Contes de Caliban

Chapter 9

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C'était ce mariage que les journaux girondins publiaient, avec ou sans commentaires, dans la stupeur universelle. Il eut lieu cependant, mais il assembla peu de monde à l'église, et le vieux comte de Mourcey comprit à cette abstention respectueuse que, blâmé déjà de la mésalliance par le parti dont il était le chef, il n'y regagnait rien dans l'opinion populaire. Mais que lui importait, Claire était aimée avant de mourir.

Elle ne le fut que trois mois à peine; l'automne suivant l'emporta dans le premier tourbillon des feuilles mortes. Puis ce fut le tour de l'octogénaire, que rien ne retenait plus en ce monde, et Philibert Torbier eut le million promis--et gagné.

Géraldine, par l'un de ces coups de bascule qui sont la joie à la fois et la philosophie de son art, rayonnait aux plus hauts degrés de l'échelle sociale. Elle était grande usinière métallurgiste, et elle occupait aux alentours du Bois de Boulogne un hôtel, enfin digne d'elle, où douze larbins de haut style faisaient leur pelote. Un après-midi, l'un d'eux, huissier d'antichambre, lui présenta sur un plateau d'argent la carte d'un visiteur: Philibert Torbier.

--Comment! Il ose?... Il en a un culot!... Jamais je n'y suis pour ce monsieur, vous entendez, jamais.

Mais il était déjà devant elle.

--C'est moi, je t'aime toujours, je suis riche, j'ai ta parole, viens, ma femme!

Et il tomba à ses pieds, balbutiant, à demi évanoui d'amour, comme l'exilé tombe sur le sol de la patrie rendue. Mais elle s'était jetée sur le timbre d'appel.

--Alors, tu fais les poitrinaires, toi? cingla-t-elle.

Et s'adressant à deux laquais survenus:

--F...tez-moi cette crapule dehors.

Ils le ramassèrent le lendemain matin sur le paillasson de l'honnête créature, avec deux trous dans la tête.

IV

LE BATEAU DE FLEURS

C'était un yacht, un joli yacht appelé _le Coromandel_. D'où lui venait ce nom hindoustan, je l'ignore. Rien ne ressemblait moins en effet à ces naïves pirogues, les «schelingues», carènes de cuir et d'écorce cousues de filasse de cocotier, sur lesquelles on aborde en rade de Madras, à travers trois barres terribles d'écume hurlante; car, non seulement _le Coromandel_ était une merveille de construction nautique, mais encore il ne tenait même pas l'eau en rivière, et il dormait, inutile et dérisoire, dans notre doux port d'Asnières-sur-Seine.

Or, ledit _Coromandel_ avait bel et bien coûté les cent mille francs à son propriétaire, jeune armateur de fantaisie surpris en pleine bohème par le gros lot d'un héritage colossal, et décidé à se payer en un seul coup tous les plaisirs dont il avait été sevré pendant les années d'apprentissage. Charpenté en bois rares et exotiques, reluisant de cuivreries miroitantes et aménagé pour les longs voyages, il était tapissé de délicieuses lices mythologiques, meublé de pièces de haute ébénisterie d'art et muni d'une artillerie culinaire propre aux plus rudes combats de gueule. Et le fond de cale s'y lestait d'une provende de ces bouteilles à tête d'argent, qui sont la gloire de la Champagne. Pourtant, il demeurait amarré, le joli yacht, au port pacifique d'Asnières, sans équipage, sans pilote ni capitaine, et comparable au petit navire de la chanson, qui n'avait jamais navigué.

Il advint que les sieurs Titubard et Polanson, artistes dépourvus de commandes, et quelquefois même de pitance, errant sur les bords de la Seine, remarquèrent l'abandon du bateau de plaisance. Informations prises, ils surent qui en était le propriétaire. Ils l'avaient connu au temps de la «mélasse», où ils avaient d'ailleurs barboté ensemble, et comme ils chassaient à «l'idée» de fortune, ils en attrapèrent, au vol, une qui leur parut tomber du ciel. Le lendemain matin, ils sonnaient à la porte du millionnaire, qui les reçut à bras ouverts.

--Nous ne venons pas l'emprunter d'argent, dit Titubard; d'abord parce que nous sommes trop fiers....

--Pour te le rendre, interrompit Polanson.

--Il s'agit d'une affaire....

--D'or!...

--Qu'est-ce que tu fais du _Coromandel_?

--Rien, leur répondit-il; il ne marche pas, il est mal fait, manqué; il ne vaut que son bois de flottage. Je cherche à le vendre.

--Combien?

--Je ne sais pas, moi. Ce qu'on voudra. Auriez-vous acquéreur?

--Si c'est plus de cent sous, non, fit le facétieux Polanson. Mais il y a locataire.

--Qui?

--Nous, ou les rats qui le rongent.

--Quels rats?

--Tous ceux d'Asnières. C'est un crible, _le Coromandel_! Donne-nous la préférence.

--Sur les rats?

--Oui, au même prix.

Le jeune armateur se mit à rire.

--Elle est bien bonne. Mais, qu'en voulez-vous faire?

--Oh! rien à te cacher: un bateau de fleurs.

--C'est la seule chose qui manque à la Ville Lumière, résuma Titubard, l'homme pratique du couple.

--Tiens, mais ce n'est pas bête, avait acquiescé le maître du yacht.

Et, gaiement, il leur prêta le petit navire, en souvenir du bon temps de la vache enragée.

--Mais dépêchez-vous de le prendre, ajouta-t-il, parce qu'on va me donner un conseil judiciaire.

Huit jours après, quarante invitations, lancées d'une main sûre, atteignaient à domicile l'élite de ce Tout-Paris des premières sans laquelle rien ne se fonde ni ne se consacre. Notre vieille amie Géraldine, qui en était, à cette époque, par sa liaison avec un gentilhomme fameux dans nos fastes galants, reçut individuellement la sienne. Titubard et Polanson avaient négligé de convier le prince à la fête, et cet oubli voulu suffisait déjà à en fixer le caractère bien japonais et libre de toute servitude sentimentale. A l'inauguration d'un bateau de fleurs, il ne faut que fleurs sans attaches.

--Comprends-tu ma déveine, me disait-elle, en montrant la charmante carte illustrée par Willette, c'est pour mardi!...

--Eh bien?

--Comment, eh bien? Le mardi, c'est le jour du prince. Je suis à lui tout entière, le mardi, c'est réglé comme du papier à musique!

Et elle soupirait, vertueuse:

--Pour une fois qu'on a l'occasion de s'amuser!...

_Le Coromandel_ stationnait au pont de la Concorde, où il avait été remorqué à grand'peine. Grâce au crédit des actionnaires,--car ils avaient trouvé des actionnaires!--dûment réparé, calfaté et mis en état d'équilibre, il rivalisait de stabilité avec les établissements de bains dont la chaude saison orne la Seine. L'été, cette année-là, était admirable. Dans les ténèbres légères et transparentes des nuits de juillet, la ville luisait, diamantée, comme les gemmes et les pierreries dans le velours bleu des écrins, et la rivière, semée de reflets et de feux, semblait y doubler la Voie lactée. La soirée, en vérité, était si amoureuse qu'elle eût rendu le moins païen crédule à l'influence magnétique de Vénus sur les êtres et les choses, et je m'attendais, en arrivant, à la voir présider à l'ouverture du commerce dont Titubard et son copain allaient doter solennellement la France.

Si l'Aphrodite n'y était pas, elle était du moins représentée par les meilleures prêtresses de son culte, et notamment par Géraldine, que j'aperçus, dès le seuil, en écartant les tentures.

--Eh bien, mais ... et le prince? grondai-je.

--Que veux-tu, mon petit, je n'ai pu y résister. On ne voit pas ça tous les jours. Du reste, il n'arrive jamais là qu'à minuit, au sortir du cercle, et il n'est que neuf heures. Le temps de croquer quelques sandwichs, de les arroser de deux ou trois coupes et de faire un tour de valse, soit avec toi, soit avec un autre, et je vole au devoir professionnel, hélas! Mon coupé est là-haut qui m'attend sur le quai.

Et elle se perdit, de bras en bras, éclatante de joie, folle de baisers, innocemment lascive, telle que Dieu l'avait créée, la belle bacchante, dans les soutes du _Coromandel_.

--Le patron du bateau, s'il vous plaît?

La question venait de m'être adressée par un personnage galonné, au visage rébarbatif, aux façons cassantes, qu'il ne me fut pas difficile d'identifier fonctionnaire. C'en était un, en effet, l'inspecteur des berges. Et Polanson parut.

--Qui vous donne le droit de stationner ainsi sous le pont, le long du quai, et où est le papier qui vous y autorise?

--J'ignorais, fit le tenancier, qu'il en fallût un, et vous m'étonnez. Le bateau est de création nouvelle et c'est le premier de ce genre que l'on voie dans la chrétienté.

--Circulez, fût la réponse.

--Soit.

Et Polanson fut détacher l'amarre.

A moins de débarquer piteusement les quarante invités, distributeurs de gloire, de rater ainsi le lancement et de voir l'affaire sombrer à jamais sous le ridicule d'une telle débandade, il n'y avait que cela à faire, en effet: détacher l'amarre. Titubard, esprit prompt, fut de cet avis, et comme le bateau commençait à glisser doucement dans le courant, il n'hésita pas à se mettre à la barre, tandis que Polanson sautait au poste de vigie.

Ce fut charmant d'abord. Illuminé de lanternes vénitiennes multicolores en guirlandes, au rythme des czardas de l'orchestre tzigane, _le Coromandel_ descendait la rivière constellée, tantôt à droite, tantôt à gauche, parfois au centre, avec une fantaisie incomparable. Ainsi, de Paphos à Lesbos, la conque aérienne de l'Anadyomène attelée de colombes. Mais, comme le voyage n'était pas dans le programme, quelques têtes passaient aux écoutilles et d'autres se dessinaient à la rampe de l'entrepont, visiblement interrogatives.

--Où allons-nous donc?

--Je ne sais pas, leur criait Polanson, du haut de la vigie, mais si ce n'est pas au poste, c'est au Havre.

Entre ceux et celles à qui la plaisanterie semblait mauvaise, Géraldine la trouvait détestable, et jamais belle Géorgienne enlevée pour le harem par des marchands d'esclaves ne poussa de cris plus aigus sur la troïka de ses ravisseurs.

--C'est ma position, clamait-elle, on me fait perdre ma position!

A présent, _le Coromandel_ avait pris l'allure folle de ce «bateau ivre» chanté par le poète verlainien. C'était miracle qu'il ne se fût pas brisé sur la culée d'un pont. Des barques s'étaient mises à notre poursuite. Les tziganes râclaient éperdument. Les rives fuyaient. Le bateau de fleurs n'était plus qu'un bateau de perruches sur lesquelles un vautour plane. Géraldine menaçait de se jeter à l'eau toute habillée, ce qui n'était pas beaucoup dire. Titubard était calme à la barre. Polanson nommait les paysages à tue-tête: «L'île de Billancourt ... les Moulineaux ... le Bas-Meudon....» comme un guide. Ce fut là que nous abordâmes, je n'ai jamais su comment, par la clémence de Neptune sans doute, et un nouveau fonctionnaire monta à bord, plus rébarbatif que le premier, et non moins galonné, je vous assure. Celui-là, c'était l'inspecteur de la navigation.

--De quel droit circulez-vous sur la Seine?

--Du droit d'épave, sonna Polanson.

--Avez-vous un constat de navigabilité?

--Naviguer, c'est l'avoir, jeta Titubard, de fait sinon de droit.

--Voyons votre machine?

--Quelle machine?

--Pascal a dit: «Les fleuves sont des chemins qui marchent.» Nous venons du pont de la Concorde en nous laissant aller, par une simple loi de physique. Lisez Pascal.

--Votre yacht n'est pas en état de tenir l'eau. Il y faudrait pour vingt mille francs de réparations.

--Prêtez-les-nous. D'ailleurs, où votre magistrature voit-elle un yacht là où il n'y a qu'un ponton d'amour?

--Je vous arrête.

--Ah! monsieur, quel service vous nous rendez! s'était écriée Géraldine qui était le bon sens même. Et, se tournant vers moi:

--Quelle heure est-il?

--Ecoute, fis-je....

Minuit sonnait au cadran de l'église ... l'heure du prince!... Elle venait de perdre sa position.

Quant au _Coromandel_, il reprit la sienne, celle de petit navire, qui ne s'arrête ni ne circule, et les rats de Meudon y achevèrent en six mois la besogne des rats d'Asnières.

--Ce qui prouve, disait Titubard à Polanson, qu'il n'y a rien à faire en France pour les idées neuves et hardies et que l'avenir est au Nouveau-Monde, décidément.

CONTES FÉERIQUES ET RUSTIQUES

UN DUEL DARWINISTE

On lit dans les journaux allemands de la semaine: «Notre célèbre naturaliste Lutz de B... vient d'être tué en duel par le philosophe darwiniste Wilfried M.... Cette mort semblera d'autant plus douloureuse que la cause du duel était en elle-même futile.»

Futile!

Sous un genêt, à la lisière du bois qui sert de promenade aux habitants de la petite ville de C..., un scarabée dormait dans l'ombre tremblotante. Le temps était radieux, car la fin de mai à été clémente en Allemagne. Le soleil submergeait la plaine et les houblonnières. Advint Lutz, le savant naturaliste. Les naturalistes marchent silencieusement, coiffés de panamas à larges bords, et ils fouillent buissons et haies avec des pinces d'acier souple.

Tout à coup Lutz tomba en arrêt et on l'entendit s'écrier: «Scarabeus mirobolans!» Sur quoi le coléoptère effrayé s'envola. Par les prés, par les futaies, à travers les fougères, Lutz courait, sautait et trébuchait, sans quitter sa proie des lunettes. Quelle chasse!

Il arriva ainsi au bord d'un étang où Wilfried, le darwiniste, était assis, les pieds dans l'eau, et étudiait les moeurs des libellules, amoureusement.

--Docteur, cria Wilfried, ce scarabée vous a-t-il fait du mal?

Pour toute réponse, Lutz, entr'ouvrant la boîte de fer blanc qui lui battait sur les reins, montra que le Mirobolans manquait à sa collection. Et il reprit sa chasse autour de l'étang.

Bourdonnant de terreur, éperdu et l'élytre fou, le pauvre scarabée tournoyait sur le miroir et il ne savait plus où il allait. Il entendait autour de lui siffler dans le vent le filet du naturaliste. Hélas, un mur blanc!...

Le mur blanc comme la neige des pôles resplendissait au plein midi. Le scarabée s'y heurta et tomba dans l'herbe. Là, brisé, et reployant ses petites pattes meurtries et ses ailes inutiles, il demeura immobile et le coeur gros, comprenant que sa dernière heure était venue.

L'homme ne pardonne pas à la beauté libre.

Lutz le tenait entre ses doigts maigres, et il était content. Une dernière ruse, le scarabée la tenta: il fit le mort. Pauvre ruse de bête! Le naturaliste prit dans sa boîte une épingle, longue, longue comme une lance, et la lui enfonça dans l'aile gauche, et le satin de l'aile craqua. Ainsi transpercé d'outre en outre, le Mirobolans fut fixé sur le liège. D'abord il ne remua pas, dans l'étonnement de sa douleur. Et puis voilà que tout son pauvre petit corps d'émeraude et d'or frémit; il agita les pattes en une convulsion, et on sentit que s'il avait eu une voix, il aurait poussé un cri épouvantable.

Il balançait la tête de bas en haut, comme pour s'élancer, et il cherchait un point d'appui pour s'arracher de la lance. Mais partout l'air, rien que l'air, l'air tout à l'heure encore sa joie et sa vie, mais à présent l'air traître et complice, l'air élastique et sans prise.

Et dans cet air, l'odeur méphitique du camphre qui montait et l'asphyxiait et l'empoisonnait lentement.... Wilfried s'était levé: il était très pâle. Il marchait vers Lutz, accroupi sous le mur blanc. Tout proche du scarabée et presque à sa portée, les rebords de la boîte s'étendaient. Oh! pour les atteindre, quels efforts terribles! Mais il ne parvenait qu'à tourner sur l'épingle, dans sa plaie, comme une girouette au vent, et de plus en plus il s'enfonçait dans le pal, vers le lit de camphre délétère. Wilfried allait d'un pas rapide, comme pour le secourir.

Autour du supplicié les libellules, les belles mouches bleues, les papillons bariolés, les hannetons curieux, voltigeaient pleins de pitié, car les bêtes s'aiment dans leur impuissance. Et puis le doux bruissement des feuilles, les danses hiéroglyphiques des rayons, les clapotements du lac, le printemps, l'amour, la vie partout, et lui, fixé, le coeur traversé d'une longue lance immobile, hélas, mon Dieu, quelle torture!

--Bourreau! dit Wilfried, bourreau!

Lutz regarda le darwiniste et se prit à sourire. Alors, le coeur ulcéré, la flamme aux yeux:

--Lâche! fit Wilfried.

Et il souffleta le tortionnaire.

Lâche est une grosse injure, et un soufflet appelle la mort. Comme ils étaient tous deux ardents et forts, ils entrèrent dans le bois, et ils s'arrêtèrent dans le silence d'une clairière, sombre et sans horizon. Lutz, l'âme gonflée de rage, la joue rouge, tenait de la droite une épée et la brandissait furieusement. Le philosophe, calmé, songeait au scarabée, son frère, qui était mort, et il appuyait la pointe de son arme sur le sol verdoyant, espoir des trépassés. Le soir venait. Un rossignol chanta.

Le rossignol chanta la mort du scarabée sur un mineur grave et solennel; puis reprenant en majeur, il entonna je ne sais quelle marche guerrière qui excitait à la vengeance. Et le duel commença au milieu d'un choeur général de tous les oiseaux de la forêt, amis et admirateurs du magnifique Mirobolans.

Lutz était vigoureux et retors. Wilfried, frêle, était brave. Au premier choc l'épée malhabile de celui-ci sauta de sa main dans une fougère et il se vit désarmé. Le choeur des oiseaux redoubla de vaillance, et le darwiniste, la tête baissée, songeait à son frère, le scarabée, qui gisait, roide, sur l'horrible épingle. Lutz s'approcha pour frapper son ennemi.

--Suis-je une bête sans défense pour que tu m'assassines dans les bois! dit Wilfried.

Et, bondissant sur son épée, il la ramassa et fondit sur le savant cruel, à l'improviste, la pointe en avant. Et lui, le savant doux, il le transperça à son tour, de part et d'autre, de telle sorte que la lame ayant rencontré le tronc d'un chêne-liège, s'y ficha. Le cadavre de Lutz resta debout, retenu par la garde du glaive.

Et comme les oiseaux ne chantaient plus dans les ramures voisines, Wilfried dit à voix haute:

--S'il est un Dieu et si ce Dieu est juste, qu'il nous juge.

Aussi ne faut-il pas croire les journaux allemands, ni quand ils disent que la mort du célèbre Lutz de B.... a eu une cause futile, ni quand ils disent autre chose.

LES BOTTES DE 28 KILOMÈTRES

_A Octave Mirbeau_

Mon cher Mirbeau, crois-tu aux rêves, je veux dire à leur sens métaphysique? En voici un que j'ai eu la nuit dernière, et dont tu me donneras la clef sans doute, car tu en es, sinon l'objet, du moins la cause.

Je venais de lire ton petit dernier, _La 628 E-8_, et, comme tout le monde, je m'étais laissé entraîner par cette verve belliqueuse qui te signe grand tapin des combats de l'Idée moderne. Mais sous ces espèces nouvelles de chauffeur d'auto philosophique, vêtu d'ours, et casquette en scaphandrier de l'espace, tu m'inspirais une jalousie que notre vieille amitié même ne suffisait pas à calmer. Je n'en dormais plus, de ta soixante à l'heure. Enfin, il m'en fallait une, sous peine d'en perdre mes esprits animaux, et ça, tu sais, c'est la camisole de force.

Je vendis tout et j'engageai le reste. Elle valait trente-deux mille francs, prix d'artiste. Je ne la marchandai même pas. Je l'eus, dédaigneux des contingences.

--Voici, dis-je au génial fabricant, il me la faut vertigineuse. Mirbeau m'embête. Est-elle vertigineuse?

--Garantie pour course à la mort, fut la réponse.

--Ce n'est pas assez. Puis-je, dedans, monter au Brocken, comme Faust, en dix minutes, pendant une nuit de Walpurgis?

--Avec ou sans Méphistophélès, au choix.

--Tope donc.

--Et je partis.

--Bon voyage, poète! me cria-t-il, et c'était le mot juste, mais j'étais déjà au diable, sans savoir où j'allais, bien entendu. On va!... Le spasme est là, à dire d'experts, quand ils avouent.

Je ne menais encore que le train où les poules échappent, et je sortais à peine de l'enceinte quand, d'un coup d'oeil, j'embrassai, comme au vol, la silhouette fugitive d'un homme gigantesque qui, sur le banc de l'octroi, cirait ses bottes.

Vue banale, assurément, si cet homme ne m'eût lancé un regard oblique que l'érubescence de ses paupières enflammées me fit attribuer à mauvais présage. Il me parut aussi que les bottes qu'il cirait étaient énormes, antiques, et assez pareilles à celles des postillons de berlines qui, maintenus par leur poids en équilibre, dormaient à cheval, et debout, d'un relais de poste à l'autre. Et comme la route s'ouvrait, large, aérienne, aimantée, j'accélérai ma vertigineuse.

Or, je n'avais dévoré que douze kilomètres environ quand l'homme aux bottes passa, jambes ouvertes, par-dessus ma tête, en l'air, et s'effaça sous l'horizon. Avais-je déjà la fièvre, cette fièvre propre au sport de la vitesse? Non, mon pouls donnait la normale. Alors, quel était ce gymnasiarque qui bondissait ainsi, léger, dans pareilles bottes, sur une voiture à demi déchaînée? Un nuage caricatural, sans doute, formé et emporté par le vent.

Mais, fait étrange, à seize kilomètres plus outre, il se dressait, perché sur une borne miliaire, d'où, pour inspecter la profondeur d'un bois où's'enfonçait la route, il dardait son regard rouge. Impossible de douter, au reniflement de ses narines pileuses comme à la bave de sa langue pendante, qu'il ne flairât quelque proie dans la forêt, et pour l'atteindre, je multipliai mes voltes. Il ouvrit le compas de ses guibolles, et prittt! disparut par delà les cimes.

Plein de foi dans la voiture invincible qui me portait comme Élie son manteau prophétique, je la précipitai dans l'ombre verte des chênes, à la poursuite de l'homme aux bottes ailées. Il ne sera pas dit, me jurai-je, que la science--et quelle science! mon cher Octave, celle même qui réduit la distance à une hypothèse--le cédera à je ne sais quelle vision fantomatique dont le mirage ne relève que du conte. Nous allons voir si des bottes, de simples bottes archaïques, l'emportent sur une machine de trente-deux mille francs, garantie méphistophélesque, et signé d'un mécanicien auprès duquel Archimède et Vaucanson ne sont que des constructeurs de polichinelles. Et je la lançai à une telle allure qu'elle faillit, dans une clairière, écraser un petit garçon tenant deux fillettes par la main et qui, d'après ma notion des choses, y cueillait des violettes pour la fête de la Mère l'Oie.

Comme je m'étais arrêté net, ainsi que l'on s'arrête quand on débute, l'enfant me pria de le prendre, lui et ses soeurs, dans la vertigineuse, pour le sauver d'un méchant homme qui voulait les boulotter tout crus, et sans sel ni poivre, riait-il. Je les empilai donc en un petit tas au fond de la voiture et je repartis à soixante-dix à l'heure. Le puérophage m'attendait à l'orée du bois. «Humph! humph! renâcla-t-il, ça sent la chair fraîche dans ta roulante.» Il fallait fuir. On ne badine pas avec les ogres. La course commença, course terrible qui, dans mon songe, mettait aux prises l'idéal et le réel, ou, si tu le préfères, le vieux jeu avec le nouveau. N'oublie pas que mon fabricant m'avait jeté dûment l'injure trop méritée de poète.

Quel que fut le développement de la vitesse sans limites de ma vertigineuse voiture de course à la mort, elle était inférieure à celle où, grâce à ses bottes, le Polyphème des gosses pouvait parvenir, puisqu'il n'avait qu'à écarter les genoux pour faire sept lieues d'un empan. J'étais donc sûr de succomber, comme la raison succombe à la folie, lorsque le garçonnet me fit observer que cette mesure de vingt-huit kilomètres était fatale et que l'ennemi ne pouvait ni l'augmenter, ni la réduire.

--C'est sept lieues, toujours, et ni plus ni moins. Donc, tu n'as tantôt qu'à ralentir et tantôt qu'à activer la machine pour rester en deçà ou en delà du pas magique.

Ainsi parla le malicieux Petit Poucet, et je crus, à l'ouïr, entendre le jeune David auner la trajectoire de sa fronde au front de Goliath.

Et voici qu'à son conseil, la main sur une roue docile et sensible comme un ressort de montre, je précédais ou suivais, l'esquivant toujours, le Polyphème retombant une lieue trop près ou trop loin.

Nous arrivions ainsi, en cette chasse fantastique, à je ne sais quelle région dénudée et sablonneuse, semée d'ajoncs fleuris d'or, au travers desquels la mer bleuissait. A son bruit familier à mes oreilles, et comparable à une grande toile qu'on déchire, je jugeai que nous n'étions qu'à deux lieues environ de son gouffre, et j'allais serrer les freins de la vertigineuse pour ne pas y choir quand l'enfant me cria: