Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Chapter 8

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--... Mais enfin, pourquoi le supportez-vous de sa part et pas de la mienne?

--Il en a le droit, lui.

--Eh bien, et moi?

--Vous? c'est le contraire: vous n'en avez que le travers.

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Un nègre qui lisait un rapport de M. B***, de l'Institut, sur les noirs, dans lequel ce savant expliquait que la présence d'une grande quantité de fer dans le sang des nègres est l'unique cause de leur couleur, s'écriait amèrement:

«Si c'était au moins du fer-blanc!»

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La direction du Vaudeville est presque aussi impossible que celle des ballons.

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J'ai demeuré en face d'un changeur et j'ai remarqué qu'il entrait par jour, dans sa boutique, environ cinq fois plus de femmes que d'hommes.

Je savais bien déjà que les Parisiennes étaient _changeantes_, mais pas à ce point-là.

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Vous ne me toucherez qu'après avoir passé sur _son_ corps.

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DEVANT UNE TABLE SPLEDIDEMENT MISE

--Voyez! Comment trouvez-vous que ce couvert est mis?

--Comme un prince.

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On sent l'air lorsqu'il est frais et le poisson lorsqu'il ne l'est pas.

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Pourquoi dit-on: Madame est servie! quand c'est la soupe qui est servie.

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Une femme à son voisin de table:

--Comme les hommes sont gourmands! C'est donc une bien douce chose que d'être ainsi sur sa bouche?

_Lui_:--Pas si douce à coup sûr que d'être sur la vôtre!

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SCIE D'ATELIER

--Mon cher, avec un gilet ... de boeuf, une culotte pareille, des pieds truffés, un col ... de poisson, une tête de veau, des côtelettes de mouton, un _chapeau_ du Mans, un coeur ... de salade et surtout une langue ... farcie, pourvu qu'on possède un certain _chic à la noix_, on peut toujours se tenir au milieu d'un entourage ... de cornichons!

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A TABLE

_Une dîneuse_: Ha! je m'en suis mordu la langue.

_Son voisin_: Et vous vous plaignez? Je voudrais bien être à votre place.

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La mer était tranquille ... comme Baptiste.

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L'art d'élever les lapins et de s'en faire trois mille _lièvres_ de rentes.

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J'ai trop peu d'argent pour l'employer à des dépenses utiles.

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_Le sergent de ville_: Votre profession?

_Le filou_: Je fais la chaîne aux incendies.

_Le voyou_: Et la montre aux feux d'artifices.

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La preuve que le fromage est une chose atroce, c'est que la Fontaine a dit qu'une leçon (et une leçon c'est pourtant bien ennuyeux) vaut encore mieux qu'un fromage.

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--Monsieur, voilà une parole imprudente.

--Eh bien, alors j'ai bien fait de ne pas la garder.

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X*** a la plaisanterie funèbre.

--C'est égal; je lui trouve l'esprit mordant quelquefois.

--Oui, c'est-à-dire ... croque-mordant.

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--Outre qu'il est bête, je ne le crois pas bon. Il n'a pas une figure ouverte.

--Dame! il faut la faire ouvrir ... il y a une écaillère au coin.

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... Maigre comme un----clown....

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Un Monsieur,--je vous en prie, ne l'appelons pas Calino!--devant qui on causait sur la vie et la mort, disait que, quant à lui, le seul espoir de mourir lui donnait le courage de supporter la vie.

--Vraiment? fit quelqu'un.

--C'est certain. Et la preuve c'est que si la mort n'existait pas, je me serais suicidé depuis longtemps.

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Pourquoi, dans les cartes, le trèfle signifie-t-il de l'argent?

--Parce que si tout le monde avait du trèfle, presque tout le monde aurait de quoi manger.

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B*** a toujours des arguments très-serrés.

--C'est vrai. On dirait des cornichons dans un bocal.

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Pour le moment, dans cette affaire-là, c'est lui qui tient la corde.

--Il devrait bien en profiter pour se pendre.

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... Un _orgueil_ de Barbarie....

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DICTON

--On ne sait ni qui _rit_ ni qui _pleure_.

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--_Aie de quoi_, le ciel t'aidera.

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--Calino, est-ce que vous entendez le grec?

--Parbleu!... je ne suis pas sourd.

* * * * *

A la sortie d'une gare, pendant qu'on chargeait des malles sur un fiacre, les chevaux avançaient continuellement de quelques pas.

--Ah çà! mais, cocher, vous voulez donc partir avant d'être chargé? Vous êtes encore un drôle de pistolet.

--Oh! non, bourgeois, j'aurais d'abord besoin d'un _canon_.

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Le feu prend, Le chaland donne, Le caoutchouc prête.

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--Vous la jugez trop sévèrement. Elle est moins mal que vous ne le dites. Quoique un peu maigre, elle est bien plantée.

--Je crois bien!... comme avec un marteau!... on s'y pendrait!

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Chose est un bien joli garçon, mais il se met trop de parfums. Il embaumerait ... un mort, à quinze pas.

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Les sujets de tristesse ou les sujets ... de pendules, c'est autre chose.

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PROVERBE

Un bon _Titien_ vaut mieux que deux _Ribeira_.

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A DEUX PERSONNES QUI SE PARLENT BAS

--Vous savez? si vous êtes de trop ... que je ne vous gêne pas.... Vous pouvez sortir.

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J'avais pour connaissance un sergent, qui faisait quelquefois la lecture, le soir, à la chambrée. Et chaque fois qu'il rencontrait l'abréviation de _et caetera_, ne sachant comment la traduire, il se bornait à nommer bien haut les trois lettres dans leur ordre respectif. Cela faisait un drôle d'effet à la fin d'une phrase, E.T.C. Un jour il eut un trait de lumière et, se frappant le front, s'écria: «Faut-il que je sois bête pour ne pas avoir compris ça plus tôt!» Il venait de deviner. Et, en effet, à dater de ce jour-là il traduisit le mystérieux, _etc._ en disant: _Et ta soeur?_

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--Qu'est-ce qu'il y a donc eu, sergent, en 93, qu'on nous en parle souvent?

--En 93?... Eh bien, pardi! c'est la révolution de 1830.

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--Sergent, j'ai entendu dire que le tonnerre ne tombe jamais sur les paratonnerres.

--Eh bien, le tonnerre_re_ a cela de commun avec moi, car_rr_ je puis dir_rr_e que cela ne m'est jamais arr_rr_rivé non plus_ss_e: jusqu'à pr_rr_ésent du moins_ss_e.

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Le _violon_--corps de garde, ainsi nommé parce qu'on y est conduit par des _archers_.

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Pour _doubler_ un cap, est-ce qu'il faut en avoir un autre pareil?

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DANS UNE BAL COSTUMÉ--A UN SANCHO PANÇA

--Pardon ... est-ce au seigneur Sancho ou à son âne que j'ai l'honneur de parler?

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--AU BAL DE L'OPÉRA--

A un sauvage.

Eh! Peau-Rouge!... est-ce que c'est vrai que dans ton quartier les forêts sont encore vierges?

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--Voyons, monsieur, offrez donc un rafraîchissement à madame.... A son âge, cela ne peut pas lui faire de mal.

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A un vieux.

--Pardon, monsieur. C'est bien au doyen des centenaires de France que j'ai l'honneur de parler!

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--Madame est blanchisseuse? j'ai reconnu cela tout de suite ... en voyant ses battoirs.

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A un municipal, à la porte du foyer.

--Dites-moi un peu: vous n'auriez pas vu, par hasard, passer un monsieur en habit noir?...

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A un arrivant.

--Monsieur arrive de Cancale?... C'est dommage, on n'en veut plus.... La soupe est servie.

* * * * *

Au même arrivant.

--Mais comme vous voilà fripé, jeune homme!... Vous étiez donc bien serrés, dans cette bourriche?

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A un nez dans le genre de celui de Polichinelle.

--Toi, tu as un joli nez, c'est vrai; mais c'est bien dommage que tu n'en aies qu'un. Si tu pouvais te procurer la paire, je t'assure que tu ferais de l'argent.

* * * * *

Une voiture à stores baissés rentre à Paris au petit trot. A l'octroi, l'employé entr'ouvre la portière et dit:

--Vous n'avez aucune déclaration à faire?

--Merci ... c'est fait.

MISANTHROPE

--Mon Dieu! rendez-moi des champs qui ne soient pas Élysées, des bois qui ne soient pas de Boulogne, des prés qui ne soient point Catelans!...

* * * * *

J'entends souvent des gens se plaindre d'avoir la vue basse; mais je n'en ai jamais entendu se plaindre d'avoir l'âme placée au même niveau.

Pourtant il doit en exister.

* * * * *

Il est vrai que la Bourse a l'air d'un temple grec. Mais cette forme est très-rationnelle. Si nous n'avions pas nos temples, où diable mettrions-nous nos Grecs?...

Et même nos Juifs, par-dessus le marché?

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Un écrivailleur, qui passe sa vie à attaquer les gens qui meurent, priait quelqu'un d'écrire deux lignes sur un album. Voici les deux lignes.

--Ce ne sont pas ceux qui s'en vont qui sont à _craindre_; ce sont ceux qui restent.

* * * * *

Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n'est rien, C'est une femme qui se noie.

Au contraire, je me dis: Tiens, tiens, cela en fait toujours une de moins.

* * * * *

Une espèce de chanson à laquelle, s'il y avait eu des paroles, il n'aurait plus manqué qu'un air.

* * * * *

... Et puis un monsieur nous a lu un tas de petits vers très-soporifiques qu'il avait organisés pour la circonstance.

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Jadis les esprits littéraires avaient le culte des filles de Mémoire.

Les beaux esprits d'aujourd'hui préfèrent les mémoires des filles.

* * * * *

Il n'y a que deux manières de gouverner les peuples. On ne les mène que par la force ou par la farce.

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Toujours les femmes et les montres: plus elles sont plates, plus elles coûtent cher.

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Il en est de certains hommes comme de ces gros nuages qui traversent l'air par un temps lourd et orageux. Tout le monde est oppressé. Ils crèvent: tout le monde respire.

* * * * *

Ah! si j'avais pu prévoir comment vous seriez,--disait-elle en pleurant à son troisième époux,--je vous assure bien que je ne serais pas veuve à l'heure qu'il est....

* * * * *

L'enfant eut, en venant au monde, une crise qui faillit le sauver de vivre. Par malheur pour lui, le docteur était réellement habile et le sauva d'être sauvé.

* * * * *

Une femme laide qui fait la bégueule, c'est comme une porte de prison sur laquelle on lirait:

_Le public n'entre pas ici._

--Pardon, mon pauvre enfant, de t'avoir mis au monde!...

* * * * *

... Comme toutes les calomnies, le mot eut du succès....

* * * * *

La médecine est un art qui fait vivre beaucoup de médecins, vivoter beaucoup de croque-morts et mourir beaucoup de malades.

* * * * *

«... Une société où il y a du monde.»

C'est ainsi que P*** désigne une réunion quelconque où se trouvent des indifférents et des ennuyeux. Et lorsqu'on est entre amis seulement, alors c'est: une société où il n'y a personne.

* * * * *

Quand on pense que les gens qui possèdent des dettes n'auraient qu'à les payer pour s'enrichir, on est étonné de trouver un si grand nombre d'âmes désintéressées.

On ne me fera jamais croire que les personnes qui ont sous la main un moyen si simple de faire fortune, préfèrent rester dans la misère uniquement pour leur plaisir.

* * * * *

Certes, c'est la position la plus humiliante pour un mort que d'être le premier mari d'une femme.

Mais je n'en sais guère de plus triste pour un vivant que d'en être le second.

* * * * *

--A propos, et M. un tel?

--Mais ... il est mort.

--Comment! encore?

--Mais, dame! c'est la première fois.

* * * * *

--Le 1er mai 1840,--époque à laquelle je pouvais encore espérer ne jamais venir au monde....

QUELQUES PAGES D'UN LIVRE

I

MARIE A CÉCILE

Vous souvenez-vous, Cécile, des bals étourdissants, des grandes soirées, de nos toilettes et de nos succès de cet hiver?

Que tout cela est loin maintenant!

Loin pour moi seule, bien entendu; car vous, vous êtes sans doute encore à Paris, ou tout au moins dans votre belle propriété d'Enghien, mais toujours au milieu des bruyantes agitations que nous appelons les plaisirs du monde, comme une reine que vous êtes, sans cesse entourée d'une cour que vous traînez sur vos pas.

Quand je pense aux changements que peuvent amener quelques mois dans notre vie, je me sens frappée irrésistiblement et comme prise d'une sorte de vertige à l'idée de l'insouciance avec laquelle nous vivons, et nous oublions, et nous faisons des projets pour l'avenir, si proche qu'il puisse être.

Cette idée-là a quelque chose d'effrayant quand on la regarde en face!

Mon langage doit bien fort vous surprendre, n'est-ce pas, mon amie? Vous, si rieuse et charmante, si adulée, pour qui l'hiver prochain s'annonce, ainsi que ceux qui l'ont précédé, escorté de son grand luxe et de ses parures, avec ses salons inondés de lumière et remplis d'entraînantes harmonies; vous, heureuse, qui n'entrevoyez la vie qu'à travers les feuillages aux séduisantes couleurs de vos roses d'Enghien et de vos camellias de Paris.

Vous n'étiez guère habituée à m'entendre parler ainsi, du temps où nous étions réunies? Mais c'est qu'il est survenu dans mon existence bien des choses depuis ce temps-là. Je n'irai plus dans le monde avec vous, ma Cécile. Nous n'irons plus toutes deux autour des lacs, ni au théâtre, ni dans aucune fête. Tout cela est perdu pour moi. Je ne sais même pas s'il me sera possible de retourner encore à Paris, malgré tout mon désir de vous revoir et de vous embrasser, et de reprendre nos causeries d'autrefois, dont je garderai le souvenir tant que je vivrai.

Tant que je vivrai! je suis folle de venir vous attrister avec mes idées noires. Je le sais bien, mais j'ai tellement besoin de m'épancher, de parler de mes sentiments et de mes peines! Mes peines ... j'ai tort de parler de la sorte. Quelles sont-elles? Je n'en ai pas, en réalité. Mais, malgré moi, une tristesse profonde, que le docteur veut appeler: du calme, reflète pâlement sur tout ce qui me touche.

Vous vous rappelez que je fus obligée de vous quitter à la fin de l'hiver dernier pour venir en toute hâte auprès d'une vieille tante, qui se mourait. C'était la seule parente qui me restât du côté de ma mère, et c'est chez elle que j'ai été soignée pendant mon enfance et élevée, sinon avec tendresse, avec affection du moins. Elle était bien vieille, la pauvre femme; et elle s'est éteinte plutôt qu'elle n'est morte. Moi, j'ai passé de longues nuits à son chevet, et je n'étais pas d'un tempérament assez robuste pour supporter la moindre fatigue.

Et puis, il me manquait quelque chose sur cette terre. Je n'avais pas, comme vous, un mari dont l'amour pût répondre au mien. M. Dalmay a l'air de vous aimer tant! Vous devez être bien heureuse, Cécile! Quant à moi, vous le savez, je n'ai jamais connu ce que c'est qu'être aimée. J'ai fait, très-jeune encore, un mariage de raison, comme disait ma tante. M. de Champré était vieux et songeait peu à moi. Il était riche: on parlait de mon bonheur. Mariée depuis un an à peine, j'étais veuve déjà; et depuis, si l'amitié pouvait nous suffire, j'aurais vécu bien heureuse avec la vôtre. Hélas! je n'ai pas su me contenter de cette sympathie qui m'a donné tous les instants de joie que j'ai éprouvés ici-bas. Il me fallait une autre affection plus absolue, plus exclusive, plus vivifiante, dont tous ont besoin au monde, mais qui nous est parfois peut-être plus indispensable qu'aux hommes.

Née orpheline, pour ainsi dire, puisque j'ai perdu mon père et ma mère avant de savoir prononcer leur nom, j'ai passé, ainsi que je vous le disais, toute mon enfance chez cette tante dont je vous parlais tout à l'heure, qui m'aimait certainement, mais qui n'avait pas pour moi ces mille petits soins qui consistent en caresses, en sourires, en gâteries de toutes sortes enfin, et qui apprennent la tendresse aux enfants.

Ici, ma santé, déjà faible, s'est graduellement affaiblie: avec lenteur au commencement, mais à présent je sens bien que je m'en vais plus vite chaque jour.

Mon médecin a beau dire, et faire son possible pour me persuader que c'est là une langueur passagère: je sais qu'au fond, lui-même a bien peu d'espoir.

Je suis si changée, moralement! Si vous me voyiez, Cécile, ma belle aimée! Il me semble que je n'aimerais plus le monde, ni ses bruits, ni ses fêtes, dont je ne pouvais me passer autrefois. Maintenant je suis triste. Je me plais à rêver, le soir, seule sur ma terrasse, en regardant les nuages courir dans l'azur qui s'étend infini devant moi, et je me suis surprise deux fois à songer aux vies futures et à me voir morte. Morte! pour ce monde où vous brillez, où j'ai brillé aussi et dont j'ai été si folle dans le temps.

Combien tout cela est étrange!

Mais je vois bien décidément que je suis d'un égoïsme insensé, ne vous parlant que de moi depuis plus d'une heure et ne songeant même pas à demander à ma meilleure amie quelle est sa vie, moi qui, vous le savez bien, n'est-ce pas? suis si heureuse de vos plaisirs et si triste de vos tristesses!

Écrivez-moi, Cécile. Il me semble qu'en lisant vos lettres, je jetterai un dernier regard sur mon existence passée, à jamais perdue. Et il est si doux de se rappeler, de faire revivre un peu son coeur dans la mélancolie calme et involontaire qui est la compagne inséparable du souvenir! Parlez-moi de vos soirées, de vos projets, de votre luxe, de vos soupirants et des miens aussi, enfin de tout mon beau Paris que j'ai tant aimé!

Les malades sont comme les enfants, ils veulent qu'on les amuse.

Il y a si longtemps que je n'ai été gaie, si vous saviez! Ici, tout a un aspect morne qui me glace. A l'exception de Justine, ma petite femme de chambre, dont le dévouement et la peine me touchent, et de mon vieux docteur que je vois tous les jours et dont je suis journellement les métaphores galantes et interminables, je ne vois que les gens de la campagne, les jardiniers, les garçons de ferme, et ma nourrice, qui est aussi bonne et pour le moins aussi ennuyeuse que ce bon docteur.

Je suis donc seule, ou à peu près. Et je me complais parfois dans la torpeur dont cette solitude engourdit mon âme pleine d'espérances infinies et de souvenirs sans regrets.

Pardonnez, mon amie, je retombe invinciblement dans ma tristesse. J'ai mes jours, voyez-vous, et mieux vaut que je m'arrête. Si je continuais, je dissiperais peut-être le sourire de vos lèvres et la gaieté de vos yeux.

Adieu! Écrivez-moi surtout! Et soyez heureuse! Soyez aimée!

Votre vieille, bien vieille amie,

MARIE DE CHAMPRÉ D'AVENY.

Aveny, Septembre 1854.

II

CÉCILE A MARIE

Est-elle bien de vous, chère Marie, cette lettre que j'ai devant les yeux? On me l'a remise hier matin, comme je venais de me lever, et depuis ce moment je ne cesse de la relire, tant l'impression que j'en ai ressentie est singulière! Comment! c'est vous, mon amie, ma belle chérie, vous si charmante et avec cela si bonne que je n'ai jamais songé à vous en vouloir de ce que vous étiez plus jolie que moi, c'est vous, si mondaine, si danseuse, vous dont la belle main blanche a écrit ces lignes que je relis encore avec étonnement, pleines de mélancolie et de regrets!

Votre lettre m'a tout attristée, et je ne sais d'où vient que je ne puis me soustraire à mes idées noires qui m'assaillent depuis hier.

Se peut-il que vous soyez aussi changée, Marie!

J'avais pensé bien souvent à vous depuis votre départ, si précipité que nous avons eu à peine le temps de nous faire nos adieux. Je vous vois encore, au moment où Justine vous a apporté cette malheureuse lettre qui vous appelait au chevet de votre tante. On venait de vous essayer, quelques minutes auparavant, cette délicieuse robe blanche que vous aviez fait faire pour aller le surlendemain au grand bal de la comtesse de Sernes.

Vous rappelez-vous avec quel désespoir nous admirions ses grands volants bouillonnés et relevés tout autour par de toutes petites roses: et sa grande ruche du bas, qui remontait en deux endroits et s'attachait aussi par deux roses plus grosses que les autres! Avec cela une rose au corsage et une ou deux encore dans vos beaux cheveux blonds, complétaient votre toilette. Des fleurs, toujours des fleurs, jamais de bijoux; pas un collier, pas une bague, pas même de boucles d'oreille, coquette! Vraiment il n'y a que vous pour savoir mettre tant de charme exquis et d'élégance dans la simplicité. Aussi, faisiez-vous des furieuses!

Quelle tristesse à l'idée de partir sans avoir porté cette ravissante toilette! Et le fait est que la chose en valait bien la peine!

Je crois qu'à votre place je ne serais partie que le lendemain du bal. Mais votre âme a toujours été aussi belle que votre visage, et vous n'avez pas hésité à faire ce sacrifice.

Le soir même vous étiez en route, et moi, soit pressentiment ou folie (mon mari prétend que c'est la même chose), j'éprouvais une tristesse mortelle de cette solitude où me laissait votre absence.

Car je suis seule aussi, Marie, et moins heureuse que vous ne le pensez. Le monde aussi me croit heureuse en voyant mon luxe. Mais le monde ne voit guère que la superficie des choses, et souvent la mer cache bien des désastres sous l'azur trompeur de sa surface.

Mon mari est riche. Que lui servirait de me refuser quoi que ce soit? Cela flatte son amour-propre d'abord, d'entendre vanter le train de notre maison, mes chevaux et les diamants qu'il me donne. Mais je puis vous le dire, à vous, ma Mariette adorée, il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée, et il m'arrive parfois de faire de douloureuses réflexions lorsque je me retrouve seule dans ma chambre à coucher, le soir, tandis qu'il est, lui, je ne sais où, à Paris, à son cercle, d'où il ne rentre que fort tard.

Je tâche d'y songer le moins possible; et il faut bien que j'oublie, en effet, pour paraître ce que je suis aux yeux du monde, c'est-à-dire la femme heureuse dont on envie le bonheur. J'étouffe mon coeur quand il me parle, parce que sa voix me donne toujours des conseils qui me troublent, et je ne sais quelle puissance incompréhensible qui se trouve en moi, me pousse à l'écouter. Alors, pour chasser cette tristesse qui m'envahit, pour échapper à ces préoccupations qui m'obsèdent, je me rejette plus avant dans le bruit, dans les fêtes et mes toilettes. Que voulez-vous? je cherche dans les plaisirs de mon luxe l'oubli de ce qui manque à mon âme.

Et voilà que, moi qui vous écrivais pour tâcher de vous égayer un peu, je suis triste comme un gros bonnet de nuit qui s'aviserait de parler. Voilà ce que c'est que d'écrire à sa meilleure amie d'aussi vilaines lettres que la vôtre. On lui fait perdre la moitié de sa pauvre gaieté, et elle devient incapable de vous rendre le courage qu'elle n'a plus elle-même. Ainsi, vous voilà prévenue.