Contes de lundi

Part 13

Chapter 134,011 wordsPublic domain

... Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah! comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout à l'heure s'étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie ... Allons! c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances, tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée.

LA SOUPE AU FROMAGE

C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui--la nuit venue comme maintenant--semblent se perdre avec les toits dans le noir et dans la rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour le moment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l'air de l'attendre. Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec un murmure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la chambre.

Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...

Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi! tout est bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux d'algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement autour du lit. Voilà là-bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de la cheminée; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prête à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre, compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est froissé aux bords. Il y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué, d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce petit souper qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour.

Oh! la bonne odeur de soupe au fromage.

A voir la netteté de ce logement de garçon, je m'imagine un employé, un de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l'exactitude de l'heure du bureau et l'ordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je le vois d'ici derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte de velours, triant, timbrant des lettres, dévidant les banderoles bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s'amuse toutes ses affaires de demain. Eh bien, non. Ce n'est pas cela. Voici qu'en furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclairer de grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l'on voit sortir de l'ombre, encadrés d'or et majestueusement drapés, l'empereur Auguste, Mahomet, Félix, chevalier romain, gouverneur d'Arménie, des couronnes, des casques, des tiares, des turbans, et sous ces coiffures différentes, toujours la même tête solennelle et droite, la tête du maître de céans, l'heureux seigneur pour qui cette soupe embaumée mijote et bout doucement sur la cendre chaude...

Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...

Certes, non! celui-là n'est pas un employé des postes. C'est un empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous les soirs de répertoire font trembler les voûtes de l'Odéon et n'ont qu'à dire: «Gardes, saisissez-le!» pour que les gardes obéissent. En ce moment, il est là-bas dans son palais, de l'autre côté de l'eau. Le cothurne aux talons, la chlamyde à l'épaule, il erre sous les portiques, déclame, fronce le sourcil, se drape d'un air ennuyé dans ses tirades tragiques. C'est si triste en effet de jouer devant les banquettes! Et la salle de l'Odéon est si grande, si froide, les soirs de tragédie!... Tout à coup l'empereur, à demi gelé sous sa pourpre, sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son œil s'allume, sa narine s'ouvre... Il songe qu'en rentrant, il va trouver sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la scène... Il se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à fleurs...

Oh! la bonne odeur de soupe au fromage!...

A partir de ce moment, ce n'est plus le même homme. Les plis droits de sa chlamyde, les escaliers de marbre, la roideur des portiques n'ont plus rien qui le gêne. Il s'anime, presse son jeu, précipite l'action. Pensez donc! si le feu allait s'éteindre là-bas... A mesure que la soirée s'avance, sa vision se rapproche et lui donne de l'entrain. Miracle! l'Odéon dégèle. Les vieux habitués de l'orchestre, réveillés de leur torpeur, trouvent que ce Marancourt est vraiment magnifique, surtout aux dernières scènes. Le fait est qu'au dénoûment, à l'heure décisive où l'on poignarde les traîtres, où l'on marie les princesses, la physionomie de l'empereur vous a une béatitude, une sérénité singulières. L'estomac creusé par tant d émotions, de tirades, il lui semble qu'il est chez lui, assis à sa petite table, et son regard va de Cinna à Maxime avec un bon sourire d'attendrissement, comme s'il voyait déjà les jolis fils blancs qui s'allongent au bout de la cuillère, quand la soupe au fromage est cuite à point, bien mijotée et servie chaud...

LE DERNIER LIVRE

«Il est mort!...» me dit quelqu'un dans l'escalier.

Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir la lugubre nouvelle. Je savais que d'un moment à l'autre j'allais la trouver à cette porte; et pourtant elle me frappa comme quelque chose d'inattendu. Le cœur gros, les lèvres tremblantes, j'entrai dans cet humble logis d'homme de lettres où le cabinet de travail tenait la plus grande place, où l'étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la maison.

Il était là couché sur un petit lit de fer très bas, et sa table chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des pages, sa plume encore debout dans l'encrier disaient combien la mort l'avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne, débordant de manuscrits, de paperasses, s'entr'ouvrait presque sur sa tête. Tout autour, des livres, rien que des livres: partout, sur des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans poussière pouvait plaire aux yeux: on y sentait la vie, l'entrain du travail. Mais dans cette chambre de mort, c'était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui croulaient par piles, avaient l'air prêts à partir, à se perdre dans cette grande bibliothèque du hasard, éparse dans les ventes, sur les quais, les étalages, feuilletée par le vent et la flâne.

Je venais de l'embrasser dans son lit, et j'étais debout à le regarder, tout saisi par le contact de ce front froid et lourd comme une pierre. Soudain la porte s'ouvrit. Un commis en librairie, chargé, essoufflé, entra joyeusement et poussa sur la table un paquet de livres, frais sortis de la presse.

«Envoi de Bachelin», cria-t-il; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa casquette et se retira discrètement.

Il y avait quelque chose d'effroyablement ironique dans cet envoi du libraire Bachelin, retardé d'un mois, attendu par le malade avec tant d'impatience et reçu par le mort... Pauvre ami! C'était son dernier livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves! quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire! Dans les derniers jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur la porte; et si les imprimeurs, les protes, les brocheurs, tout ce monde employé à l'œuvre d'un seul, avaient pu voir ce regard d'angoisse et d'attente, les mains se seraient hâtées, les lettres se seraient bien vite mises en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c'est-à-dire un jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée qu'il sentait déjà fuir et s'obscurcir en lui.

Même en pleine vie, il y a là en effet pour l'écrivain un bonheur dont il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébullition du cerveau où elle est toujours un peu confuse, quelle sensation délicieuse! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement: les lettres miroitent, allongées de bleu, de jaune, comme si l'on avait du soleil plein la tête. Plus tard, à cette joie d'inventeur se mêle un peu de tristesse, le regret de n'avoir pas dit tout ce que l'on voulait dire. L'œuvre qu'on portait en soi paraît toujours plus belle que celle qu'on a faite. Tant de choses se perdent en ce voyage de la tête à la main! A voir dans les profondeurs du rêve, l'idée du livre ressemble à ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des nuances flottantes; posées sur le sable, ce n'est plus qu'un peu d'eau, quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite.

Hélas! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n'avait rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C'était navrant à voir, cette tête inerte et lourde, endormie sur l'oreiller, et à côté ce livre tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre machinalement, l'emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs yeux, avec le nom de l'auteur, ce même nom inscrit à la page triste des mairies, et si riant, si gai sur la couverture de couleur claire. Le problème de l'âme et du corps semblait tenir là tout entier, entre ce corps rigide qu'on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être immortelle...

...«Il m'en avait promis un exemplaire...» dit tout bas près de moi une voix larmoyante. Je me retournai, et j'aperçus, sous des lunettes d'or, un petit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre aussi, vous tous mes amis qui écrivez. C'était l'amateur de livres, celui qui vient, dès qu'un volume de vous est annoncé, sonner à votre porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressemblent. Il entre, souriant, l'échine basse, frétille autour de vous, vous appelle «cher maître», et ne s'en ira pas sans emporter votre dernier livre. Rien que le dernier! Il a tous les autres, c'est celui-là seul qui lui manque. Et le moyen de refuser? Il arrive si bien à l'heure, il sait si bien vous prendre au milieu de cette joie dont nous parlions, dans l'abandon des envois, des dédicaces. Ah! le terrible petit homme que rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les accueils gelés, ni le vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans la rue de la Pompe, grattant au petit huis du patriarche de Passy; le soir, il revient de Marly avec le nouveau drame de Sardou sous le bras. Et comme cela, toujours trottant, toujours en quête, il remplit sa vie sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer.

Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte chez cet homme pour l'amener ainsi jusqu'à ce lit de mort.

«Eh! prenez-le, votre exemplaire», lui dis-je impatienté. Il ne le prit pas, il l'engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur l'épaule, essuyant ses lunettes d'un air attendri ... Qu'attendait-il? qu'est-ce qui le retenait? Peut-être un peu de honte, l'embarras de partir tout de suite, comme s'il n'était venu que pour cela?

Eh bien, non!

Sur la table, dans le papier d'emballage à moitié enlevé, il venait d'apercevoir quelques exemplaires d'amateur, la tranche épaisse, non rognés, avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe; et malgré son attitude recueillie, son regard, sa pensée, out était là... Il en louchait, le malheureux!

Ce que c'est pourtant que la manie d'observer!... Moi-même je m'étais laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes, cette petite comédie navrante qui se jouait au chevet du mort. Doucement, par petites secousses invisibles, l'amateur se rapprochait de la table. Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes; il le retourna, l'ouvrit, palpa le feuillet. A mesure son œil s'allumait, le sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui... A la fin, n'y tenant plus, il en prit un:

«C'est pour M. de Sainte-Beuve», me dit-il à demi-voix, et dans sa fièvre, son trouble, la peur qu'on ne le lui reprît, peut-être aussi pour bien me convaincre que c'était pour M. de Sainte-Beuve, il ajouta très gravement avec un accent de componction intraduisible: «De l'Académie française!...» et il disparut.

MAISON A VENDRE

Au-dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se mêler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le soleil d'été, tourmenté, secoué au vent d'automne: _Maison à vendre_, et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de silence autour.

Quelqu'un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce feu de pauvre. Puis à travers les ais branlants de la porte, au Heu de l'abandon, du vide, de cet en-l'air qui précède et annonce une vente, un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies, les arrosoirs près du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à la maisonnette. Ce n'était rien qu'une maison de paysan, équilibrée sur ce terrain en pente par un petit escalier, qui plaçait le côté de l'ombre au premier, celui du midi au rez-de-chaussée. De ce côté-là, on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d'autres rangés avec des géraniums, des verveines sur le sable chaud et blanc. Du reste, à part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier, s'étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour le fruit. C'était aussi des plants de fraisiers, des pois à grandes rames: et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées, arrosait aux heures fraîches, coupait, émondait les branches et les bordures.

Ce vieux ne connaissait personne dans le pays. Excepté la voiture du boulanger, qui s'arrêtait à toutes les portes dans l'unique rue du village, il n'avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en quête d'un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très fertiles et font de charmants vergers, s'arrêtait pour sonner en voyant l'écriteau. D'abord la maison restait sourde. Au second coup un bruit de sabots s'approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entre-bâillait sa porte d'un air furieux:

«Qu'est-ce que vous voulez?

--La maison est à vendre?

--Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui... elle est à vendre, mais je vous préviens qu'on en demande très cher...» Et sa main, toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient affaire, et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec un tel désir de la conserver.

Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite maison, j'entendis des voix animées, le bruit d'une discussion.

«Il faut vendre, papa, il faut vendre... vous l'avez promis...»

Et la voix du vieux, toute tremblante:

«Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre... voyons! Puisque j'ai mis l'écriteau.»

J'appris ainsi que c'étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers parisiens, qui l'obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé. Pour quelle raison? je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils commençaient à trouver que la chose traînait trop, et à partir de ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler le malheureux, l'obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d'avoir été labourée, ensemencée toute la semaine, j'entendais cela très bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces voix aigres comme les palets qu'on heurtait. Le soir, tout le monde s'en allait; et quand le bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison redevenait silencieuse. Dans le petit jardin brûlé de soleil, on n'entendait rien que le sable écrasé d'un pas lourd, ou traîné au râteau.

De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus tourmenté. Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait les petits enfants pour le séduire. «Voyez-vous, grand-père, quand la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons si heureux tous ensemble!...» Et c'étaient des aparté dans tous les coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits à haute voix. Une fois j'entendis une des filles qui criait:

«La baraque ne vaut pas cent sous... elle est bonne à jeter à bas.»

Le vieux écoutait sans rien dire. On parlait de lui comme s'il était mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout voûté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche à émonder, un fruit à soigner en passant; et l'on sentait sa vie si bien enracinée dans ce petit coin de terre, qu'il n'aurait jamais la force de s'en arracher. En effet, quoi qu'on pût lui dire, il reculait toujours le moment du départ. En été, quand mûrissaient ces fruits un peu acides qui sentent la verdeur de l'année, les cerises, les groseilles, les cassis, il se disait:

«Attendons la récolte... Je vendrai tout de suite après.»

Mais la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches, puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu'on cueille presque sous la neige. Alors l'hiver arrivait. La campagne était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d'acheteurs. Plus même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que l'écriteau inutile se balançait sur la route, retourné par la pluie et le vent.

A la longue, impatientés et persuadés que le vieux faisait tout pour éloigner les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des brus vint s'installer près de lui, une petite femme de boutique, parée dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort, souriait aux passants comme pour dire:

«Entrez... voyez... la maison est à vendre!»

Plus de répit pour le pauvre vieux. Quelquefois, essayant d'oublier qu'elle était là, il bêchait ses carrés, les ensemençait à nouveau, comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour tromper leurs craintes. Tout le temps, la boutiquière le suivait, le tourmentait:

«Bah! à quoi bon?... c'est donc pour les autres que vous prenez tant de peine?»

Il ne lui répondait pas, et s'acharnait à son travail avec un entêtement singulier. Laisser son jardin à l'abandon, c'eût été le perdre un peu déjà, commencer à s'en détacher. Aussi les allées n'avaient pas un brin d'herbe; pas de gourmand aux rosiers.

En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C'était le moment de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n'entrait que de la poussière. De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses affaires de Paris la réclamaient. Je l'entendais accabler son beau-père de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le vieux courbait le dos sans rien dire, et se consolait en regardant monter ses petits pois, et l'écriteau, toujours à la même place: _Maison à vendre_.

... Cette année, en arrivant à la campagne, j'ai bien retrouvé la maison; mais, hélas! l'écriteau n'y était plus. Des affiches déchirées, moisies, pendaient encore au long des murs. C'est fini; on l'avait vendue! A la place du grand portail gris une porte verte, fraîchement peinte, avec un fronton arrondi, s'ouvrait par un petit jour grillé qui laissait voir le jardin. Ce n'était plus le verger d'autrefois, mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le tout reflété dans une grande boule de métal qui se balançait devant le perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs voyantes, et deux larges figures s'étalaient, exagérées: un gros homme rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir:

«J'en ai mis quatorze aux balsamines!»

On avait bâti un étage, renouvelé les palissades; et dans ce petit coin remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée des quadrilles connus et des polkas de bals publics. Ces airs de danse, qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mêlés à la grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille; et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique, ennuyé, timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir neuf, où sonnaient les écus de la petite maison.

CONTES DE NOËL

I

UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS

Monsieur Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne son logis en fredonnant... Deux heures sonnent à Saint-Paul. «Comme il est tard!» se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon... Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de fabrique: