Part 3
J'ai toujours été très curieux de ces petites scènes silencieuses et intimes qu'on devine encore plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d'un geste vous révèlent toute une existence; mais ici ce qui me captivait surtout, c'était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j'éprouvais une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et limpide comme l'âme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties d'un adorable drame familial...
Je voyais la mère se disant un beau matin:
«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes... Il y a trois mois que je n'ai pas vu mon enfant... Je veux aller l'embrasser.»
Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l'idée des démarches à faire pour se procurer un permis, a d'abord essayé de la raisonner:
«Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont Valérien est au diable... Comment feras-tu pour y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une citadelle! les femmes ne peuvent pas entrer.
--«Moi, j'entrerai», dit la mère, et comme il fait tout ce qu'elle veut, l'homme s'est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à l'état-major, chez le commissaire, suant de peur, gelant de froid, se cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue à un bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le soir, il est revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche... Le lendemain on s'est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une croûte pour se réchauffer, mais la mère n'a pas faim. Elle aime mieux déjeuner là-bas avec son fils. Et pour régaler un peu le pauvre mobile, vite, vite on empile dans le cabas le ban et l'arrière-ban des provisions de siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jusqu'à la boîte, une boîte de huit francs qu'on gardait précieusement pour les jours de grande disette. Là-dessus les voilà partis. Comme ils arrivaient aux remparts, on venait d'ouvrir les portes. Il a fallu montrer le permis. C'est la mère qui avait peur... Mais non! Il paraît qu'on était en règle.
«Laissez passer!» dit l'adjudant de service. Alors seulement elle respire:
«Il a été bien poli, cet officier.»
Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle se dépêche. L'homme a peine à lui tenir pied:
«Comme tu vas vite, chérie!»
Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les vapeurs de l'horizon, le mont Valérien lui fait signe:
«Arrivez vite... il est ici.»
Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une nouvelle angoisse.
Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas venir!...
* * * * *
Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se redresser d'un bond ... De loin, sous la voûte de la poterne, elle avait reconnu son pas.
C'était lui!
Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée.
Un grand beau garçon, ma foi! bien planté, sac au dos, fusil au poing... Il les aborda, le visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse:
«Bonjour, maman.»
Et tout de suite sac, couverture, chassepot, tout disparut dans le grand chapeau-cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut pas long. Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était insatiable...
«Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?... Où en es-tu de ton linge?»
Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d'amour dont elle l'enveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers, de larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois de tendresse maternelle qu'elle lui payait tout en une fois. Le père était, très ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il comprenait que nous le regardions et clignait de l'œil de notre côté comme pour nous dire:
«Excusez-la... c'est une femme.»
Si je l'excusais!
Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie.
«On rappelle... dit l'enfant. Il faut que je m'en aille.
--Comment! tu ne déjeunes pas avec nous?
--Mais non! je ne peux pas... Je suis de garde pour vingt-quatre heures, tout en haut du fort.
--Oh!» fit la pauvre femme; et elle ne put pas en dire davantage.
Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d'un air consterné. Puis le père, prenant la parole:
«Au moins emporte la boîte», dit-il d'une voix déchirante, avec une expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée. Mais voilà que, dans le trouble et l'émotion des adieux, on ne la trouvait plus cette maudite boîte; et c'était pitié de voir ces mains fébriles et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient; d'entendre ces voix entre-coupées de larmes qui demandaient: «la boîte! où est la boîte!» sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut une dernière et longue étreinte, et l'enfant rentra dans le fort en courant.
Songez qu'ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu'ils s'en faisaient une grande fête, que la mère n'en avait pas dormi de la nuit; et dites-moi si vous savez rien de plus navrant que cette partie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si brutalement.
Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place, les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de disparaître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-tour, toussa deux ou trois coups d'un air très brave, et sa voix une fois bien assurée:
«Allons! la mère, en route!» dit-il tout haut et fort gaillardement. Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme... Je les suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le père avait l'air furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés... La mère, elle, paraissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la tête basse, les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je croyais voir son châle frissonner convulsivement.
LE SIÈGE DE BERLIN
Nous remontions l'avenue des Champs-Élysées avec le docteur V...., demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver au rond-point de l'Étoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de Triomphe:
«Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce balcon? Dans les premiers l'ours du mois d'août, ce terrible mois d'août de l'an dernier, si lourd d'orages et de désastres, je fus appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux Champs-Élysées, dans un appartement à balcon... Devinez pourquoi? Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.
«Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand; couché, il avait l'air immense. De beaux traits, des dents superbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante... Près de lui sa petite-fille à genoux et tout en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, l'autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de l'empreinte nouvelle.
«La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond, je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reichshoffen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours est-il que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois:
«Vic...toi...re!
«--Oui, colonel, grande victoire!...»
«Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer...
«Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait.
«Mais il est sauvé!» lui dis-je en lui prenant les mains.
«La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute l'armée écrasée... Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et cependant comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait revivre!... Mais alors il fallait mentir...
«Eh bien, je mentirai!» me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son grand-père.
«C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, s'efforçant de combiner toute une campagne glorieuse: Bazaine sur Berlin, Froissart en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups d'avance: «Maintenant voilà où ils vont aller ... Voilà ce qu'on va faire...» et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très fier.
«Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était insatiable, ce vieux!... Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un nouveau fait d'armes:
«Docteur, nous avons pris Mayence», me disait la jeune fille en venant au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait:
«Ça marche! ça marche!... Dans huit jours nous entrerons à Berlin.»
«A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester.
«Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux--je me souviens--très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant et fier:
«Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce «siège!»
«Je le regardai stupéfait:
«Comment, colonel, vous savez?...»
«Sa petite-fille se tourna vers moi:
«Eh! oui, docteur ... C'est la grande nouvelle ... «Le siège de Berlin est commencé.»
«Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose? Le canon des forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était un pan de l'Arc de Triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides, ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs,--et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la grâce de 1806... Brave colonel! c'est cette atmosphère de victoires et conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin.
«A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaiement près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils: «N'oublie jamais que tu es Français, lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde...» Et c'étaient des recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi quelques considérations générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était pas exigeant:
«L'indemnité de guerre, et rien de plus... A quoi bon leur prendre des provinces?... Est-ce qu'on peut faire de la France avec de l'Allemagne?...»
«Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne pas être ému en l'écoutant.
«Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes,--le vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.
«Comprends-tu cela, petite? nous mangions «du cheval!»
«Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on avait poussé son lit près de la fenêtre--c'était, je crois, le jeudi de Buzenval--il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur l'avenue de la Grande-Armée.
«Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là?» demanda le bonhomme, et nous l'entendions grommeler entre ses dents:
«Mauvaise tenue! mauvaise tenue!»
«Il n'en fut pas autre chose; mais nous comprîmes que dorénavant il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit pas assez.
«Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée:
«C'est demain qu'ils entrent», me dit-elle.
«La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps,--Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre...
«Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne; mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos soldats.
«Un moment il put croire qu'il s'était trompé...
«Mais non! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Étoile, rhythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert!...
«Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible: «Aux armes!... aux armes!... les Prussiens.» Et les quatre uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien mort.»
LE MAUVAIS ZOUAVE
Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce soir-là.
D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne le poids dû travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:
«Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être malade...»
Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.
A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère:
«Ah! les gueux! ah! les canailles!...
--«A qui en as-tu, voyons, Lory?»
Il éclata:
«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!... Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?»
La mère essaya de les défendre:
«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les envoie!... Ils ont le mal du pays là-bas; et la tentation est bien forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.»
Lory donna un grand coup de poing sur la table:
«Tais-toi, la mère!... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. A force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers le corps.»
Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement, et il se mit à rire:
«Je suis bien bon de me monter la tête... Comme si notre Christian pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la guerre!...»
Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à la _Ville de Strasbourg_.
Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense en elle-même:
«Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats... mais c'est égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir.»
Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée, était là à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux zouaves...
Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les ruches...
«Bonjour, maman!»