# Contes de la Montagne

## Part 10

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«Vous êtes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.

--Oui, d'assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'était donné de la hache dans le pied gauche.»

Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.

«Vous ne fumez pas, docteur?

--Pardon.

--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'étais là, fit-il en étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.»

Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.

«Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.

--Oui, Monsieur...» fit-il de même.

Et nous rîmes ensemble.

«C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais interrompu le chapitre.»

Il y eut quelques instants de silence.

Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je réfléchissais au sort étrange de certains hommes:

«Voilà ce nain, me disais-je, cet être difformé, rabougri, exilé dans un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de l'âtre; voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades et des halali ... le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne songeant qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour de lui ... que le printemps, l'été, l'hiver, passent et viennent regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant, chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de l'avarice ... espèrent ... convoitent ... désirent... lui n'espère rien, ne convoite, ne désire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux fixés sur un vieux parchemin, il rêve ... il s'enthousiasme pour des choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé ... ce qui revient au même:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?-- Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractères latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres, comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend sur un grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance. Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir?»

Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine du poêle me pénétrait. Je me sentais renaître dans cette atmosphère enfumée de tabac et de résine odorante.

Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau la main sur l'in-folio:

«Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes!

--Comment cela, Monsieur Knapwurst?

--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ça! Ces vieux feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps écoulés, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances, leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies ... et depuis longtemps effacées?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins? Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils n'avaient jamais été ..., eux et tout ce qui les touchait de près ou de loin!.... Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!.... De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire ... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!»

II y eut un silence. Knapwurst reprit:

«Et dans ces temps lointains,--où les grands chevaliers allaient guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et quelquefois moins!--avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine, l'écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant:

«Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing, nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures!

--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait.»

En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.

Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres! Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.

J'en fus tout surpris.

«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?

--Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'étaient des livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains ... je les dévorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna: «Qui donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-même, Monseigneur.» Il me posa quelques questions. J'y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il, Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste.» Et il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte, me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande: «Eh! que fais-tu donc là, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille, Monseigneur.--Ah! et ça te réjouit?

--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la gloire des Nideck?» Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je veux.

--C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?

--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en joignant les mains; il n'a qu'un défaut.

--Et lequel?

--De n'être pas assez ambitieux.

--Comment?

--Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l'une des plus illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à vouloir ... il serait ministre, ou feld-maréchal.... Eh bien! non; dès sa jeunesse, il s'est retiré de la politique;--sauf la campagne de France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son compte,--sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation, simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses.»

Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je résolus d'en profiter.

«Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?

--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur. Il laisse déchoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la perte des noms illustres.»

J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du comte croulaient.

«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des malheurs!....

--Lesquels?

--Il a perdu sa femme....

--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait épousée par amour... C'était une Zâan ... vieille et bonne noblesse d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste là,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion --vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi, vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes ... et en automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste, le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection sur sa fille.

--Ainsi ce mariage a toujours été heureux?

--Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»

Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à trahir leur passé, qu'était-ce donc?

Je m'y perdais!

Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.

Alors, le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d'un nuage de fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.

Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi.

«Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?» me hasardai-je à dire.

Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque hostile:

«Je sais, je sais!»

Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:

«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.

--Sans doute, mais le fait est positif.

--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile réparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait pas plus enjoué, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie, son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et le meilleur maître qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui ravagent ses forêts ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au château!»

Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le front entre les mains et je rêvai longtemps.

Knapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture.

Le jour grisâtre pénétrait alors dans la _cassine_.... La lampe pâlissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le château.

Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut sur le seuil.

XI

La pâleur de Sperver et l'éclat de son regard annonçaient de nouveaux événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma présence chez Knapwurst.

«Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher.»

Je me levai sans répondre et je le suivis.

A peine étions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras, et m'entraîna vivement vers le château.

«Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon oreille.

--Mademoiselle Odile!... serait-elle malade?

--Non, elle est tout à fait remise; mais il se passe quelque chose d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le comte près de rendre l'âme, je vais pour éveiller la comtesse; au moment de sonner, le coeur me manque: «Pourquoi l'attrister? me dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tôt; et puis l'éveiller au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de secousses, ça suffirait pour la tuer du coup!» Je reste là dix minutes à réfléchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme à l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tête, et me voilà de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je sonne; elle paraît en criant: «Mon père est mort?--Non....--Il a disparu?--Oui, Madame.... J'étais sorti un instant.... Lorsque je suis rentré....--Et le docteur Fritz ... où est-il?--Dans la tour de Hugues.--Dans la tour de Hugues!» Elle s'enveloppe de sa robe de chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure après, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et pâle ... pâle ... enfin ça faisait pitié.... Elle pose sa lampe sur la cheminée, et me dit, en me regardant: «C'est vous qui avez installé le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait....» Je voulais répondre. «Cela suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je veillerai moi-même.... Demain matin, vous irez prendre le docteur Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amènerez.... Pas de bruit! vous n'avez rien vu!... vous ne savez rien!»

--C'est tout, Sperver?»

Il inclina la tête gravement.

«Et le comte?

--Il est rentré.... Il va bien!»

Nous étions arrivés dans l'antichambre... Gédéon frappa doucement à la porte, puis il ouvrit, annonçant:

«Le docteur Fritz!»

Je fis un pas, j'étais en présence d'Odile ... Sperver s'était retiré en fermant la porte.

Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d'un fauteuil, les yeux brillant d'un éclat fébrile et vêtue d'une longue robe de velours noir.

Elle était calme et fière.

Je me sentis tout ému.

«Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siège, veuillez vous asseoir, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.»

J'obéis en silence.

Elle s'assit à son tour et parut se recueillir.

«La fatalité, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle des deux, vous a rendu témoin d'un mystère où se trouve engagé l'honneur de ma famille.»

Elle savait tout.

Je restai stupéfait.

«Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul....

--C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!»

Puis d'un accent à fendre l'âme:

«Mon père n'est point coupable!» cria-t-elle.

Je frémis, et les mains étendues:

«Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus belles, des plus noble? qu'il soit possible de rêver.»

Odile s'était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée hostile à son père; en m'entendant le défendre moi-même, elle s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.

«Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à la pensée qu'un soupçon....

--Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos réalités les vaines illusions du somnambulisme?

--C'est vrai, Monsieur, je m'étais dit cela, mais les apparences ... je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais dû me souvenir que le docteur Fritz est un honnête homme....

--De grâce, Madame, calmez-vous.

--Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ... j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si longtemps enfermé dans mon âme ... il me tuait ... j'en serais morte ... comme ma mère!... Dieu m'a prise en pitié ... il vous en a confié la moitié ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi...»

Elle ne put continuer; les sanglots l'étouffaient.

Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu la douleur, après l'avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans les profondeurs de l'âme, elles passent, sinon heureuses, du moins indifférentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur lui-même pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'écroule, tout disparaît. L'ennemi vaincu se relève plus terrible qu'avant sa défaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine, et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux, abondantes et pressées comme une pluie d'orage.

Telle était Odile!

Enfin, elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et, s'étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix lente et mélancolique:

«Quand je descends dans le passé, Monsieur..., quand je remonte jusqu'au premier de mes rêves, je vois ma mère!--c'était une femme grande, pâle et silencieuse ... elle était jeune encore à l'époque dont je parle: elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en eût au moins donné cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fière ... ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un rêve de l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette même salle ... la tête penchée ... Et moi ... je courais ... heureuse ... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre enfant ... que ma mère était triste ... ne comprenant pas ce qu'il y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!... J'ignorais le passé... le présent pour moi ... c'était la joie ... et l'avenir ... oh! l'avenir ... c'étaient les jeux du lendemain!»

Odile sourit avec amertume et reprit: «Quelquefois, il m'arrivait, au milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse de ma mêre.... Elle s'arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant à ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher dans mon âme le souvenir des premières années ... cette grande femme pâle m'est apparue comme l'image de la douleur. La voilà,--fit-elle en m'indiquant de la main un portrait suspendu au murla voilà telle que l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce terrible, et fatal secret.... Regardez!»

Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que m'indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.

Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux noirs, fixes, ardents, d'une vitalité terrible, qui vous regardent!

Il y eut un instant de silence.

«Que cette femme a dû souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra douloureusement.

--J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin, tout!--Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle mourait lentement, comme je meurs moi-même.»

Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais!

«Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mère, que son énergie seule soutenait encore, était à la dernière extrémité.--C'était en hiver ... je dormais; tout à coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre elle m'étreignait le bras, que je sentais pris comme dans un étau de glace. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c'était ma mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi, il faut que tu saches tout!» Je m'habillai, tremblante de peur.

Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle, en m'indiquant la tour; il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scène de l'Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton père ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?.. Il y va de l'honneur de ta famille!»--Et nous revînmes.--Quinze jours après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son oeuvre à continuer, son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu désobéir à mon père, lui déchirer le coeur!--Me marier, c'était introduire l'étranger au milieu de nous. C'était trahir le secret de notre race. J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule dépositaire du terrible secret!... Dieu en a décidé autrement: il a mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit....

--Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt....

--Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la probité suffît aux coeurs honnêtes.... Ce secret, vous le garderez, j'en suis sûre.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!... Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.»

Elle se leva lentement.

«Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous être cet ami?»

Je me levai tout ému.

«Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais permettez-moi cependant d'y mettre une condition.

--Parlez, Monsieur.

--C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les obligations qu'il m'impose....

--Que voulez-vous dire?

