Contes de Noël

Chapter 8

Chapter 84,027 wordsPublic domain

--Il y a bien longtemps que je t'ai pardonné.

--Mais tu ne savais pas...

--Je ne veux rien savoir. Mon fils a souffert, il se repent, il vit, il est là: voilà ce que je sais. Que me fait tout le reste?

--Ecoute, au moins, il faut que je te dise... j'étais venu...

--Tais-toi, tais-loi, au nom du Christ...

--Je t'avais tant cherchée, je te croyais morte, j'avais si faim! Dieu m'est témoin que je ne voulais pas te faire du mal! Quand j'ai reconnu ta voix, je ne sais plus ce qui s'est passé en moi. Tu as chanté... mon péché m'est monté à la gorge comme un vomissement. J'ai cru que j'allais mourir. Je voulais fuir, je ne pouvais pas. Tu as prié, alors, clairement, j'ai vu la chose: j'ai vu les croix, sur la colline, comme à la Terrucole; au milieu, celui qui souriait, avait ton visage, il me regardait... comme tu me regardes, il me disait des choses... comme tu en disais. Alors mon coeur s'est crevé dans ma poitrine. Ah! Maï, Maï, j'ai bien fauté, mais j'ai bien souffert, pourras tu, vraiment me pardonner jamais?

--Ne pas te pardonner, moi, quand il t'a pardonné, Lui! Va, c'est fait depuis longtemps, te dis-je. Lève-toi, maintenant, je le veux. Tu es le fils, tu es le maître. Ouvre l'armoire; tu trouveras là, à gauche, sous les chemises, un vieux bas plein d'écus; dès demain, tu iras les porter à ton ancien patron: c'est ton honneur que je t'ai gardé et que je te rends. Pardonné de Dieu, pardonné de ta mère, en règle avec les hommes: qui donc oserait t'insulter, désormais?--Et la mère, levant bien droite sa tête blanche, regardait autour d'elle d'un air de suprême défi. Ses yeux rencontrèrent un petit paquet noir, écroulé dans un coin, sur une chaise.

--Ma fille, ma Romaine! dit-elle, courant à elle, la relevant et découvrant un pâle visage tuméfié par les larmes, encore secoué de sanglots.

L'enfant avait regardé avec épouvante, d'abord, puis avec stupeur la scène entre la mère et le fils. «L'homme» n'était donc plus un brigand venu pour les tuer, ni un revenant. C'était Yanoulet, ce Yanoulet dont elle n'avait jamais entendu parler avant ce soir, mais dont elle sentait la présence mystérieuse dans les pensées de la veuve, depuis si longtemps. Yanoulet le voleur, il est vrai, mais le fils toujours aimé, toujours attendu, celui auprès duquel elle n'était rien qu'une pauvre orpheline élevée par pitié, par bonté. Pour la première fois elle sondait sa misère: personne au monde ne l'aimerait, elle, comme il était aimé, lui, le coupable, envers et malgré tout, d'une tendresse généreuse, magnifique, sans borne! Et elle s'était agenouillée, elle priait, cherchant instinctivement ailleurs ce qui ne serait jamais pour elle ici-bas, ce dont elle n'avait jamais senti encore en elle le torturant besoin.

--Tiens,--dit la Maï--amenant la petite fille tremblante et résistante à Yanoulet,--voici ma consolation. Je l'ai trouvée au pied du Calvaire, un matin que j'avais été prier pour toi, deux ans après ton départ. Elle est l'enfant de mes larmes; sans elle je n'aurais peut-être pas supporté mon chagrin: aime-la pour tout le bien qu'elle m'a fait.

Romaine reculait, effrayée, farouche encore. Mais un son vague montait de la plaine, son lointain, d'abord, puis plus proche, plus distinct.

Jean courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Le son s'épandit dans la chambre, grave et réconfortant comme la voix du bien, apportant avec lui des torrents de souvenirs, des flots d'espérance.

--Les cloches de Noël! s'écria l'orpheline. Et tous trois, gravement, en silence, ils se signèrent, adorant en leur âme l'enfant divin!

_Décembre 1901._

LE NOURRISSON DE LA POUPIN

_A. Louis_

I

_«Tu l'as vu; car, lorsqu'on afflige ou qu'on maltraite quelqu'un, tu regardes pour le mettre entre tes mains; le troupeau des désolés se réfugie auprès de toi; tu as aidé l'orphelin.»_

PSAUME X, 14.

La plaine s'étend au loin, mollement vallonnée, étalant ses champs hérissés de chaume ou rayés de sillons bruns, ses prairies à l'herbe courte et jaunie, ses vignes où se tordent les ceps noirs. Sur la hauteur, à gauche, s'étage la ville lointaine, les Roches, station balnéaire, recherchée l'été; ses villas les plus proches se dressent, éclatantes, sous la lumière crue d'un beau jour de décembre. Un phare, mince colonne carrée rayée de rouge, une vieille église badigeonnée de blanc, servant d'amers, et ressemblant à une gigantesque cocotte de papier, un moulin dont les ailes tournent, se détachent de la masse confuse des maisons. Au vent salé qui fouette le visage, on devine la mer, en face; on aperçoit même sa ligne bleue de lin étincelante, où passent des bateaux, noirs et nets comme des ombres chinoises. Enfin, dégringolant le long de la côte, à droite, le village du Val, l'église, dont la massive tour grise s'aperçoit à travers les ramures des arbres dépouillés.

Assis sur le talus qui borde la route gelée et blanche, un garçonnet de dix ans, les pieds nus dans des sabots bourrés de paille, vêtu de vieux habits trop étroits, taille un bâton avec un couteau ébréché. Les boucles dorées de ses cheveux, s'amassent en auréole autour d'un béret bleu fané. De temps en temps, il interrompt sa besogne, lève un petit visage rond, fin et doux comme celui d'une fille, et promène autour de lui de grands yeux clairs, tristes et inquiets. A ses côtés, un chien labri, gravement étendu, deux de ses pattes réunies devant lui, surveille attentivement les allées et venues d'une couple de vaches qui broutent l'herbe rare du bord du fossé.

Rien, rien sur la longue route! Les carrioles du boulanger et du boucher sont passées depuis longtemps. L'omnibus de midi, petite boîte carrée, noire et branlante, vient de disparaître au bas de la côte. Encore un grand vapeur qui s'en va, là-bas, laissant sa traînée de fumée loin derrière lui. Mais l'enfant détourne la tête. Il ne veut plus regarder de ce côté. Cela lui fait trop de peine de les voir fuir l'un après l'autre, tous ces bateaux, petits et grands: voiliers aux ailes déployées, palpitant sous la brise, comme ivres d'espoir, transatlantiques majestueux, sûrs d'eux-mêmes, maîtres de la mer, déchirant l'air de leur sifflet joyeux et conquérant, envoyant, de leur long panache gris, comme un dernier adieu. Jamais aucun d'eux ne ralentira-t-il donc sa marche, ne s'arrêtera-t-il pas pour le prendre? Hélas! il est si petit et si faible, point à peine perceptible sur la côte! Il aura beau agiter son mouchoir, pleurer, crier, supplier... ils ne le verront même pas. Ils passeront, indifférents, ils continueront leur route vers ces merveilleux pays dont parlent les vieux marins aux veillées, les pays où le soleil, splendide ne se cache jamais derrière les nuages noirs, où les rochers sont de corail rose comme les colliers des femmes riches, où les fleurs de l'air se balancent entre les lianes flottantes, où les oiseaux, pas plus grands que des mouches, brillants comme des pierreries, volent autour de vous. Ah! s'en aller ainsi, de vague en vague, sur cette mer si aimée et si belle! Laisser derrière soi tout ce qui est laid, tout ce qui est méchant, tout ce qui est lâche, tout ce qui attriste, dégoûte et fait souffrir, voguer vers l'inconnu, vers ce qui doit être le bonheur! Non, non, il ne faut pas regarder par là; tout, ensuite, semble plus sombre, plus terne, plus vilain!

La route, à la bonne heure! Elle est si vivante, si variée! Elle lui réserve, parfois, de si charmantes surprises! Elle lui apportera peut-être, un jour, ce qu'il attend. Ce qu'il attend? Qu'est-ce donc? Eh! il n'en sait rien, ou, s'il le sait, cela lui semble trop beau pour y croire; il se l'avoue à peine à lui-même. Mais, enfin, les choses mauvaises ne peuvent durer toujours, n'est-ce pas? Tout change, en ce monde, avec le temps et la patience, il l'a observé. Les petits enfants deviennent des hommes, les jeunes gens, des vieillards. Après la tempête, le calme; après l'hiver, le printemps. Donc, fermement, il attend.

C'est l'été, surtout, que la route est amusante! On ne voit, alors, que cavaliers vêtus de flanelle blanche, que belles dames en habits bien ajustés, à chapeaux d'hommes, toutes raides sur leurs chevaux luisants, ou à bicyclette, la jupe envolée au vent, précédées ou suivies de leurs enfants, de leurs maris; automobiles bruyantes aussitôt passées qu'aperçues, portant des êtres étranges, informes, cachés derrière des masques, laissant derrière elles un tourbillon de poussière blanche et une odeur âcre: machines à perdition, inventées par le diable, disent les vieilles gens du village, et dont il faut se garer du plus loin qu'on les voit; chars-à-bancs démodés et mal suspendus, omnibus paisibles, voitures aux rideaux de toile rayée déteints, bondées de «baigneurs» aux toilettes claires, d'enfants aux joues roses qui rient en le regardant et semblent heureux. Ils ont des manières polies et aimables, ils ne crient pas en parlant, ces gens-là, malgré leur joie. Raymond aime à les observer; il suit les équipages quand ils ralentissent le pas pour monter la côte, et surprend des fragments de conversations qui le plongent dans des rêveries sans fin. Des mots lui font battre le coeur: «Voyons, mon chéri», disait une fois une voix très douce, «ne le penche donc pas ainsi, tu pourrais tomber!» Chose étrange! Le petit garçon à qui l'on témoignait cette tendre sollicitude, au lieu d'en être reconnaissant, en paraissait impatienté! Il ne se souvient pas, lui, qu'on ait jamais tremblé pour sa vie, que personne se soit inquiété de ce qu'il peut faire ou ne pas faire, qu'on lui ait jamais parlé en l'appelant «mon chéri»! Combien cela doit être bon! Il est libre et détaché, comme cette feuille sèche que le vent pousse devant lui, et captif, comme celle que l'ajonc sauvage retient dans ses piquants.

Un jour de la fin d'août, pourtant, il a cru que son rêve se réalisait, que ce quelque chose qu'il attendait était enfin venu. Une voiture de forme étrange, traînée par un âne gris et une jument poussive, avait paru au bas du chemin. C'était comme une vieille petite maison de bois qui aurait eu des roues. Raymond n'en avait jamais vu de semblable. Intrigué, il s'était mis à courir pour la contempler de plus près. Dessous, bercé dans une espèce de hamac de planches, un vieux chien jaune dormait. Les bêtes allaient sans qu'on s'occupât d'elles. Arrivée à l'entrée du village, à l'endroit où, après le temple, contre la fontaine, le gros noyer fait une ombre si épaisse, un homme qu'on ne voyait pas avait crié quelque chose, de la voiture. Aussitôt, jument et âne s'étaient arrêtés. Le chien, quittant à regret sa couche, avait été à la porte de la roulotte recevoir un garçon de douze ans, noir et maigre comme un grillon, qui s'était mis à dételer aussitôt. Après lui descendait un vieillard sec, le visage tanné, qui donnait des ordres, dans une langue étrange et dure, à quelqu'un resté à l'intérieur. Les gamins s'étaient groupés et regardaient de tous leurs yeux. Qui donc, là-dedans, répondait de cette voix chantante? D'où venaient ces grognements et ces bruits de chaînes remuées? Tiens, des ours! oui, deux gros ours bruns, en vie! L'un après l'autre, au commandement impatienté du maître, ils descendaient pesamment. Après eux, une jeune fille de dix-huit ans sautait vivement à terre. Ses cheveux, de la couleur de la châtaigne mûre, ternes et rudes comme le chaume, étaient partagés au milieu du front, et s'en allaient, en deux nattes serrées, entourer une petite oreille, pâle comme un bijou d'ivoire. Une vieille blouse de coton, d'un rouge déteint, cachait mal son buste hardi et plein; un mouchoir jaune entourait son cou long et souple; une jupe d'une nuance brunâtre indécise, tombait, trop courte, de ses hanches rondes, laissant à découvert des chevilles fines, un pied mince et nerveux.

En un clin d'oil, tandis que le vieux bonhomme, profitant de la foule curieuse amassée autour de lui, faisait danser les animaux, elle installait un trépied et une marmite, allumait le feu en chantonnant. Qu'elle était belle! Jamais Raymond n'avait vu, même parmi les grandes dames qui passent, l'été, sur la route, un visage aussi lumineux dans sa magnifique pâleur, aussi rayonnant de grâce sauvage, de jeunesse libre et heureuse! Quand il s'échappait avec les autres polissons, tout honteux de n'avoir pas le sou que le vieux réclamait pour le prix du spectacle, il lui semblait être suivi par les grands yeux sombres, et voir le rire moqueur qui retroussait sur ses dents, étincelantes comme l'écume qui borde les rochers, les jolies lèvres, rouges comme la graine de l'herbe à serpent.

Il avait vite mangé sa soupe pour retourner auprès d'elle. Etendue à l'ombre, elle dormait, sa petite main hâlée cachant à moitié son fin visage bistré.

Les ours, couchés en tas sous la voiture, sommeillaient aussi auprès du chien. Les hommes étaient dans la roulotte. Au bruit de ses pas, la jeune fille s'était réveillée. Elle avait souri en le reconnaissant et, d'un signe, l'appelait auprès d'elle.

--D'où viens-tu? osait-il demander, rassuré par la rusticité de la pauvresse.

--Très loin, _Roussie_! et elle faisait gentiment rouler l'r en retroussant ses lèvres pures.

--Où vas-tu?

--Là-bas, partout! et sa main montrait l'horizon sans bornes.

--Je veux aller avec toi, s'était-il écrié, transporté. Je ferai la cuisine pour toi, j'irai puiser l'eau, ramasser le bois; j'allumerai le feu...

--«Nous, pauvres», avait-elle répondu, redevenant très grave et secouant la tête énergiquement. «Pain pour trois», et elle montrait trois de ses doigs effilés, «pas pour quatre», et elle en levait un autre. «Nous partir, toi rester ici et travailler pour manger».

A ce moment l'homme était sorti de la maison roulante. Sur son ordre bref, en un rien de temps, les ours étaient rentrés, les bêtes, attelées, le sol, nettoyé, et la voiture disparaissait, emportant la vision radieuse....

Seule, une petite place noire, fumante, sous le noyer, prouvait à l'enfant qu'il n'avait pas rêvé. Raymond y pensait sans cesse. Reviendrait-elle jamais, la belle étrangère? Ah! s'en aller, s'en aller comme elle!

--Eh! bien, Nourrisson, cria une voix aigrelette, que fais-tu là? Tu ne vas donc pas manger la soupe?

Le petit sauta vivement sur la route.

--Ah! c'est toi, La Seiche! Tu m'as fait peur! Le patron est aux Roches et ne rentrera pas avant une heure. Faut l'attendre. Et toi, ou donc que tu vas?

--Moi? Ça ne biche guère chez nous. L'argent des vendanges a filé à acheter des chaussures pour la vieille et un pantalon pour moi. Pas une fichue croûte de pain pour faire une frottée à l'ail, aujourd'hui. Je vais voir si je trouve des chancres à la conche. Ça fera pas un réveillon ben épatant pour c'te nuit, mais, enfin, ça vaudra mieux que ren. Viens-tu avec moi? J'en avais pris un plein «bayot[26]», y a deux jours, de chancres, mais, dame, y sont finis, faut recommencer. Et cette mâtine de mer qui perd presque pas! Alle se fiche du pauv'monde! Impossib'de prend' des moules et des huîtres! Et les jambes[27]! Compte là-dessus, mon bonhomme, y en a pas, les gens s'y jettent tous après! Avec ça, la vieille a pus de travail, rapport à son âge: alle court sur ses septante-huit ans, sans qu'il y paraisse, la pauv'! On ne la veut pus nulle part pour gringonner[28]. Alors, quoi, moi je fais des courses, je vas en ville chercher des provisions pour ceux qui veulent pas se déranger; mais, depuis que les «baigneurs» ont déguerpi, y a pus ren à faire. Tout le monde a de tout. C'est un sale métier, tout de même! Mais, attends un peu que je vienne grand!

[Note 26: Panier de bois.]

[Note 27: Espèce de mollusque, à coquille conique, incrusté dans les rochers.]

[Note 28: Nettoyer.]

--Qu'est-ce que tu feras?

--Tu le sais ben, je partirai mousse.

--Et ta grand'mère?

--La commune s'en chargera. Tiens, faudra ben, alors! Pauvre vieille, je pourrai pourtant pas l'amener, la mett' dans ma poche comme mon mouchoir. Viens-t'en, allons!

--Et les vaches?

--Alles ont pas besoin de toi pour les regarder boulotter, j'pense, et pis, t'as Blaireau pour les garder.

--Mais il me suivra et les bêtes s'en iront encore dans le champ du père Brodin et la Poupin me cognera, comme la dernière fois.

--Ah! ouatte! tu n'as qu'à lui lancer des pierres, à ton chien, s'il veut faire le crampon. Et pis, moi, la mère Poupin, si j'étais à ta place, ce que je la balancerais!

--Comment?

--Ben, je l'enverrais paître avec ses bêtes! Une femme laide comme une chenille et méchante comme un âne rouge!...

--Mais non, mais non, elle n'est pas tant vilaine que cela; et, des fois, elle est bonne! et puis, c'est ma nourrice, je l'aime bien, moi, je ne veux pas qu'on en médise; elle m'a gardé, tu sais!

--J'crois ben! pour te faire faire la besogne du beau Nestor, le prince héritier, au nez camard, qu'a des cheveux comme des baguettes de tambour.

--Elle me nourrit, m'habille...

--Alle ne te laisse pas tout à fait mourir de faim, faut êt' juste, et t'empêche de crever de froid grâce aux frusques râpées du dit avorton.

--Mais, je ne lui suis rien, moi, pense donc, et je coûte, à élever!

--Ah! nom d'une peau-bleue, si ça ne fait pas suer! Il ne manquerait pus que cela qu'alle te flanquât à la porte, comme un chien! Et pis, pas si bête, ne lui sers-tu pas de domestique? Et un domestique qu'alle paye même pas, qui ne peut pas la planter là si alle l'embête. Dame, c'est queuqu' chose, ça, ça vaut ben le lard rance et les patates gelées qu'alle te donne. Sais-tu ce que tu devrais faire, toi? Quand je partirai mousse, faudra t'en veni' avec moi.

--Oh! oui, je veux bien, mais quand?

--Le grand Bidard, tu sais, qu'est noir comme un' taupe et qu'a deux dents cassées devant, que, même, c'est très commode pour tenir la pipe, y connaissait mon père, y ont fait quasiment le tour du monde ensemb'. Y me prendra sur son bateau, dans deux ans. J'en aurai quatorze: faut ça, pour être assez fort. J'suis trop plat, encore, paraît, j'filerais entre les planches. C'est vrai qu' c'est pas le fricot que j'mange qui m'gonfle! Toi, t'es plus rembourré que moi, ça fera ren qu' tu sois pas si vieux. Et ce qu'on rigolera, nous deux!

--Deux ans! attendre encore deux ans! murmura Raymond en soupirant. Il fixait son regard sur le visage blême, en lame de couteau, sur les petits yeux perçants et verts de son ami, pour voir s'il disait vrai, et le suivait distraitement. Il pensait à cet avenir, si tentant mais si lointain, sur la mer attirante. Ah! pourquoi ne pouvait-il pas s'élancer tout de suite vers cet inconnu tant désiré?

Ils étaient arrivés à la plage. Grimpés sur les rochers que la mer abandonnait peu à peu, ils fouillaient les «lagottes» du bout de leurs bâtons pointus. Les crabes peureux se cachaient hâtivement sous les pierres; mais les enfants, habiles à les découvrir, tout gris entre les fentes grises, emplissaient le «bayot».

--Dis-moi, c'est-y bien dur les premiers temps qu'on est mousse? demanda Raymond.

--Pour sûr, bonnes gens, qu'on est pas couché su d'la plume et qu'on n'vous sert pas vot' chocolat tout chaud dans vot' lit, l'matin, comme ces flemmards de baigneurs qu'étaient près de cheux nous, c't été--en v'là un beau! tiens! trape-le donc, il s'en vient vers toi! Ah! le singe! le voilà ensauvé! Mazette, va!--Par exemp'e, faut pas avoir des rhumatis, ni une asiatique, faut savoir grimper aux mâts comme les chats aux arbres. Moi, ça me va.

--Et moi aussi, je suis leste.

--Et pis, y a la noyade.

--La noyade?

--Oui, ou le baptême, comme tu voudras: histoire de vous faire faire connaissance avec la mer. Les matelots vous attachent par le milieu du corps avec un bon câble et vous jettent à l'eau comme un harpon: débrouille-toi, mon petit! De temps en temps, le patron tire la corde: «La soupe est-elle trop salée?» qu'y demande. Si vous avez la frousse, y vous laisse mijoter pus longtemps. Sinon, au bout d'un quart d'heure, vingt minutes environ, y vous tire. Quand on a ainsi bu cinq ou six fois à la grande marmite, on sait nager, si on n'est pas une andouille. Le chiendent, c'est qu'y a les requins qui vous avalent comme une pistache. Lorsqu'on veut vous ramener à bord, ni vu ni connu, mon ami, y a pus ren au bout du filin; seulement, sur la mer, tout juste un peu de rouge. Mais c'est rare pourtant: y ne disparaît guère pus de vingt sur cent de ceux qui vont à l'eau. Mais, quoi? On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs!--Pige-moi ce gros père!--Et pis, y a les quatre-vingts qui se tirent d'affaire: on peut être de ceux-là! Le plus fichant, pour moi, c'est la peau-bleue. Ah! par exemple, j'en aurais peur.--Oh! le sacripant! il m'a échappé!

--La peau bleue! qu'est-ce que c'est que ça?

--Voilà! C'est un poisson quasiment grand comme un requin et qu'on ne voit pas parce qu'il est couleur de la mer. Paraît même qu'il est très joli; l'animal! N'empêche que j'ai pas envie de faire sa connaissance. Il aime, de préférence, la viande des mousses, qui pèse moins sur l'estomac, et, quand y voit un bateau, y le suit sournoisement. Gare à celui qui tombe dans l'eau, alors! Y passe ras de vous, vous ne le voyez pas, y vous déguste une jambe ou deusse, ou un bras, vous ne sentez ren, ça saigne même pas, tant c'est proprement fait. On vous tire: adieu mes bourgeois, impossible de danser un bal de Saintonge, vous n'êtes pus qu'un mognon!

--Oh! c'est-y vrai, cela?

--Vrai, comme j'ai mangé-du chat crevé tout cru avec son poil, un jour que j'avais l'estomac dans les talons.

--Pas possible!

--Oui, mon fi. T'as pas besoin de frissonner et de me regarder comme si j'allais t'avaler, toi aussi, comme le chat. Mais, pauv' innocent, tout cela n'est ren à côté de ce qui vous attend quand vous êtes matelot! C'est alors que ça devient chouette! Faut pas faire le délicat et tourner le museau quand le menu ne vous convient pas. Faut savoir se boucher le nez et croquer dur, ou ben se serrer le ventre. Faut avoir peur ni des coups de canon, ni des peaux-bleues, ni de la tempête, ni des sauvages, qui vous enlèvent le cuir du crâne comme moi je t'ouvre cette huître, afin de se faire des fourrures avec vot' perruque.--C'est pas la peine de prend' ces p'tits, y a ren dedans, faut les laisser deveni' gros. Toi, tu seras jamais un loup de mer, t'as pas de courage, te voilà pâle comme un Christ, déjà!

--Oh! j'ai pas peur de ça, mais... les vaches! regarde, voilà Blaireau, il les a lâchées... n'entends-tu pas qu'on m'appelle? Il me semble que c'est Nestor...

Une voix criarde arrivait jusqu'à eux malgré le bruit des vagues:

--Raymond, grand paresseux, où es-tu?

Et un enfant de dix ans parut, tout essoufflé, sur la falaise, entre les yeuses couchées par le vent du large.

--Ah! c'est le Dauphin, dit La Seiche. Attends un peu, je m'en va lui faire son affaire, pour lui apprend' à veni' nous moucharder jusqu'ici. Qu'il reste dans ses champs, le terrien! Sur la plage, je suis cheux moi!

--Je viens! cria Raymond, et il montait rapidement la côte lorsqu'un galet, adroitement lancé, atteignit Nestor au front et lui fil une petite blessure; il poussa un juron retentissant; le sang coula.

Le «nourrisson» était atterré. Certes, il n'aimait pas le méchant garnement, faux et cruel, qui le faisait punir sans cesse, l'humiliait, le traitait de mendiant, lui rappelait vingt fois par jour qu'il n'était qu'un enfant abandonné par une femme inconnue, et oublié sans doute, par elle. Ah! comme il lui faisait méchamment sentir sa supériorité de fils de la maison, d'enfant légitime, aimé, choyé, ayant du bien, une famille, un avenir assuré! Oui, Nestor n'avait que ce qu'il méritait, le lâche? Mais sa mère, mais la Poupin? Il l'aimait, elle, bien qu'il la redoutât. Lorsque tout allait à souhait et qu'ils étaient seuls, tous deux, elle lui disait, parfois, une bonne parole. Elle était l'unique être au monde, l'uni que lien auquel sa petite âme d'enfant solitaire pût se rattacher. Que penserait-elle de lui?