Chapter 14
La brave enfant posa vivement le cadre sur la cheminée, courut à son secrétaire, l'ouvrit, y prit une enveloppe sur laquelle il y avait écrit: «Pour le portrait de Maman». Depuis la mort de sa mère, quatre ans bientôt, elle ajoutait à ses petites économies de maîtresse de maison tout l'argent que son père lui donnait pour ses menus plaisirs. Elle compta les dix billets de cent francs; ils y étaient, de la veille. C'était ce que demandait le peintre en renom, Bordinato, pour le pastel de Madame Meydan. Il avait fait la connaissance de la mère et de la fille à B***, dans les montagnes, où la pauvre femme prenait les eaux avant sa mort. Ils demeuraient dans le même hôtel. Le peintre se montrait plein d'attentions pour la malade. Nadine lui avait écrit et venait de recevoir la réponse. Oui, il se souvenait fort bien de la gracieuse femme aux grands yeux bleus si tristes, qu'il avait tant admirée, dont il avait pris, sans qu'elle s'en aperçut, maints croquis, dont il revoyait encore la fine carnation blanche, les lourds cheveux sombres, l'expression de lassitude et d'exquise douceur. Aidé de tous ses souvenirs et de la photographie passée, il essaierait de faire revivre les traits aimés...
La jeune fille voyait déjà le médaillon dans le boudoir que sa mère affectionnait, au-dessus du vieux secrétaire orné de cuivre où elle écrivait, jadis. Le tendre regard la suivait, l'encourageait. Que son père serait ému et doucement joyeux en l'apercevant! Ne déplorait-il pas sans cesse de n'avoir pas un bon portrait de la chère morte?
La «grande» ferma l'enveloppe, et, jetant un dernier coup d'oeil sur l'image pâlie, où les yeux devenus blancs, avaient perdu toute expression:
--Tu m'approuves, je le sais, dit-elle à haute voix. Ton souvenir est en moi; et là, il ne s'altèrera jamais!
Rapidement, elle descendit l'escalier, mit l'enveloppe dans la poche extérieure du pardessus de son frère, bien à portée de sa main, sous ses gants, puis, calme, entra dans l'office où «les petites soeurs» impatientes, un grand tablier de cuisine noué autour de la taille, la bavette piquée au corsage, les manches relevées, les cheveux attachés en chignon, l'attendaient pour faire le pudding.
III
_«De stériles succès notre journée est pleine.»_
SULLY PRUDHOMME.
_(Le temps perdu.)_
--«Vive Noël, je ne serai pas mangé!» s'écria le petit raisin de Corinthe. Et il se mit à brûler joyeusement dans le rhum enflammé, où il devint un charbon noir, de la grosseur d'un pois chiche».
Nadine tourne avec peine la dure pâte dans le saladier de faïence. Les «petites soeurs», le nez en l'air, leurs cheveux bruns et leurs bras maigres poudrés de farine, l'écoutent attentivement. D'avoir enlevé les pépins à tant de raisins secs dont plus d'un a changé de destination en route, leurs joues et leurs doigts sont tout poisseux; d'avoir tant travaillé, elles sont fatiguées et soupirent.
La porte s'ouvre:
--Tu arrives à point, s'écrie Maggie; l'histoire est finie et le pudding aussi. Nous t'attendions pour le remuer, il ne manquait plus que toi.
--Laisse moi, dit Jacques.
--Mais non, mais non, tu n'y échapperas pas, toi non plus! Il serait manqué! Tu sais bien, pour qu'un pudding de Noël soit bon, il faut que tout le monde y ait travaillé, c'est «Miss» qui le disait. Sens comme il sent bon! Il sent le rhum! Et ces petits morceaux verts, c'est du cédrat!
--J'ai la migraine; et puis il faut que je sorte. Nadine, viens, j'ai à te parler.
Il était très pâle et ses lèvres avaient de petits mouvements convulsifs. Quand ils furent seuls:
--Je ne puis pas accepter, dit-il, en tendant l'enveloppe à sa soeur. Je préférerais subir la pire des réprimandes, recevoir des coups, être chassé de la maison, tout, plutôt que cela! Comment as-tu pu croire que j'aurais le coeur...
--Je te comprends, mais il le faut.
--J'aimerais mieux en finir tout de suite, me tuer comme un chien...
--C'est possible. Mais avant toi il y a Père.
--Jamais, jamais, je ne consentirai...
--Ne dis pas de folies. Va te promener. Réfléchis. Accepte: _elle_ te l'ordonnerait.
Sans répondre, Jacques quitta la chambre. Sa soeur le vit traverser la cour et se diriger vers l'écurie. Un moment après il reparaissait à cheval. Elle ouvrit la fenêtre:
--Reviendras-tu pour déjeuner?
--Je ne sais pas. Si je ne suis pas de retour, excuse-moi.
--Oui.
Et il partit.
Lorsque, vers midi, Nadine et ses soeurs descendaient du break qui les ramenait du temple, la grosse Perpetua accourut, toute rouge:
--Signora, signora, le courrier a porté les bananes et les mandarines, mais pas les huîtres. Comment allons-nous faire maintenant? Monsieur Jacques a pris la jument, et Monsieur défend que le cheval aille en ville deux fois de suite. Il faut une bonne heure pour aller à pied à Borena, un peu plus pour en revenir. Il est midi moins dix: or, après déjeûner, personne n'aura le temps... Povere, nous sommes bien!
--Vous reste-t-il des truffes blanches?
--Quelques-unes.
--Faites un risotto aux truffes.
--Un risotto! pour un grand dîner? Dieu du ciel, cela ne s'est jamais vu! C'est bon quand on est seul!
--Oh! un dîner d'intimes! Ces messieurs l'aiment tous, je le sais, et ces dames trouveront que vous le faites fort bien. Vous verrez qu'elles m'en demanderont la recette.
--La signorina en parle à son aise! Que la Madone dessèche ma langue dans mon palais si je sais avec quoi je le ferai crever.
--N'avez-vous pas du bouillon?
--Basta! bien sûr que j'en ai, mais tout juste pour le potage de tout ce monde, sans compter ceux, que Monsieur va toujours chercher au dernier moment.
--Ajoutez du liebig.
--Du liebig! par santa Perpetua, ma patrone, ce serait du propre! Avec un peu d'eau tiède, n'est-ce pas, comme à l'auberge de la Serafita? Non, non, je ne suis pas une cuisinière à liebig, moi!
--Eh bien! faites comme vous pourrez, ma pauvre fille, débrouillez-vous!
--Nadine! criait au même instant Lucette, qui accourait tout en larmes, Nadine! regarde mon bracelet, il est brisé! Maggie, la méchante, l'a tiré très fort et l'a démoli!
--Je ne l'ai pas tiré fort du tout, Mademoiselle, dit celle-ci qui la suivait, rouge comme un petit coq.
--Si, Mademoiselle, vous l'avez tiré très fort; la preuve, c'est que vous l'avez cassé.
--Il était cassé avant, ce n'est pas ma faute, je l'ai à peine touché.
--C'est pas vrai, et même vous l'avez fait exprès, j'en suis sûre. Je piétinerai le vôtre!
--Si tu approches ta main... tu verras ce qui t'arrivera. D'abord, je te giflerai et puis je jetterai ton joli plumier neuf au feu.
--Tu es une vilaine!
--Et toi, une rapporteuse!
La grande soeur eut de la peine à les calmer.
--Comment, un jour de Noël, se battre! c'est bien mal! grondait-elle doucement. Maggie, tu me fais beaucoup de chagrin!
Elle promit à Lucette de faire arranger le bijou, et, en attendant, lui prêta une de ses bagues. La petite était repentante; l'autre boudait.
La jeune fille regarda la pendule: midi et quart!
--Il faudrait vite déjeuner. Maggie, va dire à Agnese de venir mettre le couvert. Vos amies arrivent vers deux heures; il faut, avant, que l'on ait mangé à la cuisine et que la salle à manger soit débarrassée.
L'enfant revint.
--Agnese dit qu'elle n'est pas prête. Elle veut, d'abord, finir les chambres. Elle grogne et prétend qu'elle a plus d'ouvrage qu'elle ne peut en faire aujourd'hui.
--Je l'ai pourtant fait aider.
Nadine allait sonner pour faire venir l'insolente et la forcer à obéir, mais elle se contint. La femme de chambre avait mauvais caractère, c'était vrai; pourtant, au fond, elle était dévouée et honnête. Comme la cuisinière, elle avait été choisie et dressée par Mme Meydan; cela seul leur donnait à toutes les deux une grande valeur aux yeux de la jeune maîtresse de maison. Et puis, dans ce coin perdu de montagne, il était si difficile d'avoir de bonnes servantes! Toutes voulaient s'en aller en ville pour gagner davantage. De plus, M. Meydan était accoutumé à leurs soins; ne valait-il pas mieux supporter quelque chose que de l'exposer à être moins bien servi? Les domestiques sentaient tout cela et en abusaient.
--Bon! fit la grande soeur. C'est moi qui mettrai le couvert. Enfants, venez m'aider!
--Pourquoi Jacques n'est-il pas là? demanda le père en se mettant à table.
--Il avait des courses à faire en ville.
--Ne pouvait-il s'y prendre plus tôt ou les faire cette après-midi? Il a flâné toute la matinée dans la maison. C'est singulier que, sur quatre repas qu'il peut prendre avec nous, il en escamote un. Ne doit-il pas repartir demain soir?
--Oui.
--Ce procédé-là est inqualifiable. On avertit, au moins!
M. Meydan se tut. Il était très froissé. Le repas fut maussade, malgré les efforts que fit Nadine pour l'animer. Lucette pensait à son beau bracelet cassé; elle avait envie de pleurer; Maggie boudait toujours. Agnese, qui servait, avait une figure renfrognée.
«Pour un joyeux Noël, c'est un joyeux Noël!» pensa la jeune fille, se souvenant des paroles de son frère, le matin.
IV
_«Reste là, ô mon âme! suspendue comme un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure.»_
SHAKESPEARE.
_(Cymbeline.)_
Comme on s'amuse! La maison est au pillage. Les «petites soeurs» et leurs amies «font» des charades. Nadine a mis à leur disposition, pour s'habiller, la grande chambre de débarras du second, où, depuis des années, s'entassent dans des caisses et dans des cartons, les vieux habits et les chapeaux démodés de la famille. Aussi, quelles trouvailles! quelles résurrections de choses oubliées! Monsieur Meydan a ouvert la porte de son cabinet pour voir passer les «actrices». La contrariété du déjeuner est oubliée; il rit de leurs inventions cocasses. La grande soeur les aide à se déguiser, leur donne des idées, puis elle descend bien vite, contenir, distraire les «spectatrices», impatientées d'attendre. Dans leurs longues robes de dame où elles s'entravent, avec leurs cheveux relevés en chignon, sous la voilette trop serrée qui se colle à leurs nez enfantins et accroche leurs cils, elles sont adorables, les fillettes. Elles ont, à la fois, les attitudes, le parler de vraies dames, avec des idées d'enfant d'une exquise naïveté. Maggie a découvert un vieux costume de Jacques, abandonné depuis des années au fond d'une malle. Toutes en même temps veulent être «l'homme». A l'aide d'un bouchon brûlé elles se font des moustaches et prennent une grosse voix, une démarche martiale. Mais, quoi qu'elles fassent, leur tournure, déjà féminine, prête une grâce étrange au vilain vêtement raide; leur bouche paraît plus fraîche et plus pure sous l'horrible trait noir qui la dépare..
Une mignonne blonde, déguisée en mariée, vêtue d'une longue robe blanche, un rideau sur le visage en guise de voile, passe, modeste, les yeux baissés, donnant le bras à un turc à turban, drapé dans un tapis de table. Un petit mitron, en bonnet de papier, vient timidement embrasser Monsieur Meydan. C'est Lucette. Qu'elle est drôle ainsi!
Puis, le goûter dans la salle à manger, la montagne de merveilles empilées sur un plat, le chocolat mousseux. On va chercher Papa pour qu'il prenne sa part des bonnes choses. Il ne mange pas, mais s'égaie des vives saillies qui partent comme des fusées, des yeux brillants, des joues roses. Nadine, debout, remplit les tasses, fait passer les merveilles, pense à tout. Sa bouche, si fraîche dans son beau visage pâle, a un petit sourire contraint, nerveux. Ses yeux gris n'ont pas de rayons. Son rire sonne faux; sa voix, parfois, se brise. Il y a, en elle, quelque chose d'absent et de douloureux que son père lui a déjà vu sans y prendre garde, et qui le frappe, en ce moment, pour la première fois. Il l'observe attentivement.
--Pourquoi Jacques ne rentre-t-il pas? se demande-t-elle avec angoisse.
Enfin les «amies» sont parties. L'heure du dîner approche. La jeune maîtresse de maison jette un dernier coup d'oeil à la table. Oui, c'est bien. Sous le grand lustre ancien d'où vingt bougies envoient leur joyeuse lumière, une énorme touffe de gui est suspendue. Ses petites boules blanches, ainsi éclairées, ont l'air de perles fines. Dans le grand surtout d'argent du milieu, les cyclamens et les fougères de la serre se mêlent avec grâce. Les cristaux étincellent. L'argenterie de vieille maison bourgeoise, soignée de mère en fille, étale son luxe solide sur le beau linge damassé très blanc, à côté de la porcelaine à filets dorés. Une guirlande de houx, qui court tout autour de la table, relève par le ton vif de ses baies et le vert sombre et lustré de ses feuilles, toutes ces blancheurs. Des menus, peints par la jeune fille dans les longues journées d'automne où elle était seule avec son père, prouveront aux convives qu'elle a pensé à eux bien longtemps à l'avance. Le feu brûle clair dans la grande cheminée: tout a un air confortable et accueillant. Un tour à la cuisine, puis vite les «petites soeurs».
Elles s'habillent en bavardant, encore toutes vibrantes de plaisir. Nadine arrive à temps pour «faire le noeud» du ruban qui attache leurs longs cheveux bruns démêlés avec peine, et pour mettre les robes blanches. Elles vont très bien, les cols aussi. Que les petites chéries sont gentilles ainsi! Les yeux de Maggie brillent, son teint est animé. Lucette a «très chaud»; elle plaque les paumes de ses mains fraîches sur ses joues à peine teintées de rose; ses yeux, profonds et doux, s'attachent à ceux de la grande soeur qui l'embrasse tendrement puisant un peu de force dans ce regard, si semblable à un autre regard aimé. Elle est horriblement lasse; elle a peine à se tenir debout. Comme il serait bon de se coucher, de mettre sa tête lourde et brûlante sur l'oreiller frais! Non pour dormir, cependant, elle est trop inquiète. Jacques n'est pas encore rentré, où peut-il bien être allé? Il avait l'air si désespéré! Pourvu, mon Dieu!... mais non, c'est une crainte insensée! Que, cette après-midi a été interminable!
Un coup de sonnette à la grille: est-ce lui? Nadine court à la fenêtre. Oui, Dieu soit loué, c'est lui. Elle reconnaît le pas de la jument sur le gravier. Voici, près du bassin, la haute silhouette d'un homme à cheval. Mais se trompe-t-elle? on dirait qu'il n'est pas seul! Une autre silhouette se détache de la première, au détour de l'allée. Qui peut être ce second cavalier? Serait-ce, déjà, un convive? Il n'est que six heures vingt, le dîner est pour sept heures et demie. Ce buste long et mince... mais c'est sans doute celui de «l'ami Calvetti»! Comme il demeure très loin, il arrive toujours trop tôt, pour ne pas être en retard. Jacques l'aura rencontré en chemin.
--Comment, Dine, s'écrie celui-ci en entrant, tu n'es pas prête! Il y a du monde au salon, descends vite! Je m'habille en deux temps, trois mouvements, et je te rejoins.
La jeune fille se précipite dans sa chambre. Elle n'a pas le temps de changer de robe. Ah! tant pis! Elle brosse ses cheveux, se lave les mains, met un col de dentelle sur son corsage qu'elle ouvre un peu, pique une rose, se regarde:--«J'ai déjà l'air de ce que je serai bientôt, une vieille fille», se dit-elle en riant, et rapidement, elle descend. Elle entre dans le salon, mais, soudain, s'arrête, les jambes cassées, tout le sang de ses veines refluant vers son coeur. D'un air égaré, elle le regarde venir: car c'est bien lui, elle ne rêve pas, c'est bien ce visage brun dont chaque trait semble gravé au fond d'elle-même, sa taille élevée, un peu inclinée en avant. Pourquoi est-il si pâle? Il plonge dans ses yeux ce regard direct, inquisiteur, qui pénétrait, jadis, jusqu'en ses plus intimes pensées.
«Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie», songe-t-elle. «Je n'avais pas besoin de cette épreuve, aujourd'hui, par surcroît».
--C'est Jacques qui a voulu que je vienne, dit la voix aimée, assourdie, en ce moment, par une suprême angoisse. Il prétend--il se trompe, n'est-ce pas?--il dit qu'il y a un malentendu entre nous, que, si vous n'avez pas voulu de moi, il y a deux ans, ce n'était pas, c'était... par devoir, par dévouement; que si vous aviez été libre... On croit facilement ce que l'on espère; je n'ai pas pu résister au désir de venir savoir si c'est vrai. Pardonnez-moi!
Nadine n'entend plus rien. Une joie surhumaine l'envahit toute, brisant ses dernières forces, brouillant le contour des choses, l'emportant dans un tourbillon de fidélité. Elle va tomber, mais un bras vigoureux la retient. Elle laisse aller sa tête sur une chère épaule. Aussitôt, quel repos invraisemblable, divin, succédant à tant de tourments! Quelle sécurité délicieuse après tant d'inquiétudes, quelle douceur, quelle paix!
--Alors, c'est vrai? demande-t-il très bas, en se penchant sur le blanc visage adoré.
--Oui...
Il se baisse encore davantage: tout semble aboli sauf eux-mêmes et la minute présente qui contient l'éternité. On marche dans le corridor... Ils se séparent, tremblants comme des coupables, ivres, véritablement ivres de bonheur.
--Mais, alors, je ne comprends pas... pourquoi ce «de beaucoup trop jeune» qui m'a tant fait souffrir?
--J'avais promis... vous vous souvenez...
--De ne pas abandonner votre père? Je savais cela. Je vous aurais comprise et approuvée Pourquoi ne disiez-vous pas, tout simplement...
--Que je vous aimais, que je me sacrifiais à Père, à sa santé, à son bonheur? Non! D'abord, aurait-il accepté? Et puis, il était si malade, ce jour-là! Je le voyais si mortellement inquiet! Il fallait le rassurer, à tout prix, entièrement, lui donner le repos d'esprit qui, pour lui, à ce moment-là, était la vie même.
--Vous avez raison; j'aurais dû deviner, m'informer auprès de vous, avant. Mais j'étais affolé; on m'avait dit que vous aviez été demandée en mariage; j'ai craint qu'on ne vous prît à moi. Encore, si j'avais été sûr que vous m'aimiez! Je croyais bien l'avoir lu dans vos yeux, mais jamais vos lèvres ne me l'avaient dit. On doute toujours quand on aime vraiment, vous le savez. Je pouvais m'être trompé, avoir pris mes désirs pour la réalité. Si j'allais vous retrouver mariée ou fiancée! Sans réflexion, j'ai écrit. La réponse, de votre main, catégorique et nette comme un coup de couteau, a tranché toutes mes espérances. J'ai cru que vous ne vouliez pas de moi, que vous aviez pris cet invraisemblable prétexte pour me repousser.
--Un coup de couteau, c'est bien cela. Mais c'était ma vie qu'il détachait de moi, me semblait-il. J'écrivais sous les yeux même de Père, penché au-dessus de mon épaule, plein d'angoisse. Je n'avais qu'une peur: me trahir; qu'un désir: éviter, à tout prix, la crise imminente. Je me sentais une décision, une lucidité invraisemblables. Depuis, j'ai compris qu'au fond, sans m'en rendre compte... Vous n'avez donc pas songé que je pourrais vieillir?
--Je n'ai pas cessé un instant de l'espérer.
--C'est pour cela que vous m'évitiez si soigneusement?
--Et vous, ne me fuyiez-vous pas aussi? Que de fois j'ai vu disparaître votre robe quand j'arrivais dans un endroit!
--Ah! quelle peur j'avais, et quel désir de vous rencontrer, tout à la fois!
--Vous souvenez-vous, chez la vieille aveugle que je soignais, à Morlino? Je vous y ai surprise, un matin, lui faisant la lecture. Comme je gardais la porte vous ne pouviez pas sortir sans passer près de moi. Alors vous vous êtes réfugiée dans un petit coin, auprès de la cheminée, et vous êtes restée là, immobile et toute pâle.
--Vous aviez l'air si indifférent, si froid!
--Les battements de mon coeur m'empêchaient d'entendre quand j'auscultais la pauvre femme. Vous m'avez à peine salué.
--Je vous aimais tant, ce jour-là! Mon âme s'échappait de moi et s'en allait vers vous.
--Bien-aimée!
--Ah! c'est une cruelle souffrance de fuir toujours ce qui vous attire tant!
--Mais je ne faisais pas que vous fuir...
--Comment, vous m'avez donc cherchée, vous aussi, parfois?
--Avidement, sur tous les chemins, par toutes les rues. Votre nom montait à mes lèvres, même lorsque je ne croyais pas penser à vous, hantant mes heures d'études, obsédant toutes mes pensées, se substituant sous ma plume aux mots techniques. Chaque robe claire aperçue de loin, chaque jeune silhouette entrevue me faisait battre le coeur.
--Et moi! Que de fois ai-je été en ville sans aucun motif, dans l'espoir seul de vous rencontrer! Un soir d'hiver, à la nuit tombante, j'étais mortellement inquiète de vous; il me semblait que quelque chose vous menaçait. Je venais de terminer mes emplettes; je laissai Federigo avec la voiture devant la poste et je passai devant votre porte. Il n'y avait personne dans l'étroite et sombre rue en pente. La fenêtre de votre cabinet de travail était grande ouverte, vous vous teniez debout près d'elle, regardant anxieusement dehors. Votre buste se dessinait sur le fond éclairé de la pièce: que faisiez-vous là, par ce froid? Vous aviez l'air de m'appeler, de m'attendre, et vous ne m'avez même pas reconnue! Deux jours après votre père mourait subitement.
--Je n'ai aucun souvenir de cela; j'ai tant souffert, depuis! Alors, c'est vrai, vous sentiez que j'allais être malheureux?
--Oui. Et après, comme c'était cruel de ne pouvoir partager votre chagrin, de n'avoir pas le droit de pleurer avec vous!
--Chérie! Si je l'avais su, quel bien cela m'aurait fait! Et moi, savez-vous où je passais mes soirées, l'été, alors qu'on me demandait partout en vain, si bien que le bruit a couru en ville que j'avais une intrigue? Derrière la charmille, à vous écouter faire de la musique, avec votre père. J'arrivais, comme un voleur, par le saut-de-loup du bois.
--Vous étiez là? Je jouais pour vous.
--Je le sentais... Oui, vraiment, il n'y a pas que ce que l'on voit et ce que l'on touche qui soit réel. Viens, plus près...
--Mais ce bruit...
--Ce n'est rien. Laissez-moi, au moins, votre main. N'avons-nous pas été assez longtemps séparés? Il faut réparer tout cela! Pourtant, nous devons attendre et souffrir encore: car, vous le sentez, n'est-ce pas? je ne veux pas vous prendre à votre devoir. Si vous cessiez de le faire avant toute chose, ma douce vie, vous cesseriez en même temps d'être vous-même, vous ne seriez plus celle qui m'est si chère. L'épreuve, qui a mûri et fortifié notre amour, m'a aussi enseigné la patience. J'attendrai: je vous aime assez pour cela. D'ailleurs, vous m'aimez: voilà qui va m'aider singulièrement. Dans trois ou quatre ans, les «petites soeurs» auront terminé leurs études et pourront vous remplacer auprès de votre père. Alors je vous réclamerai comme mienne: car rien au monde ne peut nous séparer définitivement, n'est-ce pas, mon amour? Vous n'avez pas promis de ne jamais vous marier?
--Non, rassurez-vous. J'ai promis de ne pas laisser Père seul, d'élever les petites.
--Nous le préparerons à cette idée doucement, sans secousse. Nous le soignerons si bien, tous les deux, nous l'aimerons tant, qu'il vivra de longues années encore. Borena n'est pas si loin de «Paradiso» après tout! Quand les fillettes seront mariées, à leur tour, nous le prendrons avec nous ou nous viendrons ici.
Un grognement dans le corridor, bien accentué, cette fois, les fit brusquement s'éloigner l'un de l'autre, et s'asseoir, très sages, de chaque côté de la cheminée. C'était Jacques qui s'annonçait ainsi.
--Eh bien?--demanda-t-il en entrant--me suis je trompé?
Nadine était déjà suspendue à son cou et l'embrassait de toute son âme.
--Que tu es bon! que je t'aime! disait-elle.--Puis, tout bas: Nous sommes quittes, maintenant.
--Jamais! Ce que j'ai fait, moi, ne m'a coûté que quelques pas, tandis que toi... Ah! brave, brave chérie! et... vilaine sournoise qui cachais si bien son jeu! Il était introuvable, cet animal de docteur! Tu n'imagines pas à quel point il est entêté. Ah! il n'est pas précisément maniable, le cher ami, je t'en préviens! Il s'obstinait dans une modestie charmante, mais qui contrariait singulièrement mes projets.
--«C'est elle qui te l'a dit?» répétait-il comme un refrain.
--«Non, je l'ai deviné.
--«Si tu te trompais...