Chapter 11
Oui, qui va les prendre? dites-le moi. Car les Demi-Ames n'avaient qu'une âme pour deux, et là-haut on veut des âmes bien entières. Que ce soit Satan ou le bon Dieu qui les jugent, ces juges exigent une âme par corps. Leurs lois sont formelles. Quand ils se réincorporeront pour l'éternité, comment le pauvre Élie arrivera-t-il à faire entrer la sienne, la vraie, celle qu'il a perdue à l'eau, dans le fourreau déjà à moitié rempli? Il lui en sortira donc une partie hors du corps? Et d'autre part, Anne-Marie, dépourvue de sa moitié d'âme, avec quoi remplira-t-elle sa gaine demi-vide? Peut-être, et je le crois, avec le surplus de celle d'Élie et ce qu'il y en aura hors de lui. Alors ils se tiendront une fois encore, et j'incline à penser que n'importe où on les enverra de la sorte, soit toujours unis, ils se trouveront dans le vrai paradis.
L'ENFANT PERDU
A une portée de fusil du hameau breton que j'habite, il y a une ferme importante, appelée la Ville-Eyrnaud, du nom de son fermier, ou plutôt de sa fermière, Jacquemine Eyrnaud, car Pierre Eyrnaud est mort l'an dernier. Dieu ait son âme!
Établie dans une espèce de manoir, d'ailleurs sans caractère et d'un style hybride, la métairie se relie par de hautes futaies de châtaigniers et des allées magnifiques à cette forêt de Ponthual, sombre et légendaire, qui fut et redeviendrait, au besoin, un repaire de chouans. Un «doué», ou ruisseau aux eaux intermittentes, sépare le corps d'habitation de ses dépendances, potagers, vergers, étables et prairies; il aboutit à un vivier devenu une canarderie tumultueuse, comique, toujours en batailles d'ailes ou de becs. Un radeau, vert de graminées, y flotte et se déplace, et c'est sur le pont rustique qui la traverse que, le soir, au soleil tombant, la mère Eyrnaud préside à la rentrée de ses vaches. Les enfants qui les mènent, avec des baguettes de coudrier, ont l'air de les pousser avec des rayons.
Puis, c'est le tour des chevaux, reconduits à l'écurie par les gars de la fermière. Elle les voit venir, blancs sur le vert bruni des sentes, écartant du garrot les éventails des fougères, et quand ils ont bu au «dormoir», chacun à leur tour, elle est contente et s'en va à la soupe.
Au loin, l'orchestre de la mer enfle ses rumeurs, et les lignes violettes des bois tremblent à l'horizon.
La mère Eyrnaud a sept enfants. Elle les a tous allaités, élevés et gardés. Elle les aime profondément. Ils l'aiment également.
--Ah vère dam, oui, par exemple!
Et, cependant, elle est toujours triste.
Nul ne peut se vanter de l'avoir vue une seule fois rire ou chanter au rouet, et non seulement depuis la mort d'Eyrnaud, mais même auparavant. Une ride, creuse comme une ornière, lui fait deux fronts sous un seul bonnet. Et ils ne savent pas, les gars, ils n'ont jamais su la cause de sa mélancolie. Eyrnaud non plus, ne l'a pas sue, le pauvre cher homme! Quand, de son vivant, il la surprenait les yeux perdus, l'ouïe tendue au bruit des chemins et l'âme toute hors du corps, il soupirait et lui disait:
--A la fin des fins, Jacquemine, tu n'es donc pas heureuse?
--Très heureuse, Pierre, tout va bien.
Mais elle repartait à rêver. Alors, il branlait de la tête et s'en allait fumer sa pipe au bord de la canarderie.
Une seule chose la tirait de son brouillard. Régulièrement, aux temps de la moisson, quand on embauche des gars pour les travaux de la récolte, elle s'activait. C'était elle qui recevait ceux qui venaient se proposer à la ferme, qui traitait avec eux et leur versait la bolée de cidre. Elle les examinait longuement, anxieusement, les tâtait et les faisait causer. Ceux qui avaient vingt ans étaient tous pris et acceptés, fussent-ils ivrognes avérés et fainéants reconnus. S'ils n'avaient pas d'outils, elle leur en procurait, et s'ils prolongeaient plus que de raison la sieste de quatre heures, elle empêchait Eyrnaud de les malmener.
Un jour, il en vint un qui était faible et contrefait, un pauvre «diot» comme on dit ici, plus propre à mendier son pain qu'à le gagner.
--D'où es-tu? lui demanda Jacquemine.
--De Saint-Brieuc.
--Ton nom?
--Je n'en ai pas. Je sommes enfant trouvé.
--Sors-tu de l'asile?
--Da, j'en sortions, comme vous me voyez.
L'infortuné avait les vingt ans requis. La fermière devint pâle et s'accrocha à la table pour ne pas défaillir.
--Je te garde, lui dit-elle, tu vas rester ici, et je te nourrirai.
Elle s'empara du «diot», le décrassa, l'habilla et le fit coucher dans sa chambre. Il resta un mois entier à la Ville-Eyrnaud, inutile et béat; il y serait encore si Eyrnaud ne l'avait, un soir, remis sur le chemin de Saint-Brieuc. Il retourna à l'asile, et il conta son aventure aux Enfants-Trouvés.
De telle sorte qu'à l'août suivant, il amenait quatre camarades à l'embauchage. Mais comme, sur le nombre, il n'y en avait que deux qui eussent vingt et un ans, elle envoya les deux plus jeunes à la fauche et ne garda dans la ferme que les deux autres. Quinze jours, ils y vécurent comme coqs en pâte. Jacquemine, silencieuse à l'ordinaire, les harcelait de questions bizarres, leur écartait les cheveux sur le front, leur prenait les mains et les gardait entre les siennes, allait les écouter dormir, veillait à ce que leurs vêtements fussent en bon état; enfin, elle semblait quelque vieille poule soignant les poussins d'une autre. Quand ils partirent, elle pleura.
Pour le coup, ses sept enfants se fâchèrent, et ils lui adressèrent des reproches. Ils étaient jaloux:
--Sont-ils donc du même sang que nous, pour que tu te lamentes du départ de ces «hossouères»? (étrangers), que tes sept enfants ne te suffisent plus? Tu n'en as que pour eux, et les voilà dételés sans qu'ils t'aient tant seulement payée d'un «merci, madame»!
Eyrnaud mourut à la Saint-Michel dernière, et dans un mois on embauchera à la ferme, pour les moissons d'août.
Il en viendra de Pleurtruit, de Ploubalay et de Plouher, de Saint-Caast et de Saint-Jacut, des solides et des malingres, des paresseux et des braves, et Jacquemine entre eux choisira. Mais pour ce qui est de ceux de Saint-Brieuc, où est l'asile des Enfants-Trouvés, elle ne choisira pas, elle les engagera tous, et s'ils ont vingt-deux ans, ni plus ni moins, et au prix qu'ils y mettront encore. Eyrnaud n'est plus là pour parer à ce vertigo de charité. Et si les sept enfants se fâchent, les sept enfants se fâcheront, il n'en ira ni mieux ni pis, et ce sera tout comme. Voici pourquoi:
Il y a vingt-deux ans, Jacquemine n'était pas encore mariée, ni veuve. Elle s'appelait Morizot, du nom de ses père et mère, et elle était jeune fille, belle jeune fille voire: les anciens se la rappellent et ils l'ont encore dans les yeux. Sans compter qu'elle était aussi vive et chansonnière, en ce temps-là, qu'elle est, aujourd'hui, triste et taciturne. Un voyageur de commerce, qui vendait des rubans et des fanfreluches, la rencontra, une vesprée, au détour d'une sente. Il l'enjôla, lui donna des cravates de couleur et, finalement, la poussa sur une botte de paille. Ce qu'il est devenu, nul ne le sait et personne n'en a cure. Il faut que jeunesse se passe. Papa Morizot, d'ailleurs, n'en fit que rire, et la mère de même. Seulement, quand l'enfant arriva, neuf mois après, au jour requis, ils sellèrent l'âne, mirent l'enfant dans une manne et allèrent le porter à Saint-Brieuc, où il y a un hospice pour les malvenus. Au retour, ils embrassèrent leur chère Jacquemine, la soignèrent, la guérirent, et quand elle fut sur pied, fraîche comme une rose et svelte comme un jonc, ils la marièrent à Pierre Eyrnaud qui en était féru et proprement en dépérissait.
Mariage heureux s'il en fut, et fameux dans tout le pays pour la suite de ses prospérités. Ils eurent sept enfants l'un de l'autre, tous forts, bien portants et avisés, comme pas un.
Mais Jacquemine ne pense qu'à L'AUTRE, l'enfant perdu et le premier! O terre immense, où est-il? l'aîné, l'enfant de l'amour?
L'HERITAGE D'YVON LEGOAZ
Il l'avait toujours dit, ce vieil Yvon Legoaz, et invariablement:
--A ma mort, je laisserai mon bien au plus apte à le faire prospérer.
Il pouvait, d'ailleurs, parler de la sorte, car, ne s'étant jamais marié, il n'avait point d'enfants légitimes, partant pas d'héritiers directs. Tout dépendait donc de son testament.
Ce testament était fait et prêt depuis longtemps déjà, car le jour où Yvon Legoaz avait atteint la soixantaine, il l'avait dicté au notaire, dans les formes requises par la loi, afin qu'il n'y eût erreur ni procès, et il l'avait signé d'avance. Tout y était énuméré: meubles, immeubles, terres, écus du bas de laine et le reste, jusqu'au brave couteau avec lequel il tranchait ses tartines à la miche, taillait ses rosiers et débourrait sa pipe. Seule y restait en blanc la place où écrire le nom du légataire universel.
Le vieux paysan passait pour être fort riche, et, loin de s'en défendre, il se vantait volontiers de cet avantage, ce qui est rare dans les campagnes, et en Bretagne plus qu'ailleurs. Au moindre doute sur ce sujet, il s'en allait chercher son testament dans le bahut où il le serrait sous son linge, et il vous lisait des passages:
_Item_: un champ de soixante acres....
_Item_: deux fermes louées à bail sur vingt-cinq années....
_Item_: une maison bourgeoise sise à Dinan, dans la haute ville....
_Item_: le moulin dit de la Jeannée....
Et ainsi de suite. Puis, là-dessus, un petit hoquet de gorge qui était son rire propre de philosophe. A qui cette fortune devait-elle échoir? On ne savait, car huit jours avant son décès, la place du nom était encore en blanc, vous dis-je, et le fait est incontestable.
Si Legoaz (Yvon-Conan) ne s'était jamais marié, c'est, disait-on, qu'il avait, en son jeune temps, perdu sa bonne fiancée et lui avait juré, au lit de mort, de rester toujours veuf «d'elle». Mais, fidèle à son serment, il avait fait comme tout le monde, et ramené chez lui, après la danse, les belles filles, peu farouches, que le plaisir étourdit et désarme les soirs d'assemblée. Chez nous, elles y vont bon jeu bon argent et ne cherchent pas à frustrer l'amour de ses conséquences; aussi est-ce ici le pays des nourrices. C'est à ce sujet que le vieux observait, un jour, si drôlement:
--Si le sang vient du lait qu'on tette, il n'y a quasiment point de petits bourgeois des villes qui ne soient à demi bâtards, puisqu'ils l'ont du sein de la mère laitière.
Or ses bâtards, à lui, ne l'étaient pas qu'à demi, ils l'étaient des pieds à la tête et comme ceux du roi de France. Il en alignait trois, dont une bâtarde, devant le sourcil un peu froncé du bon Dieu; mais comme ils étaient dûment baptisés, face au diable, on ne parlait plus de leur irrégularité d'origine, passée là-haut au compte de profits et pertes. D'ailleurs, Legoaz les avait tout de suite pris à sa charge. Il les avait élevés, nourris, vêtus, tandis que, de leurs mères naturelles, deux s'étaient bellement mariées et constituaient famille ailleurs. La troisième avait disparu dans quelque simoun du «désert d'hommes».
L'aîné, Mathieu, avait trente ans. Il était le plus solide, le mieux trempé, laborieux à souhait, un vrai Legoaz, s'il eût eu le droit de l'être. Pour la vertu de parcimonie, il en remontrait à son auteur même. Un rude paysan celte selon le type immémorial, au front carré.
--Je ne sais pas, disait de lui Yvon, si Mathieu augmentera mon bien, mais, pour sûr, il n'en perdrai pas une motte de terre, voire une paille d'avoine.
Laurent, beaucoup plus dégourdi, futé même jusqu'il la matoiserie (sa mère était Normande), reproduisait, à mesure égale au moins, la qualité paternelle de volonté, patiente, obstinée, temporisatrice. Il marchait vers sa vingt-cinquième année.
--C'est le petit au nez pointu que j'adopterais, déclarait Legoaz, si je pouvais le faire, équitablement, sans nuire aux autres. Laurent tiendrait tête, dans un procès, à tous ces messieurs de la justice, et il le ferait durer d'un règne à l'autre!
Enfin Madeleine, brune pâle, sorte de sirène nabote, aux cheveux de varech, aux yeux vert de mer, aux allures sèches et brusques, dure à tous, même aux bêtes, et dont la voix sifflait comme le vent d'est dans les cordages des barques.
Elle, il avait fallu l'élever par les coups, comme un mauvais gars, et jamais on ne l'avait vu rire, entendu chanter, surprise à se parer. Elle n'aimait rien ni personne. Ah! celle-là était bien pour le cloître, preuve que la nature en fait, quoi qu'on en dise. Il n'en allait pas moins que la terrible fille s'était peu à peu emparée, servante à la fois et maîtresse, de la direction des affaires familiales. Elle tenait les comptes, réglait les fermages, touchait les loyers et allait payer les impôts à la ville.
On ne lui accordait aucune chance à l'héritage. Le père Legoaz voulait de la descendance et il savait que Madeleine n'était pas mariable. Qui donc s'exposerait à vivre avec une méchante, impatiente de tout joug, et dont les animaux même avaient peur? Non, bien sûr, ce n'était pas son nom qui remplirait la ligne blanche du testament.
Un soir, à la soupe, Yvon-Conan Legoaz annonça sa mort prochaine, du reste très simplement:
--J'ai les soixante-six, leur dit-il, c'est l'âge où ceux de ma race s'en vont.
Sur la route, à la nuit tombante, il avait rencontré le fantôme de son propre père, une grande ombre blanche, assise sur les degrés du calvaire, qui s'était levée à son approche et lui avait fait le signe du départ.
--On y va, l'ancien!...
Et il était rentré pour les préparatifs du voyage sans retour.
Le repas terminé, il alla prendre le testament dans le coffre, l'étendit, déplié, sur la table, demanda l'encre et la plume et s'assit, la tête entre les mains.
--Montez vous coucher tous les trois, ordonna-t-il.
Puis, resté seul sous la chandelle vacillante, le vieux chouan ouvrit en lui-même le grand débat définitif de sa succession.
--Je laisserai mon bien, avait-il dit et redit, au plus apte à le faire prospérer.
Mathieu, Laurent ou Madeleine?
De Mathieu, un acte l'avait beaucoup frappé, car il témoignait d'un esprit d'ordre et d'économie d'autant plus extraordinaire qu'il venait d'un enfant et révélait ainsi une vertu ethnique fondamentale. Un jour que l'on battait au fléau selon l'usage, sur des draps, dans le gazon, une récolte de petit pois surabondante, bons seulement pour la graine, le petit bâtard, à peine âgé de neuf ans, avait voulu, quoique la besogne fût finie, rester sur le champ de battage. Et, jusqu'à la chute du jour, il avait glané les pois épars dans l'herbe, les recueillant un à un, comme des pépites d'or, au creux de sa blouse.
Et le matin en avait bien encore rapporté un demi-sac à la grange.
Cette patience ne s'était jamais démentie, et Mathieu ramassait encore les petits pois perdus en toutes choses.
Il est vrai qu'il y avait, à l'acquis de Laurent, un trait de caractère non moins explicite et qui le brevetait d'une énergie doublée de malice telles qu'Yvon lui rendait les armes et s'en avouait lui-même incapable. Une fois que deux jeunes chats joueurs avaient si inextricablement mêlé les bobines de fil de la corbeille de Madeleine que sa chambre en était tendue comme d'une toile d'araignée, il s'était fait fort d'en dévider l'embrouillamini et de rebobiner les pelotes sans que la filière en fût rompue. Il y avait employé quatre jours et, nouveau Thésée, il était sorti vainqueur du labyrinthe.
De telle sorte que le testateur hésitait au choix de ces deux héritiers également dignes d'hériter. Il allait se mettre au lit, très las de cette perplexité, lorsque Madeleine, une lampe à la main, rentra.
Elle avait ses carnets de comptes, plus une liasse de papiers imprimés et affranchis du timbre, qu'elle jeta brusquement sur la table....
--Voici les quittances, fit-elle.
--Quelles quittances?
--Celles de vos loyers, maison de rapport et fermages.
--Pourquoi me les apportes-tu à cette heure de nuit?
--Parce que vous allez mourir.
Et le mot fut dit sur le ton net d'une constatation d'évidence, avec le léger haussement d'épaules qui est le geste du: à quoi pensez-vous donc? des gens pratiques qui n'aiment pas à perdre du temps.
--Vère dam, hoqueta le vieillard, comme tu y vas! Est-ce pour le lever du soleil?
--On ne sait pas. Vous avez vu le fantôme à la croix du tertre, il faut parer à tout événement.
--Explique-toi, ma fille.
--Eh bien, dans trois jours, c'est le terme de la maison de Dinan. Il faut donc que j'y aille porter les quittances de loyers aux locataires?
--Oui.
--Et, en revenant, celles aussi des fermages?
--Dà, et puis?
--Elles ne sont pas signées.
--Non.
--Signez-les.
--Je comprends ... d'avance?
--Naturellement.
Et elle les aligna devant lui, paisible.
Legoaz, la bouche bée, les yeux clignants, regarda longuement ce monstre, sorti de ses flancs et doté d'une partie de son âme. Mathieu, c'était son avarice; Laurent, sa ruse patiente; Madeleine, sa prévoyance, et quelle prévoyance, celle-là, une pour laquelle le temps ne sonnait point d'heures et que n'aveuglait même pas la mort d'un père!
--Laisse-moi les quittances, fit-il, tu l'es trouveras en règle dans le coffre. Et à présent, va dormir.
Et, étrangement remué dans toute sa race, il la rappela:
--Embrasse-moi, veux-tu?
Elle s'y prit de son mieux, n'en ayant pas l'usage, et, du seuil, elle lui siffla de sa voix de courant d'air:
--Adieu, monsieur Legoaz!
Ce fut ainsi qu'elle hérita, car, le surlendemain, après une agonie calme comme celle d'un ascète dans sa caverne, Yvon-Conan mourut en sa soixante-sixième année. Sans doute, il a rejoint la bonne fiancée dont il était fidèlement resté veuf sur la terre; mais toujours est-il que toutes les quittances étaient signées et que le nom de Madeleine remplissait la place blanche du testament.
AZELINE
C'est une légende de notre vieille et candide Bretagne, où l'on s'en transmet de si belles.
Elle a été défigurée par les folkloristes, au gré des provinces diverses sur lesquelles ils opèrent. Je n'ignore pas, certes, que chaque race a le droit d'assimiler à son caractère ethnique les contes merveilleux, nés du rêve, dont l'humanité est légitime héritière. _Peau d'Ane_ est d'origine hindoue, mais _Azeline_ est celtique, et son thème se prête mal aux paraphrases de l'imagination méridionale, par exemple. Il y faut l'encadrement de cette terre de granit recouverte de chênes, battue par une mer méchante, et où les calvaires se mêlent encore aux dolmens dans une confusion de croyances propice au surnaturel. Si la légende saint-briacquoise repose sur un roman vécu, ledit roman n'a pu l'être qu'en Bretagne. Et voici comment je l'ai eue, dans mon village, d'une excellente sorcière traditionnaliste qui, l'an dernier, vivait encore, et qu'on appelait: la mère l'Oie, parce qu'elle en traînait une, comme un chien, à ses jupes. Il paraît que cette oie l'avait, une nuit, sauvée des voleurs, comme celles du Capitole sauvèrent Rome, ni plus ni moins, de nos aïeux les Gaulois.
--Mon bon monsieur, ce n'est pas que je l'ai connue, non vère, quoique vieille, je suis trop jeune, mais la mère de mon père l'a vue comme je vous vois. Elle s'appelait Azeline, et elle était du bourg de Saint-Briac, où les filles sont le plus jolies et ont les plus belles coiffes. C'était au temps jadis où il y avait encore des rois régnants et où tout le monde allait, le dimanche, à la messe. Les parents d'Azeline avaient du bien, ce qui n'est pas pour nuire, et, comme, à leur mort, elle était seule à en hériter, il ne lui manquait pas de danseurs aux assemblées. Mais elle n'en avait que pour son Jan Bris, qui, nécessité de vivre, était marin et faisait la pêche à Terre-Neuve.
«Ce Jan Bris lui avait retenu son coeur. Ils devaient se marier quasiment à la Saint-Michel, dès que son bateau serait de retour avec le chargement, sans retard. Pendant son absence, elle se brodait du fin linge et lui marquait des mouchoirs à leur chiffre entremêlé: J.A., ceci pour bien vous le dire. Mais voilà qu'un soir son aiguille cassa sur l'ouvrage. La première fois, ça ne compte pas. A la deuxième, vaut mieux cesser de coudre, parce qu'à la troisième c'est le signe de mort. Elle le savait, mais elle continua, elle l'aimait trop, ça n'était pas possible. La troisième aiguille rompit.
«Sur nos côtes, voyez-vous, on ne sait pas comment les naufrages sont connus avant qu'on en ait la nouvelle. C'est, dans les voix de la mer, un certain cri particulier auquel les marins ne se trompent pas. Il vient par les mouettes qui se passent le malheur. Le père d'Azeline l'entendit de sa fenêtre, la mère aussi, et, sachant bien qu'elle mourrait si on ne la préparait pas à petits coups à son chagrin, ils l'emmenèrent à Jouvente-sur-Rance, où il y avait des noces pour les fiançailles d'une cousine.
«A peine venaient-ils d'y partir que les Anglais rapportaient à Saint-Jacut-de-la-Mer le corps du pauvre jeune homme, trouvé sur leurs rochers, afin qu'il fût enterré dans la terre de son baptême. La cérémonie eut lieu le jour même, en présence du recteur de la paroisse, tandis qu'Azeline dansait, comme une innocente, à Jouvente-sur-Rance.
«Elle seule ignorait peut-être son infortune, annoncée par les mouettes. Une cousine mauvaise, parce qu'elle était carabossue et naine, lui avait bien dit, par allusion:
«Il y en a qui dansent sur les trous des fosses!
«Mais elle n'avait pas compris. Pouvait-elle comprendre? Elle l'aimait tant, son beau Jan Bris! Et elle était rentrée dans la ronde.
«Ce fut alors qu'on vint l'avertir que quelqu'un la demandait à la porte de la métairie, sur la route. Elle y alla; c'était Jan Bris.
«Il tenait par la bride un cheval gris de fer qui, malgré le soleil, était enveloppé de brouillard. Ses naseaux en fumaient comme des cheminées, et ses sabots en tiraient comme du chanvre qu'on dévide.
«--Jan, mon bien-aimé!...
«Mais il repoussa son doux embrassement.
«--Tu danses trop, fit-il.
«Et, consternée, elle lui disait:
«--Es-tu jaloux? Doutes-tu de moi? Je te suis fidèle. Je t'attendais!...
«--Alors viens, fut la réponse.
«--Et, la soulevant entre ses bras, il l'assit sur le cheval gris de fer, et ils partirent. Elle ne lui demanda même pas où on allait, elle était si heureuse, oh! si heureuse!...
«Comment faisait-il déjà nuit en plein midi, ce n'est pas le plus étrange, mais il est certain que le ciel était comme une ardoise. Il serait impossible d'expliquer autrement pourquoi il y filait tant d'étoiles. Le cheval gris de fer les rattrapait toutes à la course et il arrivait avant elles à l'horizon.
«--As-tu peur d'aller si vite? lui demanda-t-il.
«--Je suis avec toi, je n'ai peur de rien.
«Et, nouée au cou de son fiancé, elle s'étonnait seulement de sa pâleur.
«--Tu es livide comme un mort, mon tendre ami?
«Et il approuvait d'un geste de la tête.
«Au-dessous d'eux, d'arbre en arbre, une corneille appelait ses petits, enlevés par un émouchet. Jan la lui montra, en silence.
«--Non, lui jeta-t-elle à l'oreille, ce n'est pas un corbeau, c'est une hirondelle de mer. Nous approchons de chez nous. J'entends le déchirement de toile que font les vagues sur nos grèves. Voici le clocher de Saint-Briac et les bassins, bordés de bois pleins de bruyères où sont tous nos souvenirs. Tiens, la maison paternelle, regarde!...
«Il frissonna.
«--J'ai froid, fit-il.
«Azeline ôta sa capuce et la lui attacha sur les épaules. Le cheval filait, filait toujours, sa filasse de nuage aux sabots. Saint-Briac passa, puis, dans la plaine, des villages endormis qu'elle nommait au passage. Les chiens hurlaient, comme ils font aux fantômes.
«Tout à coup, au-dessus du vieux castel du Guildo, qui croule depuis huit siècles, pierre à pierre, dans l'Arguenon, Jan se plaignit que le vent du nord lui traversât le crâne.
«--Ne le sens-tu pas siffler derrière moi, Azeline?
«Elle prit alors l'un des mouchoirs blancs qu'elle lui marquait J.A., de leur chiffre entrelacé, et elle en banda le front du cavalier.
«--Merci, murmura-t-il.