Contes de Noël

Chapter 15

Chapter 151,777 wordsPublic domain

--«Tu en serais quitte pour un second refus... et pour un excellent dîner de Noël: le bonheur de ta vie et de la sienne vaut bien cela, que diable! D'ailleurs je suis sûr de ne pas me tromper.» Mais, voilà Papa! Je l'ai averti que je t'ai rencontré et amené. Il a trouvé cela tout naturel. Même, il est enchanté de te revoir, j'en suis sûr. Il t'aime bien, tu sais, et tant que tu ne lui prends pas sa fille...

Le dîner, fort bien préparé--Perpetua s'était surpassée--impeccablement servi par Agnese et Federigo, le cocher-jardinier, fut charmant. Nadine, placée en face de son père, était si belle, que tous les regards se portaient involontairement sur elle. Ses cheveux ondés avaient, sous l'éclatante lumière, des reflets d'or. Ses yeux, tout à l'heure encore comme voilés de brume, prenaient, sous leurs cils noirs, la couleur et la transparence des vagues par un beau matin d'avril. Un sang renouvelé montait de son coeur à ses joues et les animait; sa bouche souriait, vivante, aimable et douce, vrai fleur d'âme nouvellement éclose. Elle rayonnait véritablement, et dégageait autour d'elle du bonheur, de la jeunesse, de la grâce, de la bonté. Monsieur Meydan l'observait de nouveau. Il comparait son air radieux de maintenant à l'air angoissé de tout à l'heure; il commentait le brusque départ du matin au nom de Georges, et ce retour inopiné du docteur, sa joie évidente, aussi. Mille indices, auxquels il n'avait pas pris garde tout d'abord, ou qu'il avait repoussés, comme importuns, lui revenaient à l'esprit. La lumière se faisait en lui.

--A propos, et vos pintades? lui demandait Madame Malprat.

--J'ai réussi les grises, mais pas les blanches, répondait-il courtoisement, trouvant surprenant, qu'on pût s'intéresser à de si pauvres petites choses alors que de si graves événements se passaient autour de lui.

Jacques était heureux. «Cet épanouissement, c'est mon oeuvre», pensait-il avec satisfaction. Sans moi... Je puis donc encore être bon à quelque chose! Si j'ai fait beaucoup de mal, je sais, aussi, faire un peu de bien parfois.

--Cette petite Nadine est éblouissante, ce soir, dit Monsieur Malprat à sa voisine, Madame Lelong, plate et sèche personne, mère d'une fille insignifiante et prétentieuse.

--Oui, répondit-elle d'un air pincé. Il est vrai qu'elle s'habille si bien!

Aujourd'hui, au moins, sa toilette est plutôt modeste. Je lui connais cette robe depuis très longtemps. Elle a du goût, c'est vrai, mais ce n'est pas ce qu'elle met qui la rend jolie; c'est elle qui donne un air particulier à tout ce qu'elle porte. L'avez-vous jamais surprise, le matin, quand elle est dans sa tenue de petite maîtresse de maison active, avec ses cheveux bien relevés au sommet de la tête, ses jupes courtes, ses tabliers à bavette? Elle est exquise, ainsi! Ah! si j'avais un fils!

Pour ne pas trahir son secret, Georges se privait de regarder son amie, mais il la voyait quand même. Il discutait gravement littérature avec sa voisine, Madame Porchano, femme aimable et distinguée, qui, étant fort sourde, parlait à voix très basse; pourtant, il suivait chacun des gestes de la jeune fille, il ne perdait pas un mot de ce qu'elle disait. Comment cela se faisait-il? Ceci est un des menus miracles de l'amour, qui en fait bien d'autres.

Maggie, fière d'être assise auprès de «l'Ami Calvetti», comme une grande personne, causait avec lui de Florence, sa ville natale, heureuse de faire montre de son bon italien, et regardait, non sans dédain, Luce, confiée aux soins de Jacques, ainsi qu'une petite fille. Tout homme d'esprit qu'il était, le subtil célibataire ne dédaignait pas de se mettre en frais pour elle; il s'amusait de ses airs importants, sans cesser pour cela d'observer ce qui se passait autour de lui. «Melville de retour après deux années d'absence, Nadine radieuse, Meydan préoccupé, Jacques, gai comme un pinson, Malprat intrigué, Madame Lelong inquiète: _va bene_[30], pensait-il.

[Note 30: Ça va bien.]

Le pudding brûla comme jamais pudding au monde n'avait brûlé.

--C'est nous qui l'avons fait--dirent les fillettes--et aussi Nadine.

--Tiens! le petit raisin de Corinthe qui ne voulait pas être mangé! Vois-le, Dine! Il brûle tout seul, là, sur le bord, s'écria Lucette, de sa voix claire.

La grande soeur se mit à rire, les yeux subitement mouillés de larmes. «Comment, il n'y a que quelques heures que je racontais cette histoire, le coeur broyé d'angoisse? Et maintenant... Qu'il faut peu de temps pour changer toute une vie,» pensait-elle. «La véritable durée des choses se mesure en nous, non ailleurs.»

On se levait de table. Arrivé dans le salon brillamment éclairé:

--Eh! bien, _carina mia_[31], dit Monsieur Meydan à sa fille aînée en l'entraînant à l'écart, je crois que nous avons bien vieilli, depuis deux ans.

[Note 31: _ma chérie_]

--Non, Papa, dit-elle--mettant par un geste familier sa jolie tête sur l'épaule de son père et l'enveloppant de son regard aimant--tant que tu auras besoin de moi, je serai toujours de beaucoup trop jeune!

--Mais l'âge est venu d'aimer?

--Oui.

--C'était inévitable, et j'étais un vieux fou... D'ailleurs, tu as bien placé ton coeur, mon enfant!

Georges les regardait. M. Meydan lui fit signe d'approche; et, prenant la main de sa fille, sans parler, il la mit dans celle du jeune homme.

--Mon père! dit celui-ci, vivement ému.

--Oh! pas de phrases, s'il te plaît! Tu es un fieffé voleur et tu mériterais la corde. Mais si tu me laisses ma fille encore un peu de temps, je te pardonnerai.

--Voleur, moi? Je ne vous enlève rien, et je vous donne un fils.

--Des mots, des mots, tout cela! Celui qui nous prend le coeur de notre enfant est un voleur, et le plus effronté, le plus dangereux de tous, je n'en démords pas. Un voleur excusable, un voleur pardonné, aimé même peut-être, mais un voleur.

Les «petites soeurs», intriguées de ce colloque, avançaient leurs têtes curieuses vers le groupe. Les dames s'éventaient d'un air discret.

Jacques s'en aperçut.

--Eh bien, docteur! dit-il tout haut à Georges en s'approchant, comment trouves-tu papa, ce soir?

--Mais beaucoup mieux, je suis très content. Son pouls est excellent, régulier, ferme; cela va parfaitement!

La soirée passa très vite, comme tout ce qui est vraiment bon en ce monde. Le gros voisin, Porchano, congestionné par le dîner, proposa de faire un whist et alla s'installer à la table préparée dans le petit salon contigu avec sa femme, Madame Lelong et Madame Malprat.

«L'Amivetti», comme l'appelaient les enfants autrefois, avait pris Luce sur ses genoux, et caressait tendrement ses cheveux noirs. Maggie s'était assise tout contre lui. Pour parler aux fillettes, il adoucissait sa voix sonore et mettait des diminutifs câlins aux mots de sa langue natale, si douce déjà.

--Chéries, laissez donc ce pauvre «ami» tranquille, dit la soeur aînée.

Le Toscan étendit sa longue main maigre au-devant de Luce, comme pour défendre un trésor menacé, et répondit par un simple mouvement de sa grave tête expressive. Puis, levant ses sombres sourcils, d'un regard il montra le piano à Nadine.

Il avait raison, l'Amivetti, c'était ce qu'il fallait; les coeurs étaient trop émus pour qu'on pût parler. Elle obéit. Monsieur Meydan prit son violoncelle; Georges, debout auprès du piano, tournait les pages. Monsieur Malprat s'installa dans un coin sombre, loin de l'éclat des lampes, et s'apprêta à écouter.

Bientôt, entraînées par le chant divin, l'âme du père et celle de l'enfant n'en firent plus qu'une. La jeune fille disait son amour, sa tendresse filiale, sa joie d'avoir vaincu son coeur et tenu ses promesses envers la grande amie absente, présente, toujours! Lui, Monsieur Meydan, pensait à sa femme, aussi, à l'aurore de leurs tendresses, à son bonheur si elle avait été là, à sa Nadine, précieuse entre tous ses enfants, qu'il perdait et retrouvait à la fois ce soir-là,--à tant de joies, à tant de douleurs si intimement mêlées dans son âme, comme dans toute âme qui a vécu et aimé. La voix profonde, presqu'humaine, du merveilleux instrument chantait cela, et bien d'autres choses encore; elle évoquait ces choses inexprimées, inexprimables que nous entrevoyons et que la musique évoque: ébauches de pensées, intuitions d'au-delà, qui se compléteront, s'expliqueront dans une autre vie.

Jacques, enseveli dans un fauteuil, derrière un paravent, pleurait comme un enfant, sans savoir au juste pourquoi, en une détente de ses nerfs surmenés. Maggie écoutait de toute sa petite âme ardente, les yeux brillants, les lèvres serrées. Luce s'était endormie, sur les genoux de son grand ami. _«Carissima[32]»_, pensait celui-ci, «pauvre petite fille douce et frêle, tu perds ta mère une seconde fois, ce soir. Ta «Grande» sera toujours la plus tendre des soeurs, mais rien qu'une soeur, désormais. Elle aime, elle est aimée, heureuse... l'amour comblé rend égoïste, même les meilleurs: il est à soi-même tout son univers. Elle va perdre ces divinations, ce délicat toucher que seule donne la souffrance profonde».

[Note 32. Superlatif de chère.]

--Hum! fit M. Malprat, en se levant, lorsque la dernière note s'éteignit dans le salon silencieux. Ce Beethoven, quel génie! Ma petite Nadine, tu as joué comme un ange! Quant à toi, Meydan, j'ai toujours dit que tu as manqué ta vocation: tu es un musicien de premier ordre; c'est un crime de cacher un pareil talent... Vous m'avez fait passer une heure divine!

--Bonsoir, heureux homme! dit monsieur Calvetti, en passant, à Georges. Voilà une sonate qui comptera dans plusieurs vies.

--Nous pourrions bien apprendre quelque chose de nouveau, avant longtemps, dit madame Malprat, à madame Lelong, dans le jardin, comme elles s'en allaient précédées de Federigo qui portait une lanterne, et suivies des autres invites.

--Vous croyez? répondit la pauvre dame, qui avait jeté son dévolu sur Georges Melville pour sa fille, et qui voyait ses beaux projets matrimoniaux s'en aller à vau-l'eau--si ce mariage avait dû se faire, il y a longtemps qu'il serait fait, ce me semble!

Les fillettes, glorieuses d'être restées au salon pour la première fois jusqu'à minuit, montaient, tout ensommeillées, l'escalier de pierre, pendues chacune au bras de leur soeur.

--Dine! s'écria Lucette, comme nous avons été heureuses, aujourd'hui! C'était vraiment un fameux Noël! Jamais je ne me suis autant amusée!

Une tasse fumait sur la table, au pied du lit de la jeune maîtresse de maison. «Les excuses d'Agnese», pensa-elle; «pauvre brave fille, j'ai mieux que son tilleul».

En posant la lampe sur la cheminée, elle vit une enveloppe, placée sous la photographie fanée. Elle l'ouvrit, et trouva le récépissé d'une lettre chargée, puis un papier avec ceci:

«C'est parti, et, en même temps, ma démission du «Regina Club». Je ne jouerai plus, je te le jure sur son souvenir, prie pour moi.»

Nadine se jeta à genoux devant son lit; alors sur ce même coussin qui avait étouffé ses sanglots le matin, elle laissa couler de douces larmes de reconnaissance et de joie.

_Décembre 1903._

TABLE

_Nuit de Noël_

_Regard maternel_

_Le Larron_

_Le nourrisson de la Poupin_

_Joyeux Noël_