Contes de Caliban

Chapter 2

Chapter 23,893 wordsPublic domain

Ce fut en vain, il dut le reconnaître et s'en désespérer. Hilaire récalcitrait à toute imitation de son formulé. Même ce vocable, initial en toutes langues humaines, premier exercice de la phonation, diphtongue quasi animale encore et plutôt cri que mot, «papa», ne frappait les méninges du jeune anthropoïde ou du moins ne s'y répercutait. Il demeurait lèvres closes, les regards creux, semblable à ces babouins emperruqués nommés hamadryas, qui doivent être les magistrats du peuple des singes, tant leur maintien est sévère.

--Jamais il ne parlera, déclara Paul Legris à sa femme, et j'y renonce! Qu'est-ce que c'est que ce bipède-là? L'as-tu fait avec une statue?

--Il dira donc «maman», jura la mère, et je m'en charge. Les phoques le prononcent, raisonnait-elle, et ils ne sont que des phoques. Il n'est point jusqu'à des poupées de caoutchouc ou de bois dont la mécanique n'obtienne l'émission réitérée de la double syllabe. A plus forte raison l'amour maternel! Qu'il se refuse au «papa», soit, mais au «maman», impossible, fût-il enfant du diable!

La lutte fut longue et acharnée, car Marie Barbier souffrait en son orgueil de mère du babil à sous-entendus des commères. Elle eut beau user de tous les moyens, même de ceux dont dispose la nourrice: lui refuser le sein, le pincer où le caresser, lui donner et lui retirer un jouet, lui prodiguer violence ou tendresse, elle ne descella point la mâchoire mystérieuse. Quoi! pas plus «maman» que «papa»? Elle en pleurait de rage et de honte. Une nuit pourtant elle crut ouïr quelque chose. Elle sauta du lit et, pieds nus, vint au berceau. Il y était à demi dressé et il y proférait enfin une onomatopée, hélas! toute digestive: «Bouou».

Ce balbutiement éructatoire n'était encore que le principe imitatif du langage, mais il ouvrait les champs verts de l'espérance. Elle réveilla son mari:

--Hilaire a dit: «Bouou». Viens vite.

Mais l'_is pater_ avait perdu la foi au futur Démosthène.

--Je m'en bats l'oeil, grommela-t-il, c'est un idiot.

Et il se retourna, le front dans la ruelle.

Le temps courut et ramena l'anniversaire du mariage, qu'on commémore encore dans les naïves Batignolles. Un petit balthazar annuel assembla autour de la bourriche d'huîtres et de la fiasque de Champagne, les amis et les commères, convives ordinaires et réciproques de la fête de famille. Élargie de ses deux rallonges, la table, décorée de toutes les fleurs de la saison, semblait une corbeille de square, et comme il sied chez les petites gens, en pareille occurrence, le traiteur fut chargé de la direction d'une bataille gastronomique que je n'ai pas à vous décrire. Elle se termina dans cette exaltation des toasts qui mêle à toutes nos joies intimes l'apothéose de la République, et l'on allait la consacrer par des modulations sur le thème de _La Marseillaise_, lorsque les dames eurent l'idée d'y associer Hilaire, que le bruit des coupes entre-choquées avait d'ailleurs réveillé dans sa barcelonnette.

Elles l'apportèrent en chemise et, dans sa nudité chérubine d'ange fessu, elles le disposèrent au milieu des fleurs. Il ouvrait sur elles son regard intérieur, où l'âme obscure se heurtait comme une chauve-souris à une vitre. Tout à coup, il desserra les lèvres, sembla voir son père pour la première fois, lui sourit, et d'une voix de cuivre, il fit:

--Cocu.

Hilaire Legris est aujourd'hui anarchiste.

UN CAS DE PSYCHOMANCIE

Je pense que les prodiges psychiques réalisés en ce moment devant les sociétés savantes par Mrs Pipers, médium extraordinaire et truchement terrestre de l'âme du feu docteur Phinuit, de Lyon, m'autorisent enfin à vous conter l'histoire de ma vieille amie, l'excellente Mme Arpajou, d'ailleurs décédée l'an dernier entre mes bras.

Cette histoire, que je suis seul à connaître, je ne la narrais qu'aux initiés de l'occultisme, et de préférence à ceux qui croient à la survie. Il y en a: ce sont les féroces. Ceux-là ne savent pas quels drames terrifiants ils ajoutent à nos drames sublunaires. Qu'ils en jugent sur le cas de la bonne Mme Arpajou.

Delphine Arpajou, jusqu'à quarante ans, mettons trente-cinq, avait été l'une des plus charmantes femmes de son temps, et je n'hésite pas à ajouter: l'une des plus honnêtes. Mariée, en effet, à l'absurde Arpajou, homme vulgaire, bête et sensible, dont elle n'avait même pas obtenu d'enfants, elle l'avait bientôt pris en réelle aversion. Tout sur la terre et dans les cieux enseigne que le mariage est, sans la fécondité qui l'excuse, une mauvaise blague de notaires, et vraiment une oeuvre de mort. La nature intervint et Delphine aima. Il était temps. Elle atteignait à la trentaine. Ma vieille amie Delphine aima un brave et beau garçon, très doux et très fort, riche aussi et intelligent, qui s'en vint à l'adorer. Une liaison se noua, si fatale, si franche, tranchons le mot, si naturelle, que le confesseur lui-même de la dame ne put que l'en absoudre chaque semaine. C'était là vraiment le minimum de l'adultère, devant le bon Dieu. Du reste, la passion de ces deux êtres charmants l'un pour l'autre montait de jour en jour à l'inassouvissable et passait les rêves de poètes. Anacréon s'y noyait dans le lac de Lamartine.

Qui l'eût cru? Arpajou, lui aussi, aimait sa femme. Mari stupide, il ressentait sa honte et remâchait son malheur. Dépossédé d'un bien sur lequel il s'arrogeait vingt droits légitimes et qu'il ne partageait même plus avec son voleur, il ne put résister à son réel martyre, il tua l'amant de sa femme. Un duel fut le prétexte de cet assassinat. A dater du jour où elle n'eut plus cet amant pour vivre, Delphine cessa pour ainsi dire d'être femme. Elle ne descella plus les lèvres. Muette, fantômatique, hagarde, elle vieillissait chaque jour d'un an, et le triste Arpajou trépassa de douleur à son tour sans avoir réentendu la voix, sans avoir revu le regard de l'implacable désolée.

Ce fut alors que, doublement veuve, Delphine versa dans la dévotion et, selon le mot de son directeur de conscience, s'abîma en Dieu. Mais la piété entraîne au mysticisme, et l'on sait que, du domaine de la foi au domaine des sciences occultes, la limite flotte indécise. C'est au pied des autels flamboyants, dans les confessionnaux chuchotants, parmi les aromates hallucinatoires et sous le vent des orgues que les doctrinaires de la psychomancie recrutent le plus grand nombre de leurs prosélytes. Et l'heure sonna au cadran de la logique où ma vieille amie Mme Arpajou se mit, au sortir des offices et communion reçue, à faire tourner des tables. Je la rencontrai à cette époque. Curieux de frotter mon scepticisme aux phénomènes de l'au-delà, je hantais dans le monde spirite. En outre, j'avais beaucoup connu l'amant dont la perte enténébrait cette âme, et le hasard d'une causerie le lui ayant appris, elle avait accroché son éternelle douleur à mes souvenirs de jeunesse.

Un jour elle me parla franchement de lui. Elle m'avoua qu'elle était en communication constante avec l'esprit du bien-aimé. Il ne la quittait pour ainsi dire point, flottant autour d'elle, et l'enveloppant de sa présence impalpable.

--Non seulement, me dit-elle, il n'a point cessé de m'aimer, mais il m'aime de plus en plus, il me désire, il m'appelle, il m'attire, il pleure, et son désespoir me laisse brisée. Je ne tarderai point à le rejoindre, je le sens et l'espère.

Je lui donnai à observer que, pour que son départ fût efficace et suivi d'une bonne arrivée, il convenait d'abord de savoir en quel lieu de l'au-delà le cher amant résidait, et qu'il y allait de leur réunion.

--Selon la foi que vous confessez, fis-je, et qui est la bonne, il y a là-haut deux séjours bien distincts pour les âmes désincorporées, et il n'y en a que deux qui sont: le paradis et l'enfer. Tâchez donc de savoir de lui-même où il se trouve, soit dans quelle partie du sein d'Abraham, afin de ne pas faire fausse route en vous en allant et de ne pas vous courir après, l'un et l'autre, pendant toute l'éternité.

--Ah! certes, me jeta-t-elle, il est au paradis! car l'amour a de ces cris sublimes.

Or, à quelque temps de là, Mme Arpajou me pria de passer chez elle. Je l'y trouvai malade, les yeux rougis par une nuit de larmes, et dans un tel état de prostration qu'il me fut impossible de composer mon visage pour lui céler ma pitié.

--Hélas! sanglota la pauvre mourante, il souffre, il crie, il brûle, et c'est à cause de moi. Le crime qu'il expie, seule j'en suis la cause et l'objet. Damné mon ami, il est damné! Et moi aussi, voyez, je vais mourir!

Elle se tordait les mains, elle roulait sur les oreillers sa tête échevelée.

--Je ne le reverrai plus, cria-t-elle, jamais, jamais! jamais!

Que dire, qu'eussiez-vous dit, pour apaiser un telle angoisse, et quel coeur de roc n'en eût été bouleversé? Un mot, un seul mot, pouvait lui rendre l'espérance, mot impie, il est vrai, mot à compromettre soi-même le salut de sa propre âme, mot diabolique enfin qu'un Voltaire n'eût pas retenu peut-être, mais est-on Voltaire?

--Ne plus le revoir, lâchai-je hors de moi, ne plus le revoir?... Qui vous en empêche?

Elle se dressa, me regarda, béante..., et je m'enfuis, épouvanté du moyen que je venais de suggérer à cette ouaille fidèle de notre très sainte Église. Afin de se réunir à son bien-aimé, il fallait ... oui, il fallait aller délibérément là ... où il était ... vous savez où!

Le lendemain, je reçus de Mme Arpajou un billet que j'ai gardé, et que je transcris:

«Venez, je me meurs. J'ai à vous parler.--Delphine.»

Avant de monter chez elle et sous prétexte de prendre exactement de ses nouvelles, je m'informai auprès des serviteurs.

--A-t-elle requis un prêtre? leur demandai-je.

Non seulement elle n'en avait point requis, mais elle avait refusé de recevoir celui, son confesseur même, qui s'était présenté pour l'oindre du viatique.

--Vous venez à point, sourit-elle, je n'en ai plus que pour une heure ou deux. Asseyez-vous, donnez-moi la main, et voyez comme je suis heureuse!... Je vais le revoir!... Et c'est à vous que je devrai ma félicité éternelle.... Merci.

--Quoi, dans l'enfer!... Vous, Madame?

--Puisqu'il y est, fut sa réponse rayonnante.

Et tout de suite elle ajouta:

--Il n'y faut, vous le savez, qu'un péché mortel!

Et elle me montra un petit guéridon à trois pieds, sur lequel s'étalaient des photographies de mon camarade de jeunesse, l'homme aimé pour lequel elle avait été faite par Dieu lui-même et qui l'attendait.

--Il ne souffre plus. Il ne pleure plus, il ne sent plus les flammes, m'expliquait-elle; il est là, au pied de mon lit, prêt à m'emporter, tremblant de joie.... Je le vois.

Ma responsabilité m'apparut terrible, je l'avoue, et je voulus la dégager, car elle augmentait mon compte, déjà si lourd, d'incrédule adonné aux philosophies du doute expérimental. Elle comprit mon trouble profond, et elle reprit:

--Rassurez-vous. C'est une autre communication qui m'a décidée, car, hier, après votre départ, j'hésitais encore. La chrétienne convaincue qui est en moi, et qui y reste encore obstinément, n'était pas éclairée par la lumière de l'au-delà. J'ai évoqué la puissance astrale qui guide ma religion même et qui l'assure des vérités du dogme révélé. Elles m'ont appris que si mon doux amant, si bon, si noble, si fidèle, endure, à cause de notre amour, les supplices de la géhenne dantesque, par contre, mon odieux et détestable mari a été recueilli dans les zones paradisiaques et placé parmi les anges pour son martyre conjugal et ses déboires. Sachant ceci à n'en point douter, ma résolution a été prise, et j'ai congédié le prêtre, vraiment trop dur, qui menaçait, par une absolution intempestive, de me remettre en présence de mon bourreau et de son assassin, l'intolérable Arpajou....

Sur ce nom, elle expira et je n'eus que le temps de recevoir dans mes bras sa belle tête aux tempes blanchies.

Un mois après, j'appris par une table tournoyante que ma vieille amie avait eu raison de croire en la bonté de Dieu et à sa justice. Elle me révéla qu'elle nageait en paradis avec mon camarade de collège, et que c'était Arpajou qui grillait en enfer,--et j'abandonnai mes recherches de psychomancie.

L'ÉTRANGLÉ HILARE

L'histoire n'est pas seulement véridique, elle est vraisemblable; mais je ne me dissimule pas que, pour la bien narrer, il y faudrait un de ces ironistes d'élite, héritier de Jonathan Swift, de Mark Twain et de notre Villiers de l'Isle-Adam. Qu'on m'excuse de m'essayer à leur manière. Ce conte justifie l'audace.

Lorsqu'à l'arrivée en gare du train 1227, qui est express s'il en fut, le surveillant préposé à la revue des wagons trouva, dans le compartiment 184, un voyageur visiblement feu, défunt et, tranchons le mot, étranglé, il eût fallu la collaboration idéale d'Alphonse Allais, de George Auriol, de Tristan Bernard et de Jean Goudeszki pour dépeindre la stupeur de ce fonctionnaire. Le mort était resté dans une attitude surprenante. Enfoncé dans son coin, le visage renversé, les poings sur les hanches, les jambes en l'air, il semblait encore se tordre de rire, et c'était presqu'une consolation à la tristesse du spectacle que de se dire: en voilà un du moins qui aura été assassiné gaiement! Du reste, si le meurtre, constaté par le médecin de la gare, était indubitable, la cause du meurtre, absolument incompréhensible, échappait au commissaire, pourtant sagace entre les sagaces, qui avait exploré les poches et la valise de l'étranglé hilare. On retrouva sur son cadavre convulsif le porte-monnaie, la montre, le portefeuille avec les cartes, la carte d'électeur, les lettres et le ticket qui permirent de reconstituer son identité. C'était un nommé Dupont, rentier, boursier et célibataire, que ses amis reconnurent et identifièrent tout de suite, et sur le compte duquel ils furent unanimes. Il était, dirent-ils, d'une force prodigieuse, et pouvait, dans une agression, tenir tête à dix hommes râblés.--Oui, mais l'hercule n'en gisait pas moins strangulé et dans la pose bizarre que j'ai dite, exhilarante.

Quel était donc ce mystère? La police chercha à l'éclaircir, ai-je besoin de vous l'apprendre, par tous les moyens d'investigation ordinaires et extraordinaires dont elle use, et, au bout d'un mois, elle était encore béjaune. Il faut mettre à sa décharge que l'assassin n'avait pas laissé plus de traces de son entité que le poisson dans l'eau courante. Le seul indice que l'on eût, bien vague, s'estompait dans une remarque de l'employé chargé de la réception des billets à la sortie des voyageurs. Ce commis croyait se souvenir que l'un des voyageurs sortants, individu chétif et rabougri qu'on eût abattu d'un souffle, s'était présenté à la porte, la tête emmitouflée sous le tube d'un foulard rose et avec l'aspect caricaturalement douloureux, ou, si l'on veut, douloureusement caricatural, que les images prêtent aux gens torturés par une odontalgie.

...Il va de soi qu'il n'y avait aucun parti à tirer d'une observation aussi banale: un Edgard Poë lui-même l'eût négligée. Aucun agent ne voulut s'élancer sur une pareille piste, propre à dérouter de braves Mohicans dressés à la chasse à l'homme à travers les hautes herbes du maquis social.

C'était un tort, et cette trace impossible était la bonne. Tant il est vrai que dans l'étude des grands effets il ne faut jamais négliger les plus petites causes. Depuis un mois, l'herculéen Dupont dormait donc enseveli dans son caveau de famille et vingt personnes arrêtées pour son étranglement avaient été relâchées, avec ou sans excuses, lorsqu'un petit bonhomme rabougri, chétif, et parfaitement conforme, moins le foulard rose, au signalement dédaigné du surveillant de la sortie, se présenta chez le procureur de la République.

--Ne cherchez plus, lui dit-il en souriant, c'est moi. Je me livre. Vous avez devant vous le meurtrier du train 1227, compartiment 184. Des faibles mains que voici, emmanchées aux débiles bras que voilà, j'ai strangulé d'un coup, et tel un Milon de Crotone son lion, le voyageur inconnu, que je pleure d'ailleurs autant que vous. Mon nom est Martin. Appelez les gendarmes.

Et comme, interloqué malgré son exercice professionnel du coeur humain, le procureur insistait pour connaître le mobile du crime:

--Je ne le révélerai qu'au tribunal, fut la réponse.

Et, énigmatiquement, le petit Martin ajouta:

--Pour me comprendre, pour m'absoudre peut-être, le jugement d'un seul homme ne suffit pas. Il y faut une réunion d'êtres humains ayant souffert ce que j'ai enduré et solidaires des maux que la nature inflige à l'espèce. Je ne parlerai que devant le jury et le peuple des assises. Ils me jugeront devant le Christ en croix!

L'assassin tint parole. Il refusa l'aide de tout avocat. Il aurait refusé celle des anges. Il s'avança seul à la barre et, ayant décliné ses noms et qualités, il renouvela l'aveu complet de sa culpabilité sans complices.

--Voici, fit-il. Il est des maux dont la douleur peut être domptée par des héros; l'histoire l'enseigne. Mais il en est qui n'ont pas eu, qui jamais n'auront de Régulus. L'histoire, que dis-je, la mythologie, ne cite personne qui ait résisté au mal de dents. Et si elles en citaient, on ne les croirait point, car elles mentiraient! Je vous en prends tous à témoins, messieurs et mesdames, et vous aussi, augustes membres de la Cour suprême, qui, sur la solidarité de l'odontalgie, n'avez pas besoin d'en référer au vers immortel de Térence. Dites s'il est possible, homme, demi-dieu et dieu même, de rester impassible, lorsque toutes les affres hyper-naturelles rêvées par une Inquisition pour l'enfer de ses damnés, se réalisent et se centralisent dans l'alvéole d'une gencive en feu sur un croc d'ivoire carié! Achille devant Troie eût renoncé à venger Patrocle, Salomon eût laissé couper l'enfant, Napoléon eût maudit le soleil d'Austerlitz, s'il leur avait fallu être et se montrer Napoléon, Salomon et Achille dans les conditions épouvantables où je pris, au Mans, le train 1227 pour courir à Paris me faire arracher, ou guérir, la molaire que j'ai l'honneur de déposer devant vous.

«Monsieur le président, prenez ce petit os, et que mes concitoyens du jury se le repassent de mains en mains. Il est froid, il est calmé, mais il a contenu un Érostrate, voire un Omar, car, je le dis, quoique religieux et lettré, j'aurais, lorsque je tombai, plutôt que je ne m'assis, dans le compartiment 184, brûlé le temple de Delphes et la bibliothèque d'Alexandrie sans hésiter, si de telles horreurs avaient pu me soulager une seconde. Et vous en auriez fait autant, tout magistrats que vous êtes, car la capacité de souffrir a des bornes et l'héroïsme s'arrête au mal de dents!...

Il s'arrêta. Une rumeur sympathique avait couru de l'auditoire au prétoire; elle fit onduler le banc des jurés. Tous avaient la main aux mâchoires. Ils se souvenaient. Les yeux disaient, par les regards échangés, qu'il y avait là un de ces cas d'exception où la justice des hommes se sent camuse et sans jurisprudence. Martin, pour la fatalité, égalait au moins les Atrides et dépassait Oreste. Il repartit:

--Tombé plutôt qu'assis dans le compartiment 184, je ne compris et n'entendis plus rien. Lorsque le train démarra du Mans, le hurlement qui déchira les airs n'était pas de lui, il était de moi, et tout le Maine s'y trompa. S'il y avait douze personnes dans le wagon ou s'il n'y en avait qu'une, je n'en sais rien encore. Je n'en vis qu'une, qui riait. J'ai appris par les journaux que ce monstre s'appelait Dupont. Il se serait appelé Teglatphalazar que je l'aurais tué tout de même; il riait! A qui la faute, messieurs et mesdames, si le plus effroyable des maux en est aussi le plus dérisoire? Expliquez-moi comment, sur un pont, chez l'arracheur de dents, dans un hôpital, au milieu des internes, dans la rue, dans l'omnibus, n'importe où, et même au milieu de sa propre famille, ce martyr d'autodafé, l'odontalgique, avec sa ouate débordant des oreilles, sa joue gonflée affreusement, ses contractions musculaires du facies, ses yeux en larmes et l'embobinement de sa tête fiévreuse, déchaîne le rire, irrésistiblement, et plutôt que tout autre brûlé vif? Eh bien! voilà mon crime: Dupont riait!

Ce voyageur n'était certainement pas méchant, et peut-être compatissait-il; mais il riait, il riait malgré lui, et, plus je gémissais, plus je me roulais sur les banquettes, plus je jurais, sacrais, maudissais le sort, plus son hilarité croissait et le secouait de la tête aux pieds. En sortant de Chartres, il était arrivé au comble de l'accès; il s'était cramponné à la traverse du filet, et il se tordait littéralement dans les convulsions. C'était le moment où il venait de se produire dans ma molaire un phénomène de douleur telle, que je ne saurais le comparer qu'à une éruption du Vésuve.

«Alors ... mais je ne sais plus rien. Je ne vois plus. La sensation me reste d'avoir bondi comme un tigre, d'avoir empoigné quelque chose de gros, de mou et de cylindrique, et d'avoir serré frénétiquement, avec une force colossale. Voilà tout. A présent, je suis guéri, vous avez la molaire sous les yeux, vous pouvez vous rendre compte. Moi, je ne le peux pas. Je pleure Dupont et je le hais encore. S'il y a crime, jugez-moi. Prenez ma tête et qu'on la tranche. On doit moins souffrir.

Et ceci dit, il se tut. La délibération du jury fut très brève, pas un des jurés n'alignait l'honneur de sa dentition complète. Martin fut acquitté à l'unanimité, moins une voix, celle du président d'âge qui, depuis quinze ans, mandibulait d'un râtelier. Il ne se souvenait plus, gâteux du reste.

LE COUP DE LA BELLE-MÈRE

Menacé de l'une de ces revendications auxquelles tout écrivain est en butte lorsqu'il affuble d'une patronymie déclarée au Bottin le personnage le plus fictif de comédie ou de roman, j'estime sage d'en revenir au système du vieux répertoire--ou de La Bruyère--et d'appeler paisiblement: Eraste, Clitandre, Araminte et Bélise les types, comme on dit aujourd'hui, de ce conte philosophique.

Frères de père et de mère, Clitandre, l'aîné, et le cadet, Eraste, étaient unis à souhait, et ils s'aimaient exemplairement avant le mariage de ce dernier avec la charmante Araminte, fille de Bélise. Ils vivaient alors ensemble dans un même appartement suburbain, à Levallois, y mettant en commun leurs ennuis, leurs plaisirs et leurs ressources, et, jeunes, ils attendaient la fortune. Or, ce fut au cadet qu'elle sourit, et sans respect du rang d'âge.

Il est vrai qu'Eraste était blond, joli garçon, et, des deux, le plus fataliste, voire dénué de toute force volitive, une chiffe enfin. C'est tels que, sur son pneu, les recherche la déesse aux yeux bandés. Cette chiffe était de toute éternité dévolue aux chiffons. Employé d'un grand bazar universel de la Ville-Lumière, il y «rayonnait», c'est le mot, au comptoir de la soierie, et, sa journée vécue dans le sourire professionnel, il rejoignait son frère à un petit café de la place du Havre, où se livraient des matches de billard. Clitandre se piquait de carambolage, et, brun aussi tenace que le blond était veule, il laissait sur le tapis la bonne moitié de ce qu'il gagnait à son métier de courtier d'assurances. Mais tout s'équilibrait aux fins de mois, grâce à l'entente fraternelle, dans la bourse à deux pochettes.

Celui qui, du fond des nues, règle les choses de ce monde s'amusa donc, un jour, pour tenir le diable en haleine, à conduire Araminte, jeune fille pleine d'agréments du huitième à l'étalage miroitant où l'indolent Eraste, le crayon d'or en flèche à l'oreille, chiffonnait les soldes de faille et aunait les coupons de satin.

Le doux commis, marqué de Dieu, emplissait son idéal de vierge. Et, comme il le vivifiait aux yeux de Bélise, mère docile, deux destinées se nouèrent en une.--Ainsi deux wagons s'accrochent en gare, avec la petite secousse, pour des voyages moins longs que celui de la vie.--Et le mariage fut.