# Contes de la Montagne

## Part 7

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«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le vois-tu?

--Parfaitement.

--Regarde autour, tu ne vois rien?

--Non.

--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est sur.»

Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent ému:

«Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la vieille qui doit être vexée ... Ha! ha! ha!»

Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m'en être jamais aperçu jusqu'alors,

«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?

--Très-bien!

--Alors, tout est pour le mieux, descendons.»

Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.

En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.

Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la veille.

La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant: c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.

Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne, mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de fourrure, l'oeil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien l'hôte naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.

Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l'antique bibliothèque, lis y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel ... depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'oeuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.

Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.

Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d'un bois. Son oeil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.

Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme,--l'oeil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, partagée sur le milieu de la tête, et tombant en nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient d'une auréole d'or,--m'attira par son caractère de ressemblance avec Odile de Nideck.

Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté.

Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.

«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même.

Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l'énergie de la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer serrait la taille.

Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en présence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une à l'autre avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.

Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.

«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.

--Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur.

--Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je t'en défie!»

Il lui présentait la semelle. «Et si je monte?

--Je t'aplatis avec ce volume.»

Gédéon se mit à rire et reprit:

«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal; au contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.

--C'est vrai; je l'ai passée à lire.

--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?

--Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai qu'après l'avoir résolue.

--Diable!... Et cette question?

--C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n'avait pas une coudée de haut: cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes: c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, l'épée au poing, et d'une voix retentissante il cria: «Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!» ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain ... s'il était de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit.»

J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la droite de Hugues.

«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous l'obligeance de m'éclairer sur un doute?»

Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit:

«Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.

--Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.

--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!»

Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de la vanité dominaient le petit homme: il était glorieux d'étaler son savoir,

Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances. «Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-frères et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne de grand courage.... On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en 842; il en eut trois enfants.

--Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?

--Aucun.

--En êtes-vous bien sûr?

--Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.

--C'est surprenant!

--Pourquoi?

--J'avais cru remarquer quelque ressemblance....

--Hé! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier: elle représente Hans-Wurst, mon bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le nez camard et la bouche agréable: est-ce que ça m'empêche d'être son petit-fils?

--Non, sans doute.

--Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez, Monsieur!»

Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.

V

«C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, après tout?... un nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose!»

Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple, si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse.

Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux; nous étions en face des appartements du comte.

«Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pâtée aux chiens; quand le maître n'est pas là, les valets se négligent; je viendrai te reprendre tout à l'heure.»

J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout stupéfait.

«Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de vous ... j'étais désireux de faire votre connaissance.

--Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.

--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.

--C'est une erreur, Monsieur le comte.

--Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment de notre fin.

--Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en souriant.

Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence, les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.

Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.

J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté du lit.

Elles me saluèrent d'une inclination de tête.

Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est elle, me dis-je; elle ... la première femme de Hugues.... Voila bien ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire d'une tristesse indéfinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe ... C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on appelle l'existence humaine!»

Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se prit a dire:

«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes voeux, je crois que mes forces reprendraient.»

Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait prier.

«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.»

A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.

La jeune fille ne répondit pas.

Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil suppliant, poursuivit:

«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne le demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon enfant? Tu seras libre de te prononcer.»

Il se tut.

Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille; tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les circonstances ne le permettaient pas.

«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection.... Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!

--Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?

--Non, mon père....

--Alors, pourquoi te refuser à mes prières?...

--Ma résolution est prise ... c'est à Dieu que je me dévoue!»

Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de Hugues, frêle, calme, impassible.

Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.

«Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr ton père; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas?

--La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Odile; un mot de moi n'y peut rien.

--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!»

--Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n'est pas de me marier.»

J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement.

«Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!...»

Et s'adressant à moi, tout pâle de cette scène:

«Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'éclair?... Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce que je souffre!...»

Tout ses traits se décomposèrent ... il devint livide.

Odile s'était levée et s'approchait de la porte.

«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!...»

Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.

«Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la justice, calmez-vous, votre vie en dépend!

--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!»

Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds, et s'inclinant vers Odile:

«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être ... nous verrons ... plus tard!...» Elle ne répondit pas et conserva son attitude.

En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil lourd, profond, régla sa respiration haletante.

Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche de la comtesse: on eût dit l'image vivante du devoir accompli....

Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se tourna vers moi:

«Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?»

Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille m'épouvantait.

VI

Sperver était indigné.

«Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'écria-t-il en sortant de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite voix douce: «Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et moi je réponds: C'est impossible!» Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d'un bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz..., allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand air!»

Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraîna dans le corridor.

Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au lever du soleil, s'était couvert de nuages, la bise fouettait la neige contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes environnantes.

Nous allions descendre l'escalier qui mène à la cour d'honneur, lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie Offenloch.

Le digne majordome était tout essoufflé.

«Hé! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable courez-vous si vite?... et le déjeuner!

--Le déjeuner!... quel déjeuner? demanda Sperver.

--Comment, quel déjeuner? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner ensemble ce matin avec le docteur Fritz?

--Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus.» Offenloch partit d'un éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.

«Ha! ha! ha! s'écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais d'arriver le dernier! Allons, allons, dépêchez-vous! Kasper est en haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre chambre; nous serons plus à l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur.»

Il me tendit la main.

«Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.

--Non, je vais prévenir Madame la comtesse que le baron de Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui présenter ses hommages avant de quitter le château.

--Le baron de Zimmer?

--Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.

--Ah! bon, dépêchez-vous.

--Soyez tranquille ... le temps de déboucher les bouteilles, et je suis de retour.»

Il s'éloigna clopin-clopant.

Le mot «déjeuner» avait changé complètement la direction des idées de Sperver.

«Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens, Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.»

Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver en avait fait son factotum; c'est lui qui démontait et nettoyait ses armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.

«Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout était bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis juste.... Quand on fait son devoir, j'aime à le dire tout haut. Aujourd'hui, c'est la même chose: cette hure de sanglier au vin blanc a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une odeur délicieuse.... N'est-ce pas, Fritz?

--Certainement.

--Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras nos verres.... Je veux t'élever de plus en plus, car tu le mérites!»

Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et paraissait savourer les compliments de son maître. Nous prîmes place, et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.

Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut; mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.

Nous nous levâmes. Le jeune baron vint a notre rencontre le front découvert: c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver.

«Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays. Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne saurait me renseigner sur la montagne.

--Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s'inclinant, et je suis à vos ordres.

--Des circonstances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici.

