# Contes de la Montagne

## Part 9

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Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée; il pâlit, et, tous trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche béante.

Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver ... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait près de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la bête eût été sur le seuil de la tour!

On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans l'immensité du désert.... Mais si l'Afrique, brûlante, calcinée, rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du loup!

A peine ce cri lugubre s'était-il fait entendre, qu'une autre voix formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois: les aboiements lourds des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent, tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des chenils ébranlés par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'était le chant de ce concert infernal!

Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant son regard au pied de la tour:

«Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés?» dit-il.

Mais le hurlement partait de l'intérieur. Alors, se tournant de notre côté: «Fritz!... Sébalt!...s'écria-t-il, arrivez!...» Nous descendîmes les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes. Là, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les chiens s'enrouaient de rage; leurs chaînes s'entrelaçaient; ils s'étranglaient peut-être.

Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me précédèrent dans la galerie.

Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sébalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable.

En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant:

«Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris?»

Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la tête renversée, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.

Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est à peine si nous entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en mémoire, et la tête pâle d'Odile retombant sur l'épaule de la bonne femme m'apparaît comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi.

Enfin nous étions devant la chambre du comte.

Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.

Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la présence d'un tel hôte; nous n'en avions pas le temps; les idées s'entrechoquaient dans notre esprit.

Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le seuil, immobile comme pétrifié.

Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme: ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche béante.

Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça d'horreur.

Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres!

Le loup ... c'était lui!...

Ce front plat ... ce visage allongé en pointe ... cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues ... cette longue échine maigre ... ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout ... révélait la bête fauve cachée sous le masque humain!

Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête ... puis il reprenait son chant mélancolique.

Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions notre haleine, saisis d'épouvante.

Tout à coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tête et prêta l'oreille.

Là-bas!... là-bas!... sous les hautes forêts de sapins chargées de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le tumulte de la meute: la louve répondait au loup!

Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu vers la montagne, me dit à voix basse:

«Écoute la vieille!»

Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur toute sa figure.

En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria:

«Comte de Nideck, que faites-vous?»

Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre pour le secourir....

La troisième attaque commençait:--elle fut terrible!

IX

Le comte de Nideck se mourait!

Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort? A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour ... que peut le médecin?

Regarder, écouter et frémir!

Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort, elle s'y repose, elle y puise le courage, du désespoir. Mais bientôt son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre, elle l'étreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue fatale.

Et le malade, baigné de sueur froide, l'oeil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte, embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les différentes phases de cette bataille épouvantable.

Et les assistants se regardent.... Ils pensent: «Un jour, cette même lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie ... elle ... l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en s'écriant: «J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!» Et d'en bas, la mort, la regardant s'élever, ne pourra la suivre: elle ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation suprême!.... certitude de l'immortalité ... espérance de justice ... quel barbare pourrait vous arracher du coeur de l'homme?...»

Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie commençait: le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances ... des interruptions ... puis des retours soudains....

Il ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme ... je tombais de fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.

Je dis à Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maître.

Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s'arrachait les cheveux de désespoir.

Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.

Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon lit et le sommeil ne tarda pas à venir; ce sommeil lourd, inquiet, que l'on s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.

Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière ruisselait sur les dalles.

Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.

Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.

La plus étrange surprise m'attendait:

Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste!

Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.

Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux arrondis par la crainte.

C'était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.

J'eus peur!

Comment la Peste-Noire était-elle là?--Comment avait-elle pu arriver dans cette haute tour, dominant les abîmes?

Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me parut justifié!...--La scène de Lieverlé grondant contre la muraille me passa devant les yeux comme un éclair!....--Je me blottis dans l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile, comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.

La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé dans le roc ... ses lèvres marmotaient je ne sais quoi!

Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle.

Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la salle.

Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du carton; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.

Ce fut comme une évocation des temps passés.

Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.

Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit, tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.

Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards....

Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres!

Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec un sourire étrange... Et j'aurais voulu me défendre, appeler... mais son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.

Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la durée de l'éternité....

Qu'allait-elle entreprendre?

Je m'attendais à tout.

Subitement, elle tourna la tête, prêta l'oreille, puis, traversant la salle à grands pas, elle ouvrit la porte.

Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage.... La volonté me mit debout comme un ressort.... Je m'élançai sur les pas de la vieille, qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute grande ouverte.

J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus, qui?

Le comte de Nideck lui-même!

Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revêtu d'une énorme peau de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière lui sur les dalles.

Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixité glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement:--le maître!

En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent. La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me jeter dans l'embrasure de la fenêtre.

Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait le lit!

Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds.... Là, dans l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.

A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agitèrent ... son corps disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de droite à gauche.

Vous eussiez dit une scène de meurtre!

Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus épouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la représentation muette d'un tel acte.

La vieille accourut à son tour, déployant le sac.

Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'était la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.

Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.

La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui; la vieille le suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.

Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout bas!

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.

Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit à mes pieds; un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ... tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle devenait imperceptible par la distance.

Je descendis à mon tour les premières marches de l'escalier, me guidant sur cette lueur lointaine.

Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le fond du précipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre issue.

Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre. J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la base du donjon de Hugues.

Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui l'avait enseigné à la vieille? Je ne m'arrêtai point à ces questions.

La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de lumière comme en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l'infini.

L'air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre.

Je les atteignis à la descente du ravin.

Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours.... Son attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose d'automatique.

Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur.

J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le funèbre cortège.

A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes pas, la feuille se traîner au souffle de la bise... Je me vois suivre ces deux êtres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.

Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, dépouillés... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de neige.... Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.

Je retourne brusquement la tête et ne vois rien.

Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg ..., mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est à peine si un filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace ... la solitude n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!

Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans le roc ... ils montèrent tout droit ... sans hésiter ... avec une certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour les suivre.

A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort, et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre avec l'impassibilité de l'automate ... tout cela renouvela mes terreurs.

La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abîme.... Et les meurtriers se penchèrent....

Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappé à la cime des airs ... l'aile détendue ... la tête renversée ... tourbillonnant dans la mort.

Il disparut dans les profondeurs du précipice.

En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent.

La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde.

Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans risquer de me précipiter dans l'abîme.

Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage. Je regardai. J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait jusqu'aux genoux.

Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis à courir vers le château, bouleversé comme si j'eusse commis un crime!....

Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus dans la plaine.

Où étaient-ils? Comment avaient-ils disparu?

X

J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle j'étais sorti.

Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes perceptions.

Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en omettre un geste, une circonstance ... le moindre détail ... qui s'échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me produisait l'effet d'un cauchemar.

Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me diriger.

Le froid devenait plus vif à l'approche du jour.... Je grelottais.... Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Tubingue, pour me lancer dans cette aventure hideuse.

Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.

Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossée contre le roc, près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché, peut-être endormi.

Je sonnai de nouveau.

A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la porte, d'un accent furieux:

«Qui est là!

--Moi ... le docteur Fritz!

--Ah! c'est différent.... _Voyons voir._»

Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers la grille:

«Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché là-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'était vous qui sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ça que Sperver est venu me demander vers minuit si personne n'était sorti... J'ai répondu que non.... et, de fait, je ne vous avais pas vu.

--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous m'expliquerez cela plus tard.

--Allons, allons, un peu de patience.»

Et le bossu lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la tête.

«Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne pouvez entrer au château... Sperver en a fermé la porte intérieure ... je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit ... mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près.»

Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.

Nous entrâmes dans la _cassine_, et, malgré mon état de congélation presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyée d'un côté contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut, laissait voir ses poutres noircies, s'étayant jusqu'au faîte.

L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif était-elle entrée par cette petite porte?.. Il eût été difficile de le dire.

Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin, de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre garni d'un coussin de duvet, où l'échine anguleuse et le coxal biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient l'ameublement.

Je passe l'écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève la patte.

Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le secret.

