Contes de Caliban

Chapter 16

Chapter 161,631 wordsPublic domain

«Je n'étais pas fâché de me venger un peu de Balognet, qui avait eu raison contre moi devant les camarades.

«--Faites venir le sergent, me crie l'officier, un jeune homme.

«--Sergent, c'est vous qu'on demande, fis-je à la porte, c'est de l'état-major.

«Balognet sort furieux. Je rentre à mon tour. Paluchon rêvait qu'on l'emmenait prisonnier en Allemagne et poussait des cris en dormant. Je lui jette un sac sur l'abdomen; il se réveille, émet un long gémissement, se retourne et se rendort, la face contre le mur. Le peintre remuait tristement la soupe avec sa pipe.

«Balognet revient avec un air mystérieux:

«--Mes agneaux, sac au dos, et en route, mauvaise troupe!

«Nous lui crions d'une voix:

«--C'est la trouée?

«--Ça l'est! dit-il.

«La soupe nous parut délicieuse. Quelqu'un alla jusqu'à se demander s'il y avait vraiment des carottes dedans, et je me souviens que le peintre répondit dans son langage: «Oui, personnellement!» On en rit aujourd'hui; mais alors ce n'était pas la même chose! Enfin nous étions ivres de joie. Sur la prière de l'assemblée, je détaillai _La Marseillaise_.»

Et le passementier but une gorgée en m'invitant à l'imiter.

--Enfin, nous partons. On revient d'abord sur Paris. C'est une habile manoeuvre! pensais-je. A la gare Paris-bestiaux, on nous fait monter en wagons. Le colonel n'avait pas paru. Bien évidemment, il ne devait se montrer qu'au moment décisif; l'idée me sembla ingénieuse, elle trompait l'ennemi! Paluchon était à côté de moi, et à chaque instant sa tête rebondissait sur mon épaule. Jamais je n'ai vu dormir avec cette ténacité.

«Au bout de sept heures de chemin de fer, on nous fait descendre du côté de Courbevoie, en face d'une fabrique de je ne sais quoi, appartenant à je ne sais qu'est-ce. Nous prenons les rangs péniblement. Balognet, pendant le voyage, avait ôté sa botte droite et ne pouvait arriver à la remettre. Si je vous donne ce détail, c'est qu'il n'y en a pas de petits dans de telles situations. Enfin il y parvint, et nous nous mîmes en marche.

«Comme la nuit était venue, on n'y voyait pas plus que dans un four. Malgré cela, nous nous sentions dispos. Nous allions donc enfin assister à une bataille? Moi-même j'étais ému, pourquoi m'en cacher? Quoique voltairien, je pensai malgré moi à l'immortalité de l'âme.

«Paluchon suait à outrance, et, quoiqu'il prétendît que son sac en était la cause, je devinais qu'il caponnait. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit entendre près de nous: on peut le formuler à peu près ainsi: Bâaoumm! svffrittt. Toutes les fenêtres de la fabrique pétèrent.--Je ne sais où j'avais la tête en ce moment, mais il me revient que je demandai au peintre si c'était le canon! Était-ce assez bête? Il me répondit:

«--Non, c'est la cornemuse!

«Je n'eus pas la force de sourire. Le pauvre Paluchon était devenu vert et reniflait comme s'il venait de monter cinq étages.

«En cet instant, derrière nous, et plus près encore, éclata le terrible: Bâaoumm! svffritt!... Puis à gauche, puis à droite, puis de tous les côtés. Nous étions évidemment découverts? Je serrai la boucle de mon ceinturon, et bus une gorgée en pensant à ma femme et à mes enfants. C'est alors que Balognet cria:

«--Halte!

«On n'a jamais su pourquoi.

«Mais on se fait à tout, a dit un écrivain.

«Au bout d'une heure, nous repartîmes. Nous arrivons à une rue, on nous fait mettre en queue, l'un derrière l'autre, comme des capucins de carte, et, à l'abri des maisons, nous traversons le pays. Il me serait impossible de vous dire le nom du pays. Là on s'arrête encore une fois. Je voyais devant nous une sorte de fossé dont je ne pouvais m'expliquer la destination. Tout cela m'est présent comme d'hier. Nous y descendons, et Balognet crie:

«--C'est là!

«C'était là, en effet, que devait pour nous se passer la bataille. Nous y restons debout, l'arme au pied, le sac au dos, jusqu'à environ cinq heures du matin. L'herboriste faisait peine à voir. Il s'appuyait des deux mains sur son fusil et oscillait à droite et à gauche. C'était risible.

«Enfin le colonel arriva. Il paraît que c'était lui qu'on attendait. Il avait le teint animé. Il nous passa en revue et nous harangua. Je n'entendis pas un mot de tout ce qu'il disait, mais je compris qu'il parlait de la trouée. C'était bien elle! Ah! monsieur! le sang me bouillonnait dans les veines! Je jurai intérieurement de vendre chèrement ma vie; on n'a pas deux fois de pareilles émotions dans une existence!

«Quand le colonel eut terminé, on se prit à causer sur les rangs. Balognet essaya de couper sa botte avec sa baïonnette, tandis que l'herboriste mettait son sac en traversin sur les rebords du fossé et s'apprêtait à dormir, comme Turenne sur son canon. Le peintre parlait de tremper une soupe, mais au figuré cette fois. On discutait la harangue du colonel. Les uns la trouvaient trop laconique, les autres sans profondeur! Un serrurier remarqua que le mot République n'y était pas prononcé et en conclut que le colonel était bonapartiste. Un vieux monsieur récita les mots de Napoléon avant Austerlitz. Quant à moi, je me bornai à remarquer qu'il valait mieux prêcher d'exemple et que, si j'avais l'honneur d'être militaire, je crierais simplement: En avant!

«Cependant la journée avançait, et la trouée n'arrivait point. Nous voyions de temps en temps accourir à bride abattue de jeunes officiers qui échangeaient quelques mots avec le colonel. Le Mont-Valérien tonnait sans discontinuer, et, sur la gauche, on entendait crépiter la fusillade. Nous attendions impatiemment le moment de nous précipiter dans la mêlée.

«On a beau dire, voyez-vous, le Français est né soldat. Ce qui me désespérait, c'était de ne rien voir, car je savais le combat engagé depuis l'aurore, et l'issue pour moi n'en était point douteuse: nous pouvions passer! Oui, monsieur, nous le pouvions. Nous aurions peut-être laissé trente mille hommes sur le carreau; mais avec le reste je me chargeais de surprendre Guillaume dans Versailles, de donner la main à Faidherbe, et tandis que Chanzy se ralliait dans le Centre, et que Bourbaki opérait dans l'Est, je balayais de France tous les Prussiens jusqu'au dernier. Mes idées là-dessus n'ont pas changé.

«Cependant, dans notre fossé, nous commencions à perdre un peu patience. On murmurait sur les rangs: «Que faisons-nous ici les mains dans les poches, tandis que les autres se battent?» Tel était le cri général. On avait les yeux tournés vers le colonel, qui, sa lorgnette à la main, semblait étudier les effets de nuage. Enfin nous n'y tînmes plus: on se débanda. L'herboriste Paluchon se révéla alors sous un jour imprévu, et je vis que je l'avais mal jugé:

«--Puisque nous sommes inutiles ici, s'écria-t-il, rentrons du moins dans la capitale et reprenons nos places derrière les remparts!

«--Oui, c'est vrai, cela, fit Balognet, dont la moustache pendait misérablement; d'ailleurs, nous sommes trahis!

«Je ne crois pas à la trahison, monsieur, et c'est avec un véritable sentiment de désespoir que je les vis tourner casaque et entraîner, par leur mauvais exemple, la majeure partie du bataillon auquel j'avais l'honneur d'appartenir.

«Le colonel les regarda partir sans sourciller, ce qui prouve bien que c'était un coup monté, et il se borna à dire à haute voix:

«--Tas de pékins!»

«Resté seul avec le peintre, je résolus de laver cette tache faite à notre drapeau.

«--Y allons-nous? lui dis-je.

«--Où cela?

«--A la trouée.

«--Allons, fit le brave jeune homme.

«Nous marchâmes dans la direction de la bataille. Le brouillard était intense, si vous vous en souvenez, ce jour-là. Nous nous hélions de temps à autre pour ne pas nous perdre, car on ne distinguait rien à deux pas. Enfin le moment vint où il ne nous fut plus possible de nous rejoindre, et je m'aventurai seul dans la boue, du côté où j'entendais gronder le bronze....»

--Ah! mon ami, s'écria la passementière, si tu avais été tué pourtant!

--J'ai failli l'être vingt fois, ma bonne. Je marchai ainsi à l'aventure jusqu'à la nuit, et savez-vous, monsieur, où je m'arrêtai? Aux portes de Versailles, où je fus fait prisonnier par un poste prussien. Mais j'aurai du moins jusqu'à mes derniers jours la consolation de pouvoir dire que, la trouée, moi, je l'ai faite!

Et il éclata d'un si bon rire, avec une joie si naïve, que je me sentis ému jusqu'au fond de l'âme. «Brave passementier, héros inconscient de cette Iliade moitié bouffonne et moitié navrante, sois béni! pensai-je! car toi, du moins, tu as fait ton devoir jusqu'au bout. Grâce à toi et à tes rares pareils, quels qu'aient été ses torts et quels qu'ils soient encore, la bourgeoisie s'est rachetée à jamais sur les sombres coteaux de Montretout et de Buzenval.»

--Monsieur mon roi, me dit tout-à-coup la petite fille blonde et rose, voici le bidon de papa, celui qu'il avait.

Et elle me le mit sur les genoux. Je pris le bidon, et, l'ayant débouché, je l'épanchai sur l'ongle de mon pouce. Une goutte, une seule, en roula, et, me levant je bus cette goutte à la Patrie!

Jamais vin ne me parut plus doux que cette larme de vinaigre.

TABLE DES CONTES

CONTES FACÉTIEUX

Béjarec le faiseur d'enfants

Coco et Bibi

Le premier mot

Un cas de psychomancie

L'étranglé hilare

Le coup de la belle-mère

Le crime du moulin au moulin du crime

Le mariage de Cambronne

Loys Égarot ou l'argent d'autrui

Le sieur «On»

Lazoche, peintre d'idéaux

Orderic le «babuineur»

Scipion Garsoulas

La dame du sonnet

Le bon chevalier de Frileuse

Les petits romans de Géraldine I. L'ail II. Muzarègne III. Le beau Philibert IV. Le bateau de fleurs

CONTES FÉERIQUES ET RUSTIQUES

Un duel darwiniste

Les bottes de vingt-huit kilomètres

Cendrillon en automobile

Le diable en Bretagne

Les demi-âmes

L'enfant perdu

L'héritage d'Yvon Legoaz

Azeline

CONTES TRAGIQUES

La tache d'encre

La Vénus vitriolée

La plus terrible arme du monde

A deux de jeu

L'alliance

L'horreur humaine

Les chemises sanglantes

Une femme libre

Le récit du chirurgien

La trouée