Contes de lundi

Part 12

Chapter 123,837 wordsPublic domain

Il y a quelques années, j'habitais un petit pavillon aux Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y passe qu'en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle manie d'avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d'ouvriers, de petits rentiers, quelques artistes,--on en trouve partout où il reste des arbres,--et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs rares des jardinières...

Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l'Hippodrome avec leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux chèvres, les guignols, les marchandes d'oublies, et puis des tribus d'aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d'accordéons, de sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage. Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très bien défiler tous les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.

C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme. Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les enfants tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait. Sept heures, huit heures: personne... A mesure que le temps se passait, sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je l'entendais dire tout bas en sanglotant:

«Oh! la canaille! la canaille!»

Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.

«Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne rentrera pas, puisque c'est le jour de paye.»

Et des conseils, des commérages.

«A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas à son patron?»

Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et les portes fermées, le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment ferait-elle, s'il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse, ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette ruelle noire, et n'y voyant que sa détresse.

Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se faisait accompagner, traînait un camarade jusqu'à sa porte: «Viens donc ... viens donc...» et même là, il flânait encore, ne pouvait se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui... En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul, tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma'me Weber... bonsoir, ma'me Mathieu.» Et si on ne lui répondait pas, c'était une bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins peur.

Elle était terrible, cette rentrée...

«Ouvre, c'est moi...»

J'entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des allumettes, et l'homme qui, dès en entrant, essayait de bégayer une histoire, toujours la même: les camarades, l'entraînement... Chose, tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne l'écoutait pas:

«Et l'argent?

--J'en ai plus, disait la voix d'Arthur.

--Tu mens!...»

Il mentait en effet. Même dans l'entraînement du vin, il réservait toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi; et c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se débattait:

«Puisque je te dis que j'ai tout bu!» criait-il. Sans répondre, elle s'accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d'un moment, j'entendais l'argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus avec un rire de triomphe.

«Ah! tu vois bien.»

Puis un juron, des coups sourds..., c'est l'ivrogne qui se vengeait. Une fois en train de battre; il ne s'arrêtait plus. Tout ce qu'il y a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s'ouvraient. On disait;

«C'est Arthur! c'est Arthur!...»

Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans le garni voisin, venait au secours de sa fille; mais Arthur s'enfermait à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers la serrure, un dialogue effrayant s'engageait entre le beau-père et le gendre, et nous en apprenions de belles:

«T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit?» criait le vieux. Et l'ivrogne, d'un ton superbe:

«Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis après?... Au moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la tienne!...»

Cela lui paraissait tout simple: j'ai volé, vous m'avez mis en prison. Nous sommes quittes... Mais tout de même, si le vieux insistait trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme Polichinelle.

Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche, au lendemain d'une de ces tueries, l'ivrogne apaisé, sans le sou pour aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des chambres. On s'installait sur le balcon, ma'me Weber, ma'me Mathieu, tout le garni, et l'on causait. Arthur faisait l'aimable, le bel esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits de l'ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n'était pas la seule.

«Cet Arthur pourtant, s'il voulait!» murmurait ma'me Weber en soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter... Il chantait _les Hirondelles_, de M. de _Bélanger_... Oh! cette voix de gorge, pleine de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l'ouvrier!... Sous la vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, affamée d'idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.

Tout cela n'empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa paye, battait sa femme; et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas d'autres petits Arthur, n'attendant que d'avoir l'âge de leur père pour manger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui voudrait gouverner le monde!... Ah! maladie! comme disaient mes voisins du passage.

LES TROIS SOMMATIONS

Aussi vrai que je m'appelle Bélisaire et que j'ai mon rabot dans la main en ce moment, si le père Thiers s'imagine que la bonne leçon qu'il vient de nous donner aura servi à quelque chose, c'est qu'il ne connaît pas le peuple de Paris. Voyez-vous, monsieur, ils auront beau nous fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien aime l'émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là! On a ça dans le sang. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas tant la politique, qui nous amuse, c'est le train qu'elle fait: les ateliers fermés, les rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je ne saurais vous dire.

Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de l'Orillon, dans un atelier de menuisier, et depuis huit ans jusqu'à quinze qu'on m'a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec une voiture à bras pleine de copeaux. Ah! dame! je peux dire que je m'en suis payé des révolutions, dans ce temps-là. Tout petit, pas plus haut qu'une botte, dès qu'il y avait du bruit dans Paris, vous étiez sûr de m'y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d'avance. Quand je voyais les ouvriers s'en aller bras dessus, bras dessous, dans le faubourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient des barrières, je me disais en charriant mes copeaux: «Bonne affaire! il va y avoir quelque chose...»

En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je trouvais la boutique pleine; des amis du père causaient politique autour de l'établi, des voisins lui apportaient le journal; car dans ce temps-là il n'y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant. Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans la même maison et se le passaient d'étage en étage ... Papa Bélisaire, qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en entendant les nouvelles; et je me rappelle que ces jours-là, au moment de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire:

«Tenez-vous tranquilles, les enfants... Le père n'est pas content, rapport aux affaires de la politique.»

Moi, vous pensez, je n'y comprenais pas grand'chose, à ces sacrées affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m'entraient dans la tête à force de les entendre, comme, par exemple:

«Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand!»

Je ne savais pas bien ce que c'était que ce Guizot, ni ce que cela voulait dire d'être allé à Gand; mais c'est égal! je répétais avec les autres:

«Canaille de Guizot!... Canaille de Guizot!...»

Et j'y allais d'autant plus de bon cœur à l'appeler canaille, ce pauvre M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l'Orillon et me faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux ... Personne ne l'aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les chiens, les enfants, tout le monde lui était après; il n'y avait que le marchand de vin qui, de temps en temps, pour l'amadouer, lui glissait un verre de vin dans l'entre-bâillement de sa boutique. Le grand rouge s'approchait sans avoir l'air de rien, regardait à droite et à gauche s'il n'y avait pas de chefs, puis, en passant, _uit_!... Je n'ai jamais vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c'était de guetter le moment où il avait le coude en l'air, et d'arriver derrière en criant:

«Gare, sergo!... voilà l'officier.»

On est comme ça dans le peuple de Paris, c'est le sergent de ville qui porte la peine de tout. On s'habitue à les haïr, les pauvres diables, à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c'est aux sergents de ville qu'on les fait payer, et quand une fois il arrive une bonne révolution, les ministres s'en vont à Versailles, et les sergents de ville dans le canal...

Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu'il y avait quelque chose dans Paris, j'étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là, on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient:

«C'est rue Montmartre... non!... à la porte Saint-Denis.»

D'autres qui s'étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient furieux de n'avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait. Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s'arrêtaient là. Les cochers juraient, le monde s'inquiétait. Nous escaladions en courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards.

C'est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours d'émeute. Presque pas de voitures; on pouvait galoper à son aise sur cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite leurs magasins. On entendait claquer les volets; mais tout de même, une fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte que tout.

Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l'encombrement. C'était là!... Seulement pour bien voir, il s'agissait d'être au premier rang; et dame! on en recevait de ces taloches... Pourtant, à force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous finissions par arriver... Une fois bien placés, en avant de tout le monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en valait la peine.

Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue ne m'ont donné un battement de cœur pareil à celui que j'avais en voyant là-bas, au bout de la rue, dans l'espace resté vide, le commissaire s'avancer avec son écharpe... Les autres criaient:

«Le commissaire! le commissaire!»

Moi je ne disais rien. J'avais les dents serrées de peur, de plaisir, de je ne sais pas quoi; en moi-même je pensais:

«Le commissaire est là... gare tout à l'heure les coups de trique...»

Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient, mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être en visite au milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet...! Après un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix s'en allait dans l'air, et on n'entendait que ça:

«Mn...mn... mn...»

Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir vert, et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer... Au troisième roulement, prrt! c'était comme un départ de perdreaux, et des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire:

«J'ai entendu la troisième sommation!...»

Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de sa peau. Figurez-vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu pareille illumination... On me rapporta chez nous la figure fendue, et si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ah! ben oui, tout le temps que la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas de crier:

«Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de commissaire qui nous a trichés... il n'a fait que deux sommations!»

UN SOIR DE PREMIÈRE

IMPRESSIONS DE L'AUTEUR

C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever. Machinistes, régisseur, garçon d'accessoires, tout le monde est à son poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, s'agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin quelques visages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien d'indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du dehors, cette masse d'inquiétudes, de distractions, de préoccupations, de méfiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, traverser cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu'en allumant sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je voudrais attendre encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard. Voilà les trois coups frappés, l'orchestre qui prélude... puis un grand silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, lointaine, perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah! malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?...

Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré; encourager les acteurs quand on aurait tant besoin d'encouragements soi-même, parler sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la salle et regarder le danger en face.

Caché au fond d'une baignoire, j'essaye de me poser en spectateur détaché, indifférent, comme si je n'avais pas vu pendant deux mois toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre, comme si je n'avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des portes jusqu'à la montée du gaz. C'est une impression singulière. Je voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gêne, tout me dérange. Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu'on remue, des quintes de toux qui s'encouragent, se répondent, des chuchotements d'éventails, des étoffes froissées, un tas de petits bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes, d'attitudes, des dos qui n'ont pas l'air content, des coudes ennuyés qui s'étalent, semblent barrer tout le décor.

Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d'un air grave, et dit:

«C'est enfantin.»

Dans la loge à côté, on cause à voix basse:

«Vous savez que c'est pour demain.

--Pour demain?

--Oui, demain, sans faute.»

Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui ne pense qu'à aujourd'hui!... A travers cette confusion, pas un de mes mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d'emplir la salle, les voix des acteurs s'arrêtent au bord de la rampe et retombent lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque... Qu'est-ce qu'il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément j'ai peur. Je m'en vais.

Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m'en aperçois guère. Les loges, les galeries tournent encore devant moi avec leurs rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point fixe, éclatant, qui s'obscurcit à mesure que je m'éloigne. J'ai beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite, et la pièce que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner lugubrement au fond de mon cerveau. C'est comme un mauvais rêve que j'emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet m'arrête, me fait pâlir. Imbécile! c'est un bureau d'omnibus... Et je marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros, honteux et frippés, barbottent à ma suite sur les trottoirs luisants de gaz et d'eau.

Pour m'arracher à ces idées noires, j'entre dans un café. J'essaye de lire; mais les lettres se croisent, dansent, s'allongent, tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire; ils me semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture que j'ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros temps. Sous le rouf inondé d'eau où je m'étais blotti, j'avais trouvé une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets d'eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s'étalant, je m'absorbais de toutes mes forces dans l'étude du _th_ anglais; mais j'avais beau lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la bise en haut des vergues.

Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout à coup le gaz baisse, on ferme le café.

Déjà?

Quelle heure est-il donc?