Contes de lundi

Part 6

Chapter 63,885 wordsPublic domain

Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour; au fond de la cour une haie vive, et derrière, la campagne à perte de vue. Il y avait dans un coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une marche et je suis resté là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et ce grand calme de tout. Deux ou trois grosses mouches de l'été d'avant, ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives. Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore chaudes racontait une veillée lugubre.

LE LONG DE LA MARNE

Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide, brouillard.

Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps...

En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les bouleaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route.

A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés ouverts. Une petite ville d'Algérie.

Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient si beaux que je n'ai pas osé les cueillir.

Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord de l'eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C'est charmant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu la veille, étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux. Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le coteau vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas:

«Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine. Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves.»

Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient toujours:

«Vingt dieux! les belles bottes!» et ses yeux brillent en m'en parlant.

Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d'espadrilles, quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient vers nous en courant:

«Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens.»

On se blottit derrière un petit mur et on regarde.

Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier, silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant.

Un d'eux--tout près de nous--a pris position derrière un arbre et n'en bouge plus, un grand diable à longue capote brune, un mouchoir de couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait un joli coup de fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent ce qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque; le marinier commence à jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés, voilà des voix étouffées qui nous appellent de l'autre rive:

«Ohé! du bateau!...»

C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent précipitamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les chercher. Le marinier a disparu:

«Je ne sais pas ramer», me dit assez piteusement le sergent des éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l'eau. Pendant ce temps, les autres s'impatientent:

«Mais venez donc! mais venez donc!»

Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre...

En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny, en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.

_Même journée_.--Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs? Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme, jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc, maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette physionomie épouvantable...

La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon, rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle, de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les collines.

Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands lévriers à travers les échalas de vignes.

SOUVENIR DU FORT MONTROUGE

Tout en haut du fort, sur le bastion, dans rembrasure des sacs de terre, les longues pièces de marine se dressaient fièrement, presque droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi pointées, la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles, on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les matelots, pour se distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des rocailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus haut qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien tout de même, et son panache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et des piles d'obus.

Oh! le petit jardin du fort Montrouge! Je voudrais le voir entouré d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins qui sont tombés là, sur ce bastion d'honneur.

A LA FOUILLEUSE

Le matin du 20 janvier.

Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet, petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière. C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à l'autre de la tranchée court une longue toux creuse...

La Fouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est, le troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet, commandant en tête. Après l'incompréhensible débandade à laquelle j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent. On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse:

«Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général.»

Et le général d'un ton doux et navré:

«Comment! il a été tué! Oh! le pauvre enfant... le pauvre enfant!...»

Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse...

Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps des croisades.

PAYSAGES D'INSURRECTION

AU MARAIS

Dans l'ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où flottent des odeurs de droguerie et de bois de Campêche, parmi ces anciens hôtels du temps de Henri II et de Louis XIII, que l'industrie moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, de bronzes, de produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces cours d'honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus, enfumés comme des éteignoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux premiers jours, une physionomie très particulière, quelque chose de bonhomme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les coins de rue, mais personne pour les garder. Pas de canons, pas de mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement pour le plaisir d'intercepter la voie et de faire de grandes mares d'eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux en papier... Toutes les boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. Ce n'était pas ces gens-là qui faisaient l'émeute; mais on sentait qu'ils la regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du vieux Paris bourgeois, gouailleur, tapageur.

Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de pierre avait l'air de dire: «Je connais ça.» Et malgré moi, dans ma pensée, j'affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes, doreurs, marchands d'épices qui se tenaient les côtes à regarder dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d'avoir une barricade devant leur magasin.

Par moments, au bout d'une longue ruelle noire, je voyais des baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes. La foule courait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce mademoiselle de Montpensier ou le général Cremer?... Les époques se brouillaient dans ma tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l'effet de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait dans tous les groupes, je ne savais plus si c'était M. Thiers ou Mazarin... Je me figurais vivre il y a trois cents ans.

A MONTMARTRE

En montant la rue Lepic, je voyais l'autre matin, dans une boutique de savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe.

Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes, une barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens, l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en ayant l'air de se dire: «Tenons-nous bien. La réaction nous regarde!» Ici les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre, de paisible et de familial.

Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouillement de pantalons rouges, ces déserteurs de toutes armes: zouaves, lignards, mobiles, qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux remparts:

«En avant!» crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur, s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on voit quelques poules qui s'effarent en criant.

...Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire, des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant de la butte.

AU FAUBOURG SAINT-ANTOINE

Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j'étais sur la place de Nanterre, au milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'ennemi venait d'attaquer nos grand'gardes, et l'on s'armait en hâte pour aller à leur secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent, dans la neige, nous vîmes déboucher d'un coin de rue une patrouille, précédée d'un falot.

«Halte-là! Qui vive?

--Mobiles de 48», répondit une voix chevrotante.

C'étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur l'oreille et l'allure jeunette. A deux pas, on les eût pris pour des enfants de troupe; mais quand le sergent s'approcha pouf se faire reconnaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des yeux clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de troupe avait cent ans. Les autres n'étaient guère plus jeunes. Avec cela l'accent de Paris, et un air casse-assiettes! De vieux gamins.

Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheureux mobiles s'étaient égarés en faisant leur première patrouille. On les remit bien vite sur leur chemin:

«Dépêchez-vous, camarades; les Prussiens nous attaquent.

--Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent», disaient les pauvres vieux tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit, avec leur falot qui dansait secoué par la fusillade...

Je ne saurais vous dire l'impression fantastique que me firent ces petits gnomes; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus! Ils avaient l'air de venir de si loin! Je me figurais une patrouille fantôme errant à travers champs depuis 1848, et cherchant son chemin depuis vingt-trois ans.

Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m'ont rappelé cette apparition. J'ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais incorrigibles, l'émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages, le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarbatives:

«Circulez, citoyens!» et tout de suite la baïonnette croisée...

Et quel train, quelle agitation dans ce grand faubourg de Babel! Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu'alertes, prises d'armes, perquisitions, arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à la colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d'ordre, chassepots qui partent tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité de la rue Bas-froid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh! le tocsin; s'en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs cloches! Dès que le jour tombe, les clochers deviennent fous et font danser leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de l'ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets et de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui sonne, sonne jusqu'à ce que la corde casse; puis le tocsin mou, sans enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme celles d'un couvre-feu...

Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affolement de cloches et de cervelles, une chose m'a frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme une espèce de ghetto auvergnat, où les enfants du Cantal trafiquent paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper de l'insurrection que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais tous ces braves Rémonencq très affairés dans leurs boutiques noires. Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et les petits enfants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer.

LE BAC

Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la _chaîne_ passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au pont. C'était charmant...

Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de remous et de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose d'ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizon, l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si touffus, dévorés jusqu'au faîte par les larves,--les arbres ont leurs invasions eux aussi,--étendent leurs branches sans bourgeons, amincies, déchiquetées; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros papillons blancs volent lourdement...

En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là un bac, un de ces immenses radeaux où l'on embarque les voitures tout attélées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de l'eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu; sur le côté, des passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux rives presque étrangères l'une à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une sorte de solennité triste.

* * * * *

Ce matin-là, j'étais arrivé de très bonne heure pour traverser l'eau. Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur, un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui toussaient.

«Ohé! Eugène!

--Voilà! voilà!» fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme sourit en me voyant: «Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur.»

En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux clairs, s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la faisaient marcher ferme et droit; puis derrière elle, dans le chemin creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme, douce, pleine de larmes:

«Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande.

--J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus», répondait une voix de vieux paysan, édentée et cruelle; «ça regarde l'huissier à cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène!»

«C'est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse... Voilà! voilà!»