Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Chapter 6

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J'aime à voir vos houleuses crêtes Que l'ouragan roule et blanchit. Ainsi l'on doit voir dans la nuit, Surpris dans ses nocturnes fêtes, S'enfuir au souffle des tempêtes Un troupeau sinistre et maudit.

Je me berce à vos cris de rage, O flots tumultueux et fiers; Soit que vous alliez sur la plage Rejaillir en flocons amers, Ou sur des rocs noirs et déserts Vous briser loin de tout rivage.

Pleure sur les écueils, ô flot! Ta souffrance est le seul écho Dont le cri réponde à la mienne. Ton chant me berce dans ma peine Et mon âme en désordre est pleine De ton tumultueux sanglot.

Ta voix est d'autant plus puissante, Ta colère, plus menaçante, Et ton cri, plus terrible encor Qu'il meurt de son suprême effort: Et ta vague, qui se lamente, Jette, en pleurant, son cri de mort.

Mer, ta grandeur est éternelle, Mais ton flot meurt quand il gémit. Tel mon coeur tremblant, qui frémit Avec une angoisse mortelle Mourra, comme ce flot rebelle, Du cri qu'il jette dans sa nuit.

L'ESPÉRANCE.

Arrête, ô toi qui, dans la nuit profonde, Remplis l'écho du chant de tes douleurs! Pour tant souffrir, es-tu donc seul au monde? Verse en mon sein la peine qui t'inonde: Je t'ai compris et j'accours à tes pleurs. Enfant, dis-moi le mal qui te déchire. Il n'en est pas sans doute qui soit pire, Car, à travers tes pleurs et ton délire, Tu blasphémais et tu parlais de mort. Je viens à toi. Courage, ô mon poëte! Ne vois-tu pas, là-bas, cette mouette? Son aile est blanche et joyeux son essor. Ne vois-tu pas cette étoile nacrée Qui fend la nue à peine déchiree, Et cette voile, un instant éclairée, Qui fuit, s'abaisse et reparaît encor?

LE POËTE.

L'étoile à disparu. La mouette effarée S'est enfuie en poussant de lamentables cris. Le vaisseau s'est perdu dans l'obscure nuée: Je crois qu'il a sombré, car ma vue égarée, Aux lueurs des éclairs, sur l'onde tourmentée, Aperçoit par moments de sinistres débris. Qui que tu sois, fantôme ou vivant qui m'appelles! Ta voix est douce et grave, et mon coeur te bénit. Mais il est des douleurs profondes et cruelles, Qui ne guérissent plus au contact d'un ami. Que viens-tu faire ici, par cette nuit obscure? Si c'est pour moi, retourne et fuis-moi désormais. J'aurais voulu t'aimer, car ta parole est pure: Mais je garde en mon coeur une telle blessure, Que, jusque dans la mort, le mal qui me torture Fera saigner mon âme et ne mourra jamais.

L'ESPÉRANCE.

Il n'est point de souffrance au monde Qui soit si grande et si profonde. Que rien ne la puisse guérir. Il n'est de blessures mortelles Dont le temps, sur ses vastes ailes, N'emporte jusqu'au souvenir. Viens, enfant, calme ton délire. Je connais ton cruel martyre; Mais je suis l'Ange au doux sourire: Avec moi tout peut rajeunir.

LE POËTE.

Ange! qui donc es-tu, toi, dont la voix sonore, Comme un souffle de Dieu, murmure dans la nuit? Tu parles de sourire? Ah! pour sourire encore, Ignores-tu le poids du mal qui me dévore? C'est un feu qui me brûle et partout me poursuit.

L'ESPÉRANCE.

Enfant, cède à ma prière. Surmonte ta peine amère; Je saurai te consoler. A celui qui désespère Ma présence est douce et chère; Cesse de te désoler. L'homme m'appelle Espérance. Je suis soeur de la Souffrance: Il n'est de douleur immense Que je ne sache calmer.

LE POËTE.

Fille des cieux, retourne à celui qui t'envoie. Mon âme à tout jamais s'est repliée en soi. Parmi les souvenirs où mon être se noie, Mon coeur désespéré n'entrevoit plus de joie. Mon âme est sans espoir, et mon esprit sans foi. Va! poursuis ton chemin, et donne, sur la route, Ta main et ta jeunesse à celui qui t'écoute Sans redouter encor d'être trompé par toi. Pour moi, la Solitude accompagne ma vie: Mère du doute et soeur de la Mélancolie. Les destins sont écrits et mon coeur suit sa loi.

L'ESPÉRANCE.

Adieu! puisque tu me repousses. Je pars et pleure en te quittant. J'aurais voulu rendre plus douces Les angoisses de ton néant. Adieu! Si ta voix me rappelle, Par hasard, un jour de malheur, Tu me retrouveras fidèle; Car je te suis à tire-d'aile, Et je t'aime comme une soeur.

L'OUBLI.

Je suis l'Oubli. Silence, Mer! apaise ton flot Comme un lointain sanglot Qui soupire en cadence. C'est l'ordre de là-haut. Envolez-vous, nuages, Bise, remonte au Nord; Sombre esprit des naufrages, Que ton souffle de mort Se disperse. Ravages, Disparaissez. Toi, mer, Prends ces corps aux yeux caves; Engloutis tes épaves Au fond du gouffre amer. Voici l'Oubli qui passe: Que la plus faible trace Se dissipe et s'efface Au jour qui va venir. Couvrons de mon mystère La divine colère. Qu'il n'en reste à la terre Pas même un souvenir. J'entends, près de la plage, Deux voix s'entremêler. Est-ce un couple volage, Sur le bord du rivage, Échangeant un baiser? Tous deux vont oublier, S'ils sont sur mon passage. Mais je n'entends plus rien Qu'une timide plainte. C'est la voix presque éteinte D'un sylphe aérien.

LE POËTE.

Une brise plus fraîche a dissipé la nue; Comme un essaim troublé, l'ouragan s'est enfui; La lune, encor voilée, apparaît, demi-nue. C'est étrange. On dirait qu'une force inconnue A dispersé soudain les horreurs de la nuit. Quel est ce bruit qui vient de réveiller la grève? Une voix inconnue a traversé les airs: Qui donc, à pareille heure, est en ces lieux déserts? Mais non, je me trompais. Nul accent ne s'élève. Personne.... Je suis seul au bord des flots amers, C'est une vision qui passe comme un rêve. Pourtant, qu'entends-je encore? On parle cette fois. Je ne distingue rien, malgré le clair de lune; Mais la brise de nuit, qui souffle de la dune, M'apporte jusqu'ici l'écho de cette voix. Ce n'est point là le son d'une parole humaine; Elle est impérieuse et douce en même temps. A travers quelques mots que je distingue à peine, J'entends confusément que cette voix lointaine, D'un timbre doux et clair, commande aux éléments. Sitôt qu'elle a passé, partout naît le silence. Pourtant, de ce côté je crois qu'elle s'avance: Quel est-il, ce Génie errant, dont les baisers Rassérènent les flots, par son aile apaisés? Si c'est une ombre encor, ce n'est plus l'Espérance, Sa voix était moins brève.--Ange mystérieux, Qui descends sur la terre à l'heure où tout repose, Toi de qui la parole ordonne à toute chose! Dis-moi ton nom avant de remonter aux cieux.

L'OUBLI.

Je suis le frère du Silence. Dieu me donne un pouvoir immense; Je répands l'éternelle nuit, Et je puis, du bout de mon aile; Effacer la trace mortelle Et de la Joie et du Souci. Mes compagnons sont le Mystère Et le Bruit, l'Ombre et la Lumière; Quant à moi, le Temps est mon père, Et je suis aussi vieux que lui. Je suis le sommeil de l'aurore, L'ivresse que le vin colore; L'homme me maudit et m'implore, Car je suis l'Ange de l'oubli.

LE POËTE.

Sur mon passage, alors c'est le ciel qui t'amène. Avant de t'envoler, répands à coupe pleine Ton baume bienfaisant sur mon coeur en lambeaux. Ange, viens m'effleurer de ton aile si pure, Car je porte dans l'âme une large blessure Qui ronge ma poitrine, et sa rude morsure Fait éclater mon coeur et le brise en morceaux.

L'OUBLI.

Ami, quel que soit le martyre Du supplice qui te déchire, Je ne puis aller avec toi. Pourquoi faut-il qu'en cette vie, Celui qui m'implore et supplie Ne puisse attendre rien de moi? Hélas! telle est ma destinée Que ceux dont la voix éplorée Du fond de leur nuit désolée M'appelle du soir au matin, Sont les seuls de qui ma puissance N'apaisera pas la souffrance. Laisse-moi passer en silence, Ami, j'obéis au Destin.

LE POËTE.

Va donc.... Et maintenant du mal qui te harcèle Meurs, ô mon triste coeur, brisé par ton amour. Seigneur! ne vois-tu pas que ce coeur est plein d'elle, De celle qu'en tous lieux ma pauvre âme rappelle; Et que ce souvenir d'une amour immortelle Poursuit ton pauvre enfant sans trêve et sans retour? Dieu tout-puissant! quel est le destin qui me pousse? O mystère éternel! que viens-je faire ici? Meurs plutôt. Que ce soit la dernière secousse!

Ah! cent fois mieux valait mon éternel ennui Qu'un amour qui me laisse une telle blessure! Mieux vaudrait le dégoût que le mal que j'endure, Mieux vaut n'aimer jamais que souffrir la torture Dont l'amour nous flagelle ou qu'il laisse après lui!

Au moins, que cette amour, mon Dieu, soit la dernière! Qu'elle brise mon coeur en atomes si fins, Qu'il n'en reste pas même une trace éphémère! Et que le vent d'automne en chasse la poussière Devant la feuille d'arbre et l'écume légère Que son souffle, au hasard, sème par les chemins!

1864.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

I

Elle m'apparut, rasant l'eau, Dans le sillage du vaisseau. C'était le soir, elle était belle. J'avais vingt ans depuis un jour; Je compris qu'elle était l'Amour, Et je tendis les bras vers elle.

Son sourire était caressant. Elle me fit signe en passant De la suivre à travers les ombres. Mais soudain je la vis pâlir, Pencher sa tête et s'engloutir Parmi la mer Blanche, au flots sombres.

II

Quatre ans plus tard, sous d'autres cieux, Las de traîner, silencieux, Mon coeur et ses vaines alarmes, Un matin je la reconnus, Sortant des flots comme Vénus, Et riant à travers des larmes.

D'un pied rêveur elle sillait L'onde, où son reflet vacillait Comme dans un miroir qui bouge. «Ton nom?» fis-je. Elle répondit: «L'Espérance!» et se confondit Avec l'azur de la mer Rouge.

III

Plus tard encore, errant toujours, Plus las, plus seul qu'aux premiers jours, Je la retrouvai sur ma route. Mais son front, quoique jeune encor, Semblait triste jusqu'à la mort, Et portait les traces du doute.

Elle rit d'un rire nerveux En secouant de ses cheveux Je ne sais quelles fleurs décloses; Puis, dans un sanglot, murmura: «Je suis ta Gloire!» et s'engouffra Dans la mer Bleue aux vagues roses.

IV

Et plus tard enfin, une nuit, Rongé de fatigue et d'ennui, J'ai vu cette ange de détresse. Mais lors, pour la dernière fois, J'entendis sa mourante voix Qui me dit: «J'étais ta Jeunesse!»

L'eau la berçait comme un beau lis. Sur sa gorge aux tons appâlis Du sang se mêlait à l'ivoire, Et je vis celle que j'aimais S'enfoncer morte et pour jamais Sous les flots verts de la mer Noire.

Mont-Riant, 18 Février 1865.

A MA MÈRE

Mère, crois-moi, ces quelques vers, Si mauvais qu'ils puissent paraître, Te portent mes voeux les plus chers Et tout le meilleur de mon être.

Et ce griffonnage moqueur Prouve, moralité profonde, Qu'on peut confier un bon coeur Aux plus méchants quatrains du monde.

Paris, 31 Décembre 1865.

A MON PÈRE

Père, voici cinq ou six vers Écrits à tort et à travers. Si tu fais tant que de les lire, Dis-moi donc comment il advient Qu'un enfant qui t'aime si bien, Ne sache pas mieux te le dire.

Paris, fin Décembre 1865.

ENVOI

DE _ROSINE ET ROSETTE_, A ***

Enfant au séduisant visage, Vous qui, d'un doigt rose, ouvrirez Ce volume, et qui le lirez Si vous en avez le courage, Rose blonde, quand vous verrez Votre doux nom sur cette page, A votre amant vous penserez.

Ne me reprochez pas ce livre, C'est un méchant petit récit, Assez mal rimé, Dieu merci! Mais tel qu'il est, je vous le livre: Tâchez d'être bonne pour lui.

Assez d'autres m'ont fait un crime De quelques vers trop sans façon. Vous qui m'avez pris ma raison, Que peut vous importer ma rime?

Gardez ces vers en souvenir Du temps où nous étions ensemble: Jamais deux coeurs qu'un Dieu rassemble N'ont été plus prompts à s'unir.

Paris, Août 1865.

SOUVENIR DE MARGENCY

--A MON PÈRE--

Mon père, il me souvient de cette heureuse enfance Qui s'écoulait pour nous entre ma mère et toi. C'est un frais souvenir: je ne sais pas pourquoi Depuis tantôt j'y pense.

Involontairement je revois le chemin, Où j'allais, chaque soir, t'attendre, avec mon frère, Grimpés sur un vieux mur qui n'en pouvait plus guère, Pour te voir de plus loin.

Je revois ce jardin en fleurs où notre mère Tâchait de se fâcher et n'y parvenait pas, Quand le vieux jardinier trouvait dans un parterre La trace de nos pas.

J'évoque ce passé qu'un souvenir colore, Où la perte d'un nid était un grand revers. Je me revois enfant, libre, et courant encore Parmi les buissons verts.

A présent je vieillis. Crois-moi, tout me le prouve. D'abord j'ai vingt-cinq ans sonnés depuis trois mois, Et puis d'où viendrait donc ce charme que je trouve A parler d'autrefois?

Jamais un souvenir n'est exempt de tristesse. C'est comme un chant lointain, d'une étrange douceur, Qui nous berce un instant; mais, si doux qu'il paraisse, Il nous serre le coeur.

Je sais le cas qu'il faut faire de ce mensonge, Qui prête aux jours enfuis comme un cruel éclat, Et cependant, ce soir, je l'accueille et je songe Aux jours de ce temps-là.

Paris, 25 août 1865.

A MON FRÈRE

Charlot, pardonne-moi ces vers; Soit à l'endroit, soit à l'envers, Ils te diront que je t'adore. Et si, par cas, tu les as lus, Frère, crois-moi, n'y pense plus, Car ils te le diraient encore.

Paris, 12 Août 1865

EFFET DE LUNE

DANS LA MITIDJA

RIMES RICHES

--A THÉODORE DE BANVILLE--

C'est l'heure où la ferme Ferme. Le Soir incertain Trace en découpures Pures L'horizon lointain.

Une vapeur vaine Veine Le couchant blêmi, Et semble au bord d'une Dune, Un flot endormi.

La nuit qui l'apaise, Pèse Sur l'homme qui dort, Et le ciel s'étoile, Toile D'azur aux points d'or.

Cependant le tremble Tremble, Lorsqu'en voltigeant, Une folle brise Brise Ses feuilles d'argent.

Quelque pauvre hère Erre Dans la Mitidja, Et, dans le silence, Lance L'air de _Kadoudja_.

Dans la diaprée Prée, Du ruisseau mutin L'onde trébuchante Chante Son air argentin,

Et l'herbe entr'ouverte, Verte, Frange ses réseaux, Où l'eau qui roucoule, Coule Parmi les roseaux.

Le sol uniforme Forme Un tapis ouaté, Dont la ronce aride Ride L'uniformité.

Là, le cactus perse Perce L'aloës en fleurs; La ronce jumelle Mêle Ses piquants aux leurs.

Bien que leur ensemble Semble Au hasard éclos, Leur triple ramure Mure De pauvres enclos.

L'Arabe en maraude Rôde Dans les alentours, Et suit de malignes Lignes, Pleines de détours.

Sa marche est coulante, Lente, Et ne s'entend pas. Et le sinistre être, Traître, Guette à chaque pas,

Afin qu'il évite Vite L'oeil du gabelou, Et, dans la broussaille, S'aille Cacher comme un loup.

La lune d'opale, Pâle Dans les bleus sillons, Inonde la plaine, Pleine De pâles rayons.

O lune blafarde, Farde Ton visage blanc; Tâche que ta face Fasse Un oeil moins tremblant!

Ton air morne et grave Grave Au fond de mon coeur Ton grand trou livide, Vide, Au reflet moqueur.

Pauvre astre impassible! Cible De tant de rimeurs! Est-ce de ce qu'on te Conte, Lune, que tu meurs?

Leur lyre énervante Vante Ton disque jauni. Toi qui vois leur tâche, Tâche Que ce soit fini.

D'une voix émue, Mue Par un faux _humour_, Est-ce toi qu'un homme Nomme L'astre de l'amour?

Ta méchante corne, Qu'orne Ta jaune couleur, Est plutôt l'emblème Blême Qui porte malheur.

Ta prunelle éteinte, Teinte D'un morose éclair, Semble une lanterne Terne Pendue au ciel clair.

Quand la Nuit, sereine Reine, Tient l'homme abattu, Vers la solitaire Terre Que regardes-tu?

La lumière adverse Verse Des rayons hagards. Lune, que t'importe? Porte Ailleurs tes regards.

Va, pâle inconnue, Nue, Glisse au sein des nuits, Laisse notre immonde Monde Tout chargé d'ennuis.

Glisse dans l'espace. Passe. Et, bouche sans voix, Sache avec mystère Taire Tout, ce que tu vois.

Paris, Mars 1866.

MANDOLINE

J'ai pour unique amante Une fille charmante, A l'oeil profond et doux Comme un ciel andalous. --Quelque ennui me tourmente.

Son tuteur subrogé N'a, certes, pas songé Que je pourrais peut-être Entrer par la fenêtre. --Je ne sais ce que j'ai.

C'est un moyen pratique, Très-vieux, mais poétique Et qui, pour nos amours, Nous est d'un grand secours. --Je suis mélancolique.

Que j'aime la rougeur De plaisir et de peur Dont rougit, quand j'arrive, Mon amante craintive! --J'ai du noir dans le coeur.

Seigneur! qu'elle est jolie! J'en ai fait ma folie; Et sans elle, ici-bas, Je n'existerais pas. --Tout m'attriste et m'ennuie.

Sa soeur a de grands yeux Bruns; mais les siens sont bleus. On ne sait trop laquelle Des deux est la plus belle. --Je suis très-malheureux.

Et, deux fois la semaine, A l'église elle mène, Ange plein de douceur, Son tuteur et sa soeur. --Comment guérir ma peine?

Ma main souffletterait Quiconque toucherait Un cheveu de la tresse De ma jeune maîtresse. --J'éprouve un mal secret.

Le coeur me bat d'avance. Le soir, lorsque je pense Que va sonner pour nous L'heure du rendez-vous. --Quelle triste existence!

Certes, j'aime à plein coeur Cette belle en sa fleur, Et l'amour de ma mie M'est plus cher que ma vie. --Mais ... j'aime aussi sa soeur.

Paris, Avril 1866.

ROUTADE

Décidément, la mort est belle. J'ai dix-neuf ans, et je m'en vais Me faire sauter la cervelle, Pour en finir à tout jamais. Celle que j'aime s'évertue A se cacher je ne sais où: L'ai-je rêvée ou l'ai-je vue? N'importe, il faut que je me tue, Pour qu'on sache que j'en suis fou.

Ce n'est point par amour du drame; Mais enfin c'est original De se tuer pour une dame Que l'on a rencontrée au bal.

DÉCLARATION D'ÉCOLIER

--A CONSTANT COQUELIN--

I

Madame, ayez la politesse De m'écouter, fût-ce un instant: J'ai quinze ans, sans qu'il y paraisse, Et je ne suis plus un enfant. Veuillez donc, sans vous mettre à rire, Me prêter une oreille ou deux, Car j'ai quelque chose à vous dire De très-grave et très-sérieux.

Je ne sais trop comment m'y prendre, Le courage va me manquer: Promettez-moi de me comprendre, N'ayez pas l'air de vous moquer! Ce que j'éprouve m'épouvante, Mais m'épouvante ... au dernier point! Et si vous croyez que j'invente, Vous vous méprenez de bien loin.

Si vous connaissiez la nature Du mal dont je suis châtié! Vous feriez une autre figure, Et m'auriez en grande pitié. C'est un malaise fort bizarre, Pour moi seul sans doute inventé, Et qui doit être un cas très-rare, Peu connu de la Faculté.

C'est une espèce de folie, Bien effrayante, en vérité! Car elle est à la fois remplie De douceur et de cruauté.

Mais ce que je tremble de dire, C'est qu'en tous temps, c'est qu'en tous lieux, Ce qui me cause ce martyre, Condamnable et mystérieux, C'est ... cela va bien vous surprendre; Ah! madame, pardonnez-moi! C'est vous!--Et vous devez comprendre A présent quel est mon émoi. Je sens le rouge qui me monte! Surtout, jurez-moi le secret; Car, bien sur, je mourrais de honte Le jour où cela se saurait.

Oui, c'est vous qui troublez ma vie, Vous dont l'image me poursuit, Vous, ma douleur et ma folie! Vous, mon soleil, et vous, ma nuit! C'est vous, quand la lune éplorée Sur mes vitres vient scintiller; C'est vous, dans sa lueur nacrée, Vous dont je vois les yeux briller! Et si le sommeil, faisant trêve, Gagne un instant mon front pâli, C'est vous encor que dans mon rêve Je vois passer près de mon lit!

C'est vous dont je vois le sourire! C'est vous dont je sens le toucher! Et même, alors que je respire, C'est vous que j'entends respirer! Je sens votre main qui m'effleure, Et je m'éveille en étouffant, Et je me désole et je pleure, Et je pleure comme un enfant. Et cette vision m'est chère, Madame, et chère ma douleur.... Ah! ne vous montrez point sévère, Car vous me briseriez le coeur!

II

Je sais que j'aurais dû me taire. Mais n'en ayez point de courroux. Ayez pitié de ma misère, Laissez-moi vivre auprès de vous. Laissez-moi vous voir, vous entendre. Laissez-moi toucher votre main; Je ne sais ce qui m'a pu prendre, Mais ce sera passé demain.

Il me faut pourtant vous apprendre Que cela m'a pris tout d'un coup, Sans que j'y pusse rien comprendre, Un jeudi qu'il neigeait beaucoup!

Vous étiez en fourrure grise; C'était à Paris, cet hiver. Je me rappelle votre mise Tout comme si c'était hier. Vous veniez de monter très-vite, Ma mère était à la maison! Vous alliez faire une visite, Et je sortais de ma leçon. Vous aviez quelques airs de reine Que je trouvais fort de mon goût, Mais vous me regardiez à peine, Et vous m'intimidiez beaucoup.

Quant à moi, malgré ma contrainte, Je vous regardais de mon mieux, Et j'ai si bien pris votre empreinte, Que je l'ai toujours dans les yeux. Pour vous voir monter en voiture Je collai mon front aux carreaux, Et restai dans cette posture Tant que je pus voir vos chevaux. Puis, comme un avare en cachette, Je fermai ma chambre aux verrous, Et je repassai dans ma tête Tout ce que j'avais vu de vous.

Je vous avais vue un peu vite, Mais j'avais pourtant remarqué Que vous aviez la main petite Et le poignet bien attaché. Ce poignet devint ma folie, Ce fut là ce qui me perdit! L'attache eût été moins jolie, Je crois que je serais guéri. Tels qu'ils sont au bout de vos manches, Vos petits poignets fin serrés M'ont fait passer bien des nuits blanches Et bien des jours décolorés.

Mais je veux m'efforcer d'en rire, Et j'ai des larmes dans les yeux. Qu'ai-je fait pour qu'un tel martyre Me déchire le coeur en deux?

Hélas! qui change ainsi ma vie? De quel mal est-ce là le cours? C'est quelque horrible maladie Sans précédent jusqu'à nos jours!

C'est une torture mortelle! Je l'ai gagnée en vous voyant, Et je crois, lorsqu'elle s'en mêle, Que la douleur me rend méchant.

Eh bien, cette souffrance affreuse, Dont je parle avec tant d'effroi, Je la voudrais contagieuse. Pour que vous l'eussiez avec moi!

CHANSON D'OURIDA

Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile, La belle rêvait, le voile épinglé; La brise a soufflé.... La brise a soufflé sur la fine toile; Le voile est ouvert, l'amour est passé, Le coeur envolé.

Le ciel est ardent, la brise est légère; Quelque cavalier, qui va son chemin, Passe à la portière De ton palanquin.

La belle, où va-t-il ton regard d'étoile? Ton voile frissonne au vent du matin: Qui donc, sous ton voile, Fait trembler ta main?

Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile, La belle rêvait, le voile épinglé; La brise a souffle.... La brise a soufflé sur la fine toile; Le voile est ouvert, l'amour est passé, Le coeur envolé.

Le jeune homme est loin; la maison est close. Qu'il fait chaud dehors! voici la fraîcheur. La belle repose D'un air de langueur. A quoi songes-tu? Te voilà si pâle! Tu penches ton front comme un lis en fleur. Qui donc, sous ton châle, Fait battre ton coeur?

Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile, La belle rêvait, le voile épinglé; La brise a soufflé.... La brise a soufflé sur la fine toile; Le voile est ouvert, l'amour est passé, Le coeur envolé.