Contes de Noël

Chapter 10

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Reprend le bonhomme en s'éloignant. Le cimetière! Eh! oui, il a raison Denis! C'est là le seul refuge possible, c'est là qu'il faut aller, c'est là qu'on est bien. Les hautes pierres des tombes, les noirs cyprès lui seront un abri contre la bise glacée. Dans cet enclos paisible, personne ne viendra le chercher, personne ne le dérangera, personne ne le chassera.

Au fond de l'allée des grands ormeaux dépouillés de leurs feuilles, la petite église apparaît, antique et massive, avec son clocher carré comme un donjon, sa façade unie, dorée par les lichens, blonds. L'enfant ne s'y arrête pas.

Qu'irait-il y faire? On ne lui a pas appris à prier. D'ailleurs, il n'oserait entrer dans cet endroit silencieux ou flotte toujours un vague parfum d'encens, qui ne lui rappelle que le souvenir de messes matinales où il s'endormait, de sermons qu'il ne comprenait pas, pendant lesquels ses yeux restaient fixés sur un joli trois-mâts, grand comme un joujou d'enfant, pendu en ex-voto dans la chapelle de la Vierge. Il n'a pas encore été au catéchisme, on ne lui a parlé du «bon Dieu» que comme d'un être invisible et sévère qui profite de ce qu'on ne le voit pas pour espionner le monde, qui, sûrement, l'enverra en enfer, lui, «le nourrisson de la Poupin», pour ses crimes d'enfant. Il se le représente comme le maître de tous les maîtres, le patron de tous les patrons, le plus riche de tous les riches! Eh bien! si les petits de la terre sont méprisants et durs, s'ils traitent en paria l'orphelin, que fera-t-il, alors, lui, qui est plus qu'eux tous?

Raymond se glisse derrière les tombeaux en forme de bancs de ceux qui furent les gens importants de la commune, et cherche un chemin dans le fouillis des monticules envahis par les ronces qui marquent la place de ceux qui n'y furent rien. Quelques cyprès solitaires désignent des tertres plus soignés. Il arrive, enfin auprès du mur de clôture où, dans les hautes herbes brûlées par le froid, se trouvent deux tombes jumelles toutes pareilles, deux berceaux de pierre.

Dans l'une «repose» une petite fille, presque de son âge, «Alexina Gérard, morte à huit ans, douce et charmante enfant que le Seigneur voulait avec lui au ciel». Un trou rond, creusé dans la croix, et fermé par une vitre trouble, abrite une petite tresse de cheveux bruns, jadis soyeux et doux, raides et roussis par le temps. A côté, «Stylice Paret», sept ans, «à la mémoire de leur petit ange, ses parents éplorés qui espèrent le revoir au ciel». Malgré l'obscurité croissante, Raymond peut encore distinguer, au fond de la vitrine, une gravure coloriée, presque fanée. Elle représente une belle dame à crinoline, les épaules tombantes sous un châle en pointe, la figure menue dans un chapeau en auvent. Elle se tient debout, son mouchoir à la main, devant un monument de marbre blanc sur lequel sont peintes des larmes noires, grosses comme des poires. Ces deux tombes, avec cette tresse de cheveux et cette image prétentieuse sont, après sa nourrice, ce que le pauvre enfant aime le mieux au monde. Cette femme si pâle, qui pleure éternellement son enfant, l'attire invinciblement. N'a-t-il pas perdu sa mère, lui? Justement sa mère, avait, comme elle, des mains fines et blanches: «bon sang de bon sang, des doigts quasiment gros comme des pattes d'araignée et blancs comme l'hostie,» avait dit la Poupin, un jour qu'elle était en veine de confidences. Une autrefois, alors que, timidement, il lui demandait si sa mère était jolie, la paysanne avait répondu:

--Jolie, j'ai pas fait attention à c'te bêtise-là. J ai vu que son argent, qu'était bel et bon. On aurait dit qu'alle en avait des cent et des mille, bonnes gens, à la manière qu'alle le laissait parti'. Qui jamais aurait pensé qu'alle n'était qu'une pauvresse, tout com' les aut'. Alle avait l'air si honnête, si timide, avec son parler doux de dame riche. J'ai cru que c'était la fortune qu'alle nous apportait avec toi, ou, dans le pire, qu'on serait récompensé de ses peines. Va te faire fiche! Jolie, avec son tout petit visage couleur de cire! même qu'alle m'a fait pitié, j'ai si bon coeur! D'ailleurs, son chapeau avançait, c'était presque la nuit faillie, or y voyait tout juste assez pour distinguer une poule d'un canard; je s'rions ben en peine de la reconnaît'! Et, reprenant le récit conté tant de fois:

--«Je rentrions les bêtes lorsqu'une voiture s'arrête devant la porte de la cour. Descend une petite dame portant un enfant endormi qui me dit:

--»Vous êtes ben m'ame Poupin?

--»Oui, bonne dame, pour vous servi', que je dis.

--»Paraît que vous cherchez un nourrisson?

--»Oui ben, que je dis. J'ai beaucoup de lait, mon p'tiot profite; et je serions pas fâchée de m'met' queuque sous de côté pour l'élever, rapport à ce que nous sommes pas riches et que les temps sont durs.

--»Voulez-vous prendre mon enfant?

--»Volontiers, que je dis, si vous payez congrûment.

--»Je vous donnerai ce que vous voudrez, qu'alle dit.

--»C'est que, bonne dame, les enfants, ça fait avoir beaucoup de dérangement. Mettons trente francs par mois, le sucre et le savon en pus.

--»Ça me va, qu'alle répond. Tenez, voici deux mois payés d'avance.

»Et alle me tendait un billet de cent francs comme je te tends, à toi, ce morceau de pain. Je n'en croyais pas mes yeux. Je restais là, imbécile, sans oser toucher le billet qu'alle posa sur la tab'. Enfin l'estomac me revint. Je te pris dans mes bras; tu avais dans les cinq ou six mois, comme Nestor, mais t'étais plus menu et chéti'.»

--«Je reviendrai bientôt, qu'alle dit alors. Vous semblez être une brave femme, soignez ben mon Raymond, voici ses habits.--En même temps, elle jeta un paquet par terre et s'ensauva. Je la croyais loin et je regardais les chemises de fine toile garnies de broderies, les langes aussi doux que des mouchoirs de poche, lorsqu'elle revint, t'attrapa, se mit à t'embrasser comme une folle, pis repartit en courant. La portière claqua, la voiture disparut avant que j'aie pu comprendre ce qu'était arrivé. Jamais pus alle n'est revenue...

--»Alle est timbrée que je me pensais en mon par dedans. Ou ben c'est le mal au coeur de quitter son petiot qui lui fait batt' la berloque. Mais tout de même, alle semb' une bonne personne, généreuse, qui comprend les choses. Ah! ouiche! Ben bonne! De la crème tournée, quoi! Ben généreuse: cent francs pour te nourrir toute la vie, c'est payé en effet! Ah! la sans-coeur! Alle se débarrassait de toi pour pouvoir mieux faire la fête! La coquine! Alle se déchargeait su de pus pauv' qu'alle du soin de t'élever. Encore si alle avait laissé son adresse, si alle avait dit comment que tu t'appelais: mais ren pour te faire connaître, pas un mot d'écrit, pas un scapulaire, une médaille, une croix, comme y en a qui en ont, qu'on raconte. Jolie! En effet, alle était jolie, la misérab', la gueuse!»

Depuis, Raymond n'avait plus jamais parlé de sa mère. Mais il y pensait sans cesse. Il espérait, et c'était le fond mystérieux de ses rêveries, il espérait qu'elle reviendrait un jour le chercher. Pour lui, ce «tout petit visage couleur de cire», caché sous un chapeau qui avançait, était devenu vivant. Il le connaissait comme s'il l'avait, toujours vu, penché sur lui. Peu à peu il le confondait avec l'image de la dame du cimetière. Bientôt les deux ne faisaient plus qu'une seule et même personne. Elle avait, sous son vêtement de deuil, une taille jeune et mince; elle lui tendait ses mains secourables, ses blanches mains pures; c'est sur lui qu'elle pleurait, sur son isolement, sa souffrance. Il lui contait toutes ses peines; elle y compatissait, le comprenait, le consolait. Elle l'accueillait toujours bien; jamais elle ne doutait de sa parole; Stylice était son frère et Alexina, sa soeur. Il leur parlait, ils lui répondaient. Chacun avait sa physionomie particulière, son timbre de voix distinct, si doux, celui de la mère; si clair, celui de la petite soeur. Il taquinait Alexina, jouait avec Stylice, mais surtout, surtout, il baisait dévotement les blanches mains. Il portait à ses amis des fleurs, furtivement volées de ci, de là, ou cueillies dans les bois: coucous et primevères pâles au début du printemps, douces pervenches et blanches «pentecôtes» un peu plus tard, roses et chrysanthèmes, l'été et l'automne. Il les cachait sous sa veste, le long du chemin.

Mais, quand survenait une période d'accalmie, lorsque la Poupin, satisfaite de la récolte ou de la vente des légumes, se souvenait qu'elle l'avait nourri de son lait et se montrait meilleure, presque maternelle, il les oubliait. Il était si jeune et avait tant besoin d'être aimé! Le rêve est une nourriture creuse qui peut bien tromper un instant un coeur avide, mais qui ne saurait le satisfaire toujours. Comme alors il battait, ce coeur, chaque fois que la paysanne s'approchait de lui; comme le pauvre enfant épiait chacun de ses mouvement! Ah! si elle l'avait pris dans ses bras, combien goulûment il lui aurait rendu sa caresse! En elle il eût étreint en même temps, et son rêve, et la réalité proche, vivante, dont il avait tellement soif. Mais la Poupin ne songeait jamais à l'embrasser.

Pourtant, jusqu'à maintenant, il s'était fait illusion, il croyait qu'elle l'aimait un peu, beaucoup moins que Nestor, bien entendu, mais, enfin, un peu. Il s'est trompé, elle ne l'aime pas ou elle ne l'aime plus, si elle l'a jamais aimé. Personne ne l'aime. Blaireau lui même, le volage Blaireau, l'a abandonné! Ce soir, est-ce le froid intense qui l'envahit jusqu'au coeur ou l'obscurité croissante qui l'enveloppe de tristesse? Mais il a beau appliquer; son esprit à retrouver son rêve, son rêve lui-même lui échappe. L'image de la tombe n'est qu'une gravure à moitié effacée, vue à travers une vitre malpropre; Stylice, Alexina n'ont jamais existé pour lui, ce sont des noms qui ne représentent rien. Tout à coup, la réalité le saisit; ce qu'ils sont, il le devine maintenant. N'a-t-il pas, bien des fois, vu le fossoyeur faisant sa sinistre besogne dans le champ commun? Il sait ce que recouvre chacun des sombres monticules, et les bancs des riches aux flatteuses inscriptions... Horreur, horreur! C'est la nuit de Noël; comment n'y a-t-il pas pensé plus tôt! Dans un moment, d'après la légende répétée aux veillées, les morts vont sortir de leurs tombeaux. Mais oui, tenez, tenez, les voici déjà qui écartent de leurs mains de squelettes les mottes de terre gazonnée; ils soulèvent péniblement les lourdes pierres, renversent les bancs, les croix, les colonnes. Les voilà tous sortis! Le cimetière, bouleversé de fond en comble, ressemble à un champ labouré où grouille une armée de spectres. Les petits, Stylice et Alexina, qui se sont attardés, courent et sautent par-dessus les obstacles pour se mettre derrière les autres. En bande serrée, deux à deux, ils marchent, ils approchent; Ils chantent... mais c'est horrible, les voilà tous qui chantent, maintenant, en se dandinant; ils entrechoquent leurs os pour scander la bourrée:

Et lon-lon-la Et lon-lon-lère, L'enfant est là Avec la mère!

Et lon-lon-lère Et lon-lon-la, Le cimetière, Nous y voilà!

--Non, non! crie l'enfant, saisi d'une indicible terreur, non, je ne veux pas!--Et, grelottant de fièvre, brisé par le chagrin, vaincu par la faim, le froid, la peur, il tombe évanoui sur l'herbe blanchie par la gelée.

III

La Bolinière, 24 décembre 19...

Mon cher mari,

Tu as peut-être été surpris de voir ma lettre timbrée des Roches. En effet, je t'écris de la Bolinière où je suis arrivée hier au soir. Tu ne me blâmeras pas, je le sais, d'avoir fui le Paris des fêtes et d'être venue chercher ici, dans ce coin paisible, tout plein de ton souvenir, un peu de calme et la liberté de penser à toi, à _vous_.

Ma mère m'a vue partir avec peine, non sans que le médecin lui eût affirmé que j'étais tout à fait guérie de ces vilaines fièvres qui m'ont empêchée de te rejoindre à Saïgon. J'ai dû lui promettre de revenir bien vite auprès d'elle, mais j'espère qu'elle me laissera un peu ici. Je suis assez grande fille pour rester seule; j'y étais résignée à l'avance, lorsque j'ai épousé le lieutenant de vaisseau Brunier. Ce n'est pas une raison parce qu'il m'a gâtée en m'emmenant avec lui à son dernier voyage, pour que je ne sache plus du tout vivre par moi-même.

Comme j'aime la vieille maison où tu es né, mon ami! Elle m'est plus chère, même, que mon cher Blanc-Moulin où j'ai passé, pourtant, mes plus belles années d'enfance. J'en parcours toutes les chambres avec délices. Héloise, qui me suit comme mon ombre, en commente chaque coin: «Ici, sur cet escabeau, dans la grande cheminée de la cuisine, _Il_ apprenait ses leçons, les soirs d'hiver, pendant que je faisais cuire des châtaignes. De temps en temps _Il_ levait la tête pour me demander: «Sont-elles cuites, ma Loïse?» (_Il_, bien entendu, c'est toujours toi, le maître.) Là, est le fauteuil de sa mère, ma pauvre défunte maîtresse, que le Seigneur a reprise à Lui; ici, _sa_ chaise; sur cette marche de l'escalier _Il_ s'est fait une bosse en tombant, un matin. Dans le vestibule, voici _son_ premier fusil. C'est dans ce salon, auprès du feu, qu'_Il_ passait la veillée de Noël et attendait la nouvelle année avec Madame, assise en face, sur l'autre fauteuil.»

C'est aussi là que je me suis installée. J'avais apporté quelques menus objets pour meubler la grande pièce froide: ma haute lampe, des coussins pour le raide canapé Empire, un tapis pour la table de marbre aux pieds ornés de sphinx en cuivre sur laquelle j'écris, vos portraits. J'ai mis des feuillages de houx, des lierres, des roses de Noël dans les vases de porcelaine, j'ai enlevé les housses. Héloïse a fait, dès ce matin, un feu immense, un feu homérique, à faire rôtir un veau entier, et me voilà, dans _ton_ fauteuil, toute à toi, libre de t'envoyer mes pensées et mon amour. C'est pour toi, tu l'as bien compris, que j'ai paré la pièce, c'est avec loi seul, avec _vous_ que je veux passer cette veillée de Noël.

Ce grand Paris sans toi, avec son mouvement incessant, avec tous ces visages dont aucun n'est celui que je cherche toujours, m'est odieux. Il me semblait, en venant ici, y trouver quelque chose de toi-même. Je ne me suis pas trompée. Dès l'entrée dans la grande allée de chênes, je me suis sentie comme enveloppée de ton souvenir. Il était quatre heures, le soleil s'inclinait sur la mer, aperçue entre les sombres rameaux. La mer! Ah! comme mon coeur a battu en la revoyant! C'est que, vois-tu, je la hais et je l'adore tout ensemble. Elle me fait peur et elle m'attire. Avant de la revoir j'y pensais sans cesse; maintenant, il me semble que je ne pourrai plus la quitter. C'est elle qui t'a pris à moi, mon bien-aimé, c'est elle qui nous sépare, c'est elle qui te ramène en ce moment vers moi, c'est elle qui berce dans ses eaux profondes plus que nous-mêmes, tout ce qui reste de notre unique enfant. Cette nuit, je n'ai pu dormir, le vent faisait vibrer la vieille maison de la cave au grenier; il s'engouffrait dans les longs corridors, ébranlait les portes, faisait frissonner les paravents des cheminées, crier le coq de la girouette. J'entendais le choc des flots sur le rivage, régulier comme le battement d'un grand coeur. J'ai revu la nuit cruelle: les lumières du bord se reflétant sur l'eau, le long paquet blanc, si inexprimablement cher, trouant la nappe lumineuse et descendant, descendant... Depuis lors, n'est-ce pas étrange? Chaque fois que je m'endors, la nuit, moi aussi je sens la molle caresse de la vague autour de mes membres; sa fraîcheur fait frissonner ma peau, et, lentement, comme lui, je disparais dans les abîmes; les masses lourdes m'oppressent, et cela est à la fois très angoissant et très doux. Là... ne me gronde pas: la douleur a ses folies comme la joie. Et pardonne-moi: je ne veux plus te peiner par mes plaintes. Je serai courageuse; je te prouverai que je sais vaillamment porter ma souffrance, comme le soldat sa blessure, sans en attrister les autres. Mais toi, tu n'es pas «les autres», tu es moi, la partie de moi la plus forte, la meilleure et la plus chère: voilà pourquoi j'ai laissé parler mon coeur.

Au seuil de la longue maison sans étage, si avenante entre ses tourelles carrées dont les fenêtres flamboyaient au soleil couchant, sur le perron envahi par le lierre, l'oreille au guet, la main sur les yeux, Héloïse attendait--Héloïse, symbole d'attachement et de fidélité, toute blanche maintenant sous son bonnet de linge immaculé, mais tenant bien droite sa taille élevée, son corps maigre de huguenote. Sa figure austère, creusée de durs sillons, s'est illuminée un instant en voyant entrer la voiture. Elle est accourue, m'a aidée à descendre, mais, frappée sans doute du contraste entre la joyeuse et fraîche mariée qu'elle avait accueillie la première fois et la maigre personne vêtue de noir que je suis maintenant, elle a repris sa morne, indéfinissable expression et, silencieuse, m'a précédée dans notre chambre. C'est elle, sur un guéridon, auprès du feu, qui m'a servi le dîner qu'elle avait préparé seule, jalouse des soins de la femme de chambre parisienne que j'ai amenée et qu'elle juge être «de ces écervelées, habiles, seulement, à dévorer le bien des maîtres». Elle se tenait respectueusement debout auprès de moi et épiait mes impressions sur mon visage. Comme son gigot n'était pas tout à fait assez cuit pour mon goût de convalescente à qui la viande répugne, elle a été désolée; elle m'a si humblement demandé pardon, s'accusant avec une si «réelle repentance» de légèreté et de présomption que j'ai été prise de fou-rire. J'ai eu toutes les peines du monde à garder mon sérieux et surtout, à la réconcilier avec elle-même, en lui démontrant que le plus ou moins de cuisson des rôtis est affaire de goût; que toi, par exemple, tu aurais trouvé son gigot parfaitement à point. Cette dernière considération lui a rendu la paix.

Quelle étrange personne que cette Héloïse! Je la regardais, chauffant mon lit avec une merveilleuse bassinoire de cuivre très ancienne, brillante comme un soleil. Elle était grave et avait l'air d'accomplir une cérémonie sacerdotale: tel le prêtre à l'autel. Jamais lit ne fut mieux bassiné; pas un endroit qui ne fût d'une chaleur égale et douce. Comme je la remerciais avec effusion, l'appelant ma «bonne Héloïse», toute heureuse d'étendre mes membres fatigués dans ces draps tièdes, doucement parfumés par les racines des grands iris du jardin, réconfortée, surtout, de me sentir entourée de soins si prévenants, elle a pris un air glacial, comme si elle craignait de, se laisser attendrir ou de manquer au respect qu'elle me doit. Elle m'intrigue et m'intéresse à un point extrême. Je ne puis m'empêcher de l'étudier. Je sais qu'elle a eu de très grands chagrins; mais elle n'est pas apaisée, résignée comme on pourrait s'y attendre d'une personne aussi croyante. On devine en elle plus que de la souffrance qui a, parfois, ses douceurs et ses voluptés, qui rend meilleurs ceux qui l'acceptent courageusement; on sent, oui, on sent en elle le remords, ou, tout au moins, une douleur mauvaise, sans trêve ni repos, hautainement cachée à tous les yeux. Il faudra bien que j'aille jusqu'à elle et qu'elle me l'ouvre, ce cour fermé, ombrageux, qui a, peut-être, grand besoin de sympathie!

Ce matin, après mille ruses pour tromper la vigilance de ma sévère gardienne, Rosa est parvenue à m'apporter mon chocolat. Elle mourait d'envie de me voir et de me conter les choses extraordinaires qui la stupéfient dans cette maison du souvenir.

Et, d'abord, Héloïse:

--Mais elle est à peindre, Madame, cette créature! C'est un type comme il n'y en a plus; il faut venir dans ces pays perdus pour en trouver encore. Est-ce que Madame croit, par hasard, que c'est une femme? Pour moi, c'est un homme déguisé. Madame n'a qu'à voir ses moustaches; n'était qu'elles sont blanches, j'en sais plus d'un, à Paris, qui serait rien fier de les avoir! Elle est l'intendant de la maison, et un rude; le valet de ferme, qui est vieux pourtant, lui aussi--il a bien quarante ans sonnés--n'est qu'un gosse auprès d'elle: le jardinier n'en mène pas large quand elle fronce le front; la tille de basse-cour la craint comme le feu. Pourtant, elle leur parle toujours doucement, et, même, parfois, on ne sait pourquoi, elle rougit et devient honteuse et timide comme une jeune fille. Jamais, depuis onze ans, elle n'est sortie de la Bolinière, pas même les dimanches et les jours de fête, pour aller au temple. Cependant, il paraît qu'elle est dévote. Elle a une grosse Bible, toujours posée sur le dressoir de la cuisine, avec ses lunettes dedans pour marquer la page. Elle est savante comme un maître d'école et vous explique des tas de choses qu'elle a lues, le dimanche, dans les livres que Monsieur lui a permis de prendre, dit-elle, dans la bibliothèque. Elle sait par coeur des poésies qu'elle répète en faisant tourner sa broche. Ah! mais, bien plus fort: elle en fait, elle aussi, des poésies! Oui, Madame, Dieu me pardonne, elle en fait, elle est poète; ce vieux manche à balai est poète; c'est renversant, mais c'est comme ça. Je les ai vus de mes yeux, moi, ces vers, que, même je les ai subtilisés pour les montrer à Madame, pensant que ça lui ferait passer le temps. Les voici: ils étaient dans le tiroir de la cuisine, à côté du hachoir et de l'aiguille à larder. Hein! c'est-y tordant! Madame verra; sûr ce n'est pas du Victor Hugo, mais pour une domestique, c'est é...tonnant, tout de même!

J'ai pris le papier, après avoir recommandé à mon écervelée les plus grands égards pour cette servante-poète. Voici ces vers que je t'envoie, non pour me moquer de ta vieille bonne, que j'aime et que je vénère autant que tu peux le faire, mon ami, mais parce qu'ils découvrent un peu de cette âme étroite et profonde, éprise de beauté, de justice, hantée de scrupules, qui voit en Dieu, non le Père tendre et miséricordieux, celui qui est amour, avant tout, le Dieu de l'Evangile, enfin, mais le maître dur et inflexible, le Créateur, le juge implacable, le Dieu de l'Ancienne Alliance.

Est-ce de l'Eternel la dernière trompette? Sur l'esquif emporté par la mer en courroux J'entends gémir les mâts et hurler la tempête. Seigneur, Dieu Tout-Puissant, ayez pitié de nous!

Le ciel est sombre, à peine un peu de clarté passe A travers les nuages, partout amoncelés; Nous sommes seuls, jetés dans cet immense espace. Et la mer a perdu sa grande majesté.

Description de la tempête, le péril augmente; prière, puis:

Mais le Seigneur est sourd, il a caché sa face. Dans une nue immense il s'est enveloppé, Il ne veut pas entendre! et voyez, sur la place Du frêle esquif, les flots se sont déjà fermés.

Mon Dieu, où s'en vont-ils? Au fond des noirs abîmes Les voilà qui descendent, à jamais disparus. Vous les voyez, Seigneur, et vous jugez leurs crimes; Sur les bords des vivants ils ne reviendront plus.

D'affreux monstres marins s'acharnent sur leurs formes Mortelles qu'une mère adorait trop jadis. Mais qu'importe l'endroit où pour toujours ils dorment, Si leur âme est sauvée et va en paradis.

Qui le dira, Seigneur? Vous leur donniez la chance De croire et de prier alors qu'ils étaient forts. Vous ont-ils obéi? Hélas! Est-ce qu'on y pense? Quand on est jeune et gai l'on va, bravant la mort.

Mais elle vient un jour, la terrible ennemie, Alors il est trop tard pour prier et gémir, Trop tard... vous êtes sourd, vous éteignez la vie, Comme on souffle un flambeau quand la nuit va finir.