absolument digne de vous, et je n’espère pas pour mon fils une femme si distinguée.
Hélène était une grande jeune fille, élancée, svelte et blonde, à la figure douce et mélancolique. Son œil très intelligent avait toujours l’air d’interroger, elle semblait étonnée de vivre.
Quand celle qu’elle appelait sa maîtresse lui apprit la demande de M. Armand, elle fut quelque temps sans comprendre.
--Suis-je folle, se dit-elle? Non: probablement c’est un rêve, un rêve que je me garderai bien de raconter à qui que ce soit.
Si l’on savait ce rêve de ma nuit, on croirait qu’il répond à quelque pensée du jour.
L’étonnement d’Hélène était d’autant plus profond, qu’en effet, la demande d’Armand réalisait son désir le plus intime, mais un désir si obscur, si secret, si caché, si fou en apparence, que jamais, jamais de la vie, elle ne se l’était avoué à elle-même. On peut rêver un voyage à travers les étoiles! mais personne ne songe sérieusement à faire sa malle pour ce voyage-là.
Cependant, la demande était là, claire, nette, incontestable. Hélène ne s’éveillait pas. Elle était dans le domaine de la réalité.
Quand elle crut à son bonheur, elle n’essaya pas de l’exprimer. Elle entra dans un enchantement intérieur, qui lui ôta l’usage de la parole. De jolie qu’elle était, elle devint extraordinairement belle, et le recueillement de la joie donna à sa beauté une expression solennelle.
Pendant quelques semaines, tout alla bien, très bien, admirablement bien.
Mais, un certain jour, un matin, Hélène, comment dirai-je? Hélène cessa d’être Hélène, et ceux qui la voyaient tous les jours, ne la reconnurent plus.
Elle semblait regarder sans voir et écouter sans comprendre. Une stupeur vague éteignait son œil immobile. Toutes les questions les plus inquiètes et les plus tendres se heurtaient contre son silence obstiné. Quand Armand la vit dans cet état, il se demanda si elle devenait folle. A l’aspect de son fiancé, une terreur épouvantable se peignait sur son visage amaigri. Ses joues se creusaient. Elle était si effrayée qu’elle en devenait effrayante. Aux supplications déchirantes d’Armand, elle finit par répondre tout bas un mot, un seul: j’ai fait un mauvais rêve.
Et, dans le fait, elle ne savait absolument pas si elle avait fait un mauvais rêve, ou si quelque chose de réel était survenu pendant la nuit terrible.
* * * * *
Un soir, le Procureur général rentra de la Cour, un peu pâle. C’était le jour même de l’audience qui a ouvert ce récit. Il devait conduire sa femme au bal, et la toilette de cérémonie était déjà préparée.
--Nous n’irons pas au bal, dit le magistrat à sa femme. Ma présence y serait inconvenante ce soir. J’ai fait mon devoir, mais un devoir terrible. La peine de mort est prononcée.
Hélène, qui travaillait près d’une fenêtre, étouffait depuis un instant. Aucun regard n’était fixé sur elle; mais quand le magistrat eut fini sa phrase, on entendit le bruit de la chute d’un corps; Hélène s’était évanouie, et affaissée.
Inutile, n’est-ce pas? de vous raconter les efforts qui triomphèrent de son évanouissement et _les soins intelligents qui lui furent prodigués_;--le cliché est trop vieux.
Tout ce que je puis vous dire, c’est que le lendemain matin, Hélène avait les cheveux blancs. Elle écrivit l’adresse d’Armand sur l’enveloppe d’une lettre, que voici:
Monsieur Armand, nous ne nous marierons jamais. Pardonnez-moi, et oubliez-moi. Oubliez-moi! oubliez-moi! oubliez-moi! je vous en supplie. Nous ne nous reverrons ni dans ce monde ni dans l’autre; car je suis damnée. Pour être heureux, oubliez-moi.
L’écriture était tremblée, irrégulière.
La jeune fille s’arrêta, couverte de sueur, épuisée par un effort suprême.
* * * * *
Entrons dans la prison.