Part 16
Toutes les voix redisent ensemble:
C'est dans la cour du Plat-d'Étain...
La ronde s'anime, les cornettes blanches tournoient, s'entr'ouvrant sur les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la mer emporte la moitié des paroles:
...perdu mon serviteur... ...portera mes couleurs...
La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par fragments, avec des élisions bizarres telles qu'en renferment les chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rhythme que du sens des mots. Sans autre lumière qu'un vague rayon de lune, la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s'allongent, rejoignent la ronde et s'y mêlent... Enfin dix heures sonnent. On se sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d'un aspect étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs, les coins de toit, les hangars ouverts où la niait entre toute noire et compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe de vieilles murailles frôlées de figuiers énormes; et pendant qu'on écrase en marchant la paille vide du blé battu, l'odeur de la mer se mêle au parfum chaud de la moisson et des étables endormies.
La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu'île, un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe; et comme on ne voit pas l'Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la campagne paisible.
LES ÉMOTIONS D'UN PERDREAU ROUGE
Vous savez que les perdreaux vont par bandes, se nichent ensemble aux creux des sillons pour s'enlever à la moindre alerte, éparpillés dans la volée comme une poignée de grains qu'on sème. Notre compagnie à nous est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d'un grand bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que je sais courir, bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très heureux de vivre. Pourtant quelque chose m'inquiétait un peu, c'était cette fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commençaient à parler tout bas entre elles. Un ancien de notre compagnie me disait toujours à ce propos:
«N'aie pas peur, Rouget--on m'appelle Rouget à cause de mon bec et de mes pattes couleur de sorbe--n'aie pas peur, Rouget. Je te prendrai avec moi le jour de l'ouverture et je suis sûr qu'il ne t'arrivera rien.»
C'est un vieux coq très malin et encore alerte, quoiqu'il ait le _fer à cheval_ déjà marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches par-ci par-là. Tout jeune, il a reçu un grain de plomb dans l'aile, et comme cela l'a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de s'envoler, prend son temps, et se tire d'affaire. Souvent il m'emmenait avec lui jusqu'à l'entrée du bois. Il y a là une singulière petite maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et toujours fermée.
--«Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux; quand tu verras de la fumée monter du toit, le seuil et les volets ouverts, ça ira mal pour nous.»
Et moi je me fiais à lui, sachant bien qu'il n'en était pas à sa première ouverture.
En effet, l'autre matin, au petit jour, j'entends qu'on rappelait tout bas dans le sillon...
«Rouget, Rouget.»
C'était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires.
«Viens vite, me dit-il, et fais comme moi.»
Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions du côté du bois; et je vis, en passant, qu'il y avait de la fumée à la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la porte grande ouverte des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria:
«Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner.»
Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d'abord sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à nos pauvres amis.
Tout à coup, au moment d'atteindre la lisière, les chiens se mirent à galoper de notre côté...
«Rase-toi, rase-toi», me dit le vieux en se baissant; en même temps, à dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout grands, et s'envola avec un cri de peur. J'entendis un bruit formidable et nous fûmes entourés par une poussière d'une odeur étrange, toute blanche et toute chaude, bien que le soleil fût à peine levé. J'avais si peur que je ne pouvais plus courir. Heureusement nous entrions dans le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chêne, je vins me mettre près de lui, et nous restâmes là cachés, à regarder entre les feuilles.
Dans les champs, c'était une terrible fusillade. A chaque coup, je fermais les yeux, tout étourdi; puis, quand je me décidais à les ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant dans les brins d'herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mêmes comme des fous. Derrière eux les chasseurs juraient, appelaient; les fusils brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus voir--quoiqu'il n'y eût aucun arbre alentour--voler comme des feuilles éparpillées. Mais mon vieux coq me dit que c'était des plumes; et en effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le sillon en renversant sa tête sanglante.
Quand le soleil fut très chaud, très haut, la fusillade s'arrêta subitement. Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l'on entendait pétiller un grand feu de sarments. Ils causaient entre eux, le fusil sur l'épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens venaient derrière, harassés, la langue pendante...
«Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux.»
Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois, un grand champ blanc et noir, en fleur et en graine, sentant l'amande. De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en baissant leurs crêtes rouges de peur d'être vus. Ah! ils étaient moins fiers que d'habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des nouvelles et si l'un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le déjeuner des chasseurs, d'abord silencieux, devenait de plus en plus bruyant; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des bouteilles. Le vieux trouva qu'il était temps de rejoindre notre abri.
A cette heure on aurait dit que le bois dormait. La petite mare où les chevreuils vont boire n'était troublée par aucun coup de langue. Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne. On sentait seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque brin d'herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forêt ont tant de cachettes, les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles, et puis des fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l'eau si longtemps après qu'il a plu. J'avoue que j'aurais aimé être au fond d'un de ces trous-là; mais mon compagnon préférait rester à découvert, avoir du large, voir de loin et sentir l'air ouvert devant lui. Bien nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois.
Oh! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les feuilles comme une grêle d'avril et marquait les écorces, jamais je ne l'oublierai. Un lapin détala au travers du chemin en arrachant des touffes d'herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola d'un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots se coulaient au fond de leurs trous. Un cerf-volant, sorti du creux de l'arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes, fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des papillons, pauvres bestioles s'effarant de tous côtés. Jusqu'à un petit criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec; mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur.
Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très attentif aux aboiements et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient il me faisait signe, et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements, couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de hautes guêtres bouclées jusqu'aux genoux et qui le grandissaient encore; à l'autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s'il voulait dormir. Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas...
--«Tu n'y entends rien, Rouget», me dit mon camarade en riant; et sans crainte, les ailes toutes grandes, il s'envola presque dans les jambes du terrible chasseur à favoris.
Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son attirail de chasse, si occupé à s'admirer du haut en bas, que lorsqu'il épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah! si les chasseurs savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs pointus se retiennent de rire à leur maladresse!...
Nous allions, nous allions toujours. N'ayant rien de mieux à faire qu'à suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes pour se replier immobiles aussitôt qu'il se posait. J'ai encore dans les yeux tous les endroits où nous avons passé: la garenne rose de bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas jouer avec nous.
Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts et prête à bondir. Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire à l'eau de la source et s'éclabousser de gouttelettes qui roulent sur le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet d'aulnettes très fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes. Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous chercher là. Nous y étions depuis un moment, lorsqu'un chevreuil arriva, se traînant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur les mousses derrière lui. C'était si triste à voir que je cachai ma tête sous les feuilles; mais j'entendais le blessé boire dans la mare en soufflant, brûlé de fièvre...
Le jour tombait. Les coups de fusil s'éloignaient, devenaient plus rares. Puis tout s'éteignit... C'était fini. Alors nous revînmes tout doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie. En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose d'épouvantable.
Au rebord d'un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C'était des petites pattes jointes par la mort, qui avaient l'air de demander grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer; puis des perdrix rouges, des perdreaux gris, qui avaient le _fer à cheval_ comme mon camarade, et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet sous leurs plumes. Savez-vous rien de plus triste qu'un oiseau mort? C'est si vivant, des ailes! De les voir repliées et froides, ça fait frémir... Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore.
Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette cuerie, comptant et tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées, sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis.
Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait.
Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis, des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout, c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas dans l'oseraie de la rivière, les appels anxieux, tristes, disséminés, auxquels rien ne répondait.
LE MIROIR
Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de son île lui disaient: «Ne pars pas, il fait froid sur le continent... L'hiver te fera mourir.» Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré pleine d'oiseaux de son pays.
Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée; elle a pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps, et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour elle s'évente, elle se balance.
«Mais il fait très chaud dans le Nord», dit-elle en riant. Pourtant quelque chose l'inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires; à quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir bientôt.
Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans la nuit s'être rapproché de terre, il tombe par flocons une peluche blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver! voilà l'hiver! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête d'épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre, et les branches des sapins sont en verre filé... La petite créole a froid, elle ne veut plus sortir.
Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays: les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée, puis les siestes d'après-midi, les stores clairs, les nattes de paille, puis les soirs d'étoiles, les mouches enflammées, et des millions de petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de tulle des moustiquaires.
Et tandis qu'elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d'hiver se succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins on ramasse un colibri mort dans la cage; bientôt il n'en reste plus que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l'un contre l'autre dans un coin...
Ce matin-là, la petite créole n'a pas pu se lever. Comme une balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid l'étreint, la paralyse. Il fait sombre, la chambre est triste. Le givre a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle lamentablement... Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire les paillettes de son éventail et passe son temps à se regarder dans des miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes.
Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d'hiver se succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit, se désole. Ce qui l'attriste surtout, c'est que de son lit elle ne peut pas voir le feu. Il lui semble qu'elle a perdu sa patrie une seconde fois... De temps en temps elle demande: «Est-ce qu'il y a du feu dans la chambre?--Mais oui, petite, il y en a. La cheminée est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de pin qui éclatent?--Oh! voyons, voyons.» Mais elle a beau se pencher, la flamme est trop loin d'elle; elle ne peut pas la voir, et cela la désespère. Or, un soir qu'elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord de l'oreiller et les yeux toujours tournés vers cette belle flamme invisible, son ami s'approche d'elle, prend un des miroirs qui sont sur le lit: «Tu veux voir le feu, mignonne... Eh bien! attends...» Et s'agenouillant devant la cheminée, il essaye de lui envoyer avec son miroir un reflet de la flamme magique: «Peux-tu le voir?--Non! Je ne vois rien.--Et maintenant?--Non! pas encore...» Puis tout à coup, recevant en plein visage un jet de lumière qui l'enveloppe: «Oh! je le vois!» dit la créole toute joyeuse, et elle meurt en riant avec deux petites flammes au fond des yeux.
L'EMPEREUR AVEUGLE
OU
LE VOYAGE EN BAVIÈRE A LA RECHERCHE D'UNE TRAGÉDIE JAPONAISE
I
M. LE COLONEL DE SIEBOLDT
Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur un vaste projet d'association internationale pour l'exploitation de ce merveilleux Nipon-Jepen--Japon (Empire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience aux Tuileries, l'illustre voyageur--resté très Bavarois malgré son séjour au Japon--passait ses soirées dans une petite brasserie du faubourg Poissonnière, en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable houppelande, sa boutonnière enrubannée où toutes les académies des sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la fois tant de timidité et de sans-gêne, faisait toujours retourner les têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, tirait de sa poche un gros radis noir; puis la petite demoiselle qui l'accompagnait, tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du pays, le couvrait de sel, l'offrait à son «ounclé!» comme elle disait de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître se douter qu'il pût y avoir le moindre ridicule à faire à Paris comme à Munich. Vraiment c'était un couple original et sympathique, et nous eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bonhomme, voyant le goût que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir son mémoire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le français bizarre que parlait M. de Sieboldt: «Si j'aurais des actionnaires..., si je réunirais des fonds...», et ces renversements de prononciation qui lui faisaient dire régulièrement: «les grandes boîtes de l'Asie» pour «les grands poètes de l'Asie», et «le Chabon» pour «le Japon»... joignez à cela des phrases de cinquante lignes, sans un point, sans une virgule, rien pour respirer, et cependant si bien classées dans la cervelle de l'auteur, qu'en ôter un seul mot lui paraissait impossible, et que s'il m'arrivait d'enlever une ligne d'un côté, il la transportait bien vite un peu plus loin... C'est égal! ce diable d'homme était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du travail; et lorsque la lettre d'audience arriva, le mémoire tenait à peu près sur ses pieds.
Pauvre vieux Sieboldt! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries, toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge et or qu'il ne tirait de sa malle qu'aux grandes occasions. Quoi-qu'il en fît: «brum! brum!» tout le temps en redressant sa longue taille, au tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de son nez, un bon gros nez de sa vantasse, cramoisi par l'étude et la bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je le revis, il triomphait: Napoléon III l'avait reçu entre deux portes, écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite: «Je verrai... je réfléchirai.» Là-dessus, le naïf Japonais parlait déjà de louer le premier étage du Grand-Hôtel, d'écrire aux journaux, de lancer des prospectus. J'eus beaucoup de mal à lui faire comprendre que Sa Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux, en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes observations finirent par le convaincre, et il partit en me promettant de m'envoyer, pour la peine que j'avais prise au fameux mémoire, une tragédie japonaise du seizième siècle, intitulée _l'Empereur aveugle,_ précieux chef-d'œuvre absolument inconnu en Europe et qu'il avait traduit exprès pour son ami Meyerbeer. Le maître, quand il mourut, était en train d'écrire la musique des chœurs. C'est, comme vous voyez, un vrai cadeau que le brave homme voulait me faire.
Malheureusement, quelques jours après son départ, la guerre éclatait en Allemagne, et je n'entendis plus parler de ma tragédie. Les Prussiens ayant envahi le Wurtemberg et la Bavière, il était assez naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une invasion, le colonel eût oublié mon _Empereur aveugle_. Mais moi, j'y pensais plus que jamais; et, ma foi! un peu l'envie de ma tragédie japonaise, un peu la curiosité de voir de près ce que c'était que la guerre, l'invasion,--ô Dieu! j'en ai maintenant toute l'horreur dans la mémoire,--je me décidai un beau matin à partir pour Munich.
II
L'ALLEMAGNE DU SUD