Chapter 13
--Quand tu auras fini... dit tranquillement la soeur. Te souviens-tu de la couturière qui venait à la maison du temps de Maman, Angela? Elle disait de toi: «Ce Monsieur Jacques, quelle langue bien pendue il a!» Elle avait raison. Tu feras, certes, un bon avocat. Par malheur, je connais ces attendrissements-là: en général ils ne présagent rien de bon. Je ne sais pas si mes yeux sont beaux, _caro_[29], mais je sais qu'ils y voient, et très clair. Ils ont remarqué tout de suite, avant que tu ne m'aies rien dit, dès hier soir, que tu es préoccupé. Tu as beau rire et faire le fou, va, il y a là, sous cette formidable moustache à la Vercingétorix, le mauvais pli de quand tu avais fait une sottise, autrefois. Alors aussi, pour m'apaiser, tu m'appelais ta «zolie Dine». Allons, trêve aux préambules. Si tu as à m'apprendre quelque chose de désagréable, dépêche-toi; j'aime mieux ça.
[Note 29: Cher.]
--Tu as une manière de m'encourager!... Crois-moi si tu veux, mais il y a une chose singulière. Lorsque j'ai fait des folies et que je suis loin de toi, je sais bien, au fond, que je suis coupable, j'ai une conscience, comme tout le monde; seulement la morale courante est si indulgente, si facile! Je ne me trouve ni meilleur ni pire que les autres; je ne sens véritablement mes fautes que lorsque je te vois, que je rencontre ces yeux... eh bien! non, là, je n'en parlerai plus! Toutefois, j'ai le droit de dire qu'ils ont sur moi une étrange influence, une influence ridicule qui me vexe et que je ne puis pas secouer. Dis-moi, est-ce toi qui as mis cet écrin sur ma table, pour moi?
--Mais oui, dit la jeune fille, inquiète, cela ne t'a-t-il pas fait plaisir?
--Certainement...
--Tu as reconnu?...
--Oui, c'est la bague de Maman, celle qu'elle portait à la main droite, cette main si longue, si blanche avec ses ongles un peu bombés. Le rubis lançait de petits éclairs rouges quand elle cousait, le soir, à la lampe, tu t'en souviens?
--Certes! J'ai fait agrandir l'anneau pour toi. Il me semblait que tu serais content d'avoir ce souvenir.
--Reprends-le, je n'en suis pas digne.
--A ce compte-là, moi non plus je n'en suis pas digne, personne n'en est digne...
--Tu ne sais pas ce que tu dis. Entre toi et moi il y a un abîme. Comment va Papa? Son coeur?
--Bien, tant qu'il se ménage et qu'on le ménage.
--C'est-il vraiment un anévrisme?
--Oui. Les médecins l'affirment, tout au moins. La mort de maman en est la cause déterminante: il l'aimait tant! il ne lui faut aucune espèce d'émotion ni de fatigue; beaucoup de distractions. Ce n'est pas toujours commode à la campagne, tu comprends, quand nous sommes seuls. Heureusement qu'il a sa chère musique! Mais encore, n'en faudrait il pas abuser, surtout le soir: cela l'énervé et l'empêche de dormir. Le matin, nous faisons la correspondance, les comptes, un peu d'anglais: nous avons lu presque tout Shakespeare, cet hiver. L'après-midi, quand il fait beau et que mon malade est assez bien, nous allons tout lentement et en nous arrêtant souvent, jusque dans les bois, voir où en sont les coupes, ou nous longeons le torrent jusqu'à Totti; si Père est trop las, nous nous arrêtons à la première terrasse du jardin et nous regardons le soleil dorer les glaciers et se coucher derrière les Alpes assombries. Après dîner, je lui lis le Dante en italien, ou les tragiques grecs dans la traduction française de Leconte de Lisle, ou encore du Vigny, du Victor Hugo. Je tâche de ne pas trop massacrer de si grandes choses... Pauvre père... il faut voir alors son visage, il est vraiment transfiguré! Les livres médiocres lui sont odieux; il vit dans une atmosphère de douleur et de beauté qu'il serait criminel de troubler, ou domine l'image immatérielle de son unique amour.
Les jeunes gens étaient arrivés dans le petit bois de chênes touffus, non loin de la maison, où les houx, les fougères roussies, les ajoncs et les ronces s'enchevêtraient en un fouillis épais.
--Tu n'as pas l'intention de m'amener là? dit Jacques. Nous serions écorchés vifs!
--Fi! le citadin! Voici le sentier.
--Un sentier, cela? Allons, puisqu'il le faut! Drôle de confessionnal, tout de même!
--Le plus charmant et le plus discret de tous, _caro!_ Regarde cette clairière, tout juste grande comme un boudoir. Pour tapis nous avons la mousse et les feuilles mortes brodées de givre; pour plafond, le ciel. Ces murs vivants nous séparent du monde et des hommes bien mieux que des parois de planches ou de briques. Qui donc songerait à venir nous chercher ici? Parle maintenant et n'oublie pas que le confesseur est celle qui prenait toujours ta défense, autrefois.
--Et qui se faisait punir pour les fautes que j'avais commises. Vois-tu, Dine, je n'aurais jamais dû te quitter. Loin de toi, je suis un autre homme; près de toi je reprends mon âme d'enfant, je redeviens celui que notre mère appelait son «petit tendre». Vous m'avez peut-être trop gâté, toutes les deux, trop aimé...
--Peut-on aimer trop?
--Qui sait? A certaines natures il faut la bonté; à d'autres, moins nobles, la férule. Je suis de celles-là. On devrait me fustiger comme un enfant coupable. Mais, voyons, fâche-toi, ne me regarde pas avec cet air confiant qui me désespère! Comment veux-tu que j'ose te dire... Ah! je suis un misérable!
Et Jacques, s'asseyant sur le tronc d'un chêne abattu cacha dans ses mains son visage angoissé.
--Un misérable, toi? Jamais je ne croirai cela. N'es-tu pas _son_ enfant? dit la jeune fille, s'agenouillant auprès de son frère et prenant sa tête brûlante tout contre son épaule. Ne parle pas, je vais achever la confession: tu t'es de nouveau laissé entraîner, comme il y a six mois, tu as joué...
--Oui. Qui te l'a dit?
--Ton repentir. Tu as perdu et tu...
--C'est que j'avais besoin d'argent... Ah! si tu savais!
--Je ne veux pas savoir. Combien te faut-il?
--Mille francs seulement. J'en dois le double; mais Daniel, à qui je me suis adressé d'abord, m'a envoyé vingt-cinq louis, avec une semonce si dure, il est vrai, que j'ai été sur le point de tout lui retourner. J'ai pu emprunter les cinq autres cents francs à des camarades. Restent mille francs. Il faut que je les trouve à tout prix, aujourd'hui. C'est une dette de jeu, une dette d'honneur, tu comprends. Si demain, avant minuit, je ne l'ai pas payée, je suis déshonoré. Mille francs, ce n'est pas excessif, pourtant! Papa les retiendra sur ma part, plus tard. Mais je lui avais donné m'a parole que je ne jouerais plus; j'ai manqué à ma parole. Quelle confiance aura-t-il en moi, désormais? Quel mal ceci ne va-t-il pas lui faire! Ah! je n'ai pas le courage de lui porter ce coup! Tu lui parleras, toi, n'est-ce pas?
--J'arrangerai tout, ne crains rien. Lève-toi, maintenant et aide-moi à couper mon houx.
--Tu as du chagrin, Dine?
--Oui. Moi aussi je me fiais à tes promesses. Et Papa... Mais tu t'es dit tout ce que je pourrais te dire. A quoi serviraient les reproches! Regarde plutôt: le soleil a percé les nuages; il est entré dans le confessionnal; c'est le soleil de Noël, chéri; laisse-toi pénétrer par lui. Il te dira ce que je ne sais pas te dire, moi, qui n'ai jamais su te gronder. Si je le comprends bien, il parle de pardon, de courage, de vie nouvelle. Il dit: joyeux Noël à tous, oui, joyeux, malgré tout, malgré les fautes, les regrets, les déceptions, les séparations, les deuils, les tristesses: joyeux dans l'espérance divine, joyeux dans la force venue d'en haut et promise à ceux qui se repentent, aux hommes de bonne volonté. Garde la bague: c'est _elle_ qui te la donne, maintenant: la pierre, couleur de ces graines, te rappellera notre confessionnal. Promets-moi seulement de la porter toujours et de la regarder quand viendra la tentation.
--Je te le promets.
--A l'oeuvre, à présent, paresseux! Vite, et ce houx! Papa doit être levé. Ecoute: n'est-ce pas la cloche du déjeuner qui sonne?
--Oui.
--Dépêchons-nous. Coupe donc les branches plus longues! Mets tes gants si tu crains de te piquer. Ah! voilà ce qui s'appelle un beau bouquet! C'est assez. Viens!
II
_«Je tiens ce qui m'est le plus cher, et je ne serai pas le plus misérable des hommes si je meurs vous ayant près de moi.»_
Sophocle.
_(Oedipe à Colone.)_
Frileusement blottie au flanc Sud de la montagne, entre un bois de chênes et une forêt de sapins, recouverte de lierre depuis sa base jusqu'aux fines colonnettes de son toit plat, Paradiso, la vieille maison héréditaire des Meydan, avait tout l'aspect d'un nid. Les larges allées de ses jardins montaient et descendaient autour d'elle, traversant les bosquets touffus, s'arrondissant en terrasses aux échappées sur la belle vallée vaudoise de ***. Ses fenêtres dont les vitres nettes, garnies de rideaux frais, scintillaient parmi les mouvantes et vertes draperies, attiraient, accueillantes, comme des regards amis. Un feu, où brûlait une énorme bûche de Noël, se reflétait dans la porte-fenêtre de la pièce du centre, la salle à manger, qui s'ouvrait sur un petit perron de pierre.
Auprès de la table servie, Monsieur Meydan dépouillait le courrier du matin en attendant ses enfants. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, l'air bien plus jeune que son âge. D'épais cheveux blonds, à peine blanchissants, se retournaient en touffe sur un front large, où les soucis, la maladie et la douleur avaient creusé leurs profonds sillons. Des yeux très vifs encore, d'un bleu sombre, semblaient brûler sous des arcades sourcilières avancées. Son visage, d'une douceur presque féminine, avait des teintes de rose passée, avivées aux pommettes. Il était vêtu avec soin d'un coin de feu beige. De sa main amaigrie, il caressait une longue moustache, plus rousse que ses cheveux, bien plantée au-dessus d'une bouche fine et d'un menton ferme, fraîchement rasé.
Issu d'une vieille famille vaudoise ayant du bien, réfugiée jadis en Suède pendant les persécutions religieuses, il tenait de ces différentes origines les contradictions et le charme de sa nature d'artiste, ardente, impressionnable et tendre. Il terminait ses études à Rome lorsqu'il avait rencontré celle qui devait être l'unique amour de sa vie, sa femme, sa «Béatrice», ainsi qu'il l'appelait, belle comme un rêve de poète, aimante et douce, mais d'une santé délicate, et qui avait succombé, jeune encore, aux épreuves de ses trop nombreuses maternités. Avec elle, par elle et pour elle, il avait vécu dans sa maison natale dont elle avait fait un «paradis», au coeur d'un pays merveilleusement beau, n'ayant d'autre occupation que les soins à donner à son vaste domaine, l'étude de la musique, qu'il aimait passionnément et l'éducation de ses enfants dont il semblait être plutôt le frère aîné que le père...
Jacques entra le premier; et, le cour battant, après avoir dit bonjour, attendit le regard de celui envers lequel il se sentait si coupable. Mais, absorbé par sa lecture, Monsieur Meydan répondit distraitement, sans lever la tête.
Nadine avait laissé sa mante et ses socques dans le vestibule. Toute blanche dans sa robe de laine claire, elle vint par derrière son père, se pencha et l'embrassa au front, comme elle faisait chaque matin «pour faire envoler les soucis».
--As-tu bien dormi, Père, as-tu souffert cette nuit?
«Père» ne remarqua pas l'anxiété inaccoutumée de cette phrase quotidienne, ni le léger tremblement de la voix.
--Bien, merci, dit-il. Tu es fraîche comme l'aube, tu sens l'air des bois, ma chérie. Et, repliant la lettre qu'il lisait, il tendit sa tassé à la jeune fille qui y versa le thé fumant. Le bonheur d'avoir mes enfants auprès de moi m'a véritablement ressuscité, au contraire. Je me sens léger et dispos, j'ai vingt ans ce matin. Quel bon Noël nous allons passer ensemble! Aussi bon que possible sans... Tiens, j'ai une lettre de Daniel, une lettre excellente. Il regrette de ne pouvoir venir, mais ses malades le retiennent. Il réussit merveilleusement, ce petit! Ah! c'est un cher garçon, un homme énergique, qui sait ce qu'il veut! Si tu marches aussi bien comme avocat que lui comme médecin, mon Jacques, je pourrai être fier de mes fils, je n'aurai pas tout-à-fait perdu ma vie. Et je ne parle pas de mes filles... Comme votre mère serait heureuse, mes enfants. Je veux être heureux pour elle et pour moi. Daniel vous envoie ses meilleurs baisers de Noël. Mais pourquoi les fillettes ne descendent-elles pas? Je ne vois pas leurs tasses...
--Elles étaient fatiguées du voyage; songe donc: huit heures de chemin de fer et cette montée, depuis Borena, qu'elles ont voulu faire à pied! Alors on leur a servi leur déjeuner au lit. Elles doivent s'habiller et ne vont pas tarder à venir t'embrasser.
--Ah! comme tu les gâtes! Mais voyons, qu'as-tu? Maintenant que je te regarde, il me semble que tu es pâle... Et Jacques... Vous avez tous deux très mauvaise mine, vous me trompez, il y a quelque chose. Luce, c'est Luce, n'est-ce pas?
--Pas le moins du monde, répondit Nadine, de cette voix calme qui avait tant d'empire sur le malade. Luce se porte à merveille. Jacques et moi avons été au bois, cueillir du houx pour ce soir et le froid nous a saisis. Il fait une de ces gelées!
--La voilà qui dissimule, elle, si droite, pensait son frère: c'est pour m'épargner. Mais, tout-à-l'heure, comment s'en tirera-t-elle? Pauvre Père, quel écroulement! Je suis un bandit!
La jeune fille étendait le beurre sur les tartines chaudes. Elle se disait avec angoisse: Il est impossible que je parle à Papa aujourd'hui. Par exception, il est paisible et heureux; comment avoir le coeur de le troubler? Quel changement dans ses traits, tout à l'heure, lorsqu'il a remarqué notre pâleur! Comme on sent qu'un rien pourrait amener la crise fatale! Elle serait d'autant plus violente, en ce moment, qu'il est plus confiant et plus tranquille.
--Qui aurons-nous à dîner? demanda Jacques, cherchant à rompre un silence pesant.
--Mon ancien camarade Malprat, avec sa femme, cette bonne Francesca; le pasteur Le Brun est malade, il ne viendra pas; Monsieur et Madame Porchano, nos aimables voisins des Cèdres; Madame Lelong, notre autre voisine, mais pas sa pimbèche de fille qui, heureusement, est absente. Je n'aime pas beaucoup cette femme, mais elle est veuve et isolée, je n'ai pas le courage de la laisser seule, un soir de Noël. Enfin, l'indispensable et cher Calvetti, sans lequel je ne conçois pas un dîner à la maison. Tous, sauf Madame Lelong, de vieilles connaissances, tu vois. Si j'ai bien compté, cela fait six, onze avec nous cinq.
--Onze! La table ne sera pas jolie, il manque une personne, répondit Jacques, pour dire quelque chose. Et puis, l'élément «vieille connaissance» quoique très appréciable, domine un peu trop. Il faudrait, il me semble, un peu de jeunesse. Pourquoi n'as-tu pas invité Georges Melville? Il y a si longtemps que je ne l'ai vu! Je serais bien aise de le retrouver.
--C'est que...
--N'est-il plus ton médecin?
--Non.
--Comment, il n'est pas venu en consultation, quand tu as été si malade?
Nadine s'était levée brusquement.
--Tu t'en vas? demanda le père.
--Je vais voir les petites, dit-elle sans se retourner.
--Qu'y a-t-il? demanda Jacques, très intrigué, lorsqu'elle eut disparu. Pourquoi ces réticences, ces airs mystérieux à propos de cet ami d'enfance, de cet ami de toujours? Daniel s'est-il fâché avec lui? Ils étaient si liés autrefois; ils ne pouvaient vivre l'un sans l'autre, au point que quand ils faisaient leurs études ensemble à Rome, on les appelait les frères Siamois. Il n'est pas possible qu'ils se soient brouillés. Après cela, Daniel... il est parfait, j'en conviens, mais, raide parfois, aussi. Pourtant, je ne peux le croire... Et puis, enfin, que diable! ce ne serait pas une raison suffisante: il n'y a pas que Daniel, ici. Du temps de Maman, Georges venait journellement à la maison, il faisait partie de la famille. Et maintenant, éclipse totale du Monsieur? C'est extraordinaire.
--Il a été en Allemagne pendant près d'un an. Puis il a perdu son père.
--C'est vrai; mais maintenant il est de retour et son deuil touche à sa fin. Rien ne t'empêche plus de l'inviter.
--..................................
--Tu vois bien, il y a quelque chose. Quoi?
--Rien. Ou plutôt il avait des idées... Figure-toi qu'il s'était épris de ta soeur et voulait l'épouser.
--Tu appelles cela des idées? Si quelque chose est naturel, logique même, c'est ça. Ils semblent faits l'un pour l'autre. Melville est un charmant garçon, et sérieux, et plein d'avenir! Nadine ne pouvait trouver mieux, ni lui non plus. Elle n'a pas été assez folle pour refuser, j'espère? Je ne le lui pardonnerais pas.
--C'est ce qui te trompe, mon cher: elle l'a refusé, bel et bien. Si «charmant» qu'il te semble, il ne lui plaisait pas, sans doute. J'ai laissé ta soeur entièrement libre, tu comprends. C'était il y a deux ans, un peu avant Noël. Ton phénix finissait son internat. J'étais très souffrant, je me souviens, le jour où j'ai reçu sa lettre. Et puis, naturellement, elle m'avait bouleversé: on a beau élever ses enfants pour eux, non pour soi, on a beau se préparer au sacrifice, se répéter que sa fille est grande et qu'elle pourra vous être enlevée d'un moment à l'autre, le coup est rude tout de même.
--Que faut-il répondre? ai-je demandé à ta soeur.
--Ceci, a-t-elle dit aussitôt, sans l'ombre d'une hésitation: «Ma fille est de beaucoup trop jeune pour se marier.» Et, séance tenante, sous mes yeux, elle a écrit la lettre, car j'étais trop faible pour le faire moi-même. Peut-on rien trouver de plus net, de plus précis, et, à la fois, de plus délicat que cette simple phrase? Cette enfant a un esprit, un coeur! Cependant Melville nous a gardé rancune. A son retour d'Allemagne, quand, après avoir soutenu sa thèse, il est venu prendre la clientèle de son père à Borena, il a négligé devenir nous voir. Il réussit fort bien, dit-on. Je le rencontre quelquefois en ville ou dans la montagne quand il fait ses tournées. Nous nous saluons, et c'est tout. Je ne lui en veux pas.
--Trop jeune! elle avait vingt ans! C'est l'âge, au contraire, ou jamais!--allait dire le jeune homme, mais il se tut. Brusquement il se souvenait des vacances de Noël de cette année-là, si assombries par il ne savait quel malaise mystérieux: son frère qui boudait visiblement et donnait de mauvais prétextes pour ne pas venir; Georges, subitement parti pour l'Allemagne, par raison de santé, disait-on; Monsieur Meydan, joyeux comme un homme qui vient d'échapper à un grand danger; enfin, et surtout, Nadine, si différente d'elle-même, triste lorsqu'elle ne se croyait pas observée, d'une gaité exagérée devant le monde. Et maintenant, ce trouble, ce brusque départ, à ce nom...
--Elle l'aime! pensait-il. Elle s'est sacrifiée. Papa ne voit rien, ou... mais ce serait d'un égoïsme monstrueux!
Le déjeuner était fini. Monsieur Meydan, les pieds tournés vers le feu, lisait son journal. Jacques se leva et courut à la chambre de sa soeur. Il frappa, on ne répondit pas. Il tâcha d'ouvrir la porte: elle était fermée à clef.
--C'est cela, je ne me suis pas trompé! Ah! l'héroïque chérie! Que faire, mais que faire? Je donnerais ma vie pour elle... et la savoir ainsi malheureuse...
Nadine, à genoux devant son lit défait, cachait sa tête dans le coussin pour étouffer les sanglots qui ne voulaient pas s'arrêter. Son coeur vaillant, où tant de tristesses s'accumulaient en silence, éclatait enfin. Ce nom si cher, prononcé à ce moment-là, c'était trop. Elle pleurait toutes les larmes que, depuis si longtemps, sans cesse, elle refoulait au fond d'elle-même. Sa force faiblissait subitement; tout lui échappait à la fois. Sa tâche lui semblait manquée, son sacrifice, inutile. Pourquoi avait-elle fait taire son coeur et blessé à jamais cet ami toujours chéri en secret? Pour donner à ce père malade le calme, la paix qu'il lui fallait à tout prix; pour rester auprès de lui et continuer l'oeuvre inachevée, léguée par la chère morte. Or, voici cette paix, ce calme compromis, et avec quelle légèreté, par son frère. Son travail de persuasion, si délicat auprès de lui, avait donc été vain aussi, son influence, nulle!
--J'ai sans doute été lâche, je ne l'ai pas assez grondé, pensait-elle. C'est que Père, quand il se fâche, dépasse toujours la mesure; alors, pour la rétablir... Je ne voudrais pas le rebuter, mon pauvre Jacques! Si on le décourage, je le connais, il ne luttera plus et se perdra tout à fait. Il est faible, étourdi, léger; pourtant son coeur est droit et bon. Il est toujours si repentant! Je ne sais pas, moi, diriger un garçon de cet âge, un homme, déjà! Tant de choses en lui m'échappent! Il n'a que deux ans de moins que moi, après tout! Je ne suis pas sa mère, mais sa soeur, sa camarade. Je ne puis que l'aimer!
Encore si Daniel m'aidait, lui, l'aîné, lui, si intelligent, si fort! Mais il ne peut comprendre les faiblesses des autres; il est trop sévère, aussi; il a des mots cruels qui font d'inguérissables blessures. Et puis, je le sens, il m'en veut d'avoir refusé son ami. Il ne m'écrit pas, il fuit la maison. Il aime tant Georges! Il avait rêvé d'en faire son frère: la déception est grande, je le devine.--Ah! comme je l'adore, pour cette admirable fidélité! Impossible, pourtant, de lui expliquer les choses; il n'admettrait pas mes raisons. Je connais sa logique inflexible: «Un père n'a pas le droit de sacrifier son enfant; avant toute chose, une fille doit suivre la loi de la nature, qui est de se marier, de fonder, à son tour, une famille.» Tout de suite, j'en suis sûre, il avertirait Georges, parlerait à papa, dévoilerait le cher, le douloureux secret, si difficilement gardé. A quoi cela servirait il d'avoir tant combattu, tant souffert!
Ai-je eu tort de refuser le bonheur? Pourquoi l'ai-je fait si brutalement? Ne pouvais-je laisser une porte ouverte à l'espérance? Mais Père, ce jour-là, était si malade, si mortellement inquiet! Je revois sa figure anxieuse: comme elle s'est subitement illuminée, quand je lui ai répondu! A ce moment-là, le sacrifice a été facile. Mais ce «de beaucoup trop jeune» qui l'a comblé de joie, qui lui semblait tout naturel (ne suis-je pas toujours une gamine à ses yeux?) a dû paraître à Georges le plus grossier des prétextes. Ah! je suis habile à faire souffrir, moi, quand je m'en mêle! Ma main est sûre contre moi-même. Il fallait...
Mais que fallait-il?
La jeune fille se leva et prit sur la cheminée une petite photographie jaunie, pâlie, presque effacée, dans un cadre de soie ancienne.
Que fallait-il faire? Explique-le-moi, toi? Ne m'as-tu pas dit, en me les montrant tous: «Sois leur mère?» J'ai promis. Une mère n'abandonne pas ses enfants. J'ai tenu ma promesse; mais, maintenant, je suis lâche, tu vois. Quand saurai-je, à ton exemple, renoncer absolument à moi même? Mon Dieu, aide-moi, toi seul le peux!
Ah! ce «moi» qui revient sans cesse, qui veut être heureux à tout prix! Lasse de toujours donner, j'ai soif de recevoir à mon tour. J'ai tant besoin de conseil et d'appui! Je suis jeune, inexpérimentée. Et puis, je voudrais vivre moi aussi, être heureuse! Mais c'est fini: pardonne-moi, Maman; va, je serai forte encore. Seulement, que faire en ce moment? Ne rien dire à Père? Et ces mille francs où les trouverai-je?... Ah!