Contes de lundi

Part 9

Chapter 93,821 wordsPublic domain

Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et tout le temps, il pensait:

«Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?»

Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'_Emberour_ jaillit en lui comme une lumière.

L'_Emberour_!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là.

Mais _l'Emberour_ avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Slîman se crut sauvé. Pour sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un pèlerinage à la Mecque.

Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour. Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrivait jamais; puis, le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force de majesté, attendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier, cramponné à l'espoir, s'acharnant comme un décavé à courir après son honneur...

Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun, attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet, hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens. Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était pitié de voir combien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il?

--«Dieu seul le sait», disait le cafetier en soupirant, et par la porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel mouillé...

MON KÉPI

Ce matin, je l'ai retrouvé, oublié au fond d'une armoire, tout fané de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et presque sans forme. En le voyant, je n'ai pu m'empêcher de rire...

«Tiens! mon képi...»

Et tout de suite je me suis rappelé cette journée de fin d'automne, chaude de soleil et d'enthousiasme, où je descendis dans la rue, tout fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat citoyen. Ah! celui qui m'aurait dit que je n'allais pas sauver Paris, délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à recevoir dans l'estomac tout le fer de ma baïonnette...

On y croyait si bien à cette garde nationale! Dans les jardins publics, dans les squares, les avenues, aux carrefours, les compagnies se rangeaient, se numérotaient, alignant des blouses parmi les uniformes, des casquettes parmi les képis; car la hâte était grande. Nous autres, chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses, aux larges portes, toute pleine de brouillards et de courants d'air. Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet grotesque, l'exercice commençait. Les coudes au corps, les dents serrées, les sections partaient au pas de course, _gauche, droite! gauche, droite_! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les infirmes, ceux qui portaient l'uniforme avec des souvenirs d'Ambigu, les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur faisaient des tournures d'enfants de chœur, nous allions, nous virions tout autour de notre petite place, avec un entrain, une conviction.

Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon, cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait les gaucheries, les maladresses, et dans ce grand mélodrame de Paris assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au théâtre pour donner du pathétique aux situations.

Le plus beau, c'est quand nous montions au rempart... Je me vois encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... Et ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants où l'on avait tant de peine à marquer le pas; puis, en approchant des bastions nos tambours qui battaient la charge. _Ran! ran_!... Il me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des képis et de la pointe des baïonnettes.

Oh! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir, dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus mouillés, s'égrenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur la porte Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette nuit-là! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne, on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable soit du réverbère! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre d'un uhlan et je restais là, l'arme haute, et le qui vive! aux dents... Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son premier frisson matinal secouait un peu de vie autour d'elle. Un coq chantait de l'autre côté du talus... A mes pieds, dans le chemin de ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille; et à mon «halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard:

«Marchande de café!»

Que voulez-vous! On en était alors aux premiers jours du siège, et nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens, passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres... Avec ces imaginations-là, vous pensez si on s'en donnait des alertes... Presque toutes les nuits, c'était des: «Aux armes! aux armes!» des réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés, des officiers effarés qui nous criaient: «Du sang-froid! du sang-froid!» pour essayer de s'en donner à eux-mêmes; et puis, le jour venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de cible à tout un bastion en armes...

C'est tout cela que mon képi me rappelle; une foule d'émotions, d'aventures, de paysages, Nanterre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et ce joli coin de Marne où l'intrépide 96e a vu le feu pour la première et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en face de nous, installées au bord d'une route derrière un petit bois, comme un de ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les branches; sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient oubliés, les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des étincelles sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne ce jour-là, et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas même qu'il ne convenait.

N'importe! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec un petit pompon d'héroïsme; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres... Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue, des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements. Et les longues journées bêtes, les élections d'officiers pleines de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d'adieu, les tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur la sainte flâne, cette inaction qu'on ne savait comment remplir, ce temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où l'on avait envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la trouée, toutes les folies, tous les délires d'un peuple emprisonné... Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire, si j'avais fait comme tant d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles, de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars, qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entraîner... Ah! décidément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse, d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi.

A la hotte!...

LE TURCO DE LA COMMUNE

C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette poignée de turcos qui s'étaient jetés dans Paris à la suite de l'armée de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête, avec ses cliquettes de fer et sa _derbouka_ (tambour arabe); si vif, si remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put supporter les nuits de grand'garde, l'immobilité dans la neige; et un matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés, tordu par le froid. Il resta longtemps à l'ambulance. C'est là que je le vis pour la première fois.

Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire; car notre langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait le _sabir_, ce patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines.

Pour se distraire, Kadour n'avait que sa _derbouka_. De temps en temps, quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui permettait d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades. Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait, grimaçait, suivait tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la charge, et l'éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce; ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance, au milieu des fioles et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d'oranges, et les petites Moresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées de verveine.

Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien fait des choses; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait, plus tard les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la canonnade, A tout cela, il ne comprit rien, sinon qu'on était toujours en guerre, et qu'il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient l'emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n'en pouvait rien tirer que des _bono bezef, macach bono_, le général de ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et l'attacha à son état-major.

Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois, des vareuses de marin, et de l'or, du velours, des paillons, des chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa _derbouka_, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade, le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne, et fut une célébrité du moment. Partout sur son passage, les fédérés l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de l'avoir, qu'elle le montrait, l'affichait, le portait comme une cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre à l'Hôtel de Ville. Car enfin on leur avait tant dit que leurs marins étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs!... Au moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s'en convaincre, on n'avait qu'à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute la sauvagerie de ce petit corps s'agitant sur son grand cheval, dans les voltiges de la fantasia.

Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune, c'était comme sous l'Empire, les états-majors n'allaient pas souvent au feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la guerre, au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d'eau-de-vie toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein vent où l'on sentait encore tout l'affamement du siège. Trop bon musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l'écart, sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss avec une poignée de semoule; puis, après un petit air de _derbouka_, il se roulait dans son burnous et s'endormait sur un perron, à la flamme des bivouacs.

Un matin du mois de mai, le turco fut réveillé par une fusillade terrible. Le ministère était en émoi; tout le monde courait, s'enfuyait. Machinalement il fit comme les autres, sauta sur son cheval et suivit l'état-major. Les rues étaient pleines de clairons affolés, de bataillons en débandade. On dépavait, on barricadait. Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire... A mesure qu'on approchait du quai, la fusillade était plus distincte, le tumulte plus grand. Sur le pont de la Concorde, Kadour perdit l'état-major. Un peu plus loin, on lui prit son cheval; c'était pour un képi à huit galons très pressé d'aller voir ce qui se passait à l'Hôtel de Ville. Furieux, le turco se mit à courir du côté de la bataille. Tout en courant, il armait son chassepot et disait entre ses dents: _Macach bono, Brissien_... car pour lui c'étaient les Prussiens qui venaient d'entrer. Déjà les balles sifflaient autour de l'Obélisque, dans le feuillage des Tuileries. A la barricade de la rue de Rivoli, des vengeurs de Flourens l'appelèrent: «Hé! turco! turco!...» Ils n'étaient plus qu'une douzaine, mais Kadour à lui seul valait toute une armée.

Debout sur la barricade, fier et voyant comme un drapeau, il se battait avec des bonds, des cris, sous une grêle de mitraille. A un moment, le rideau de fumée qui s'élevait de terre s'écarta un peu entre deux canonnades et lui laissa voir des pantalons rouges massés dans les Champs-Élysées. Ensuite tout redevint confus. Il crut s'être trompé, et fit parler la poudre de plus belle.

Tout à coup la barricade se tut. Le dernier artilleur venait de s'enfuir en lâchant sa dernière volée. Le turco, lui, ne bougea pas. Embusqué, prêt à bondir, il ajusta solidement sa baïonnette et attendit les casques à pointe... C'est la ligne qui arriva!... Dans le bruit sourd du pas de charge, les officiers criaient:

«Rendez-vous!...»

Le turco eut une minute de stupeur, puis s'élança, le fusil en l'air:

_Bono, bono, Francèse!..._

Vaguement, dans son idée de sauvage, il se figurait que c'était là cette armée de délivrance, Faidherbe ou Chanzy, que les Parisiens attendaient depuis si longtemps. Aussi comme il était heureux, comme il leur riait de toutes ses dents blanches!... En un clin d'œil, la barricade fut envahie. On l'entoure, on le bouscule.

«Fais voir ton fusil.»

Son fusil était encore chaud.

«Fais voir tes mains.»

Ses mains étaient noires de poudre. Et le turco les montrait fièrement, toujours avec son bon rire. Alors on le pousse contre un mur, et ran!...

Il est mort sans y avoir rien compris.

LE CONCERT DE LA HUITIÈME

Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient cette nuit-là dans les baraquements de l'avenue Daumesnil. Depuis trois jours l'armée de Ducrot se battait sur les hauteurs de Champigny; et nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve.

Rien de plus triste que ce campement de boulevard extérieur, entouré de cheminées d'usines, de gares fermées, de chantiers déserts, dans ces quartiers mélancoliques qu'éclairaient seulement quelques boutiques de marchands de vins. Rien de plus glacial, de plus sordide que ces longues baraques en planches, alignées sur le sol battu, sec et dur de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours ouvertes, et ces quinquets fumeux tout obscurcis de brume, comme des falots en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s'asseoir. Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la semelle, courir autour des baraques. Cette inaction bête, si près de la bataille, avait quelque chose de honteux et d'énervant, cette nuit-là surtout. Bien que la canonnade eût cessé, on sentait qu'une terrible partie se préparait là-haut, et, de temps en temps, quand les feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris dans leur mouvement circulaire, on voyait des troupes silencieuses, massées au bord des trottoirs, d'autres qui remontaient l'avenue en nappes sombres et semblaient ramper à terre, rapetissées par les hautes colonnes de la place du Trône.

J'étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards. Quelqu'un me dit:

«Venez donc voir à la huitième... Il paraît qu'il y a un concert.»

J'y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque; mais celle de la huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde. Des chandelles piquées au bout des baïonnettes allongeaient de grandes flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes ces têtes d'ouvriers, vulgaires, abruties par l'ivresse, le froid, la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans un coin la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres troubles.

On chantait.

A tour de rôle, messieurs les amateurs montaient sur une estrade improvisée au fond de la salle, et se posaient, déclamaient, se drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d'enfants, de cages pendues, d'échoppes bruyantes. Cela est charmant à entendre, mêlé au bruit des outils, avec l'accompagnement du marteau et de la varlope; mais là, sur cette estrade, c'était ridicule et navrant.

Nous eûmes d'abord l'ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe, chantant les douleurs du prolétaire: _Pauvro prolétairo... O... O_... avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous chanta la fameuse chanson de la _Canaille_, mais d'un air si ennuyé, si lent, si dolent, qu'on aurait dit une berceuse... _C'est la canaille... Eh bien!... j'en suis_... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se retournaient contre la lumière en grognant.

Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque, et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains, roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées. C'était la bataille qui recommençait.

Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille!

Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter le dernier couplet, s'arracher les romances de la bouche. Personne ne sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l'œil allumé. La vanité leur tenait chaud.

Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poète qui demanda à dire une chansonnette de sa composition, l'_Égoïste_, avec le refrain: _Chacun pour soi_. Et comme il avait un défaut de langue, il disait: l'_égoïfte_ et _facun pour foi_. C'était une satire contre les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, soulignant tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un air malicieux:

_Facun pour foi... facun pour foi_.

Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant de froid dans la neige, l'agonie aux revers des routes dans des mares de sang gelé, l'obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à travers la nuit...

Et le concert de la huitième allait toujours son train!