Chapter 6
--Le fouet, mon gros poussah? Faudrait m'attraper, d'abord. Je suis plus leste que toi, je sais courir, je connais la brousse et je n'ai pas trop dîné, moi! Oui, oui, appelle tes Canaques, tes condamnés, tes Malabars, crie, tempête, siffle, tu verras comme ils le répondront. Tu as donc oublié qu'ils sont tous à la fête funèbre pour le vieux sacripant, de chef nègre qui vient de mourir? Le feu serait à la baraque qu'ils ne se dérangeraient pas. Ils ne rentreront qu'au jour, une fois l'orgie terminée.
--Je lancerai mes chiens après toi.
--Tes chiens! Ils obéissent mieux à ma voix qu'à la tienne: n'est-ce pas moi qui les nourris? Cesse de caresser ton revolver car le mien partirait comme par hasard et, ce n'est pas pour me vanter, mais je rate rarement mon coup. Donc, pas de manières, plus de patron et d'employé; nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, expliquons-nous.
Voici plus de quinze ans que je te sers, car tu m'as pris tout petit, quand j'arrivais, bien bête et ignorant de mon village. Par tes façons hypocrites, tu m'as tout de suite empaumé. Tu m'as montré le mal, poussé vers le vol et le crime; puis, quand j'ai été aussi bas que toi, tu m'as repoussé du pied, écrasé comme une noix vide; maintenant, tu me méprises, tu me hais.
--Quelle exagération! Tu m'es indifférent. Si ça t'est égal, je m'assiérai pour écouter tes explications qui menacent d'êtres longues. Et puis, parle moins fort, tu troubles ma digestion.
--Oui, je suis moins pour toi que la boue de tes souliers.
--Tu exagères encore, tu as trop d'imagination: tu m'es très utile, tandis que la boue de mes souliers est plutôt gênante. Nul mieux que toi, ne prépare le boeuf à la mode.
--Tout ce qu'il y avait de bon en moi tu l'as détruit par tes exemples, par tes maudits conseils.
--Ce qu'il y avait de bon en lui! Oh! la la, laissez-moi rire! Sais-tu que tu es très divertissant, ce soir? Ce qu'il y avait de bon en toi? Mais tout était bon, ange, séraphin, tu étais un saint, un petit bon Dieu. Tais-toi. Tu n'as pas honte, voleur, mécréant, chenapan fieffé!
--Qui a fait de moi un voleur, un mécréant, un chenapan, si ce n'est toi?
--Ah! mais, sérieusement, tu es malade, tu as la fièvre! Faudrait soigner ça. C'est moi qui t'ai forcé à voler? Faut croire que tu avais de fières dispositions car tu n'as guère résisté.
--Pour le compte de qui ai-je volé. Est-ce pour le tien ou pour le mien?
--Pour celui des deux, imbécile! Si nous n'avions pas amassé une pacotille, comment aurions nous pu partir pour la Nouvelle-Calédonie et y fonder cet établissement qui est en train de nous mener à la fortune?
--_Nous_ mener? _Toi_, oui. _Moi_, quand? Lorsque tu seras mort. En attendant je suis ton esclave pas payé, mal nourri, moins bien traité qu'un condamné, qu'un de tes Canaques, de tes nègres, ou même, de tes chiens; car, au moins, moi, tes chiens, je les aime, je les caresse.
--Tu te plains? Et les autres? Il n'y en a pas, de la misère, pour eux aussi, peut-être? La vie est dure pour tous, voyons! J'aurais voulu faire de toi mon associé; mais est-ce ma faute si tu n'as pas plus de tête qu'une linotte, tandis que tu as des dispositions remarquables pour la chasse et pour la cuisine? Nul, mieux que toi, je le répète, n'accommode une pièce de venaison, ne dépiste une vache ou un taureau sauvage, ne le traque, ne le tue proprement, sans dégâts. J'ai coutume d'employer les gens d'après leurs capacités: j'ai fait de toi, tout naturellement, mon grand veneur et mon chef cuisinier. Quant à ce que je consens à appeler «ta part», tu l'auras, sois tranquille, plus tard, quand elle sera constituée. Je me sers le premier, comme de juste, étant le plus vieux. Et puis, je suis la tête tandis que tu n'es que le bras: c'est moi qui pense, toi qui exécutes. Tu maronnes de travailler, et moi, je me tourne les pouces dans ma fabrique, peut-être? Je n'ai pas à surveiller ces coquins de noirs et les autres brutes qui me servent! Je voudrais t'y voir, comme moi, le revolver sans cesse chargé à la ceinture, faisant marcher tous ces feignants! Grâce à mon activité, à mon initiative, nos viandes conservées s'expédient et se vendent en Europe; notre commerce s'étend.....
--_Notre_ commerce!
--Qu'est-ce qui te manque, nom d'un petit bonhomme! Tu m'as dit cent fois toi-même que tu aimes mieux diriger la chasse que de rester à la fabrique.
--Oh! ça, oui! Le métier est dur, on y risque sa peau mais, au moins, il est chouette! Quand, ma bonne carabine au dos, je pars, suivi des chiens qui sautent d'impatience, des nègres et des Canaques et que j'aperçois, au loin, dans la brousse, un troupeau de vaches et de taureaux, mon coeur bat. Nous cherchons à enserrer les bêtes, mais, rusées, elles s'enfuient dans la montagne. Faut les poursuivre, être plus leste, plus rusé qu'elles. Ah! lorsqu'une d'elles, se sentant perdue, se retourne brusquement, frappe du pied le sol et, tête baissée, les naseaux fumants, fond sur vous, c'est alors qu'il fait bon vivre: pan! un coup au coeur. L'animal s'abat, foudroyé, où s'en va se tortiller dans la brousse. A partir de ce moment, par exemple, c'est fini le plaisir. Je laisse Joe et les noirs l'achever, trancher avec un couteau le nerf de la nuque, le dépecer, le mettre au sel dans les barils: toute la sale cuisine, quoi! C'est l'affaire d'assassins comme ce forçat libéré ou de bouchers. Pour moi, je m'en retourne dégoûté, mort de fatigue, et je reprends ma chaîne. Mais j'en ai assez! Jamais un mot pour me payer de mes peines, jamais une parole d'amitié! Pourtant qu'ai-je fait pour que tu aies changé ainsi? Ne t'ai-je pas servi fidèlement? Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre, pas plus que toi, toujours!
--La belle tirade! Sais-tu que tu es très éloquent, lorsque tu t'y mets! J'ai pris grand plaisir à t'écouter. Cette description de la chasse était épatante. Et maintenant le dévouement, l'amitié, c'est touchant c'est tout à fait prix Montyon. Quelle mouche t'a piqué, ce soir, voyons, que tu parles comme une fillette du Sacré-Coeur? Toi, le dur à cuire, que nos hommes ont surnommé «La Terreur de la brousse», qu'as-tu? Serait-ce parce que nous sommes aujourd'hui le 24 décembre, veille de Noël? Noël, cette vieille rengaine de la vieille Europe! Oui, l'enfant Jésus, la crèche, les mages, l'étoile, les bergers! Balançoires, tout cela! Niaiseries écoeurantes pour vieilles filles et pour curés. Parbleu! Noël a quelque chose de bon, c'est le réveillon; mais rien ne nous empêche de transporter cette coutume à la Nouvelle. Pour ma part, je n'y ai jamais manqué jusqu'ici et, tout à l'heure, je t'autorise à me servir le reste de la pièce de boeuf et les ananas au kirsch que tu as préparés. Je te donnerai un verre d'eau-de-vie. Nous trinquerons ensemble. Tu le vois, je veux bien te traiter en ami. Nous boirons à la santé de l'ancienne, là-bas?
--Quelle ancienne? dit Jean, devenant affreusement pâle.
--Eh! l'ancienne de la Terrucole! Elle doit se demander ce que tu deviens depuis le temps. Tu ne lui as jamais écrit et voici douze ans que tu es parti. Pour un fils tendre, pour un homme sentimental qui ne peut vivre sans affection, c'est un peu fort de café, tout de même!
--Taisez-vous! Je vous défends de parler de ces choses.
--De quoi! Tu me défends! Tu te permets de défendre quelque chose, toi, et à qui, à moi? De mieux en mieux. Attends un peu, canaille, bandit, que je t'étrangle comme un vil misérable que tu es!
Antoine, ivre de colère, s'élance, mais, avant qu'il ait pu l'atteindre, son compagnon avait sauté par la fenêtre et disparu. Un coup de revolver retentit... un sifflet strident déchira l'air, les chiens aboyèrent, puis tout se tut.
Jean courait comme un cerf dans la nuit semée d'étoiles. Il laisse derrière lui la fabrique, immense hangar en planches, dans lequel se trouve le bouge infect, le chenil décoré du nom de «chambre», où, depuis des années, il couche comme un chien de garde; il passe devant la maison des condamnés qui, tous les soirs, retentit de jurons et de cris; elle est paisible en ce moment. Silencieuses, aussi, les cases en branchages des Canaques et le camp des Malabars, à droite, groupé sur le mamelon. Condamnés, Canaques, Malabars sont bien tous, comme il le pensait, à la fête orgiaque, au «Pilou-Pilou» qui a lieu dans le village voisin. On entend vaguement des cris mêlés à des chants monotones et au ronflement du tam-tam dans le lointain.
Oh! quitter tous ces bandits, ces compagnons détestés de misère et d'infamie, fuir, fuir... Il traverse les plantations d'ananas, les champs de manioc, il court comme en un refuge sur les montagnes qui s'élèvent là, tout près, imposantes et sombres, avec leurs grands arbres séculaires. Que de fois il les a escaladées pour aller rejoindre dans la brousse, derrière, les troupeaux sauvages qui y vivent en liberté! Avec leurs roches ferrugineuses d'un rouge sanglant, leurs verdures presque noires, leurs grottes, leurs précipices, où, depuis des siècles, s'entassent les ossements humains, sinistres ossuaires de ces peuplades cannibales, elles ne ressemblent guère aux douces Pyrénées, à ces montagnes de rêve, entrevues, blanches et idéales, à travers ses jeux d'enfant. Pourtant elles ont leur grandeur, leur beauté, leur charme, même. Des fleurs délicates croissent dans les profondeurs mystérieuses des grands bois; des sources fraîches sourdent dans la mousse. Mais il ne voit que leur majesté implacable, que la couleur cruelle de leurs rochers; leur silhouette hautaine, s'élevant brusquement sur la plaine morne, oppresse son coeur; elles lui cachent durement l'horizon. Derrière leurs sombres remparts ne découvrira-t-il pas la patrie, la vieille France, le Béarn si cher et si beau? Mais non. Ces montagnes une fois franchies, que de plaines, que de mers il faudrait traverser encore! Hélas! des obstacles plus insurmontables que ceux-là le séparent de celle à laquelle il s'interdit de penser. Comment jamais obtenir son pardon! Comment revenir sur tant d'offenses! C'est fini, il ne la reverra plus!
--Ah! que cette nuit de Noël, si chaude en ce pays, est énervante! Elle ne ressemble guère aux nuits froides des Noëls de France où les coeurs qui s'aiment se rapprochent, se groupent autour du foyer dans une étroite intimité, dans la douceur de la bonne nouvelle envoyée jadis à la terre....
Jean s'arrête dans une clairière, s'étend sur le sol et rêve. Les arbres, tout auprès, avec leurs lianes enlacées, le font penser à la Terrucole, aux grandes ronces qui attrapaient sa blouse autrefois. Non, non, pas de ces souvenirs! C'est défendu. Aurait-il pu vivre s'il s'était laissé aller à réfléchir? Où est le flacon qui lui sert à étouffer ces retours vers un passé trop cher encore. Malheur! Il l'a laissé là-bas, il l'a oublié dans sa hâte de fuir. Comment s'étourdir sans lui?...
Que va-t-il faire, maintenant qu'il a secoué le joug de son oppresseur? Pourra-t-il se passer de cette volonté tyrannique qui, après tout, était un soutien? Qu'entre-prendra-t-il pour gagner son pain? Bah! il ne sera pas embarrassé; il connaît plusieurs métiers; il ne sera jamais plus malheureux qu'il n'a été. Tiens! une étoile filante! Celle qui conduisait les mages devait marcher plus lentement. Bon! encore ses histoires! Il se lève. La cloche du couvent des Pères de Saint-Louis sonne dans le lointain. Oh! les cloches du pays, celles d'Angaïs, le frais village couché dans la plaine verdoyante, quel son argentin elles avaient quand leurs voix pures montaient, ainsi qu'une prière! Un essaim de souvenirs s'éveille en lui. Impressions d'enfance, toutes fraîches encore, qui dormaient, ensevelies, au fond de son coeur. Il revoit les clairs matins du dimanche où, par le chemin d'Henri IV, bordé de vieux châtaigniers, il descendait à la messe, suivi de la jolie «Maï», vêtue de son long capulet noir. Elle a l'air si fin et si doux dans son vêtement de deuil! Les voisines la saluent avec respect comme elle passe, modeste, digne, retirée en son chagrin ainsi qu'en une forteresse. L'après-midi, que c'était amusant d'aller, avec Peyroulin, regarder voler les quilles dans le «quillier» ensoleillé et bruyant où retentissaient le choc de la boule et les cris des joueurs. Ah! les radieuses journées où tout chantait en lui avec le carillon joyeux!
--Tais-toi, musique du diable, assez! Il faut chasser cela! Je m'abrutis à rester ainsi tranquille, sans pipe ni alcool,--dit-il à haute voix, en se levant vivement.--Pourquoi, ce soir, suis-je si capon? Que se passe-t-il donc en moi? Aurais-je peur? De qui? De quoi? Je ne sais. Je tremble, mon coeur bat. Marchons, marchons vite, l'exercice va faire passer: cela; je laisserai loin derrière moi, ces idées stupides. Mais ses pensées le suivent, s'attachent à ses pas comme les chiens après leur proie.
«Noël, Noël!» répètent les cloches. Les mages, les bergers, l'enfant Jésus, toute la naïve et merveilleuse histoire se retrace à sa mémoire. Il revoit la «Maï» au doux visage, il entend les chants berceurs qui l'endormaient sur son sein!
Il ralentit le pas. Quel abîme entre le petit garçon qu'il était alors et l'homme qu'il est à présent! Le mal est entré en lui en maître depuis qu'il a renoncé à le combattre; il est devenu sa proie. Son péché s'est personnifié, a pris corps, lui semble-t-il, dans Antoine, son conseiller de perdition. Mais celui-là, au moins, n'aura plus désormais de prise sur lui, il a secoué son joug à jamais. Il le hait, maintenant, autant qu'il l'a aimé, jadis.
Combien n'a-t-il pas souffert depuis que, s'enfuyant du bureau où Georges l'avait enfermé après le vol, il était tombé sanglant, affolé de terreur, aux pieds de, son complice qui l'attendait, se doutant que les choses allaient mal. Ils avaient fui, laissant bien vite derrière eux les rares passants groupés, que le bruit de sa chute avait attirés, et le sergent de ville qui les regardait d'un air hébété. Pendant huit jours ils s'étaient cachés dans une petite île du Gave dont les oseraies touffues leur offraient une sûre retraite. Ils en sortaient, la nuit, pour se procurer de la nourriture et pour regagner une chambre qu'Antoine avait louée dans une auberge reculée et louche, hantée par des contrebandiers et des Espagnols pouilleux. C'est là qu'était le dépôt des marchandises volées qui emplissaient plusieurs grandes caisses.
--Petit, tu es perdu, lui avait dit un jour le tentateur. Si l'on te pince, tu es mis en prison, condamné, flétri à jamais: un homme à la mer, quoi! Je pars pour la Nouvelle-Calédonie, où un de mes amis est déjà depuis quatre ans. Viens-tu avec moi? La pacotille que j'emporte et que tu m'as aidé à ramasser nous servira de fonds, pour commencer. Nous la vendrons là-bas et en ferons une jolie somme. Dans ce pays, pour un morceau de pain, on a de la terre en veux-tu en voilà. Le climat est si doux que les maisons, légèrement construites, ne coûtent presque rien. Nous aurons du bétail tant que nous en voudrons avec une poignée d'or; il se nourrit et se garde tout seul, paraît-il, sans fourrage ni étables. Enfin, c'est un pays de cocagne. J'ai mon idée, tu verras; nous réussirons; nous ferons une grosse fortune. Il faudra travailler dur, par exemple, mais cela ne te fait pas peur, je le sais. Dans dix ans tu peux revenir en France riche comme un Nabab! La petite histoire du père Montbriand sera oubliée; d'ailleurs, si le coeur t'en dit, tu lui restitueras l'infime capital que tu lui as emprunté, un peu de force, il est vrai. Tu retrouveras ta mère, jeune encore, et tu lui offriras une vie toute dorée et douce: cela t'aidera un peu à obtenir son pardon. Tandis que, maintenant, mauvaise affaire! Quand, une fois, on a goûté de la prison, on ne peut plus se relever, on est fichu!
Il l'avait écouté, il l'avait suivi... Oh! qui dira jamais la cruauté de cet esclavage, la perfidie de cet homme menteur! S'il avait su, grand Dieu! tout n'aurait-il pas mieux valu que cet exil auprès de ce compagnon qui l'avait déçu, trompé, qui lui avait fait connaître la déchéance, le mépris, la haine?
Enfin, il l'a quitté, et pour jamais. Où aller maintenant? Où? Mais il n'y a pour lui qu'un pays possible au monde, la France; et, dans la France, qu'un endroit, le Béarn; et, dans le Béarn, qu'un seul être, sa mère.
Oui, soudain ses hésitations, ses scrupules tombent. Il ira la trouver, la Maï abandonnée, il implorera à genoux son pardon, il se traînera à ses pieds, s'il le faut, le front dans la poussière. Il lui dira: «Dis-moi des injures, bats-moi, tue-moi si tu veux, mais pardonne-moi! Je ne puis plus, je ne veux plus vivre ainsi, loin de toi; je souffre trop. Oh! Maï! Maï!»
De nouveau il se jette sur l'herbe épaisse, des larmes abondantes tombent de ses yeux. Qu'il y a longtemps qu'il n'a pleuré! Que cela fait du bien de pleurer! Ses yeux arides, ses pauvres yeux aux paupières brûlées, habitués à voir le mal, en sont comme purifiés; son coeur desséché s'attendrit. Il pleure, il pleure longtemps, étendu sur la terre, la tête enfouie dans ses mains rudes.
Le sifflet du maître retentit de nouveau. «Va, va, murmure Jean, se relevant avec une joie délicieuse, fâche-toi tant que tu voudras, cela m'est bien égal. Que d'autres répondent à ton appel impérieux, il ne me trouble plus, il est pour moi comme le cri du hibou dans la nuit. Adieu; j'étais un condamné volontaire, je suis libéré maintenant, moi aussi; j'ai rompu ma chaîne, je suis libre, enfin, libre!
Sa résolution est prise, il se dirige vers Nouméa; un bateau part dans deux jours; il se cachera en attendant, et le prendra. Il a en poche quelque argent, peu de chose, il est vrai, mais il se souvient qu'un homme de la fabrique, envoyé à la ville pour une affaire, en est revenu en disant qu'on cherchait un cuisinier pour le paquebot, celui du bord ayant pris les fièvres.
Il connaît le métier, les concurrents sont rares, il sera peut-être engagé.
D'un pas ferme et rapide il se met en route, sans jeter un regard en arrière sur ce qui représente pour lui le passé maudit, et va devant lui, vers l'avenir, vers le rachat.
V
LE RETOUR
_«Tais-toi, le ciel est sourd, la terre le dédaigne.» (Le vent froid de la nuit),_ (Poèmes Barbares).
LECONTE DE LISLE.
Le bois est solitaire. La lune, dans son plein, éclaire l'étroit sentier qui passe au milieu des hautes fougères brûlées. Les chênes noueux, rabougris, chauves de leurs feuilles, ont l'air de petits vieux transis, se chauffant à ce paie soleil de rêve. Rien ne bouge. Les lapins et les lièvres, qui, au matin, vont broutant dans la rosée, et, le jour, traversent furtivement le chemin, pelotonnés au fond des terriers, attendent l'aurore; les reinettes vertes dorment au fond des fossés. Sur la mousse, à gauche, une grande forme noire est étendue immobile.
Soudain, une brise froide se lève et fait frissonner les fougères et les rares feuilles sèches restées aux arbres; un hibou quelque part, tout près, pousse son cri lugubre. La forme noire remue, se dresse, se lève, c'est un homme. La lune éclaire en plein son visage décharné, où deux grands yeux bleus, sauvages et hagards, brillent comme des vers luisants dans les broussailles d'une chevelure fauve. Il est misérablement vêtu; sa veste d'alpaga, jadis noire, tournée au vert, est bien légère par cette nuit de fin décembre; son pantalon est déchiré dans le bas. En même temps que son gros bâton, il ramasse un chapeau de paille défoncé qu'il met sur sa tête, et s'en va d'un pas chancelant, ombre errante et pitoyable, dans la route blanche.
--Sacré froid! murmure-t-il en soufflant sur ses doigts engourdis pour les réchauffer. Quand je pense qu'à cette heure il y a des gens bien vêtus, bien au chaud dans des maisons fermées, étendus sur des fauteuils rembourrés, devant un feu brillant, digérant quelque bonne dinde truffée, tandis que je grelotte sous mes haillons, que j'ai pour lit le tapis des lapins, pour abri, le plafond des chouettes; et encore, les lapins, les, chouettes, ça a des terriers, des nids, ça mangé à sa faim! Bon sang de bon sang, cela me rend fou, je deviens enragé, féroce comme les loups, mes frères, les seuls qui soient aussi gueux que moi. Tant pis! Je ferai comme eux, et gare à qui me résistera! J'ai des dents longues, des crocs, moi aussi; je suis affamé, je veux manger, me repaître et jouir à mon tour... Assez, assez d'hésitations, Jean, mon garçon, assez de scrupules, de bêtises!
Ah! les ignobles repus! Ils me repoussent parce que j'ai faim et que mes habits en loques cachent à peine mes os! Comme c'est juste, ça! Si j'avais de belles frusques et la panse ronde, ils me feraient des risettes. Dire que personne n'a voulu de moi, personne! Qu'ai-je donc dessus qui met les gens en défiance? Verrait-on sur mon visage... Bah! des blagues!
Il n'y a pas de justice! Celui qui m'a poussé au mal vit heureux, riche, sans remords, le gredin, et moi je porte seul la peine. J'avais tout quitté; plein de bonnes idées, je venais demander pardon à ma mère et passer le restant de ma vie avec elle. J'étais décidé, oui, Dieu m'est témoin, bien décidé à devenir un bon sujet, à travailler dur pour réparer le mal que je lui ai fait. Après un voyage terrible, où je me suis crevé, privé de tout, pour ne pas arriver à elle les mains vides, je cours à la Terrucole. Malédiction! La maison est fermée, la voisine, mère de Peyroulin, morte; celui-ci parti pour les Amériques avec son père. Je m'informe: personne ne sait ce qu'est devenue ma mère. Il y a des années qu'elle a quitté le pays: Je descends dans la plaine, je fouille les environs à dix lieues à la ronde, je questionne tout le monde: personne ne l'a vue, personne ne se souvient d'elle. Désespéré, sans le sou, je reviens dans mon village, je demande du travail: tous me tournent le dos. Comment donc! le fils à la Jeannotte, qui a volé son patron à Villeneuve autrefois, pourquoi pas un galérien, alors? Ouste! à la porte, et plus vite que çà! Je veux parler, expliquer: on ne m'écoute même pas! Je vais en ville, j'essaie de me placer n'importe où, n'importe comment, cuisinier, domestique, garçon boucher, commis, manoeuvre; partout la même grimace en voyant ma tête, toujours la même question: vos papiers, vos certificats? Comme si j'en avais, moi, des papiers, des certificats! Ah! ils sont plus sauvages, ces chrétiens-là, plus féroces, plus cannibales que les cannibales, là-bas, à la Nouvelle. Au moins, ceux-là, ils vous engraissent avant de vous manger! Alors, quoi, faut voler encore pour vivre?
Pourtant, je n'étais pas méchant, moi, ni exigeant. Avec du pain tous les jours et un peu d'amitié, j'étais content. Je n'aurais fait tort à personne. Mais c'était trop pour moi, cela encore! Rien du tout, voilà quelle est ma part en ce monde. Rien, est-ce assez, je vous le demande?
L'homme s'était arrêté. Son regard fou semblait s'attacher à un interlocuteur invisible. Il avait saisi le tronc d'un jeune chêne et le secouait comme pour en obtenir une réponse. Brusquement, il le lâcha, reprit sa marche vacillante et sa sourde plainte.
J'ai tendu la main, j'ai mendié de maison en maison: on me jette un vieux morceau de pain et on me fait partir bien vite: si j'allais prendre quelque chose hein! Marche donc, va-nu-pieds, vagabond, ne t'arrête pas: il n'y a pas d'asile pour toi! Mange l'air du temps, bois la pluie du ciel, c'est assez pour toi, misérable!