Chapter 11
Pauvre Héloïse, quels vers! Non, ce n'est pas du Victor Hugo! Pourtant ils m'ont bouleversée. N'a-t-elle pas perdu son mari et son fils en mer, tous les deux, «non convertis», comme elle dirait? Quelle profondeur de souffrance ils dévoilent, ces vers maladroits, quels affreux tourments! Je commence à entrevoir ce qui donne à ce vieux visage cet air d'angoisse: ne serait-ce pas la crainte de ne revoir jamais ceux qu'elle a perdus? Elle met dans ses convictions la raideur, l'inflexibilité qu'elle apporte à tout dans sa vie. Sait-elle, oh! sait-elle ce qui s'est passé dans ces âmes d'hommes à l'heure suprême? Qui peut se vanter de connaître le secret des coeurs, d'y suivre le travail de Dieu, si mystérieux, si intime, si profond, si caché, souvent! Qui peut oser dire d'un de ceux pour lesquels le Christ est mort: «il est perdu»?'
Comme j'écrivais ces mots, Héloïse est entrée dans le salon. Elle a froncé les sourcils à la vue des fleurs, du tapis, des coussins, de la lampe, qui changent la physionomie par trop froide de la pièce, mais s'est arrêtée devant les portraits. Elle a pris le tien; sa figure s'est épanouie.
--Comme c'est lui! s'est-elle écriée. On dirait qu'il va parler, qu'il va me dire: «Bonjour, ma Loïse, ça va toujours bien?» Mais le voilà qui prend des cheveux blancs, déjà, si jeune!
--Il a souffert.
--C'est vrai, ça touche, ça. C'était un si beau drôle, autrefois, tracassier, vif, mais si aimable, si bien portant! Et voyons...
Elle a pris l'autre portrait.
--Il lui ressemble; pourtant il a quelque chose de Madame. Quel âge avait-il, là?
--Six ans et huit mois.
--Et quand... c'est arrivé.
--Sept ans.
--Sept ans! Un bébé encore, quoi! Comme j'aurais aimé le connaître! Elle s'est tue, a soupiré et l'a contemplé longtemps sans plus rien dire. J'ai vu une larme furtive couler lentement le long de sa joue ridée. Alors, tout émue, je me suis levée et, prenant sa vieille main dans les miennes, je lui ai dit:
--L'enfant a eu le même sort que l'homme mûr, que le jeune homme; mais, sur eux tous, le Père du ciel veillait. Il les a «tirés des grosses eaux», cherchons-les auprès de lui.
--Non, non, a-t-elle répliqué vivement, comprenant ma pensée et dégageant sa main. Le cas n'est pas le même. Votre chérubin est mort dans vos bras, d'une maladie qui l'aurait emporté sur terre aussi bien; la mer l'a recueilli, elle ne l'a pas tué. Et puis, quelle différence! Son âme d'enfant était pure et prête pour la vie éternelle. Mais les miens... Croyez vous que, dans une tempête, on ait le temps de prier, de se recueillir?
--Je crois, dis-je, en l'entraînant doucement et la faisant asseoir à mes côtés, je crois que l'infini du repentir peut tenir dans un cri, dans un suprême élan vers Dieu.
--Vous dites cela pour me consoler, parce que vous êtes bonne et que je vous fais pitié. Mais je sais bien, moi, que «l'Eternel est un Dieu fort et jaloux, qui punit l'iniquité des pères sur les enfants, jusqu'à la quatrième génération de ceux qui le haïssent»...
--Oui, «mais qui fait miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui l'aiment et qui gardent ses commandements». Ne les avez-vous pas toujours gardés? Ne l'aimez-vous donc pas?
--Non, justement, dit-elle, et c'est là mon crime impardonnable. Je ne l'ai pas aimé «de tout mon coeur, de toute mon âme, de toute ma pensée». Je lui ai préféré la créature et la créature m'a trompée, m'a abandonnée. D'abord, je me suis mariée par amour, moi, chrétienne, avec un incroyant. Puis je me suis fait des idoles de mes enfants. Il y en a qui disent que j'ai été trop sévère avec eux: je sais bien, moi, que j'ai été faible, que je les ai gâtés. Mon fils est devenu un débauché, comme son père. J'avais une fille... Ah! combien elle m'était chère, pourtant! Je n'ai pas su la préserver de la tentation. Elle s'est engouée d'un homme sans religion et l'a épousé malgré ma défense. Que pouvais-je dire? Ne suivait-elle pas mon exemple? Je la gardais comme la prunelle de mes yeux; j'aurais donné pour elle tout le sang de mes veines; elle était mon dernier enfant, la seule qui restât de tous les miens. Je l'avais fait élever à Sainte-Foy, dans la pension protestante, comme une demoiselle. Elle était trop délicate, trop fine pour être servante ou pour travailler la terre; sa santé était fragile, elle toussait souvent, l'hiver. Je comptais la garder auprès de moi et la marier à quelque cultivateur des environs... Elle s'est amourachée d'un vaurien, d'un beau Monsieur à faux-col et à plastron, qui se disait agent d'assurances, venu pour la saison au Val, chez des amis communs. Un vaurien sans le sou, quoi! Dans le pays je passe pour avoir un joli--magot; on se trompe: j'ai seulement les économies de ma mère et les miennes, juste de quoi être à son aise en bien travaillant et voir venir les mauvais jours. Il pensait dénicher une héritière. Il a demandé Raymonde; j'ai refusé de la lui donner, bien entendu. Alors ma pauvre petite a commencé à dépérir. Elle s'en allait souvent pleurer dans le grenier à foin. J'espérais que cela lui passerait. En effet, elle commençait à être plus raisonnable et je me rassurais, croyant le misérable parti, lorsqu'un jour de la fin septembre--je m'en souviens comme si c'était hier--vers le soir, je finissais de ranger les draps de la lessive dans l'armoire de la lingerie, elle est entrée timidement. Je la vois, ainsi que je vous vois, là! Son chapeau (elle en avait un depuis son retour de pension) son chapeau cachait ses cheveux, si épais qu'elle ne pouvait les démêler toute seule, dorés et si frisés, bonnes gens, qu'on aurait dit qu'elle était coiffée par le coiffeur. Elle avait une petite robe fond blanc à ramages bleus qui s'ouvrait un peu au cou. Sa figure, belle à admirer, menue et ronde comme celle d'un enfant, était très pâle; elle tremblait. Mais ce n'est que plus tard que je me suis souvenue de tous ces détails et de son air pas comme à l'ordinaire. A ce moment-là je ne voyais que mon linge que je voulais finir de mettre en ordre avant la nuit.
--Où t'en vas-tu de ce pas? lui dis-je.
--Je vais porter à la dame des Tamaris son ouvrage, que je viens de terminer. Adieu, maman!
Je ne me méfiais de rien. Très habile de ses doigts elle faisait, en effet, pour les dames du voisinage, des ouvrages de fine broderie. Elle en gardait l'argent dans une tire-lire, sur la cheminée de la cuisine, pour son trousseau, soi-disant.
--C'est bon, reviens vite. Je n'aime pas te voir courir les chemins, quand il fait noir.
Elle ne me répondit pas et se mit à m'embrasser. Elle avait toujours été très amiteuse et m'ennuyait, souvent, moi qui n'aime pas trop cela, à se pendre à mon cou et à me bécoter, m'empêchant de travailler.
--Embrasse-moi, toi, dit-elle.
Je la baisai distraitement, un peu impatientée, même, et continuai ma besogne... Ce n'est que lorsque j'entendis la porte du jardin se refermer que je me réveillai comme d'un songe. Brusquement, je fus saisie d'un pressentiment, je revis sa figure bouleversée, je me souvins du drôle de son de sa voix. Je me précipitai à la cuisine: la tirelire n'était plus sur la cheminée; j'allai à la grille, Raymonde avait disparu. Folle d'angoisse, je me mis à courir sur la route, je l'appelai, je la cherchai dans le village, aux Roches, chez ses amies sur les falaises, dans les champs: rien ne me répondit, elle n'était nulle part, personne ne l'avait vue. Je la crus noyée. Je passai la nuit à rôder le long du rivage, l'appelant sans m'arrêter, la gorge enrouée, les jambes cassées. Le garde-côte, que les voisins, accourus à mes cris, avaient prévenu, envoya un canot avec des hommes, du port. La lune était pleine, on y voyait comme le jour. On chercha partout dans les rochers, sans rien trouver. Enfin, comme je m'en revenais à la maison, au matin, ayant perdu tout espoir, un homme me remit une lettre de sa part. Ma fille vivait, oui, et, au premier moment, je crus devenir folle de joie; mais après, je crois que j'aurais préféré la savoir morte. Elle avait été rejoindre le misérable sans lequel elle prétendait ne plus pouvoir vivre et me suppliait de lui permettre de l'épouser. Si je refusais, plie serait forcée de passer outre.
--Y a-t-il une réponse? me demanda le messager.
--Dites à la personne qui vous a envoyé, que je n'ai plus d'enfant. Voilà ma réponse.
L'Angélus sonnait à l'église du Val comme je refermais la porte du jardin dont le bruit m'avait fait tant de mal. Raymonde n'existait plus pour moi. Elle, mon unique enfant, ma consolation, si soumise et si douce jusqu'alors, m'avait abandonnée pour un étranger, un aventurier rencontré par hasard. N'a-t-elle pas eu, même, l'impudence de m'envoyer des sommations respectueuses. Ceci était plus amer que tout le reste: les autres épreuves me venaient de Dieu, celle-ci de la chair de ma chair. C'était l'infâme qui la poussait bien sûr. Fallait-il qu'elle fût enjôlée, tout de même, pour en venir là, elle, ma tendre colombe, mon agneau sans tache, qui m'aimait tant, qui n'aurait pas fait de mal à une mouche!
Ah! il n'a pas tardé à me venger, le malfaiteur!
Quand il a su que j'étais inflexible, que la fille seule lui restait sans la dot, il l'a abandonnée à son tour.
--Vous n'avez pas essayé de la revoir?
Héloïse a baissé la tête, comme honteuse.
--Oui, j'ai eu cette faiblesse. Quand j'ai su qu'elle était toute seule, sans pain peut-être, ma rancune a cédé. J'ai été la chercher, mais trop tard: elle était morte la veille en mettant au monde un enfant mort-né. Le désespoir, la misère,--elle n'avait pour vivre que son métier de brodeuse,--avaient fait leur oeuvre. Voilà: j'avais mis mon coeur à ce qui n'est que poudre et cendre, et je n'ai trouvé que poudre et cendre. Maintenant, je suis seule, je n'aime personne et personne ne m'aime.
--Ma pauvre Héloïse, comme vous souffrez?
--Moi? a-t-elle dit, en se levant brusquement et reprenant son air fermé. Non. Je n'espère plus rien ni dans ce monde ni dans l'autre; mon coeur est mort. J'avais fauté, Dieu m'a punie: c'est juste, nous sommes quittes. J'ai beaucoup prié autrefois, mais le Seigneur a rejeté ma prière. Il a refusé de m'entendre comme j'avais refusé de l'écouter, et m'a endurci le coeur. Mais, j'ennuie Madame... Je suis toute confuse... Je ne sais comment j'ai eu la hardiesse de lui dire toutes ces choses. Je prie Madame de m'excuser.
--Vous ne m'avez manqué en rien, lui dis-je, et je vous remercie, au contraire, de votre confiance. Ce soir, n'est-ce pas la veille de Noël, la veille de l'anniversaire du jour où Dieu est venu dire aux hommes qu'ils sont frères? Il n'y a, ici, en ce moment, ni maîtresse ni servante, mais seulement deux mères...
--Non, non, dit-elle, je sais ce que je dois à la femme de mon maître. Si j'ai, un instant, oublié son rang et le mien...
--Vous n'avez rien oublié...
Mais elle n'écoutait plus; et, froide, impénétrable, de nouveau se dirigeait vers la porte.
--A quelle heure Madame prendra-t-elle son lait de poule?...
--Je ne sais...
--A dix heures, sera-ce assez tôt?
--Oui, oui...
Elle est partie, me laissant si déçue, si troublée de son mutisme soudain, que je me suis mise à pleurer. L'ai-je froissée? J'ai donc été bien maladroite. J'aurais mieux fait de me taire. Quel droit avais-je de pénétrer de force dans ce coeur si fier? Je voulais lui faire du bien? Qui m'en avait priée? Mais indiscrète, égoïste et orgueilleuse que j'étais, n'était-ce pas mon propre soulagement que je cherchais? La comparaison des souffrances de cette femme torturée et des miennes, ne me faisait-elle pas mieux sentir le bonheur qui me reste? N'avais-je pas besoin d'elle, plus qu'elle, de moi? Quel soulagement lui apportais-je? Au contraire, sa présence ne m'était-elle pas nécessaire? Il fallait lui dire, au lieu de ces belles paroles par lesquelles je croyais me montrer si charitable, si généreuse: «Restez, Héloïse, je vous en prie, je souffre, j'ai besoin de vous, je suis si seule et si misérable, moi aussi: car, pour les mères, voyez-vous, les richesses, le rang, ce sont leurs enfants. Nous sommes aussi dépouillées l'une que l'autre; pleurons ensemble.»
La mer est haute. Je l'entends qui bat les falaises à coups sourds et réguliers. Le feu est tombé--et mon courage aussi. Les coins se remplissent d'ombre. J'ai peur. Que cette veillée de Noël est triste! Pourquoi suis-je à la Bolinière? Ici, comme partout, je sens ton absence. Ces murs ne me disent plus rien. Où es-tu, mon ami? Que fais-tu à cette heure? J'espère, demain, recevoir ta lettre qui me fera du bien qui me dira que tu approches. Pour sûr, tu penses à moi en ce moment. Ah! si j'avais notre enfant avec moi, comme, patiemment, je t'attendrais, comme je ferais passer ton âme dans la sienne, comme je puiserais dans ses yeux ma force! Mais il n'est plus. Je suis seule, si cruellement seule! Personne autour de moi. Par ce soir de fête où toutes les mères pensent à faire des surprises à leurs enfants et se réjouissent à l'avance de leur joie, c'est bien dur, vraiment. Oh! un petit soulier à remplir, moi aussi, un être faible à protéger, à qui donner, au nom de celui qui n'est plus, ce trop plein de tendresse qui m'étouffe! J'ai là, sur la table, devant moi, les objets que je lui avais donnés à son dernier anniversaire: son couteau de grand garçon dont il était si fier, son petit canon de cuivre «pareil à ceux de papa» qu'il tenait, dans sa main faible lorsqu'il était malade...
Mais, pardon, je te fais de la peine. Va, je vais être plus forte. Vois-tu, moi, je ne sais rien te cacher. Je vais me secouer, me ressaisir. J'ai besoin de sortir, de marcher à l'air vif. La nuit n'est pas si noire que je le croyais. La lune s'est levée, elle trace sur les flots un beau chemin lumineux qui conduit vers toi; ma pensée va y courir pour te rejoindre...
IV
La jeune femme avait baissé la lampe, arrangé le feu, pris dans sa chambre un grand manteau à capuchon et était sortie. La marche dissipa vite l'impression nerveuse qui l'oppressait un instant auparavant. Sans crainte, elle traversa le court jardin à la française, et s'engagea dans l'allée de chênes qui se dirige vers la mer. Mais, comme elle refermait la lourde porte de fer pour prendre, en face, l'étroit sentier menant aux falaises, elle vit, à gauche de la maison, au milieu du champ de blé, le petit cimetière de famille qui, en ce pays de Saintonge, se trouve toujours dans les vieux biens de campagne des protestants. La lune faisait paraître les murs tout blancs auprès des têtes aiguës, noires et raides des cyprès. Elle eut envie de revoir ce lieu si paisible où, côte à côte, dans la terre qui les avait nourris, dormaient les ancêtres et les parents de son mari. La porte était fermée au loquet, elle entra. Elle connaissait chaque tombe; elle y avait porté des fleurs fraîches le matin même. Elle cherchait instinctivement quelque chose et ce quelque chose n'était pas là.
Ce qu'il lui fallait, elle savait qu'elle ne le trouverait plus jamais, nulle part, que toute sa vie, elle en aurait au coeur le vide, la soif inassouvie. Mais ne découvrirait-elle donc rien qui rappelât le cher disparu, qui lui donnât la douce illusion de sa présence? Hélas, oui, la chimère, puisque la réalité était impossible. Sa tombe! Ah! si elle avait eu, comme les autres mères, la joie décevante de posséder ce petit coin de terre sacré et cher entre tous, de le soigner, s'imaginant faire encore quelque chose pour l'aimé! Mais cela, aussi; lui était refusé. Alors, il y avait les tombes des fils des autres; elle les recherchait, celles, surtout, des petits garçons entre six et huit ans.
Dans le vieux cimetière du village il y avait--elle s'en souvenait brusquement--bien des noms d'enfants gravés sur les pierres. Elle y alla, hâtant le pas, soudain pressée comme si elle était attendue, joyeuse comme à l'approche d'un grand bonheur. Il lui semblait que son cher petit, son garçonnet si fin et si doux, trottinait auprès d'elle, qu'il glissait sa main frémissante et chaude dans la sienne, comme chaque fois qu'elle allait faire une bonne action, chaque fois que son coeur, travaillé par la souffrance, était meilleur, plus pur.
Elle ouvrit la porte et s'avançait entre les tertres inégaux, lorsqu'elle poussa un cri: elle voyait, enfin, ce qui l'attirait, ce pourquoi elle était venue. D'un élan passionné de tendresse, elle se pencha sur l'enfant évanoui, tâta son pouls, qui battait faiblement, réchauffa ses mains glacées dans les siennes, frotta ses tempes. Un peu de couleur revint sur les joues terreuses de Raymond. Il ouvrit les yeux; et, croyant reconnaître la dame de son rêve, toute blanche dans ses vêtements noirs, il dit «Maman», et s'évanouit de nouveau.
Madame Brunier prit l'enfant dans ses bras et sortit du cimetière. Il était grand et lourd pour sa frêle personne; mais ses forces étaient décuplées. Elle ne sentait pas la fatigue, elle marchait péniblement, bravement, dans le sentier blanc, un peu courbée en ayant, précédée de son ombre démesurément agrandie. Arrivée à la grille, elle sonna pour se faire ouvrir. Héloïse accourut, une lanterne à la main. Inquiète de l'absence de sa maîtresse, elle la cherchait dans le parc. Elle. retint une exclamation, posa sa lumière sur la borne et prit l'enfant des bras de la jeune femme en grommelant:
--Si ça a du bon sens, un enfant si lourd, et madame qui est si délicate, qui était encore malade il y a huit jours à peine! Puis, emportée par la curiosité: «Où madame a-t-elle bien pu trouver ce petit? Qui est-il?» demanda-t-elle.
--Je ne le connais pas. Il était évanoui dans le cimetière, près de l'église, au pied d'une tombe. Il serait mort de froid et de faim, peut-être, si on ne l'avait pas secouru. Il souffre, il est abandonné, malheureux, sans doute, il faut être bonne, Héloïse!
--Ça, par exemple, c'est fort comme La Rochelle! Madame a porté ce poids depuis l'église, quasiment une demi-lieue! Si monsieur le savait, il serait bien fâché. Il me gronderait de ne pas avoir suivi madame. Mais pouvais-je imaginer une pareille chose? Oh! oh!
--Taisez-vous, ne me grondez pas. Je n'en suis pas morte, voyons.
--Quelle imprudence de ramener ainsi chez soi de misérables vauriens, de la graine à péché, pour sûr! Gare à l'argenterie, demain! Faut pas être bien vieux pour faire le mal.
--Portez l'enfant dans le salon. Là... sur le canapé... ranimez le feu, levez la lampe, vite un grog pour le réchauffer: ne voyez-vous pas qu'il se meurt!
Héloïse obéit non sans hocher la tête d'un air de blâme. Arrivée dans la cuisine où il n'y avait plus personne, elle laissa éclater son indignation:
--Des choses pareilles ne se faisaient pas de mon temps, du temps de la pauvre madame, tout aussi bonne, tout aussi charitable, Dieu merci, que qui que ce fût. Mais une jeune femme est une jeune femme. Sa place, quand son mari voyage, est à la maison et non pas dans les chemins, la nuit, à ramasser les enfants de vagabonds. C'est comme aussi ces idées, de se tenir dans le salon de compagnie, d'enlever les housses quand on est toute seule, lorsque personne ne doit venir rendre visite, de mettre des fleurs partout et des coussins sur tous les meubles. Et puis, surtout, c'est-il nécessaire lorsqu'on a de vieux serviteurs dévoués, d'amener de Paris des filles curieuses et moqueuses, fières de leurs tabliers à colifichets, des demoiselles manquées, quoi, des sottes, toujours en train de fourrer leur nez partout! Enfin, une dame, une vraie, alors, qui se respecterait, ne descendrait pas de son rang pour parler à sa domestique, pour la faire asseoir à ses côtés, dans l'appartement des maîtres, comme une égale. Autrefois, certes, ça ne se passait pas ainsi! La pauvre chère défunte mère de Monsieur, ne l'aurait jamais fait, et elle avait cent fois raison: elle n'en était que plus respectée, que mieux vue...
Quand elle retourna au salon, l'enfant était revenu à lui. Installé sur une chaise basse, devant le feu, il souriait à la «Madame» à genoux devant lui. Il avait enlevé son béret et ses épais cheveux bouclés se doraient à la flamme. Ses naïfs yeux clairs regardaient partout autour de lui avec étonnement.
--Dieu juste! s'écria Héloïse, en l'apercevant et devenant mortellement pâle.
La jeune femme, absorbée par la vue de Raymond, n'entendit pas cette exclamation. Sans regarder la domestique, elle prit de ses mains tremblantes la boisson chaude qu'elle donna à l'enfant. Il but avidement. La vieille servante s'était réfugiée dans un coin sombre, de la pièce; immobile et glacée, elle semblait ne plus rien voir, ne plus rien entendre.
--C'est bon! disait le pauvre petit en faisant claquer sa langue. Il était un peu grisé par la chaleur et par le grog. Ses idées tournaient, affolées, dans sa tête.
--Oh! c'est beau, ici!
--As-tu faim?
--C'te question! Je vous crois, que j'ai faim, j'ai pas mangé depuis ce matin, sept heures.
--Héloïse...
Mais Héloïse était déjà partie et revenait l'instant d'après, portant de l'oie confite coupée menu dans de la purée de pommes de terre froide.
Madame Brunier fit manger le garçonnet, trop faible encore pour se servir lui-même.
--C'est pas mauvais, ça, dit-il, et ça fait joliment du bien par où que ça passe, comme dit La Seiche. Qu'est-ce que c'est que cette bête-là?
--De l'oie.
--De l'oie! Ben, c'est tout de même--cocasse que j'en mange, ce soir, de l'oie! C'est Nestor qui serait badiné, s'il le savait! Voilà que, maintenant, je fais réveillon, moi aussi, et sans avoir été à la messe, encore!
Quand il eut fini.
--Comment t'appelles-tu? demanda la jeune femme.
--Raymond.
--Et puis?
--Et pis? C'est tout. J'ai pas d'autre nom, moi.
--Où sont tes parents?
--Ah! ça, vous ne me connaissez donc pas, vous? Alors pourquoi que vous m'avez fait venir chez vous? Je suis le nourrisson de la Poupin.
--Que faisais-tu au cimetière?
--C'est-y là que vous m'avez trouvé?
--Oui.
--J'y faisais rien, moi. J'ai pas une maison comme Denis, vous savez, l'innocent! Fallait bien coucher quelque part. C'est que, voilà, faut que je vous dise. Ce matin j'ai quitté les vaches pour suivre La Seiche à la conche du Val, et les maudites bêtes se sont ensauvées dans le champ du père Brodin pour lui fricoter son herbe à ce vieil avare. Alors le patron voulait me batt' à coups de fourche. Mais je m'ai vite échappé, je me suis serré dans le foin; alors j'ai entendu qu'ils avaient tous assez de moi; que même la Poupin, ma nourrice, donc, n'a pas dit le contraire... Ça se comprend: voici pus de dix ans que je leur cause de la dépense sans leur donner du profit, depuis que ma mère m'a abandonné chez eux. Alors, moi, j'ai pas voulu rester et je suis parti, et le père Denis m'a fait penser au cimetière avec sa chanson. Une fameuse idée qu'il m'a donnée là, tout de même, la veille de Noël! J'avais pas fait attention à ça. J'y suis allé. C'est y que j'ai rêvé? Mais y sortaient tous de terre et y dansaient, les morts, je veux dire... alors j'ai pris une telle peur que je ne sais pus ce qu'est arrivé après. Vous le savez, vous, dites?
--Oui, je t'ai trouvé évanoui.
--Évanoui, comme le chat à la mère Nourrit quand La Seiche lui a fait faire le saut par dessus la maison? C'est-y drôle, c'tte affaire-là, bonnes gens!
--Comment s'appelait ta mère?
--Sais pas. Disez-le, vous!
--Moi? mais comment veux-tu que je le sache, mon pauvre petit? Était-elle une dame, une paysanne?
--Sais pas. Elle avait des mains comme les vôtres et une toute petite figure blanche comme vous. Allez, allez, faites donc pas la maline, si vous savez pas qui je suis, je sais bien, moi, qui vous êtes. Je vous ai reconnue aussitôt, car il y a longtemps que je vous connais et que je vous aime. Pourquoi que vous avez mis tant de temps à venir? Pas vrai que vous êtes la mère à Stylice? Hein, non? Eh! bien, alors, vous êtes la mienne!
--Héloïse, dit la jeune femme, effrayée et troublée à son tour, cet enfant a la fièvre. Vite, mettez des draps au petit lit de ma chambre, chauffez-le. Il faut le coucher au plus tôt.