Chapter 7
Eh bien! puisqu'ils croient que je suis un voleur, je le serai; j'ai pris autrefois pour les autres, je prendrai pour mon propre compte, maintenant. J'en ai assez, de mâcher de la vache enragée, de tremper des croûtes dures dans l'eau des ruisseaux, de croquer des fruits verts ou des châtaignes crues. C'est malsain l'eau pure, c'est plein de petites bêtes, des microbes, qu'on appelle. Le monde est mal fait. Les uns ont trop de tout, jusqu'à en être malades, et moi j'ai pas de quoi ne pas mourir de faim. C'est il bien, cela? Y en a qui disent que cela ne durera pas et que, bientôt, il y aura un grand chambardement, qu'alors pauvres et riches seront tous pareils, qu'il y aura du bonheur pour tout le monde. Ah! ouatte! Quand? En attendant, faut-il claquer? Sale machine que cette terre, sale bon Dieu qui voit tout cela et reste bien tranquille dans son ciel! N'est-ce pas lui-même qui me pousse au mal? Eh bien! va pour le mal!
Voici le petit bois, là, sur la hauteur. Mais où est la maison de la vieille? Elle est calée, m'a-ton dit, la sorcière! Paraît qu'elle a un magot caché quelque part dans la baraque. Sacrée égoïste! Pourvu qu'elle aille à la messe! Je me cacherai, puis, dès qu'elle aura détalé, ni vu, ni connu, j'enlève la pie au nid. Qui donc saura que c'est moi? Je n'ai rencontré personne en traversant le village; et, dans ce bois, sauf les lapins et les grenouilles... L'affaire faite, j'achète habits, chapeau, souliers, je vais chez un perruquier et me voilà honnête homme; je trouve un emploi, je suis sauvé! C'est simple et limpide! Vaut-il mieux tourner l'oeil dans un coin pour être ensuite ramassé comme une charogne par quelque paysan ivre revenant du marché? Si je rate le coup, j'ai ici un vieux camarade qui parle peu mais bien: mon revolver. Il sera temps, alors, de lui faire dire deux mots à mon oreille.
Bon! la lune se cache: un témoin gênant de moins. Cette petite lumière, là-bas, ce doit être la maison. Allons, courage! Examinons les lieux et attendons. Si elle n'allait pas à la messe, tout de même! Bah! ces bicoques, ça ferme à peine, et les vieilles, c'est faible, ça ne se défend pas. Oui, et c'est là le chiendent, ça pleure, ça tremble... Elle est capable de passer comme un poulet. Je la bâillonnerai, d'abord, sans lui faire du mal, pour quelle ne braille pas, puis je la rassurerai, je lui expliquerai... Pour qu'elle te dénonce, après, et te fasse prendre... Sotte affaire! J'aimerais mieux attaquer des taureaux dans la brousse! Mais non, faut en finir. Allons-y! Voici la cahute. Observons...
Jean était arrivé sur le sommet de la butte couverte de chênes dépouillés, sorte de belvédère naturel d'où l'on apercevait vaguement la plaine de Bilhère perdue dans la nuit. Quelques lumières se détachaient dans les ténèbres. Derrière le bois, accotée à lui, une petite maison s'élevait, modeste et solitaire. Posée de champ sur le sentier, elle offrait aux passants son étroite façade blanche percée de deux fenêtres, son toit d'ardoises noires rabattu devant, tombant bas de chaque côté comme un capulet de veuve. Un jardinet, aux carrés de légumes bien cultivés, longeait la partie principale, donnant sur la plaine, où était la porte d'entrée. On distinguait les formes irrégulières d'un bûcher et d'un poulailler derrière la maison. Une faible lueur éclairait la fenêtre donnant sur le chemin. L'homme ouvrit sans bruit la porte du jardinet, s'approcha et regarda.
--Il y a une gosse! murmura-t il. Quelle déveine! Je ne savais pas cela! Allons, un autre poulet à ficeler!
Deux personnes, en effet, étaient assises dans l'âtre de la petite cuisine proprette: une fillette de dix ans à peu près, blonde, menue, jolie, et une femme âgée, vive encore d'allure, mais le front entouré de bandeaux entièrement blancs.
Où donc le misérable a-t-il vu ces traits réguliers, si délicats, mais si ridés qu'ils en sont effacés, comme un dessin couvert de mille fines ratures?
Elles sont charmantes à voir ainsi, l'aïeule, sans doute, et la petite-fille: la première, assise sur une chaise basse, l'autre, sur un escabeau de bois tout près, tout près. L'enfant, tournée vers la femme, les coudes appuyés sur ses genoux, une main sous son menton, lève sur elle son gentil visage confiant et présente ses pieds nus à la flamme. Les lèvres de la vieille remuent. Elle doit raconter une histoire. L'homme tend l'oreille. Non, elle chante! Oh! que ce chant est doux! Que la voix est pure et fraîche encore! Le coeur du malheureux est chaviré. Où a-t-il entendu cet air-là? Il semble monter en lui d'un passé lointain, lointain, traverser et écarter des brumes amoncelées. Brusquement le voleur tressaille des pieds à la tête, le souvenir lui revient: c'est un Noël et c'est sa mère qui le chantait jadis! Il faut qu'il l'entende de nouveau, et mieux, avec les paroles. La porte donnant sur le bûcher est ouverte. A pas muets, de son pas de traqueur de bêtes, il pénètre sans bruit dans le fond obscur de la cuisine et se glisse derrière le grand lit dont les rideaux à carreaux bleus et blancs le cachent, tout en laissant voir ce qui se passe. Les deux femmes, absorbées l'une par l'autre, ne s'aperçoivent de rien.
--Encore, Maï, dit l'enfant, encore, je te prie, ne sais-tu pas d'autres Noëls?
--Si fait, j'en connais un autre, un seul.
--Pourquoi ne me l'as-tu jamais chanté?
--Parce que cela me faisait trop de peine.
--Il est vilain, il est triste?
--Non, mais il me rappelle quelqu'un que j'aimais beaucoup et que j'ai perdu.
--Ton pauvre mari, n'est-ce pas?
--Non, pas mon mari.
--Ta défunte mère?
--Non plus.
--Qui donc, alors?
--Un enfant.
--Que tu aimais beaucoup?
--Beaucoup.
--Gentil?
--Très gentil.
--Grand comme moi?
--Plus grand.
--Blond, lui aussi?
--Bien plus blond que toi, les cheveux plus dorés.
--Mais il n'était pas ton petit enfant? Tu n'as pas eu d'autre enfant que moi, dis, Maï?
--Si, j'en ai eu un autre, un fils; celui-là, justement, auquel je chantais ce Noël.
--Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais eu un autre enfant?
--Parce que je ne pouvais pas; cela me faisait trop de peine.
--Je comprends, il est mort.
--Non, il n'est pas mort.
--Alors, où il est?
--Il est parti.
--Bien loin?
--Très loin.
--Et ce soir, cela ne t'en fait pas, de la peine, de parler de lui?
--Ce soir, au contraire, c'est drôle, je ne sais pas pourquoi, j'ai envie de chanter, de rire. Mon coeur bat: tiens, mets ta main là, sens tu comme il tape fort?
--Oui. Pourquoi ce soir et pas les autres jours?
--Je n'en sais rien, c'est comme cela. Est-ce que l'on sait pour quelle raison l'on souffre une fois plus qu'une autre? Le coeur, sans doute, a besoin de se reposer de souffrir, comme le corps, de travailler.
--Mais je ne l'ai jamais vu «à» ton fils?
--Non. Il était parti avant que je ne t'aie trouvée.
--Tu l'avais aussi trouvé à la Terrucole, dis, Maï, au pied de la croix, comme moi?
--Oh! non! C'était mon propre enfant.
--Ton propre enfant? Alors, moi, je ne suis pas ton propre enfant?
--Oui, oui, migue[18], calme-toi.
--Ce n'est pas vrai que je suis l'enfant des hades, comme on disait là-haut, quand nous étions à la maison blanche et que les maynades[19] me montraient du doigt en m'appelant «fille des hades», «filleule des broutches», «broutchine». Elles s'échappaient quand je m'approchais d'elles pour jouer. Elles étaient méchantes et je suis bien contente d'être partie.
[Note 18: Amie.]
[Note 19: Petites filles.]
--Non, ce n'est pas vrai. Tu es ma petite fille chérie.
--Et tu m'aimes autant que ton petit garçon?
--Je t'aime beaucoup. Tu es ma consolation, ma joie.
--Oui; mais tu l'aimes plus «à» lui, dis?
--Non. Seulement toi, tu es là, je t'embrasse, je puis te soigner; lui est loin; il est seul, peut-être, il n'a personne pour l'aimer; alors, tu comprends, il faut que je l'aime beaucoup pour tout ce qui lui manque.
--C'est vrai. Alors il était bien, bien gentil, ton petit garçon? Aussi gentil que moi?
--Oh! oui!
--Comment s'appelait-il?
--Jean, mais je l'appelais Yanoulet.
--Comme cela, il n'est pas mort? Il _s'est en allé_? Pauvre Yanoulet, je l'aurais bien aimé s'il était resté. Je n'aurais pas été toujours seule; nous serions descendus à l'école ensemble, comme Jacques et Marie de Lousteau. Mais pourquoi est-il parti? Il ne t'aimait donc pas lui? Moi, je ne voudrais pas te laisser, jamais.
--Si, il m'aimait bien, mais il a été entraîné par de mauvais camarades, il a fait des vilaines choses et n'a pas osé revenir me trouver. Il est parti et je ne sais pas où il est.
--Tu ne sais pas où il est? Il ne t'a rien envoyé dire, donc? Oh! pourquoi a-t-il fait cela? Moi, quand j'ai été méchante, je viens vite te le raconter pour que tu me pardonnes tout de suite. Il y a longtemps que cela est arrivé?
--Très, très longtemps; il avait quinze ans, il en aurait vingt-sept, maintenant.
--Vingt-sept ans! Comme il serait vieux! Bien, bien plus vieux que moi! Je ne pourrais pas m'amuser avec lui. Alors je ne regrette pas autant qu'il soit parti. Mais toi, Maï, ça t'a fait de la peine?
--Oh! beaucoup, beaucoup de peine! Je crois que si le Bon Dieu ne t'avait pas donnée à moi, si je ne t'avais pas trouvée, pauvrine, toute faible et mignonne, ayant tant besoin d'être soignée et aimée, je serais morte de chagrin.
--C'est pour cela que tu pleures souvent, la nuit, quand tu crois que je dors? Je t'entends bien, va, mais je ne fais semblant de rien puisque tu le caches de moi. C'est pour cela, aussi, que tes cheveux sont si blancs, si blancs qu'on dirait que tu es très, très vieille, et que tu as toujours des robes noires? Dis-moi tout de ton petit garçon, je t'en prie, Maï. Je n'en parlerai à personne et je te consolerai. Quand j'ai un chagrin, vite je cours te le raconter et tu me consoles toujours. Moi aussi je te consolerai, tu verras, veux-tu, dis?
--Oui. Ecoute. Autrefois, tu t'en souviens, nous habitions près de la Terrucole, la maison blanche qui est en haut du coteau.
--Oui, il y avait devant de gros châtaigniers.
--Cette maison, avec la terre qui l'entourait, était le bien que mon pauvre homme m'avait laissé en mourant. Je vivais là, avant ton arrivée, bien seule, cultivant le jardin, le champ, récoltant mes châtaignes, élevant quelques bêtes, mais tranquille et heureuse encore, car j'avais avec moi mon Yanoulet. C'était un si bel enfant! Je l'avais nourri de mon lait deux ans passés; tout le monde l'admirait quand je descendais au village, le dimanche, avec lui sur les bras. Son teint était rose et blanc comme celui d'un Jésus de cire, ses cheveux, blonds et bouclés, comme le petit St-Jean Baptiste de la procession. Et «connu»[20], «escarabillat»[21], gros! Tout le monde lui donnait plusieurs mois de plus que son âge; ses jambes et ses bras étaient de vraies curiosités tant ils étaient gras, fermes, pleins de trous! Je l'aimais à vendre mort âme pour lui. Il était tout pour moi. Je l'aimais trop: Dieu n'est pas content qu'on aime ainsi d'autres que lui. Tout ce qu'il voulait, mon «hilhot», je le voulais; j'étais faible. Je ne savais pas, alors, qu'on peut faire autant de mal en étant bon qu'en étant méchant, plus, même, parfois. Je sais cela, maintenant; je l'ai appris en souffrant beaucoup. Mais je croyais que d'aimer c'était tout, que, lorsqu'on aimait et qu'on ne pensait pas à soi-même, on ne pouvait mieux faire. Il faut aimer, certes, mais aimer bien, ne pas gâter ceux qu'on aime. Moi, j'ai gâté mon fils. J'étais si heureuse de lui donner ce qui m'a tant manqué, enfant, à moi, pauvre orpheline, un peu de bonheur. J'avais besoin de lui pour cultiver notre bien, mais il trouvait le travail de la terre trop pénible; il voulait être un monsieur à paletot; sa grand'mèro, qui vivait alors, lui avait mis cette idée dans la tête. Je lui ai cédé, pour notre malheur. Si je lui avais résisté, il serait encore auprès de moi, rien de ce qui est arrivé ne serait arrivé. Qui sait, pourtant? Faut croire que c'était la volonté de Dieu, car rien ne vient sans sa permission, comme dit monsieur le curé! Enfin, que veux-tu! J'ai envoyé mon Yanoulet en ville, ainsi qu'il le désirait tant, apprenti dans un grand magasin. Là il a fait de mauvaises connaissances, il a été entraîné à mal faire, il s'est perdu, puis il est parti.
[Note 20: Éveillé, qui a de la connaissance.]
[Note 21: Dégourdi.]
--C'était bien vilain de s'en aller, comme cela, sans seulement t'embrasser ni te demander pardon. S'il était venu te trouver tout de suite, tu lui aurais pardonné, n'est-ce pas, Maï, comme à moi quand je n'ai pas été sage?
--Bien sûr; mais il n'a pas osé revenir, il avait honte. Je le connais, moi, il est bien mon fils; il aurait préféré mourir plutôt que de voir mon chagrin et que d'entendre mes reproches. Mon pauvre petit! Il était si doux, si gentil, avant cela! J'en étais si orgueilleuse! C'était mal, vois-tu; les mères ne devraient jamais être orgueilleuses de leurs enfants, ça porte malheur. Il ne m'écoutait pas beaucoup, c'est vrai, mais j'étais si faible, aussi! Il m'aurait demandé la lune, je crois que j'aurais essayé de la lui donner. Toutes les veillées de Noël, quand il était petit, je le prenais sur mes genoux et je lui chantais des cantiques, comme à toi.
--Et celui que tu ne veux pas me chanter aussi?
--Surtout celui-là. Il l'aimait beaucoup. Il s'endormait toujours quand nous arrivions au dernier couplet.
--Je voudrais bien le connaître, ce Noël. Cela te ferait-il beaucoup, beaucoup de peine de me le dire? Oh! pas l'air, rien que les paroles.
--Non, non; ce soir, au contraire, ça me fera plaisir. Je vais te le chanter; une autre fois, peut-être, je ne le pourrais plus. Alors, écoute bien.
Entre le boeuf et l'âne gris Dort, dort, dort le petit Fils. Mille anges divins, Mille séraphins. Volent à l'entour De ce grand Dieu d'amour.
Entre la rose et le souci Dort, dort, dort le petit Fils. Mille anges divins, Mille séraphins Volent à l'entour De ce grand Dieu d'amour.
Entre les deux bras de Marie. Dort, dort, dort le Fruit de Vie. Mille anges divins, Mille séraphins Volent à l'entour De ce grand Dieu d'amour.
Entre deux larrons sur la croix, Dort, dort, dort le Roi des Rois. Mille Juifs mutins, Cruels, assassins, Crachent à l'entour De ce grand Dieu d'amour.
Qui m'aurait dit lorsque, endormi, j'embrassais sa tête d'anjoulin[22], que, lui aussi, serait un larron!
[Note 22: Petit ange.]
--Un larron! Qu'est-ce que c'est qu'un larron, Maï?
--C'est un voleur.
--Un voleur! Ah! Mon Dieu! Non, ce n'est pas possible, ton petit enfant, Yanoulet, n'était pas un voleur?
--Hélas, oui, ma fille, ce n'est que trop vrai. Je ne pouvais pas le croire d'abord, moi non plus, tu penses, mais il a bien fallu que je reconnaisse la vérité: on l'a pris emportant un paquet qui n'était pas à lui; il n'y a pas de doute possible. D'ailleurs, s'il n'était pas coupable, serait-il parti comme cela?
--Un voleur, un de ceux qu'on amène en prison, entre deux gendarmes? Oh! Maï, j'ai peur! Prends-moi sur tes genoux et serre-moi bien fort. Je ne deviendrai pas une voleuse, dis, tu m'en empêcheras? Tu ne m'as pas gâtée au moins, moi? Mais... qui est là? Il m'a semblé entendre quelque chose, comme un soupir.
--C'est une bête dans le fourrage, en haut, ou la Martine qui se remue dans l'étable. Ne crains rien, mets-toi bien contre moi, là!
--Tu n'as pas peur, toi? Oh! moi j'ai si peur!
--Pourquoi veux-tu que j'aie peur, voyons! D'abord, rien n'arrive sans la volonté du Bon Dieu. Et puis, que craindrais-je? La mort? Si je ne devais pas te laisser seule au monde, elle serait la bienvenue. Qu'on me vole? C'est mon enfant qu'on volerait, pas moi. Le peu de bien que j'ai conservé, après la vente de la maison, je le tiens toujours prêt au cas où il reviendrait. Ce que je gagne en allant travailler aux champs et en filant nous suffit amplement, à toi et à moi, avec les légumes du jardin; il nous faut si peu de chose! Mais reviendra-t-il jamais? Je commence à ne plus l'espérer.
--Comment, ce méchant qui t'a tant fait pleurer, ce voleur, tu n'es donc pas fâchée «après» lui?
--Fâchée, petite! Tu ne sais pas ce que tu dis! Une mère, vois-tu, ne peut pas rester longtemps fâchée après son enfant.
--Mais, pense donc, voler, c'est très, très laid! Moi, si j'étais toi, je ne l'aimerais plus du tout, il me semble! Pour rien au monde je ne voudrais l'embrasser, maintenant! Tiens! j'ai encore entendu le bruit!
--Non, non, c'est le vent! Il s'est levé et «burle[23]» comme à la Terrucole.
[Note 23: Hurle.]
--C'est vrai. Pourquoi en sommes-nous parties, de la maison de la Terrucole, eh! Maïotte? Raconte-le moi. Jamais tu n'as voulu me le dire.
--Parce que j'avais honte. Tout le monde savait que mon fils avait volé son patron et on me tournait le dos. Tu dis qu'on se moquait de toi en t'appelant «la fille des hades», moi, on m'appelait «la mère de Jean le voleur». Ah! j'ai bien pleuré, bien souffert! Monsieur le curé cherchait à me donner du coeur, le pauvre, il me disait que les fautes de mon fils n'étaient pas les miennes, ça n'y faisait rien: elles me pesaient comme si je les avais faites moi-même, plus encore. Tu ne te doutais pas de cela, toi, tu étais trop petite. Enfin, n'y tenant plus, j'ai vendu comme j'ai pu la maison et la terre, j'ai ramassé mon argent, nos affaires, nos meubles, et nous sommes venues nous cacher ici, dans cette maison écartée, sur cette colline d'où l'on voit la plaine et qui me rappelle la Terrucole. J'ai changé de nom, personne ne sait qui je suis; les gens du pays me traitent bien; ils voient que j'ai besoin de vivre, ils trouvent que le travail ne me fait pas peur et ils m'emploient.
--Mais, Maï, si ton petit garçon revenait et allait te chercher à ton ancienne maison, il ne te trouverait pas! Qu'est-ce qu'il «se» penserait? Quel chagrin il aurait, le pauvre!
--J'ai prévu cela, tu peux croire. J'ai dit où j'allais à mon amie, la seule qui me soit restée fidèle dans mon malheur, tu sais, la mère du grand Peyroulin qui demeurait aux deux cantons[24], près de chez nous. Je lui ai tout bien expliqué au cas où l'on demanderait après moi; je lui ai même remis un peu d'argent, pour le pauvre enfant, s'il en avait besoin.
[Note 24: Carrefour.]
--Cette fois, Maï, je suis sûre que ce n'est pas le vent; le vent est dehors et le bruit est dans la chambre. On dirait quelqu'un qui pleure.
Jean, écroulé dans la ruelle, derrière les rideaux du lit, n'arrivait plus à maîtriser ses sanglots. Que faire? Se montrer? Non. Il s'en trouvait à jamais indigne. Devant la grandeur de l'indulgence maternelle, au récit de cette vie d'abnégation et d'amour, si pure, tout entière consacrée à son souvenir, au bien, son offense lui semblait décuplée, sa propre vie lui apparaissait criminelle, hideuse, intolérable. Ah! s'en aller, s'en aller! Se terrer, n'importe où, se tuer sur le pas de la porte en baisant le seuil vénéré. Mais comment sortir sans attirer l'attention éveillée, maintenant?
--Ne t'effraie donc pas, pègue[25], continua la mère, je te garde. Je n'ai plus que toi au monde, qui donc oserait venir te prendre dans mes bras!
[Note 25: Sotte.]
--Alors, s'il revenait, ton petit garçon, au lieu de le gronder, de le punir, tu lui pardonnerais, tu serais contente de le revoir?
--Il a été bien assez grondé par sa conscience, assez puni par ses remords: on ne peut pas être heureux, vois-tu, quand on quitte le droit chemin, à moins d'être tout à fait canaille, et il ne l'est pas, j'en suis bien sûre. Ah! s'il revenait, s'il me disait comme autrefois: «Me voici, Maï, pardonne-moi!» Je lui crierais: «Hilhot, hilhot, viens dans mes bras!» et je crois que je mourrais de contentement. Ah! hilhot, hilhot, quand reviendras-tu! Le temps me dure, mon enfant, je me fais vieille! Chaque année, sans toi, en vaut dix des autres. Voici bien longtemps que je t'attends! Je t'attends toujours, toujours, partout! Les gens prétendent que tu es mort, mais je sais bien que ce n'est pas vrai, moi! Quelque chose me l'aurait dit! Les mères sentent ces choses-là. Je sais que tu reviendras: je l'ai tant demandé au Bon Dieu! Ah! si je pouvais deviner où tu es, comme je courrais vite! Je reprendrais mes jambes de quinze ans, je ne craindrais, ni de traverser les mers, ni de monter sur les montagnes, ni de marcher nuit et jour sans me reposer, sans manger ni boire. Je te trouverais, je t'emmènerais, heureuse et fière, plus heureuse et plus fière que le jour où j'entendis ces mots, ragaillardissant comme une liqueur forte: «C'est un fils!»
Oh! dis, où es-tu? Je te vois, tel que tu dois être, grand comme ton pauvre père, maigre, un peu courbé, le front ridé, la barbe fournie, le teint noirci, les yeux, tes beaux yeux si doux, enfoncés, inquiets. J'ai tant pensé à toi! Toujours, partout, la nuit, le jour, quand je travaille, quand je me repose, quand je mange, quand je dors, je pense à toi. Ah! reviens! Mes baisers effaceront tes rides, mes larmes laveront le mal qui est en ton coeur, viens, mon enfant, je t'attends, viens!
«Mon Dieu qui voyez ma souffrance, Dieu de bonté et de pardon, rendez-moi mon fils et je vous adorerai toute ma vie. O Tout-Puissant, pour qui rien n'est caché, pour qui rien n'est impossible, allez le chercher là où il est, amenez-le moi! Vous que je baise matin et soir sur votre croix, ô Christ qui avez été un petit enfant dans les bras de sa mère, divin martyr, qui pardonniez au larron crucifié avec vous, ayez pitié de nous! Voyez: ne sommes-nous pas crucifiés, nous aussi, loin l'un de l'autre? Je me repens comme le brigand, me repousserez-vous? C'est vrai, vous, m'aviez donné ce petit afin que je l'élève pour vous et je n'ai pas su faire, pauvre paysanne ignorante et seule que j'étais; mais donnez-le moi une seconde fois et vous verrez, rendez-le moi, que je puisse vous: l'offrir de nouveau!»
--J'ai bien entendu cette fois, c'est un sanglot! Je: t'assure, Maï, quelqu'un pleure dans la chambre. Oh! j'ai peur, j'ai peur!
Jean s'était levé, attiré par une force irrésistible.
--Calme-toi. Décroche tes bras de mon cou, tu m'étouffes. Laisse-moi me lever et tiens-toi derrière moi sans bouger, dit la veuve à l'enfant, folle de terreur, qui s'attachait convulsivement à elle. Elle était bien pâle la Maï, mais si calme, si belle, si grande ainsi, debout, dominant le danger avec le courage de l'absolu désespoir. Sa voix sonnait haut dans la chambre.--Moi aussi j'ai entendu, mais je ne crains rien. Personne ne peut me faire plus de mal que j'en ai, ni me voler ce que j'avais de plus précieux, je l'ai déjà perdu! Quant à te prendre toi, mon dernier bien, c'est une autre affaire; il faudrait passer sur mon corps, avant. Qui est là,--cria telle. Rien ne répondit.--C'est encore le vent. Voyons, rassure-toi, pauvrine. Mais non, on dirait une plainte. C'est peut-être un esprit. Les âmes des trépassés viennent parfois visiter les vivants. Ah! mon fils est mort! Si c'est ton âme échappée de ton corps qui vient me trouver, ô mon enfant, attends, attends, je vais te suivre. Oui, oui, tu es ici, je le sais, je le sens. Yanoulet, mon petit, viens! Vivant ou mort, montre-toi!
--Aïe, aïe, aïe! Mai! là, là, vois, vois, l'homme! Sainte Vierge, protégez-nous! Il vient pour nous tuer. Maï, cache moi, prends le grand couteau... il s'avance...
--Je le vois, je le reconnais, c'est bien lui! Seigneur! qu'il est changé, qu'il est maigre et pâle! Plus encore que je ne pouvais l'imaginer. Il est mort, c'est certain. Approche, âme de mon enfant, je n'ai pas peur de toi. Dieu! sa figure est chaude, des larmes, de vrais larmes coulent de ses yeux! Yanoulet, dis, est-ce que je rêve, suis-je folle ou suis-je morte moi aussi, sommes-nous tous deux dans le ciel?
--Non, non, Maï, tu ne rêves pas, tu n'es pas folle, c'est moi, c'est bien moi, c'est ton hilhot, ton hilhot vivant! Laisse-moi t'embrasser les mains et la robe, laisse-moi te toucher, te voir..
--Relève-toi.
--Laisse-moi me traîner à tes pieds et te demander pardon encore, et encore...