Contes de Caliban

Chapter 13

Chapter 133,972 wordsPublic domain

La malheureuse Adèle, désolée, ignorant tout et ne devinant rien, voyait son Charles changer d'heure en heure,--il avait grisonné en quinze jours,--ne comprenait pas ce qui le détachait d'elle, et elle regardait s'en aller son amour comme une mère regarde, de la falaise, s'effacer la fumée du navire qui lui emporte son petit.

--Qu'est-ce que tu as, enfin.... Mais qu'est-ce que tu as?

--Rien.... Je ne peux pas te dire.... Une espèce de neurasthénie.... Ni cause, ni prétexte.... Je vais très bien.... Mes affaires aussi.... Ça s'en ira comme c'est venu, aux premiers beaux jours.... Un petit voyage peut-être?...

--Partons!

--Non, pas encore.

--Ah! tu ne m'aimes plus, sanglotait-elle.

Alors il l'entourait de ses bras et il la taxait de folie.... Ne plus aimer Adèle, lui, Charles? On en entendait de drôles!... Mais elle voyait juste: il ne pensait plus qu'à la lettre, nuit et jour. Partout, et jusqu'à la Bourse, dans la vocifération.... La lettre, la lettre!...

Comme il avait fini par la porter sur lui, dans une poche à ressort de son portefeuille, elle le perforait à même, tout vif, térébrante.

Un matin, après une insomnie traversée d'hallucinations, le besoin de tuer s'imposa à sa volonté reconquise; oui, s'imposa, comme une certitude algébrique. Tuer, qui? L'«ami» de l'anonymat, le colleur de mots découpés, celui qui savait la trahison d'Adèle, «fausse ou vraie», n'importe. Ce meurtre était bon, très bon, il fallait y procéder sans retard. Ce n'était pas cela qui lui faisait peur. Il y a des agences spéciales et «vidocquiennes» qui flairent les turpitudes humaines, comme certains sorciers hydrographes sentent l'eau courante dans le sol par l'humectation des orteils. S'adresser là?

Sans doute, en pareille détresse, il paierait ce qu'il faudrait payer, et dirait ce qu'il faudrait dire. Mais lui demanderait-on la lettre? Évidemment, rien à faire sans elle. «Ta femme te trompe.» Ils le sauraient alors, les détectives? Impossible, on ne déshonore pas une femme ... quand on l'aime ... fût-elle coupable. Un autre moyen.

Rue Sainte-Anne, numéro 11 _1er_, au quatrième étage, tous les jours de 2 à 6 heures consultations....

--Mme Sephora du Tarot, cartomancienne?

--C'est ici, monsieur. Veuillez entrer. Elle va vous recevoir, vous êtes M. Charles Lemalô? Elle vous attend, Elle est prête.

Et il tend la lettre à la devineresse, dans l'enveloppe, timbrée et datée par la poste.

--Qui m'a envoyé cela?

Mme Sephora ferme un instant les yeux, palpe la lettre, sourit et dit:

--On n'a pas besoin d'être du métier. C'est une délation ... contre une personne qui vous est chère....

--En voyez-vous l'auteur?

--Distinctement. C'est une femme de basse extraction ... d'âme plus basse encore, voleuse, ivrognesse, fielleuse, qui s'amuse, dans une loge de concierge, à découper des mots dans les feuilletons.... Elle en fait des phrases qu'elle adresse sous pli à des gens qu'elle ne connaît pas et dont elle pique les noms, au hasard, avec une épingle à cheveux, dans un vieux Bottin périmé.

--Comment, elle ne me connaît même pas?

--Ni vous, ni votre dame. C'est par plaisir. Elle charge son neveu, jeune apache de quatorze ans, plein d'avenir, du soin de semer ses compositions dans les boîtes à lettres devant lesquelles il passe. La vôtre doit venir de Saint-Denis.

--Ce neveu, où loge-t-il?

--Ah! dame ... où il peut, le chérubin.

--Et la tante?

--Secret professionnel. Nous ne dénonçons point, nous voyons seulement.

--Merci, madame.

--A votre service.

Une concierge, la lettre venait d'une concierge, que récréait idiotement ce jeu d'empoisonneuse et qui l'exerçait dans les vingt arrondissements! Mais disait-elle vrai, la somnambule? Intelligente, perspicace, digne de sa réputation considérable, certes, si la divination était une science; or elle n'est qu'un art. Et Charles, en s'en allant, s'aperçut qu'il ne croyait pas.

Le doute l'avait ressaisi dans l'escalier même. Les Euménides l'attendaient à la porte. Dans le portefeuille, près du coeur, le curare reprit son oeuvre, car il faut qu'elle ait son homme, la lettre anonyme! la lettre, la lettre!...

Elle l'eut, et en un mois.

Un soir, Charles Lemalô sentit qu'il allait devenir fou. Il n'avait pas pu «tuer». Il rentra chez lui, l'oreille bourdonnante, les méninges enflammées, vide de toute pensée. Adèle était absente. Il tira la lettre: «Ta femme te trompe.... Un ami», la délaya dans un verre d'eau, en bouillie, l'avala et se fit sauter la cervelle.

En vérité, je vous le dis, la lettre anonyme est la plus terrible arme de ce monde.

A DEUX DE JEU

La province n'a pas changé depuis Balzac et Flaubert, ni même depuis le Pourceaugnac de Molière, et le capitaine Boldon s'y embêtait à périr.

Inutile de déterminer la ville où, dans l'ombre d'une magnifique cathédrale, il n'arrivait plus à se raccrocher la mâchoire. Oyez seulement, pour l'intelligence de ce conte, qu'il était trésorier-payeur du régiment en garnison dans ladite ville. Il rehaussait l'honneur de cette fonction de confiance par une demi-douzaine d'insignes militaires décrochés à la pointe de son épée de brave et au milieu desquels l'étoile rayonnait comme une planète entre ses satellites.

Or, le destin voulut qu'un soir, où il lui semblait que tout le marasme du département se fût aggloméré dans son crâne, il entrât, pour se distraire, dans un café-chantant où les camarades du mess lui avaient signalé une jolie fille. Elle répondait, et sur un signe, au prénom turc de Zulma. De talent, point; l'esprit d'une oie; mais, vraiment charmante aux chandelles, et comme, de toutes parts, on s'arrachait la divette, tant il pleut d'ennui en province, le pauvre trésorier s'en était féru jusqu'à la fureur, dite en grec: dionysiaque. Elle ne lui résista que le temps de le coter à son prix de rendement hebdomadaire et, références prises, elle fut à lui, avec partage. Par malheur, il voulut être seul les sept jours de la semaine et Zulma, sans préférence, y posa les conditions de surenchère usuelles dans le négoce.--De telle sorte que, dans la caisse du régiment, la «grenouille», d'abord tronquée, coassa, puis, mangée, se tut, morte.

Le jour, le dernier du mois, où l'intendance militaire annonça sa bonne visite au capitaine, à fin de vérification de comptes, l'enfant de Mars qui, je le répète, était un brave, s'en alla prendre un air de balade sur les bords allongés du canal, dont la ville est traversée d'outre en outre comme une poitrine par un sabre. C'est un vieux canal dormant, abondant en herbes, et dont le transit est ruiné depuis cent ans par la voie ferrée qui le côtoie et l'inutilise. Le capitaine s'amusait à le sonder par quelques pierres lancées d'un bras nerveux, lorsqu'il vit venir, en sens inverse, cet excellent M. Camuret, notaire notoire et fort aimable de la ville à la belle cathédrale.

--Que diable faites-vous par ici?

--Et vous-même?

--Vous le voyez, des ronds dans l'eau.

--Oui, on ne sait comment tuer le temps, avait souri le tabellion; tenez, le croiriez-vous, moi qui vous parle, j'allais au cercle!

Le capitaine regarda fixement ses bottes:

--Au cercle? fit-il, c'est vrai, je n'y avais pas pensé! Eh bien! mais.... Allons-y ensemble. Voulez-vous?

--Comment donc, je l'avais sur la langue!

Il restait à Boldon une soixantaine de francs sur la «grenouille» pour faire face à la curiosité de l'intendance aux lunettes rondes. Le jeu, c'est l'ultime ressource, parfois providentielle, de ceux qui vont demander aux vieux canaux déserts le bain où se lave l'honneur et se guérit le mal de divette turque. Qu'est-ce qu'ils en feraient de ces trois louis, les brochets qui dédaignent même les pommes. Enfin, sait-on si la Fortune n'a pas de risette, sur le tapis vert, pour un bon soldat couturé de blessures, décoré de l'ordre, et qu'une coquine de femme a entraîné graduellement à sa première faute, et la dernière, bien entendu?

Chemin faisant, il s'informait courtoisement de la santé de la belle notairesse, Mme Camuret avec qui il avait eu le plaisir de danser au bal du préfet, de ses six jolis enfants, du drôle de petit singe qu'il voyait souvent danser, dans sa cage, à la fenêtre, de la prospérité de l'étude et du nombre de ses heureux clercs? Arrivés devant le cercle, ils se firent les politesses du pas de porte et ils y montèrent.

Non seulement Me Camuret était le plus aimable des notaires de province, mais il passait pour en être le plus honnête. Sa clientèle se distinguait et par le nombre, et par la qualité. On ne testait, on ne contractait, on n'héritait que chez lui. Pour les dépôts d'argent, de valeurs et de titres, nul ne voulait d'autre étude que la sienne. Il est vrai qu'il l'avait achetée fort cher, le double même, disait-on, de ce qu'elle valait, à son patron et prédécesseur, Me, Courtembuche, dont je n'ai rien à vous apprendre, sinon le nom, fait pour vous plaire. C'est de la dot de sa femme qu'il lui en avait d'abord payé la moitié. Le bruit courait qu'il restait débiteur du reste, mais la rumeur s'arrêtait là, et personne n'était inquiet sur le complet versement de la créance. Il eût suffi, pour clore le bec aux médisants, de leur objecter la fécondité probante et victorieuse de Mme Camuret qui, tous les ans, ornait d'un enfant nouveau son front conjugal d'heureux père. Se charge-t-on ainsi, si on ne peut ni les élever ni les nourrir, de six bouches roses en six années? Enfin, Me Courtembuche ne tarissait pas d'éloges sur l'intelligence, la probité, l'activité de son «élève» devenu le titulaire de sa charge.

Au cercle, donc, attablés, l'un devant l'autre, le notaire et le capitaine trompaient leur ennui de province par une partie naïve d'innocent écarté, Camuret ayant déclaré qu'en fait de jeux il n'en connaissait pas de plus amusant, ni d'autre, excepté le billard auquel il n'avait pas joué depuis son mariage. Au bout d'une heure le trésorier fut «nettoyé» de ses trois louis. Il dut déclarer à son partenaire qu'il était obligé de lui faire charlemagne. «Les brochets, marmonna-t-il entre ses dents, n'auront que le cuir de la bourse.»

Soit que Camuret n'eût pas entendu, soit qu'il n'eût pas compris la réflexion dont le sens était, en effet, énigmatique, il offrit spontanément au décavé de poursuivre sur parole, sur la foi des jetons du cercle, et aussi longtemps qu'il plairait au brave capitaine.

--Tope donc! fit celui-ci qui n'avait plus à craindre ni gain ni perte.

De telle sorte qu'ils continuèrent, sans entendre le battant des heures, dans une sorte d'abrutissement machinal, l'interminable partie monotone dont l'enjeu courait devant eux et faisait boule de neige.

Vers deux heures du matin, ils sortirent, harassés et suants, et, à l'air frais de la nuit, ils se regardèrent comme éveillés d'un songe séculaire de féerie.

--Ah! mon Dieu! capitaine!

--Vous, maître notaire?

--Que doit-on penser de mon absence à la maison?

--Et de la mienne à la caserne?

Mais, tout à coup, Camuret s'affala sur une borne et, avec un geste d'homme écrasé par la tuile de la fatalité:

--En somme, fit-il, je vous dois trente mille francs?

--Mon Dieu! oui, la chance m'a traité, quoique garçon, en homme marié! Je vous confesse que ces trente mille balles me tombent à point nommé pour éviter une catastrophe. Je vous serais même obligé, cher monsieur, de me les faire tenir avant midi. Cela ne doit pas gêner beaucoup un riche magistrat tel que vous et j'y compte.

--Vous les aurez, fit le notaire qui se détourna pour cacher son trouble.

Mais il ne put le dominer et il se mit à mordre son mouchoir et enfin à sangloter comme un enfant.

--Qu'est-ce que vous avez donc, Camuret?

--Rien, rien. Ah! mes pauvres enfants! Ma malheureuse femme!... Mon étude, mon nom, tout est perdu, tout, tout!...

Boldon comprit. Pour faire honneur à des échéances, celles du paiement de sa charge, sans doute, le plus honnête notaire de province trafiquait sur les dépôts de sa clientèle par des spéculations dont la découverte était menaçante. Il était venu au cercle pour demander un secours désespéré à la Fortune, et il en sortait grevé d'une dette de plus, une dette de jeu, sacrée, irrémissible. Le soldat eut pitié du notaire.

--Sacrebleu! ne pleurez donc pas, nous sommes à deux de jeu; moi, j'ai mangé la grenouille du régiment par amour pour un ange de caboulot. C'est à cette absurdité que je dois de vous avoir rencontré sur le canal, en train de faire des sondages dans l'eau.

--Vous aurez vos trente mille francs avant midi, réitéra le notaire. Adieu, adieu.

Et il s'éloigna en secouant la tête. Le trésorier le rejoignit.

--Écoutez, Camuret, vous êtes père et chef de famille; moi, je n'ai personne que Zulma qui me mène droit en enfer, où l'on va aussi bien tout seul. Donnez-moi votre main, et jurez-moi de ne plus toucher une carte le reste de votre vie. Me le jurez-vous?

--Oui.

--C'est dit?

--C'est dit.

--A présent, mes hommages à votre charmante femme, et gardez vos trente mille francs.

Le lendemain, le brave capitaine Boldon avait disparu de la ville à la superbe cathédrale. On le chercha partout et on le cherche encore. Le vieux canal dormant ne l'a jamais rendu à l'intendant aux lunettes rondes ni à Zulma la Turque, qui, de sa disparition, ne s'est même pas inquiétée une minute, car telles sont ces liaisons légères, distractions de la vie de province.

L'ALLIANCE

Comme après Irène, sa femme, Jacques Bertignac était assurément l'être qu'il aimait le plus sur la terre, puisque ses père et mère étaient en paradis, Léon Rainville avait tenu à conduire au Havre ce cher ami des bons et des mauvais jours, qui s'y embarquait pour le nouveau monde.

Jacques s'expatriait. Il en avait assez de la vieille Europe, de Paris, de tout.

--Je me suiciderais, avait-il dit, autant vaut que je m'en aille. N'est-il pas mieux de faire peau neuve que de se crever l'ancienne?

--Pourquoi ne te maries-tu pas? lui avait suggéré Léon, tu es jeune, riche, solide et beau gars. Je te prêche d'exemple. Vois comme je suis heureux avec Irène.

--Ah! Irène, trouve-m'en une autre, puisque tu me l'as prise, Irène!

--Il n'y en a pas deux, en effet, acquiesçait l'époux triomphant, mais je ne te l'ai pas prise, Jacques, puisqu'elle n'était pas à toi. Nous nous la sommes disputée loyalement l'un à l'autre, et c'est dans ma main qu'elle a laissé tomber la sienne, sans doute parce que c'est moi qui l'aimais le plus.

--Il est probable.

Et Jacques était parti là-bas, sur ce steamer qui s'effaçait à l'horizon, avec son rouleau de fumée bise.

Au retour, dans sa belle villa du parc de Neuilly qu'il habitait toute l'année, n'ayant qu'un pied-à-terre à Paris pour ses affaires, Léon n'avait pas trouvé Irène à la maison.

--Madame est à Paris, chez son couturier, mais elle sera rentrée pour le déjeuner, car elle attend Monsieur, elle a reçu sa dépêche du Havre.

Il alla donc faire un tour dans sa serre, qui était fort belle, dont il était fier et que le père Noirot, un vieux jardinier, entretenait à miracle.

--C'est-il donc qu'on ne verra plus M. Jacques, disait Noirot, et que vous l'avez embarqué pour toujours? Quelle pitié que la vie! Il aimait tant les fleurs et il s'y entendait comme un de la partie. A propos, j'allais oublier que j'ai quelque chose à vous remettre.

Et, relevant sa blouse, il prit dans la poche de son pantalon une boîte à allumettes, l'ouvrit d'un coup de pouce et en tira une bague d'or, toute simple et sans pierreries, qu'il tendit à son maître.

--Mais c'est une alliance, fit Rainville, et même celle de ma femme. Où l'avez-vous trouvée, Noirot, et comment?

--En ratissant le sable, patron, sous le banc de la grotte.

--Oh! que c'est drôle! Et quand ça?

--Le lendemain matin de votre départ.

--Merci, elle doit la chercher partout. Pourquoi ne la lui avez-vous pas rendue?

Le jardinier regarda Rainville, baissa les yeux sur ses sabots et dit:

--Parce que je ne savais pas que c'était à elle et qu'elle ne me l'a pas demandée.

Sur ces entrefaites, Irène arriva de la ville et son mari s'inquiéta de la mauvaise mine qu'il lui trouvait.

--Bonté divine, ma chérie, ces traits tirés, ces yeux creux, es-tu malade? Qu'as-tu donc fait durant ma courte absence?

--Je t'ai attendu, sourit-elle en se laissant mollement embrasser sans rendre le baiser.

Déjeuner maussade, aux propos sans fonds, sans suite, vagues. Léon lui donne à remarquer qu'elle ne lui a adressé aucune question sur l'embarquement du «pauvre ami, perdu pour eux à jamais peut-être».

--Est-ce que vous vous êtes quittés fâchés, Jacques et toi?

--Au contraire, ricane-t-elle.

Et elle se lève, énigmatique.

Tout à coup, il songe à la bague remise par Noirot. Il l'a dans son gousset, cette bague.

--N'as-tu rien perdu, Irène?

--Moi? Où cela?

--Mais ... dans le jardin ou ailleurs!

--Quoi donc? interroge-t-elle, prête à tomber, glacée.

--Ton alliance?

--Ah! c'est vrai. Tu sais cela? Je l'ai retrouvée, heureusement, au détour d'une allée. La voici.

Et elle la lui montre. Elle en a une autre au doigt. Une autre!

D'abord, il ne comprend pas. Hébété, il la laisse regagner, sa chambre, s'en aller.... Et voilà que, d'un coup, tout le drame s'éclaire.

La grotte de la serre, le banc sous lequel a roulé la bague, ce départ désespéré de Jacques.... Il l'aimait encore. C'était pour elle qu'il venait presque tous les jours.... Oui, c'est cela; il a obtenu un rendez-vous d'adieux, le premier et le dernier, moyen infaillible.... Elle y est venue, parce qu'elle est très bonne; elle s'est défendue, mais l'homme est le plus fort ... il l'a étourdie, il l'a prise ... comment? La bague perdue le révèle: par violence.... Un demi-viol!...

Et alors, comme elle ne la retrouvait pas, la bague, il a bien fallu la remplacer.... C'était facile, toutes les alliances se ressemblent.... Le temps de faire graver chez un bijoutier leurs deux noms réunis: Léon-Irène, et la date du mariage: 12 avril 1900, voilà. Et elle peut dire ainsi qu'elle n'a rien perdu dans la serre,--non, rien, en effet, excepté la vie de deux hommes.

Des bateaux de transit pour l'Amérique; il en part tous les jours de la semaine. Vite, à la gare du Havre, il a le temps d'arriver au train. Mais il allait oublier son revolver pour tuer l'infâme, à bout portant, dans l'oreille, comme un chien enragé qu'on abat. L'arme est dans sa chambre, là-haut; il monte la prendre. Il s'arrête à la porte et il écoute.... Ce sont des sanglots, des cris étouffés, le bruit d'une douleur immense!... Non, Irène n'est pas coupable. Le misérable l'a prise, cosaquée.... C'est évident.

Et puis, quand même elle le serait, coupable? Il l'aime,--qu'on explique cela, jamais il ne l'a aimée davantage, ni autant, la malheureuse.

Il redescend, sans revolver, dans le jardin; il y tourne et vire, marchant sur les plates-bandes, butant aux arbres, pareil à un aveugle égaré en forêt, et son tourment se mêle à celui qu'elle endure, qu'elle doit endurer, de se douter qu'il doute d'elle. Que craint-elle de lui en ce moment? Qu'il la tue? Tuer Irène, Léon! C'est absurde, voyons! Le divorce?... Il ne l'aurait plus alors, on les séparerait?... Vivre sans la voir, l'entendre, l'embrasser? Cette conception lui échappe. Qu'est-ce que cela prouve, en somme, une bague perdue et remplacée? Rien. Si, tout! Et puis, après? Quand il aura supprimé Jacques, en sera-t-il plus mort qu'il ne l'est pour elle, et disparu pour lui, dans ce nouveau monde où il s'efface avec le steamer et sa fumée fuligineuse? Car il y a encore ceci: que Noirot pouvait ne pas retrouver la bague ou ne pas la lui remettre, et que, par conséquent, rien ne serait arrivé de ce qui arrive, par hasard. Il suffirait que cela n'eût pas eu lieu.

Eh bien, cela n'aura pas eu lieu. Le père Noirot est vieux, atteint de la goutte, et il rêve d'aller mourir dans son pays, en Provence. On l'y enverra, sous un prétexte, avec une petite rente viagère, et le fait de la bague sera biffé des contingences avec la preuve, la seule, de ce qu'il prouve.

Quant au reste ... tant pis. C'est peut-être d'un lâche? Mais l'affaire est entre lui et sa conscience. Il aime Irène et il ne veut pas qu'elle souffre. Elle doit être absoute, puisqu'elle est belle. Oh! ces cris, cette lamentation derrière la porte! Non, non et non, et va pour un lâche. Il sera ce lâche. Et que tout se taise dans son âme brisée. Amen!

Huit jours après, le père Noirot, remercié, s'en retournait à Grasse pour y exhaler son âme au milieu des violettes et comme elles. La vie avait recommencé de couler paisiblement à la villa Rainville entre ces deux pauvres êtres que rongeait un commun secret qu'ils s'aidaient à garder l'un vis-à-vis de l'autre, comme des complices. Car Irène aimait son mari; celui-ci avait deviné juste: elle n'avait succombé qu'à la force mâle de «l'antagoniste» doublée du désir impérieux, loi des sexes à laquelle les héroïnes de la vertu ne se soustraient que par la mort ou le meurtre. Puis le temps fit son oeuvre, lente et sûre, et Irène oublia Jacques. Quant au mari, il était heureux, lâchement, et on ne l'est qu'ainsi peut-être.

Le 12 avril dernier, anniversaire toujours béni de leur mariage, au moment où, parmi les gerbes et les bouquets, Irène conduisait à table ses douze convives, parents et amis, une auto s'arrêta à la porte de la villa et un homme en descendit, qui, allègrement et d'un pas familier aux autres, vint droit au pavillon. C'était le treizième du festin.

--Jacques!...

Et Léon courut au vieil ami et lui ouvrit les bras.

--Toi! toi! quelle bonne surprise, et aujourd'hui encore!... Un 12 avril, notre fête!...

--On en revient donc, d'Amérique? avait jeté Irène les lèvres serrées, mais sans émotion apparente et en lui tendant la main gauche qu'il retint dans un shake hand.

--Vous voyez, madame, même au bout de sept ans d'absence.

Dans cette pression de mains, il avait senti la bague et il comprit ainsi qu'elle l'avait retrouvée.

Aucun des hôtes n'était superstitieux et ne croyait au fatidisme des nombres, sauf Léon, qui en avait toujours confessé la crainte; il l'avait d'enfance. A ses yeux, il était écrit que, selon la Cène évangélique, l'un des convives d'une table qui en assemble treize est marqué de mort. Au grand étonnement d'Irène, il s'égaya lui-même de sa crédulité et fit ajouter le couvert de Jacques à côté de sa femme même. On dîna treize.

La rentrée en France de l'expatrié n'était que passagère. Il venait chercher à Paris ses papiers de famille et régler ses affaires pour se marier. Il comptait se fixer au Canada, avec la famille de sa future, jeune fille charmante de Québec, et qui, d'après la photographie qu'il en montra, ressemblait comme une soeur à Mme Rainville.

--Enfin, clamait joyeusement Léon en battant des mains, tu as donc trouvé une autre Irène!

Et la soirée s'acheva en une longue causerie, comme autrefois, à la même place, dans la véranda ombreuse, pleine d'arômes, que baignait, nocturne, un ciel printanier. Jacques partit le dernier pour regagner l'hôtel où il était descendu; mais, à un moment où Léon marchait devant eux dans l'allée, il glissa de force un billet à Irène. Le rendre, comment? Mais elle se jura de ne pas le lire.

Elle le lut pourtant, car elle était femme. «Il ne se mariait que pour en finir, comme dernier remède, avant l'autre! Depuis sept ans, il l'aimait toujours, il n'en pouvait plus. Il n'était revenu que pour la voir, une fois encore, la dernière, dans la serre. Et puis, il disparaîtrait à jamais. Il en faisait serment sur la mémoire de sa mère.»

Et Irène alla au rendez-vous. Quelle est celle qui n'y fût allée comme elle?

La voici dans la serre, à trois heures de nuit, se dirigeant à tâtons, parmi les plantes retombantes. Devant le banc, deux bras l'enserrent en silence. C'est lui, Jacques.

--Laissez, je ne suis venue que par pitié. J'ai senti que vous vous tueriez et que cette fois c'était vrai. Mais j'aime mon mari, il est bon, généreux et brave. Il m'a pardonné, car il a tout deviné, et depuis sept ans.

--Vous en êtes sûre, Irène?

--Cette alliance n'est pas mon anneau nuptial et je n'ai pas retrouvé l'autre.