Contes et nouvelles

Chapter 9

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«Oui, cela t'est facile, toi qui ne portes que le maître; mais moi, avec ma maîtresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et des jupons, des clefs et des sacs à n'en plus finir. Il faudrait quatre boeufs pour traîner tout cet attirail de femme.»

Le mari se retourna en riant; la femme, en ayant fait la remarque, poussa la jument et, après avoir rejoint son époux, lui demanda pourquoi il avait ri.

«Mais, pour rien; une folie qui m'a passé par l'esprit.»

La femme ne trouva pas la réponse bonne, elle pressa son mari de lui dire pourquoi il avait ri. Mais il résista et lui dit:

«Laisse-moi en paix, femme; qu'est-ce que cela te fait? Bon Dieu! je ne sais pas moi-même pourquoi j'ai ri.»

Plus il se défendait, plus elle insistait pour connaître la cause de sa gaieté. A la fin, il lui dit:

«Sache donc que si je révélais ce qui m'a fait rire, je mourrais à l'instant même.»

Mais cela n'arrêta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari pour qu'il parlât.

Ils arrivèrent à la maison. En descendant de cheval, le mari commanda qu'on lui fit une bière; quand elle fut prête, il se mit devant la maison et dit à sa femme:

«Vois, je vais me mettre dans cette bière, je te dirai alors ce qui m'a fait rire; mais aussitôt que j'aurai parlé, je serai un homme mort.»

Et alors il se mit dans la bière, et comme il regardait une dernière fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s'approche de son maître et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa femme et lui dit:

«Apporte un morceau de pain et donne le au chien.»

La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda même pas. Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain et alors le chien lui dit:

«Misérable gourmand, peux-tu manger quand tu vois que le maître va mourir!»

Et le coq lui dit:

«Qu'il meure! puisqu'il est assez sot pour cela. J'ai cent femmes; je les appelle toutes quand je trouve le moindre grain et aussitôt qu'elles arrivent, c'est moi qui le mange; s'il y en avait une qui s'avisât de le trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui, qui n'a qu'une femme, n'a pas l'esprit de la mettre à la raison!»

Aussitôt que le mari entend cela, il saute bien vite à bas de la bière, il prend un bâton et appelle sa femme dans la chambre:

«Viens, je te dirai ce que tu as si grande envie de savoir.»

Et alors il la raisonne à coups de bâton en disant:

«Voilà, ma femme, voila!»

C'est de cette façon qu'il lui répondit, et jamais depuis la dame n'a demandé à son époux pourquoi il avait ri.

X

CONCLUSION

Telle fut la dernière histoire du Dalmate; ce fut aussi la dernière de celles que, ce jour-là, me conta le capitaine. Le lendemain il y en eut d'autres, et d'autres encore le surlendemain.

Le marin avait raison, sa bibliothèque était inépuisable; sa mémoire ne se troublait jamais; sa parole ne s'arrêtait pas; mais à toujours conter on ennuie le lecteur; d'ailleurs, il faut garder quelque chose pour l'année prochaine. Peut-être alors retrouverons-nous le capitaine et demanderons-nous des leçons à sa douce sagesse.

En attendant, chers lecteurs, je me sépare de vous avec les adieux que m'adressait chaque jour l'excellent marin: «Mon ami, sois sage, obéis à ta mère, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette d'entendre mes contes; le plaisir n'est bon qu'après la peine; celui-là seul s'amuse qui a bien travaillé. Et maintenant, ajoutait-il en me prenant la main, je te recommande à Dieu.»

Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres; adieu, amies lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son père; aussi doux et aussi aimable que sa mère! c'est le dernier voeu de notre vieil ami.

TABLE DES MATIÈRES

MA COUSINE MARIE

PERLINO

I.--La signora Palomba II.--Violette III.--Naissance et fiançailles de Perlino IV.--L'enlèvement de Perlino V.--La nuit et le jour VI.--Les trois rencontres VII.--Le château des Écus-Sonnants VIII.--Nabuchodonosor IX.--Tricchè varlacchè X.--Patati, patata XI.--La reconnaissance XII.--La morale

BLANDINE L'ESCLAVE

LA SAGESSE DES NATIONS OU LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN

I.--Le capitaine Jean II.--Premier voyage du capitaine Jean III.--Histoire de Coquerico IV.--La bohémienne V.--Contes noirs VI.--Le second voyage du capitaine Jean VII.--Le destin VIII.--Le fermier prudent IX.--Les trois histoires du Dalmate X.--Conclusion

End of Project Gutenberg's Contes et nouvelles, by Edouard Laboulaye