Contes de Noël

Chapter 9

Chapter 94,004 wordsPublic domain

«Je le dirai à maman», tel était l'éternel refrain de Nestor, dès que le pauvre petit se révoltait et cherchait à secouer le joug. Et, ce qu'il disait à «maman» était toujours si odieux, si outrageusement faux, que Raymond était pris pour lui d'une aversion invincible. Oh! ne pas pouvoir seulement le convaincre de mensonge, le vilain traître! Mais on le croyait toujours, lui, le fils, et l'étranger, jamais.

--Ces sangsues-là, disait le père nourricier, ne se servent de leur langue que pour tirer le sang des veines et pour mentir.

Raymond trouva son frère de lait en train d'étancher sa coupure avec son mouchoir malpropre. Blême, les lèvres serrées, il ne dit rien, d'abord, mais ses petits yeux noirs, luisants et comme pointus dans son plat visage sans couleur, avaient un air de triomphe insupportable.

--Ce n'est pas moi... murmura le pauvre garçon.

--Non, c'est moi, p't-êt'. C'est pas toi, non pus, qu'as quitté les vaches pour t'en aller courailler avec ce vaurien de La Seiche, n'est-ce pas? Que même elles sont entrées dans le champ à Brodin, comme la semaine dernière. T'as bien gagné ta journée, ton affaire est bonne, ma fine! T'avais donc oublié que c'est la veillée de Noël, ce soir? Même que la mère a acheté queuqu' chose pour mett' dans ton sabot: ce sera pour moi, cette année encore, comme l'année dernière, mon drôle!

C'est un beau couteau, je l'ai vu dans le tiroir du buffet, ça m'ira joliment ben: juste que j'ai perdu le mien hier.

Raymond pâlit; ce couteau, il le désirait tant, et depuis si longtemps! La Poupin le lui promettait toujours «s'il était sage». Pour, le gagner, il avait travaillé avec courage tout l'été.

--Mais c'est pas moi qu'ai jeté le caillou, tu le sais bien, puisque je m'en venais vers toi et que le coup est parti d'en bas.

--J'en sais rien; j'ai vu que toi. Tu paieras pour les deux. Allons, avance! Et l'oie, ce soir, au réveillon, t'en auras pas, et moi j'en aurai jusque-là, ton morceau et le mien, pardine! Cela te fait bisquer, hein, ventre vide?

Raymond était pâle d'indignation.

--Garde le couteau et mange toute l'oie, si tu veux, dit-il, mais ne dis pas des menteries, ne dis pas que c'est moi qui t'ai lancé le caillou. Ta mère croira que je suis un mauvais coeur, ce qui n'est pas vrai.

--Et le père te caressera l'échine à coups de trique. C'est cela qui te fait peur surtout, avoue-le? Bah! une petite bastonnade rabattra un peu ton caquet, défrisera ta belle perruque, te fera maigrir, car nos monjettes te profitent que tu sois rond et plein comme un barricot.

Les enfants approchaient delà maison, longue bâtisse à un étage dont les quatre fenêtres et la porte s'ouvraient sur un jardin potager, où, entre des carreaux de légumes, se dressaient quelques tiges de soleils, brûlés par la gelée. Une plaie bande de violettes longeait le mur badigeonné de jaune pâle; un cep de vigne s'étendait en tonnelle au-dessus de la porte, servant d'abri, en été, à la cuve pour la lessive. L'étable s'ouvrait dans la cour, de l'autre côté de la maison. Les enfants entrèrent par là. Des poules, des canards mangeaient en caquetant le grain qu'on venait de leur lancer, tandis que Blaireau, paisible et la conscience tranquille, allait s'installer au chaud contre la meule de paille, près du fumier.

La Poupin venait d'arriver. La petite voiture à bras qui lui servait à porter le lait en ville n'était pas encore remisée.

--Te voilà, mauvais sujet, propre à rien, cria le maître, sortant de l'étable où il venait de ramener les vaches. C'est ainsi que tu gagnes le pain que tu manges! Tu vas voir ce qu'il t'en coûte d'aller te balader sur les conches comme un bourgeois, avec les polissons de ton espèce.

Poupin, furieux, s'approchait de l'enfant qui tremblait, lorsque des cris perçants, partis de la maison, l'arrêtèrent.

--Oh!... oh!... hurlait la nourrice, paraissant sur le seuil, la voix changée par l'indignation et la colère, oh! le sans-cour, l'ingrat! Jamais je n'aurais cru cela de lui! Faut que je le voie de mes quittes yeux pour le croire! Tant de malice, à son âge, et contre qui? Contre notre garçon qu'a bu le même lait, qu'a mangé le même pain que lui, quasiment son frère! Il lui a fendu la tête d'un coup de pierre; le voilà marqué pour la vie!

--Le gueux! Attends un peu que je lui fasse passer l'envie de recommencer!... Et le paysan, saisissant une fourche qui traînait, allait en frapper Raymond, mais celui-ci, d'un bond, fut hors de sa portée. Il se mit à courir de toutes ses forces, suivi du bonhomme qui jurait et de Nestor qui, subitement guéri, s'élançait de son côté. Il eût été pris si, brusquement, il n'avait tourné court; en quelques enjambées il disparut derrière la maison, grimpa lestement le long du cep de vigne, entra par une fenêtre et se trouva dans le grenier à fourrage. Il se blottit dans le foin et, immobile, le coeur battant, il attendit. Par la trappe de l'étable restée ouverte, il entendait tout ce qui se disait en bas.

--Où peut-il ben être passé? s'écriait la Poupin, soudain alarmée. Pourvu qu'il n'ait pas été se jeter dans le puits! Il a la tête près du bonnet, le drôle: ces mauvaises graines-là, qui viennent d'on ne sait où, ça a souvent des idées pas comme les aut...

--Bah! y a pas de danger! il est ben trop capon pour se détruire. Et pis, après, tant mieux! bon débarras! De cette espèce-là, y a toujours assez.

--Oh! comment peux-tu dire... c'est pas chrétien cela! Faut jamais souhaiter la mort de personne, ça porte malheur. Et ensuite, pis, tu n'y penses pas, quelle affaire! Jaserait-on assez dans le village, en ferait-on des potins, bonnes gens! La gendarmerie viendrait mett' son nez partout par ici, on nous accuserait d'avoir fait disparaît' l'enfant, on nous fourrerait en prison, qui sait? Et tout de même, vrai, pauv' petit, faudrait pas. Un caillou est vite parti. Mais d'un, à son âge, en a fait autant. Y peut ben s'ennuyer, après tout, d'être pas comme les aut'.

--Pauv' p'tit, en effet, qui mange le bien du nôt', qui devient gras des morceaux qu'il lui prend, qu' a, même, voulu le tuer! T'as ben de la compassion à perdre ma fine! Garde-la pour ceux qu' en sont pus méritants. C'est un vaurien, une canaille, un criminel que j't' dis. J'en ai assez de sa tête de mouton frisé, de ses yeux qu' ont toujours l'air de vous reprocher queuq' chose. Quoi, je vous l' demande? T'as voulu le garder, v'là ta récompense; alle est jolie!

--Y travaille pourtant ben.

--Manquerait pu que ça qu'y ne fichât ren! Et nous, nous nous tournons les pouces, p'têt'?

--Si t'allais seulement un peu voir, Augustin, tout d'même...

Augustin s'en alla en grognant et, lentement, se dirigea vers le puits qui se trouvait auprès des carreaux de légumes, du côté de la maison par lequel l'enfant avait disparu.

--Tu m'as dérangé pour ren, dit-il, en revenant de mauvaise humeur. De c'te fois y n'est pas nayé; il a seulement décampé: bon voyage! S'y pouvait ne jamais reveni'!...

L'enfant écoutait, palpitant. Qu'allait répondre la Poupin? Elle ne dit rien. Ils passèrent dans la cuisine, et Raymond entendit le bruit des cuillères dans les assiettes de soupe.

Il avait faim, mais il ne songeait guère à manger. Quelque chose lui serrait la gorge à l'étouffer. Il sortit sa tête de dessous le foin, une tête très pâle, où des yeux clairs brillaient, hagards, dans l'obscurité.

Alors c'était vrai, vrai de vrai, on en avait assez de lui! Son père nourricier et Nestor le détestaient, il le savait depuis longtemps; ne lui répétaient-ils pas toujours les mêmes humiliantes paroles: qu'il leur était à charge, qu'il mangeait plus qu'il ne travaillait? Mais sa nourrice, jusqu'ici, le défendait faiblement. Aujourd'hui, elle l'abandonnait. Ce qui l'avait émue, d'abord, ce n'était pas la peur qu'il fût noyé, c'était la crainte des ennuis qui résulteraient de sa mort, le bruit, les gendarmes, les fouilles dans la maison. Débarrassée de ce souci, elle acceptait l'idée qu'il ne reviendrait pas et, tranquillement, prenait sa soupe, comme si sa vie, à lui, ne venait pas d'être arrachée!

Ah! comme il l'aimait pourtant, cette ingrate, cette cruelle qui, après l'avoir si longtemps protégé, le laissait s'éloigner sans un regret, sans un mot de rappel! Tant de liens rattachaient à elle! Il se souvenait de telle caresse qu'elle lui avait faite dans son enfance, de telle intonation plus douce de sa rude voix, qui lui avait délicieusement dilaté le coeur. Il se disait, parfois, en regardant sa figure grossière et hâlée sous la sévère quisnotte noire: «C'est vrai, pourtant, je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, ni oncle, ni tante, ni cousin, ni cousine, comme les autres, mais j'ai ma nounou. Ce sont ces bras qui me portaient quand j'étais trop petit pour marcher, c'est sur cette poitrine que j'étais bercé, que je m'endormais. C'est son lait qui m'a nourri. Elle pouvait me mettre dehors, m'abandonner: elle ne l'a pas fait: elle est bonne. Et il trouvait je ne sais quel charme à ce visage si dur, pourtant. Elle était pour lui, à défaut d'une autre, meilleure et plus chère, celle auquel l'être jeune a besoin de rattacher sa vie, le rameau qui porte le bouton naissant, la direction, la protection, l'abri. Et il fallait s'éloigner d'elle!... S'il avait pu la voir, se levant hâtivement pour cacher son assiette presque pleine, et essuyant une larme du revers de sa rude main...

Oui, il fallait partir puisqu'elle avait assez de lui. Quelque chose de plus fort que toutes les raisons le décidait brusquement. Mais où irait-il? La bohémienne l'avait repoussé, il était trop jeune pour être mousse, trop faible pour se placer comme domestique. Partout, hélas! encore, il mangerait plus qu'il ne travaillerait; partout il serait un fardeau. Qui donc l'aimait dans ce monde si grand, lui, si petit! Blaireau, peut-être, et encore... Justement un froissement dans le foin lui apprit que le chien le cherchait. Il s'approcha, bondit vers lui, la queue frétillante, la langue pendante de plaisir. Il le regardait de ses bons yeux d'or, phosphorescents dans l'obscurité. Il allait japper, comme pour lui demander ce qu'il faisait là, à jouer, tout seul, sans avertir les camarades, au lieu d'aller à la soupe comme les autres. Mais l'enfant lui dit à voix basse: «Tais-toi, Blaireau, on veut me batt', tu me ferais prend'!» Le chien se tut, et, comprenant que son ami avait du chagrin, se mit à lécher sa main tendrement. Raymond entoura de ses bras le corps frémissant de la bonne bête, y appuya sa tête brûlante et éclata en sanglots.

Ah! où aller, où aller? L'instituteur, qui l'aimait tant autrefois, quand il était son élève docile et appliqué, ne lui rendait plus son salut, depuis le jour où Nestor avait faussement accusé son frère de lait d'avoir mangé les belles pêches, gardées avec tant de soin dans l'espalier du jardin de l'école.

--Qui a fait le coup? avait demandé le maître, de sa grosse voix qui imposait le respect à la bande indisciplinée.

--Ce doit être le nourrisson de la Poupin, avait dit quelqu'un.

--C'est lui, affirma Nestor. Je lai vu, il était avec «La Seiche».

Ce nom de «La Seiche», larron fieffé, que Raymond avait le tort d'avoir pour ami, avait décidé l'opinion contre lui. Et puis, d'après la logique humaine, si injuste souvent, le menteur et le voleur devait être le petit pauvre, élevé par charité, envieux, par conséquent, et non pas un de ces enfants heureux et choyés. Raymond avait eu beau protester, on ne l'avait même pas écouté. Le maître avait ajouté tristement:

--Je n'aurais jamais cru cela de toi, mon enfant--et n'en avait plus, reparlé. Mais le pauvre garçon gardait au coeur un chagrin autrement cuisant que s'il avait été puni.

Une rancune lui était restée de se voir injustement accusé sans qu'il lui fût seulement permis de se défendre. Il en voulait à ses camarades, à ces heureux gaillards qui, tous, avaient une maison, une maman, un nom, qui n'étaient le «nourrisson» de personne.

D'ailleurs, bientôt, à son grand regret, il n'allait plus à l'école dont il aimait la vaste classe aérée, claire, ornée de gravures pour les leçons de choses, et de grandes cartes de géographie où il cherchait les magiques noms des mers lointaines qu'il parcourrait un jour. Il n'avait plus la fierté, lorsqu'il avait bien travaillé, d'accompagner le maître dans la salle de la mairie, sorte de cuisine carrelée, dont les murs blanchis à la chaux étaient cachés par les casiers en planches des registres; où, sur la vaste cheminée, trônait un buste en plâtre de la République au-dessous d'un portrait de Monsieur Carnot.

Alors, de plus en plus, il s'était lié avec Jules Nourrit, surnommé «La Seiche» à cause de sa maigreur extrême, un vaurien sûrement, mais un malheureux comme lui. Il était bon, au moins, celui-là. Il ne l'appelait pas de noms infamants. Resté seul d'une famille de pêcheurs avec sa vieille grand'mère qu'il adorait, il avait, lui aussi, quitté de bonne heure l'école pour gagner son pain. Il travaillait lorsqu'il trouvait de l'ouvrage, faisant tous les métiers, péchant, et même «chopant», comme il disait, de ci, de là, quand il n'y avait rien au logis. Plusieurs fois il avait entraîné Raymond à mal faire. Ensemble n'avaient-ils pas volé la dinde de Monsieur le curé, une belle bête, ma foi, fine et bien en chair; que la vieille Angèle engraissait avec amour pour le réveillon, l'année dernière! Depuis lors, le prêtre, si bon jusque-là, lui gardait rancune.

--Ce nourrisson de la Poupin, avec sa ligure de chérubin, m'a bien trompé, disait-il en secouant sa tête grisonnante. Il tournera mal. Bon chien chasse de race, mauvais chien vole d'instinct.

Certes, le pauvre petit n'avait pas mangé un seul morceau de la bonne dinde, mais la grand'mère s'en était régalée huit jours durant; et, comme disait son ami:--«Autant valait qu'elle fût dans sa vieille carcasse que dans la grosse panse à Monsieur le curé.» Raymond trouvait ce raisonnement très juste et n'avait aucun remords de sa mauvaise action.

II

Depuis longtemps déjà le bruit avait cessé en bas. Le paysan et sa femme s'en étaient allés chacun à ses occupations, Nestor s'était échappé pour rejoindre ses amis, Blaireau avait disparu. Raymond se réveilla, frotta ses yeux, et se demanda pourquoi il était là, dans le grenier, blotti dans le foin. Tout-à-coup, il se souvint. Il avait tant, tant pleuré, qu'il s'était endormi de fatigue, sans doute. Quelle heure pouvait-il être? Le soleil descendait à l'horizon. L'enfant se pencha sur la trappe, ne vit personne, n'entendit rien. S'il voulait partir sans être vu, c'était le moment. Bientôt la Poupin reviendrait pour préparer le repas du soir. Il descendit par l'échelle qui faisait communiquer le grenier avec l'étable. Les vaches sommeillaient en ruminant; La Roussotte, sa favorite, entr'ouvrit un oeil indifférent comme il passait, et reprit son rêve de bête repue. La cour était vide. L'enfant se glissa furtivement et gagna la porte. Où allait-il? Il n'en savait rien: «là-bas», ainsi que le disait la bohémienne, «partout», excepté où l'on ne voulait plus de lui. Il attachait ses yeux sur le paysage, confident de ses rêveries enfantines, sur les champs déserts, la ville lointaine, la mer aimée et ingrate qui le repoussait, la route décevante qui ne lui avait pas apporté ce qu'elle lui avait promis, sur toutes ces choses familières qu'il voyait pour la dernière fois et qui lui paraissaient, à cause de cela, changées, plus belles, plus attendrissantes, se sentant tout autre lui-même.

Il disait adieu au joli village gai dont la grand'rue tortueuse sépare les maisons très blanches, adieu au vieux noyer sous lequel la vision radieuse lui était apparue, adieu à la fontaine et à sa grille déjetée, si commode pour «faire à la souplesse» avec La Seiche et les autres gamins, ses camarades. Adieu à Pitard, le gros boucher, brave homme qui rit toujours et qui, une fois, l'a pris un bout de chemin dans sa carriole.--Il finit de dételer son cheval dans la cour, près de la maison aux marches branlantes, autour de laquelle croissent de maigres balsamines et de poussiéreux ricins, l'été.--Adieu à la boulangère, Alida, qui a de si beaux cheveux noirs luisants, et qui, souvent, le lundi, lui donnait un petit pain non vendu la veille. Adieu à l'école, à la classe, fraîche l'été, chaude l'hiver, grâce au poêle ronflant, où il a passé les meilleurs moments de sa vie à écouter le maître si aimé et si injuste, hélas! Il voudrait bien l'apercevoir une dernière fois. Mais les contrevents verts, les portes, tout est fermé hermétiquement, comme le cour de celui qui l'habite. La nuit vient. La lampe à pétrole s'allume chez la mère Rabaudin, l'épicière. Oh! oh! les belles choses qu'elle a mises à sa devanture débarrassée des mouches mortes, des pantoufles de lisière et des vieux bonbons! L'image réclame de la jolie femme collée contre la vitre, semble en rire d'aise. Les attrayants jouets! Les alléchantes sucreries roses et blanches! Tiens, c'est vrai, c'est Noël, demain! Ce soir, bien des mamans heureuses rempliront les sabots de leurs heureux enfants... Vite, passons. Voici la cure. La porte est entrebâillée: on aperçoit le grenadier, si beau quand il a ses fleurs rouges ou ses lourds fruits couleur de soleil couchant. «Si la vieille Angèle me voit, elle m'arrêtera, sûrement, pour me dire de ne pas manquer la messe de minuit», pense-t-il. «Où serai-je à minuit?... Que cette rue est longue! Allons, plus vite! Le «Café du Centre» est brillamment éclairé, ce soir comme les jours de fête: c'est bien, en effet, une fête pour tous, sauf pour moi!»

Enfin, voici la place, auprès de l'église. Là, Raymond est un peu chez lui. Que de fois il a joué à saute mouton sur l'aire banale où l'on dérange les poules en quête de grain perdu, où, dans l'épaisse couche de balle, on ne se fait pas mal si l'on tombe! Plus loin, sur l'herbe jaunie et maigre, des ronds de diverses grandeurs marquent la place des chevaux tournants venus à la foire qui a lieu en octobre, quand les «baigneurs» sont partis et que les bourses sont pleines encore. En venait-il, du monde, de tous les côtés, bonnes gens, pour manger les saucisses renommées avec les huîtres fraîches, et boire le vin nouveau, pétillant et sucré! La route, les chemins, en étaient tout noirs et grouillants. Les voitures, qui montaient et descendaient, bourrées de citadins endimanchés, se hélaient au passage. C'était un bon moment dans l'année, celui-là. Quand la vendange avait été satisfaisante, la Poupin donnait quelques sous à son nourrisson pour acheter des sucres-d'orge ou des craquelins de Saujon, ou tout autre chose «pas chère» ou, encore, pour monter aux chevaux de bois. Il hésitait longtemps, dans une angoisse délicieuse, partagé entre son plaisir, sa gourmandise et ses autres convoitises. Il tournait autour de la boutique à dix centimes se demandant avec un battement de coeur ce qu'il choisirait des bagues en métal blanc, des épingles de cravate ornées de pierreries rouges ou vertes, des miroirs ronds... Il contemplait Nestor et ses autres camarades tirant à la carabine ou au «massacre». Comme ils riaient quand la mariée ou le curé étaient touchés et se renversaient en arrière dans une posture inconvenante! Lui se sentait gêné. Il aimait mieux regarder les manèges. Son frère de lait, affalé sur, un cochon bien frais, à la queue en trompette enrubannée, ses bras maigres enserrant nerveusement le groin rose, passait et repassait devant lui. Son visage apeuré, blême, conservait néanmoins cette expression de triomphante arrogance qui le rendait si haïssable. Enfin, après bien des hésitations, Raymond finissait par grimper sur un énorme lion à la gueule ouverte, qui montait et descendait par des bonds réguliers. Quelles délices, alors! Comme le pauvre petit oubliait toutes ses misères! Il était dans ces pays fabuleux, dans ces déserts, «immenses étendues aux vagues de sable doré», dévorant l'espace sur la croupe frémissante du «roi des animaux», comme disait le «maître», libre, loin de toute humiliation et de toute souffrance. La musique des manèges mêlée à celle du bal de l'auberge voisine entrait dans la tête du pauvre petit et lui donnait un engourdissement qui aidait à l'illusion. Quand le cheval étique qui tournait autour de l'axe, ralentissait sa marche et s'arrêtait, il descendait tout étourdi, chancelant, comme ivre. Lorsque viendra la foire prochaine le «nourrisson de la Poupin» ne sera plus là....

Mais qui donc arrive par la petite rue déserte? Raymond connaît cette voix cassée, au timbre de cloche fêlée. Tiens, c'est Denis, Denis le fou, le pauvre, pauvre Denis! Un mouvement instinctif de pitié et de sympathie le fait aller vers lui. N'est-il pas seul, abandonné et malheureux, lui aussi? Sa femme et sa fille l'ont quitté, voici bientôt quatre ans, pour s'en aller bien loin dans une grande ville. Depuis lors, il vit comme un sauvage, fuyant tout le monde; peu à peu le chagrin lui a fait perdre la raison. On ne l'enferme pas, il n'est pas méchant; la plupart du temps, même, il est très raisonnable. Il cultive sa vigne, son petit jardin, élève des volailles qu'il va vendre au marché des Roches. Ce n'est que lorsque quelque chose lui rappelle son malheur, au moment des fêtes, par exemple, qu'il est repris de sa folie douce. Alors il s'en va, il marche, il fait plusieurs fois le tour du village, interpellant les passants, parlant à des interlocuteurs imaginaires, chantant à tue-tête. Des voisins compatissants lui donnent à manger, veillent de loin sur lui.

--Monsieur, j'ai ben l'honneur de vous saluer, dit-il à l'enfant ahuri, en s'approchant et lui faisant une profonde révérence.--En même temps il découvre un crâne chauve, entouré d'une demi couronne de cheveux blancs embroussaillés qui semble être la continuation de sa barbe en collier d'orang-outang. Il porte un «bayot» vide qu'il pose par terre.

--La vendange a été bonne, reprend-il. Le raisin est gros à crever, le vin sera fameux cette année. Nous en avons-t-y fait de la besogne, aujourd'hui, bonnes gens! Enfin, nous v'là rendus, juste avant la nuit. Quand on aura mangé un morceau, on dansera cheux nous. Si le cour vous en dit, jeune homme... Vous verrez ma femme et ma fille, deux belles personnes, donc, et qui s'entendent à sauter mieux qu'à travailler. Pourquoi que vous riez, vous aut'. C'est p't-êt' pas vrai qu'ailes sont mignonnes? Je vous défends de vous gausser d'elles. Et pis, c'est-y tant rigolo ce que je vous dis-là? Je savons 'core un peu ce que j'disons, pourtant. Le père Denis n'est pas si tant vieux qu'on veut l'dire. Il sait ben lever la jambe, toujou'joliment. Tenez:

Et lon lon-la Et lon-lon-lère La fille est là Avec la mère.

Et lon-lon-lère Et lon-lon-la Adieu, bon père, Moi, je m'en va!

Le vieux chantait sur un air de bourrée et faisait sonner ses sabots en cadence sur le sol gelé. Ses cheveux blancs, s'envolaient, pitoyables, autour de sa tête; ses yeux, de plus en plus hagards, se fixaient sur le pauvre petit qui tremblait.

Et lon-lon-la Et lon-lon-lère L'enfant s'en va Après la mère.

Et lon-lon-lère; Et lon-lon-la...

--Quoi que vous avez tous à me regarder, tas de voyous! crie-t-il. Je suis donc ben plaisant, à mon âge, que je vous prête à rire? Attendez un peu, je vas vous montrer si le père Denis a quitté ses biceps...

Raymond s'éloigne, effrayé, le coeur plus serré encore. Un instant il a cru trouver dans le vieillard un protecteur, un ami; mais non: il est trop fou. Certes, il est bien à plaindre, le pauvre homme, mais au moins, lui, sa folie lui fait oublier sa peine. Il est heureux alors, il chante et rit comme s'il n'était pas seul au monde, abandonné. Et puis, il a sa maison, un abri contre le vent, le froid, les mille terreurs qui peuplent les ténèbres, un asile où passer la sombre nuit d'hiver. Un asile! Que cela semble enviable au pauvre petit! Ah! coucher sur le sol, dans le froid, dans ce noir qui vient, non, non... Mais, où aller? Où aller?

Et lon-Ion-lère Et lon-lon-la Le cimetière Est près de là!