Part 14
Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour de laquelle s'élèvent de noirs sapins; une roche plate couronne l'abîme, où s'élancent en grondant les flots du Mürg.
Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.
Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes aromatiques,--du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage, des volubilis,--sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et retombant en touffes de la plus belle verdure.
Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses, les yeux étincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussâtre, l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avançait précisément vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à coeur joie de cette verdure embaumée.
«Salomon, m'écriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment même où je pense au bouc d'Israël, je le vois ... regarde ... le voilà!--L'esprit éternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.»
Salomon me regarda stupéfait:
«Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour charger ce bouc de mon remords?
--Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes.... Ils les précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas? Eh bien! après avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch ... et tout sera fini!
--Mais, répondit Salomon....
--Je sais ce que tu vas m'objecter, m'écriai-je, tu vas me dire qu'il n'existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l'ombre te poursuit, et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Circé, entre le bouc d'Israël et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien! cela n'empêchait pas les expiations d'être bonnes, saintes, sacrées, efficaces, ordonnées par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jéhovah.... Donc, charge ce bouc de ton imprécation ... précipite-le!... Je te l'ordonne ... car l'esprit m'éclaire en ce moment ... et je vois, moi, des rapports entre le bouc et les péchés des mortels, seulement je ne puis les exprimer ... la lumière céleste m'éblouit!»
Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla même le voir sourire, ce qui m'indigna:
«Comment, m'écriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et facile d'échapper à la juste punition de ton crime ... tu hésites ... tu doutes ... tu souris!...
--Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc!
--Ah! poltron, tu n'as montré de courage qu'une fois dans ta vie ... pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-même.»
Et je me levai.
«Christian!... Christian!... criait mon camarade, défie-toi ... tu n'as pas le pied sûr en ce moment....
--Pas le pied sûr!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?... Arrière! ... arrière! ... fils de Bélial.»
Et m'avançant à quelques pieds au-dessus du bouc, la tête haute et les mains étendues:
«Hazazel! m'écriai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et d'expiation! ... je charge sur ton échine velue les remords de mon ami Salomon Élias, et je te dévoue à l'ange des ténèbres!»
Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise inférieure, afin de précipiter le bouc.
Une fureur sacrée et presque divine s'était emparée de moi.... Je ne voyais pas l'abîme.... Je marchais sur la corniche comme un chat.
Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla plus loin.
«Hé! m'écriai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'échapperas pas, maudit ... je te tiens!
--Christian! Christian! ne cessait de répéter Salomon d'une voix gémissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi!
--Tais-toi, incrédule, tais-toi, tu es indigne que je me dévoue pour ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que Hazazel périsse!»
Un peu plus loin, la corniche se rétrécissait et finissait en pointe.
Le bouc, m'ayant regardé pour la deuxième fois, se retira de nouveau devant moi, mais non sans hésiter.
« Ah! tu commences à comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te tiendrai là-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!»
En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque, Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait faire.
Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied.
«Regarde, Salomon, regarde le maudit!» m'écriai-je.
Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait lui-même l'attaque.
Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi, il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière, et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit sourd.
Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi. C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve.--Le précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la voix perçante de Salomon crier: «Au secours! ... au secours!...» tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes.
Alors je perdis toute présence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe rousse et ses cornes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre, tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses chancelantes, me produisit l'effet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller. Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'était le pâtre Yéri, du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher au collet avec sa houlette.
Grâce à ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur le corps pour s'évader.
«Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le pâtre;--moi, je vais le chercher; ne lâchez pas!
--Soyez tranquille,» répondait Salomon.
J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout sentiment.
Quelques minutes après, j'étais étendu sur la plate-forme. Le pâtre Yéri, haut de six pieds et robuste comme un chêne, était venu me prendre dans ses bras, et m'avait déposé sur la mousse.
En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris enfoncés sous d'épais sourcils, la barbe jaune, l'épaule couverte d'une peau de mouton, et je me crus ressuscité au temps d'Oedipe, ce qui ne laissa point de m'émerveiller.
«Eh bien! fit le pâtre d'un accent guttural, ceci vous apprendra à maudire mon bouc!»
Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son maître, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon Élias, debout derrière moi, et se donnant toutes les peines du monde pour ne pas rire.
Mes idées bouleversées se classèrent insensiblement. Je m'assis avec peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.
«C'est vous qui m'avez sauvé? dis-je au pâtre.
--Oui, mon garçon.
--Eh bien, vous êtes un brave homme. Je retire la malédiction que j'ai lancée sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.»
Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.
«A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous fait plaisir. Ici, le combat sera plus égal... mon bouc avait trop d'avantages.
--Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je me souviendrai longtemps de vous. Élias, allons-nous-en.»
Mon camarade et moi, nous redescendîmes alors la côte, bras dessus, bras dessous.
Le pâtre, appuyé sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc avait repris sa promenade sur les rebords de l'abîme.--Le ciel était splendide; l'air, chargé des mille parfums de la montagne, nous apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du torrent.
Nous rentrâmes à Tubingue tout attendris.
Depuis, mon ami Salomon s'est consolé d'avoir tué le seigneur Kasper, et cela d'une façon assez originale.
A peine reçu docteur en médecine, il a épousé la petite Éva Stromayer, dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de réparer le tort qu'il avait fait à la société, en la privant d'un de ses membres.
Il y a quatre ans que j'ai assisté à ses noces en qualité de garçon d'honneur, et déjà deux marmots joufflus égayent sa jolie maisonnette de la rue Crispinus.
C'est un commencement qui promet.
Dieu me garde de prétendre que cette nouvelle manière d'expier un meurtre soit préférable à celle que nous impose notre sainte religion,--laquelle consiste à donner son bien à l'Église et à réciter beaucoup de prières;--mais je la crois supérieure à la méthode hindoue, et même, puisqu'il faut tout vous dire, à la théorie fameuse du bouc d'Israël!
LE COMBAT D'OURS
Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un peintre dans la famille!
Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus Van Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle estime ... quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur son neveu! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le conseiller Kasper! Comme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin muscat de l'an XI, disant:
«Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que dix bouteilles. » Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.
Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtînt cette satisfaction suprême: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux proverbe: «Gueux comme un peintre,» ce qui la désole.
Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que ses oeuvres traversent parfois les siècles et font l'admiration des générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de ne pas réussir; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne daignait pas même me répondre.
J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la taverne de Sébaldus ... plutôt mourir!
La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place de la Cigogne. A peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous découvrez à l'intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles galeries vermoulues, où monte un escalier de bois; tout autour s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier siècle ... des lucarnes ... des soupiraux.
Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.
La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs avec leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin en l'air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela, pêle-mêle, attire et confond vos regards.... C'est étrange ... vraiment étrange!...
Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure; vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur les genoux, passe et court à la cave un broc au poing; quand sa femme Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre pour arranger son chèvrefeuille, et qu'au-dessus se promène le gros chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas: «Que c'est beau!»
Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou de lanterne magique ... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la taverne de maître Sébaldus.
L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux heures de l'après-midi, nous étions tous réunis autour de la grande table de chêne: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz, clarinette à la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant, chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du boudin et des andouilles.
La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des écureuils ... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: «Zing ... zing ... boum ... boum!... Hé! hohé! grande bataille, l'ours des Asturies _Bépo_ et _Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum! Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et l'onagre du désert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!...»
On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros ventre, barrait le passage comme Horatius Coclès, criant:
«Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je vous étrangle!»
C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous cria:
«La bataille va commencer.»
Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil qu'il soit possible de voir.
Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela faisait frémir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.
Il y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et plus haut, sur la gouttière; plus haut, dans le pigeonnier; plus haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait:
«Les ours! les ours!»
Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la bataille.
«Faut-il que les gens soient bêtes!» me dis-je en moi-même.
Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son immense feutre gris, s'avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton solennel, le poing sur la hanche:
«L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville.»
Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda:
«Où donc est l'onagre?
--Le voila!
--Ça! mais c'est un âne!
Et tout le monde cria:
«C'est un âne! C'est un âne!--C'est un onagre!
--Eh bien, nous allons voir,» dit le boucher en riant.
Il siffla son chien, et, lui montrant l'âne:
«Foux ... attrape!»
Mais, chose bizarre, à peine l'âne eut-il vu le chien accourir, qu'il se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si juste qu'il en eut la mâchoire fracassée.
Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le chien se sauvait poussant des cris lamentables.
«Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est un âne?
--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un onagre.
--A la bonne heure ... à la bonne heure ... Que d'autres viennent encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts.... Qu'ils approchent ... l'onagre les attend!»
Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa voix perçante:
« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ... courage ... Messieurs, Mesdames!»
Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le tumulte recommençait:
«Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!»
Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on était las de son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il s'approcha du réduit à porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne, _Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes, enfermés sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves, hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards mélancoliques.
«Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moi-même, qui t'aurait dit, il y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de misérables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hélas! hélas! _Sic transit gloria mundi_!»
Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait s'échauffer.
Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier, venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur maître, ces animaux écumaient de rage. C'était un grand danois à la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires déchaussées comme un crocodile ... puis un de ces grands lévriers du Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon l'ordonnance, les flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient à la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son corps.
«Retirez-vous! retirez-vous!» criait-il d'une voix vibrante. Et le meneur d'ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.
C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête!
L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne firent qu'un bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt.... Mais lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient ... les chiens tenaient ferme ... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient là, immobiles comme un groupe de pierre.
Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.
Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu; l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du vieux routier brilla d'espérance ... puis il y eut encore un temps d'arrêt.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de craquement: l'échiné du lévrier venait de se casser ... il tomba sur le flanc, la gueule sanglante.
Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes ... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille ... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; l'ours s'élança furieux ... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang, jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin le lévrier qui ne revenait pas.
_Baptiste_ avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il flairait le carnage à pleins poumons: le vieux héros s'était retrouvé! Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais vu d'attitude plus fière, plus résolue.