# Contes de la Montagne

## Part 2

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/contes-de-la-montagne-8173/index.md

Et la génisse, obéissante, retourna jusque sur le seuil de la scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire réfléchir.... Elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la queue et mugissant d'un air mélancolique.

Au bout de vingt minutes, le temps s'éclaircit ... le jour commençait à poindre, et Waldine se décidant enfin, sortit gravement comme elle était venue.

L'air frais pénétrait alors dans la hutte avec les mille parfums du lierre, de la mousse, du chèvrefeuille, ranimés par la pluie. Les oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'égosillaient sous le feuillage humide.... C'étaient des frissons d'amour ... des frémissements d'ailes à vous épanouir le coeur.

Alors maître Bernard, sortant de sa rêverie, fit quatre pas au dehors, leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes vaporeuses dans le ciel désert.... Il vit aussi sur la côte opposée, tout le troupeau de boeufs, de vaches et de génisses abrités sous la roche creuse.... Les uns, majestueusement étendus, les genoux ployés, l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix solennelle.... Quelques jeunes bêtes contemplaient les festons de chèvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums avec bonheur.

Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur magistrale.

«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour ... voici le moment du départ....»

Puis s'adressant à Fuldrade toute rêveuse:

«Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau.... N'auriez-vous pas autre chose?»

Fuldrade prenant alors un petit baquet de chêne dans lequel le _sègare_ mettait son eau, regarda maître Bernard avec douceur et sortit.

«Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.»

Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une après l'autre, et s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles ... une grande vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et semblait bienheureuse de sa préférence.

Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le présentant à maître Bernard:

«Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans la montagne.»

Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la qualité supérieure de ce lait écumeux, aromatique, formé des plantes sauvages du Schnéeberg.

Fuldrade paraissait contente de ses éloges, et Christian, qui venait de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâton à la main, attendit la fin de ses compliments pour s'écrier:

«En route, maître, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêter.... Il faut que je sois de retour pour neuf heures.»

Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte.

«Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout ému, que le ciel vous rende heureuse!»

Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut s'asseoir à côté de la vieille.

Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à Saverne, était assis devant son bureau, et consignait au chapitre des antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la hutte du _ségare_ du Nideck.

Plus tard, il démontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci, Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent des mots germains _drayen büchen_, qui signifient trois hêtres. Il en cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_.

Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique découverte; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin que précédé des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ... chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie presque solennelle.

Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales archéologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16 juillet 1849 la note suivante:

«La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'_Ame des ruines_, est morte la nuit dernière, dans la hutte du _ségare_ Christian.

«Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade....

«Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.»

LE TISSERAND DE LA STEINBACH

«Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand Heinrich, en souriant d'un air mélancolique, mais si vous voulez voir la haute montagne, ce n'est pas ici, près de Saverne, qu'il faut rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach, montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer; c'est là que vous verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs et des précipices.

On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds de hauteur, la neige y séjourne jusqu'au mois de juillet, et ses flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d'immenses rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d'en bas, ressemblent à des fougères.--D'en haut, vous découvrez la vallée d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l'Allemagne;--vers la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes ... des montagnes à n'en plus finir!

Combien j'ai chassé dans ce beau pays!... Combien j'ai tué de lièvres, de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées; de belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères; combien j'ai pêché de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer: «Voici Heinrich qui vient avec ses chapelets de grives et de mésanges», disait-on. Et l'on me faisait place à table; on me coupait une large tranche de ce bon pain de ménage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides; les vieux me serraient la main en disant: «Aurons-nous beau temps pour la fauchée, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs à la glandée?... les boeufs à la pâture?» Et les vieilles déposaient bien vite leur balai derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles.

Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse desséchée;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer trois jours à la gelée avant d'y mordre....--Et cela suffisait, j'étais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin à table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des Vosges!...

--Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays, puisque vous l'aimiez tant?

--Que voulez-vous, maître Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma vue devenait trouble, ma main commençait à trembler: plus d'un lièvre m'avait échappé.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux gardes.... On bâtissait de nouvelles maisons forestières.... Il y avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut en porter à l'audience.... Les gendarmes s'en mêlaient.... On me cherchait partout ... ma foi, j'ai quitté la partie, j'ai repris le fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je ne m'en repens pas!»

Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les joues pâles et les yeux fixés devant lui.--Il me semblait voir un vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie mystérieuse.

Tout à coup il s'arrêta et me regardant en face:

«Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aimé périr au milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier; mais il y avait encore autre chose.»

Il s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et regardant le soleil de ses yeux ternes:

«Un jour d'automne, en 1827, j'étais parti de Gérardmer, la carabine sur l'épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck: c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses.--On y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie: des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent généralement au petit jour, il faut y être de grand-matin pour pouvoir les tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au fond des cavernes.

A deux heures du matin, j'étais dans le défilé et je suivais un petit sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les précipices; des masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.

Mais à cette heure on ne voyait rien: la nuit était noire comme un four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abîme.

J'entendais près de moi les cris aigus des martres: ces animaux se poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres, monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre.

En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chêne pour fumer une pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on aurait dit que tout était mort.

Comme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du gouffre, un éclair ramper sur le roc, «Que diable cela peut-il être?» me dis-je.

Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinèrent autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu pour préparer leur repas avant de se mettre en route.

Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se découpaient à jour dans les airs; mille étincelles volaient sur l'écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le Blokesberg.

De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des ténèbres.

Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus dans la mousse; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit.

A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour voir ces gens de plus près.... Mais, comme la pente devenait toujours plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds environ au-dessus des bohémiens.

Je reconnus alors une vieille, assise près d'une chaudière.... La flamme l'éclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre petits enfants à peu près nus se traînaient autour d'elle comme des grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans l'ombre, faisaient leurs préparatifs de départ; ils se levaient, couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées de feuilles dans le feu, qui s'élevait de plus en plus, tordant des masses de fumée sombre au-dessus du vallon.

Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me passa par la tête ... une idée qui d'abord me fit rire en moi-même.

«Hé! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--Hé! hé! hé! ce serait drôle.»

Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait être un scélérat, pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne m'avaient jamais fait de mal.

«Oui ... oui ... me dis-je en moi-même, ce serait abominable ... je ne me pardonnerais jamais de ma vie!»

Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et je la balançais doucement ... comme pour rire....»

Ici Heinrich fit une pause ... il était très-pâle.... Au bout de quelques secondes, il reprit:

«Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse est une passion diabolique ... elle développe les instincts de destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas été habitué à verser le sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser les cheveux sur la tête.--J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour ne pas succomber à la tentation ... mais l'habitude de tuer rend cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me retenait.

Je me représentais les bohémiens, consternés ... la bouche béante ... courant à droite et à gauche ... levant les mains ... poussant des cris ... et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers ... avec des figures si drôles ... des contorsions si bizarres ... que, malgré moi, mon pied s'avançait tout doucement ... tout doucement ... et poussait l'énorme pierre sur la pente.

Elle partit!

D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir.... Je me levai même pour m'élancer dessus, mais la pente était si roide en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds ... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ... puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un sanglier.... C'était terrible!

Je jetai un cri ... un cri à réveiller la montagne.... Les bohémiens levèrent la tête ... il était trop tard! Au même instant, le rocher parut en l'air pour la dernière fois ... et la flamme s'éteignit....»

Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baissé la tête.... Je n'osais pas le regarder!

Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:

«Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de Schirmeck ... deux jours après le malheur.--Ce curé me dit: «Heinrich, l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tué une pauvre vieille femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime épouvantable.... Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant à moi, je ne puis vous donner l'absolution...» Je compris que ce brave homme avait raison, que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du Chêvrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette ... et me voilà!»

Heinrich se tut.

Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger une parole. La nuit était venue ... un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles.

Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le Schnéeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna jusqu'au seuil de sa cassine.

«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il en me tendant la main.

Sa voix tremblait.

«Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est expier.»

Il me regarda quelques instants sans répondre....

«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai beaucoup souffert?--Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander cela!--Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage? Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça ne l'empêche pas d'être triste.... Il regarde le ciel à travers les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!»

Il se tut quelques secondes ... puis, tout à coup, comme entraîné malgré lui:

«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forêts!... la solitude!... la vie des bois!...»

Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

«Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!»

Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au milieu des bruyères.

LE VIOLON DU PENDU

CONTE FANTASTIQUE

Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point; il avait étudié Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait d'une santé florissante et d'une fortune honnête qui lui permettait de suivre sa vocation artistique; en un mot, il possédait tout ce qu'il faut pour composer de grande et belle musique ... excepté la petite chose indispensable: l'inspiration.

Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie ... mais dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.

Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ... mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et le doigt sur le passage disait:

«Regarde, garçon!»

Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir.

Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme jusqu'alors impassible se fâcha:

«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment trop fort!»

Et le voyant consterné de son apostrophe:

«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais décidément tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop généreux, et surtout une quantité de chopes trop indéterminée.... Voilà ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!

--Maigrir!

--Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas ... mais les idées ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie à enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer?»

Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz:

«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je maigrirai!»

Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui souhaita bonne chance.

Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la main, quittait l'hôtel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage.

Il se dirigea vers la Suisse.

Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.

«Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n'arrive à rien.... Ah! le ciel n'est pas juste ... non, il n'est pas juste!»

Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait tomber de fatigue.

En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruine. De hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à décorner les boeufs.

Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte.

«Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.»

Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.

«Qui est là?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'intérieur.

--Un abri et du pain.

--Ah! ah! bon ... bon!...»

La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une houppelande percée au coude, une hachette à la main.

Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille pâle, frêle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement indéfinissable.

Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son bâton.

«Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps à tenir les gens dehors.»

Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé, s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau devant l'âtre.

«Donnez-moi votre bâton et votre sac», dit l'homme.

Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle des os ... mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de sa surprise.

Cette circonstance lui rendit un peu de calme.

«_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je ne serais pas fâché de souper.

--Que désire monsieur à souper? fit l'autre, gravement.

--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.

--Hé! hé! hé! Monsieur est pourvu d'un excellent appétit ... mais nos provisions sont épuisées.

--Épuisées?

--Oui.

--Toutes?

--Toutes.

--Vous n'avez pas de fromage?

--Non.

--Pas de beurre?

--Non.

--Pas de pain ... pas de lait?

--Non.

--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?

--Des pommes de terre cuites sous la cendre.»

