Chapter 10
--Va donc, lâche tout, il est perdu!
Et l'ogre imbécile, en effet, de son enjambée géométrique, s'écarquilla, et s'en alla tomber dans les eaux jaillissantes. Notre élan, d'ailleurs, à nous-mêmes, était tel que nous ne stoppâmes que dans les premiers flots.
Croirais-tu, mon cher Mirbeau, que notre coquin de puérophage nageait comme Neptune lui-même? Pour aborder un rocher, formant îlot, où il pensait se tirer d'affaire, il avait retiré ses bottes, qui, toutes flottantes, vinrent échouer sur le rivage. En vérité, c'est un étrange rêve!
Mon petit Tom Pouce, fou de joie de voir ainsi onduler les bottes comme des algues déracinées, s'était élancé de la voiture, et, suivi de ses deux soeurettes, qui n'avaient pas lâché leurs bouquets de violettes, il courut les repêcher sur la grève. Puis il les chaussa. Je t'ai dit qu'elles étaient immenses, mais elles s'étrécirent à la mesure de ses pieds d'enfant. Polyphème hurlait sur son îlot. Et lorsque les bottes furent chaussées, le gai petit voleur prit sous chaque bras l'une et l'autre des bouquetières, la brune à gauche, la blonde à droite, il fit un pas de vingt-huit kilomètres et s'enfuit, l'ingrat, chez la Mère l'Oie.
Je mis, comme bien tu penses, pour le rattraper sur les chemins, la vertigineuse à l'allure de la course à la mort, mais je ne sais pas où elle demeure, hélas! la Mère l'Oie--et je me suis réveillé.
Es-tu ferré en oniromancie? Qu'est-ce qu'il veut dire, ce songe-là? Peut-être ceci, que les poètes sont pour quelque chose dans l'invention du spasme de la vitesse, et que le bon Perrault réclame. Fais-tu sept lieues à la seconde sur ta 628 E-8? Il y a des bottes qui les font, de vieilles bottes, mon cher Octave.
CENDRILLON EN AUTOMOBILE
Décidément, c'est une série, mais je commence à être inquiet. Il doit y avoir quelque part un fabricant d'autos qui m'hynoptise. Car enfin je ne suis pas professionnel et n'ai point par conséquent «l'idée fixe». Donc, qu'est-ce qui m'arrive?
Je viens de raconter mon songe des bottes de sept lieues et comment pendant un temps énorme, qui n'a peut-être duré qu'une seconde, je me suis dérobé à la poursuite de l'ogre puérophage, grâce à une électrique prodigieuse, et de marque bien française, appelée «la Vertigineuse». Eh bien! la nuit dernière, elle est revenue me hanter. Pourtant, j'étais rentré chez moi en omnibus, escargotiquement.
Pendant le premier sommeil, ou, pour parler savamment, la période hypnagogique--car j'étudie mon cas--je me trouvais dans une espèce de gentilhommière, moitié castel et moitié ferme, comme on en voit encore en Bretagne. C'était à l'heure de la tombée du jour, qui s'éteignait sous les bois environnants, mais illuminait encore, embrasait même une superbe route carrossable, droite comme une règle plate, amour des yeux, qui passait devant le seuil du logis.
Dans la salle commune et centrale, ornée de vieux meubles ouvragés, bahuts, armoires, hautes chaires, dressoir, huche à pain, aux cuivreries miroitantes, s'ouvrait une vaste cheminée seigneuriale, au manteau écussonné, avec ses landiers en fer forgé dressés en lampadaires, son attirail symétrique de vaisselle d'étain et des lices de chasses vivifiaient de leurs tons, vert-de-grisés l'atmosphère mordorée de l'habitacle. Quatre personnages étaient assis autour d'une table oblongue, le gentilhomme, sa dame, leurs deux filles, tous en habit de cérémonie, et ils y prenaient un repas étrange. Ce repas n'était fourni que par une citrouille démesurée placée au milieu de la table oblongue, et dans laquelle ils plongeaient tour à tour leur cuillère, d'un geste d'automates.
Aucun autre plat que cette citrouille. Ils la vidaient en silence, comme un pot de confitures, sans en entamer la croûte vermillonnée et chastement voilée de dentelle. Et à chaque lambeau du sorbet, ils en crachaient la graine, qu'une nuée de rats se disputaient entre leurs pieds immobiles.
Sur le degré de l'âtre, où bouillonnait une marmite pleine d'eau pure, un chat, la queue ramenée sur les pattes en chancelière, les regardait, ces rats, sans les voir, et les écoutait sans les entendre, étant sourd et aveugle, vieux d'ailleurs comme Mathusalem, et plus épilé qu'un manchon piétiné par une farandole.
A ce moment, l'hallucination hypnagogique se détermina en rêve pur et, tous mes sens étant débridés, je me vis assis moi-même sur l'escabeau de la cheminée, à côté d'une autre et troisième fille, effacée jusque-là dans l'ombre, et qui, avec une épingle à cheveux, remuait les cendres du foyer pour y chercher une pomme de terre.
--Avez-vous faim? lui demandai-je.
--Toujours, fit-elle, et depuis seize ans.
C'était son âge.
--Votre nom?
Elle me montra les cendres.
Tout à coup, une sonnerie de cor retentit au dehors et, des bois assombris aux gazes violettes, trois haquenées blanches suivies d'un palefroi harnaché d'argent apparurent sur le seuil de la salle. Le père, la mère, les deux filles en costumes de cour montèrent sur les chevaux et, par la route droite comme une règle, amour des yeux, s'en furent au bal chez le Roy.
La fille au nom de cendres les suivit longtemps du regard et elle se prit à pleurer. Je n'ai jamais rien vu d'aussi joli, dans le laid, ni d'aussi laid dans le joli, que cette petite servante, mais ses larmes m'ouvrirent son coeur et je compris qu'elle aimait le Roy. Je versais à l'état de somnambulisme et mes perceptions étaient extralucides.
--Vous êtes savant, fit-elle, ne ferez-vous rien pour moi?
--Savant, non, souris-je, mais poète, et à ton service. Que désires-tu?
--Aller au bal de la cour et y arriver avant elles.
--Elles, qui?
--Mes méchantes soeurs et ma marâtre.
Qui m'expliquera pourquoi je lui posai l'absurde question suivante: «Cendrillon, as-tu les pieds roses?» Je crois très fermement qu'il entre de la démence dans les rêves. Elle ne me répondit pas, mais, courant à la marmite, elle en renversa le couvercle et sauta dans l'eau bouillante. Je poussai un cri d'effroi, mais son visage, transfiguré par la souffrance, rayonnait comme celui des martyrs. Ah! oui, elle l'aimait, le Roy! Rapidement, je l'enlevai et l'assis sur l'escabelle. Elle avait les pieds chaussés de cristal, et si petits, si petits en leur gaine adamantine, que l'impératrice de la Chine en serait morte de jalousie, je vous assure. Deux roses-thé dans deux verres de Venise!
--A présent, tiens ta parole, poète, me cria-t-elle, avec une moue d'enfant gâté.
Je tirai donc mon talisman. Il est à tout faire et ne me quitte pas. Puis, m'étant mis en communication--allo! allo!--n'oubliez pas que c'est un songe--avec les omnipotents que vous savez, ou plutôt que vous ne savez pas, je m'approchai de la citrouille et je lui jetai les rimes nécessaires à toute bonne incantation.
La cucurbitacée se transforma en automobile.
C'était encore une fois «la Vertigineuse», chef-d'oeuvre de la mécanique française, et le dernier mot passé, présent et futur de la locomotion terrestre.
--Tu vois, fis-je, petite Cendrillon, c'est ton carrosse. Tous les poètes, grands ou petits, morts ou vivants, te l'offrent par ma voix, à cause de ton amour. La malle des Indes, que l'on appelle aujourd'hui l'Express-Orient, ne va que le train de tortue auprès de cet éclair à pneus. Tes soeurs et ta marâtre, fussent-elles déjà dans la cour du palais royal, tu seras au bal plus vite qu'elles.
--Hélas! danser avec lui sous mes guenilles!
Et elle étalait les oripeaux dont elle était fagotée. Mais voilà que, complices des poètes, tous les vieux meubles, bahuts, armoires, s'ouvrirent à la fois et jetèrent à ses pieds charmants et roses les pièces innombrables d'une garde-robe quintiséculaire, où toutes les modes de nos mères, aïeules, bisaïeules et bien au delà étaient représentées. La coquette n'en voulut que les dentelles. Toutes, donc, se détachèrent, malines, valenciennes, vénitiennes, qui sont de l'alençon démarqué, anglaises que réclame Bruxelles, et les auvergnates de Velay, et les espagnoles aussi, qui, s'entrecousant d'elles-mêmes autour de la jeune fille, la vêtirent d'une robe arachnéenne, où son jeune corps de vierge transparaissait dans la plus chaste des nudités triomphantes.
Pour moi, j'étais déjà à mon poste de chauffeur, le poing à la roue, comme le pilote l'a au gouvernail.
--En avant, Cendrillon, et au bal du Roy!
Impossible de me rappeler, dans le triste état d'éveil où je suis, pourquoi tous les rats, métamorphosés en cyclistes, couraient autour de nous, en avant, en arrière, dans le vent de «la Vertigineuse». Toujours est-il qu'il en était ainsi. Seul, le vieux chat, sourd et aveugle, était demeuré auprès de la marmite. Il y philosophait, selon moi, sur le sens de l'aventure, mais sans s'en étonner le moins du monde, sachant fort bien que les dieux (s'ils peuvent ferrer les talons de Mercure d'ailerons avec lesquels il fend et traverse les sept ciels de l'espace en moins de temps que je n'en mets à l'écrire) se jouent, à plus forte raison, des impossibilités de la vitesse et pour deux bonnes rimes nous octroient des voitures-fées.
Elle a épousé le Roy, elle est reine, et, à présent, elle nous méprise. Elle ne veut à la cour que des savants en _us_. Mais pas un d'eux n'a encore pu lui expliquer scientifiquement comment, en se trempant les pieds dans de l'eau bouillante, on peut avoir des pantoufles de verre. Aussi écrivent-ils: «de vair», dans leur ignorance des choses de l'amour. De «vair», les pantoufles de Cendrillon. Ah! les imbéciles! Tel est mon rêve.
LE DIABLE EN BRETAGNE
Je pense à vous, bonnes gens de la glèbe, sur qui la nuit tombe si vite déjà dans la campagne déverdie, et à qui novembre tinte, avec celui des trépassés, le glas du chômage hivernal. De ce Paris qui flamboie en vos rêves et où vous avez quelque gars peut-être jeté dans la mêlée ouvrière, je vois, la-bas, entre mes livres, le hameau breton, noyé dans la brume violâtre dont s'encrêpent à présent nos crépuscules; je marche à vous par les sentes ravinées où les vaches se hâtent d'elles-mêmes à la litière; je reconnais les chaumières grises aux toitures rousses, où floconne lourdement le pompon de fumée, panache de la marmite; et je viens pour vous distraire, car les tueurs de temps vous oublient.
Pour mon compte, soyez-en sûrs, si l'en était maître de sa vie, je n'emploierais la mienne qu'à vous raccourcir les heures lentes pendant le sommeil de la nature, car vous êtes le public idéal des conteurs. Vous croyez. Oui, vous croyez, comme au moyen âge, au temps où les douces et gaies légendes de notre florilège ethnique allégeaient le servage et trompaient la misère. Vous restez, devant le foyer rembrandtesque, où le lard de la Noël se saure, l'auditoire des «mystères» et des soties, plus crédules aux fées qu'aux anges peut-être, mais francs gausseurs du diable, amis des douze apôtres de N.-S. Jésus-Christ. Cet état d'âme, contre lequel ne prévaudra pas, à dire d'experts, la «gratuite» la plus obligatoire, est précisément celui qu'il faut à l'art des tueurs de temps, _vulgo_: poètes. Donc un fagot dans l'âtre, et écoutez celle-ci, que les enfants peuvent ouïr, tandis que le grillon porte-bonheur crisse comme un mur qu'on râcle et chante aux joies de la flamme.
Si vous n'avez pas connu Jean Kerlot, c'est que vous n'avez connu personne, car, pendant soixante bonnes années, on n'a vu que lui dans la paroisse. De plus avisé, qu'on en cherche! Aussi a-t-il laissé du bien à sa parenté, mais non pas, hélas! son intelligence, à preuve ce beau moulin sur la côte, aujourd'hui sans ailes, et qui n'est plus habité que par un couple de corbeaux centenaires, déplumés.
Jean Kerlot était parfait chrétien, le recteur a pu le dire, sans mentir, sur sa fosse. On l'a vu du reste au paradis, dans la propre loge de saint Pierre, en train de lui parler, comme je vous parle et de lui raconter les bonnes farces qu'il faisait au diable sur la terre bretonne. Car vous n'ignorez pas qu'en Bretagne, dès qu'il y vient travailler, messire Satanas devient très bête. C'est la Vierge qui veut ça et aussi Madame sainte Anne, à Auray, nos protectrices.
Jean Kerlot le savait, et il en profitait à bénédiction. Du plus loin qu'il l'apercevait, derrière les meules entre lesquelles il se cache pour effrayer les enfants, il lui jetait son chien aux mollets et le forçait ainsi à se montrer, avec des javelles plein les cornes, par conséquent ridicule, comme un épouvantail à moineaux.
--J'aurai ton âme! lui criait le marchand de ténèbres.
--T'auras rien du tout! rigolait le Breton, et il l'invitait, par défi, à boire une bolée.
Le diable a toujours soif, c'est son châtiment, et comme un gindre devant un four, je n'ai pas à vous l'apprendre. C'est même pour ça qu'il sort le plus qu'il peut de l'enfer embrasé et multiplie chez nous ses visites. Mais il préfère le vin de pomme au vin de vigne. Habitude prise dans l'arbre du paradis terrestre.
Or, un jour qu'ils étaient attablés ensemble, verre à verre, dans la propre maison de compère Jean, le rusé Breton dit à son hôte:
--Voilà février, mon Lucifer; il va falloir s'occuper des semailles. Veux-tu faire un pacte avec moi?
--Si c'est pour ton âme, entendu, j'accepte d'avance.
--Vère, tu vas trop vite! Faut se tâter d'abord et se mettre à l'épreuve. Je me méfie de ton honnêteté!
--C'est ton droit, grimaça l'autre; mais ces messieurs les curés exagèrent: je suis fidèle à ma parole.
--Le pacte serait pour deux ans, alors?
--Tope. Qu'est-ce?
--Si, pendant deux ans à la file, c'est ma récolte qui est la plus belle du pays....
--Eh bien?
--Eh bien, pour commencer, je la partage avec toi.
--La part du diable?
--Oui. Est-ce dit?
--C'est dit. Signons.
--Je ne sais pas écrire.
--Une croix suffit.
--Une croix? Tu ne le voudrais pas! Crachons par terre.
Et ils crachèrent. Puis Jean s'en fut à son champ et il l'ensemença de graines de navets, entièrement, et d'un bout à l'autre.
Au mois d'août, la récolte était la plus belle. Jamais on n'avait vu, voire en Bretagne, pareille pelouse de grappes jaunes, hautes, larges, épanouies comme des fougères.
--Es-tu content? demanda le diable.
--Oui, je le suis. A présent, le partage. Veux-tu le dessus ou le dessous de la récolte, ce qui est en terre ou en dehors? Choisis.
Et comme le Déchu n'entend goutte aux choses du bon Dieu, il choisit le dehors, à cause des magnifiques fleurs jaunes. Mais, ainsi que vous pensez, il ne put rien en faire et, même en Angleterre, pour les bestiaux, il ne parvint jamais à en vendre les fanes.
L'année suivante, deuxième du pacte, Satanas jura de ne pas s'y laisser reprendre. Quand le temps du partage fut venu, le voilà qui se présente à Kerlot, le rusé, et, tout de go, sans prendre le temps de lui donner le bonjour:
--Cette fois, je veux ce qui est en terre.
Or, le Breton avait semé du froment dans le même champ, et c'était les épis de blé, gros comme en Égypte, qui le couvraient d'une chape d'or merveilleuse. Il en eut plein son moulin. C'est ainsi que le paysan se servait du démon pour sa fortune.
On m'a affirmé qu'en Normandie le Malin est beaucoup moins bête, et cela tient probablement à ce que les Normands n'ont ni pèlerinages ni pardons, et sont donc moins protégés que les Celtes. Toujours est-il que Jean Kerlot en faisait voir au «nôtre» de toutes les couleurs de la mer, et Dieu sait si elle en change! Le diable de Bretagne s'acharnait cependant sur le meunier matois, je crois bien que c'était à cause de son cidre, du pur jus, à la vérité, et il ne lâchait point l'espoir d'avoir son âme.
--Vends-la moi, ami Jean, et fais ton prix?
--Je ne dis pas non, traînait l'autre, en mâchonnant un brin de romarin; mais j'ai trois enfants et je ne suis pas encore assez riche pour mourir. En outre, j'ai promis une belle aube en dentelle au pasteur de l'église, et c'est cher, à Rennes, ces chemises à chanter la messe! Si encore mon moulin était moins vieux! Mais il a cent ans à cette heure, et il ne prend plus le vent. Il est vrai qu'il n'en souffle guère depuis que les arbres grandissent autour.
--Abats les arbres.
--Des chênes! moi, un Breton? C'est comme si tu me conseillais de démolir nos calvaires. En vends-tu, du vent, Satanas?
--Je vends de tout, fit le Maudit, déjà pris au piège.
--Eh bien, je t'en achète.
--Pour le coup, c'est-contre ton âme!
--Avant ou après confession?
--Avant. Sois probe, voyons.
Il est certain, en effet, qu'après confession elle ne valait plus rien du tout, puisque, lavée dans l'eau de miséricorde, elle montait droit comme un I, légère et blanche, au jardin céleste. Jean en convint, mais il voulait, en fait de vent, un vent de première qualité, continu, sans saute, un vent de moulin, et, cela va sans dire, point d'avaries ni aux ailes, ni aux chênes, ni aux haies, ni même aux fleurs. A la moindre tuile tombée d'un toit, dans le village, fin du pacte, point d'âme!
--Combien de temps t'en faut-il?
--Jusqu'au moment où il n'y aura plus rien à moudre.
--Ça va. Je souffle.
Je ne sais pas pourquoi diable le diable s'était transformé en lièvre pour souffler ce vent-là sur le moulin Kerlot, mais il est constant qu'il en fut ainsi. Vingt personnes dignes de foi l'ont vu, de leurs yeux vu, tapi dans un fossé sous cette forme, y diriger l'air d'un chalumeau qu'il avait aux babines. Le moulin tournait nuit et jour et, non seulement il tournait sans repos, mais il tournait seul dans tout le canton, et les autres, immobiles sur les coteaux les mieux situés, semblaient être d'antiques tours de télégraphe aérien hors d'usage.
De telle sorte que toutes les moissons y furent apportées, que les sacs s'empilaient, dedans et dehors, chez l'astucieux gausseur du diable et qu'autant de bons écus de trois livres tombaient dans son bas de laine arrondi et pareil à un étui de jambon. Mais tout a une fin, même en meunerie diabolique, et il ne restait plus de sacs à broyer que pour une journée, lorsque, tout à coup, les ailes se ralentirent, molles, et cessèrent de battre.
Jean Kerlot avait couru au fossé:
--Eh bien, ça ne va plus? Qu'arrive-t-il? N'as-tu plus de poumons, ou renonces-tu à mon âme? Elle déborde de péchés, pourtant, tous capitaux, et tu vas manquer une proie d'élite. Je n'ai plus que vingt-quatre sacs à passer sous la meule, après quoi, c'est convenu, tu m'emportes.
Le lièvre souffla plus fort, puis de toute sa force et enfin même démesurément. Les ailes du moulin restaient inertes. Alors, Satan déchaîna l'ouragan. Les fleurs déracinées jonchaient les prés hérissés, les arbres tordus se couchaient sur les haies déchirées, les tuiles des maisons volaient en disques: une répétition de la fin du monde! Enfin, ce fut le tour des ailes, qui, détachées par la tempête, disparurent comme des cerfs-volants dans les tourbillons.
Jean Kerlot, pour sauver son âme, les avait sciées sur le moyeu.
On n'imagine pas à quel degré le diable est bête en Bretagne.
LES DEMI-AMES
Le jour où, la boîte au dos et la pipe aux dents, je découvris pour la première fois, à travers son rideau d'élyme gris, la petite grève d'or dans laquelle fort probablement je mourrai, un couple en arpentait le sable. Il marchait à petits pas, frileusement, comme des vieillards qui se chauffent au soleil, et suivait exactement les lignes sinueuses et les demi-cercles d'écume que tracent les vagues vertes en bavant. Les prenant pour des amoureux en quête de solitude, je me gardai bien de les déranger, et je piquai mon chevalet à l'ombre d'un rocher taillé en forme de sphinx allongé, qui est bien le produit le plus extraordinaire de l'art statuaire de la mer.
Mais ils m'aperçurent et vinrent à moi. Ils riaient, la bouche ouverte sur les dents, sans mot dire, en sauvages, et je vis qu'ils étaient plus jeunes que je ne l'avais imaginé d'après leurs démarches sautillantes. A eux d'eux, ils n'emplissaient pas l'urne de quatre-vingts ans. La femme avait dû être assez jolie, mais l'homme était superbe encore. Avec ses traits nets et simplifiés, on l'eût dit taillé lui aussi et modelé largement par la mer dans un bloc de quartz.
Aux réponses qu'ils firent à quelques questions banales, je ne tardai pas à m'apercevoir que j'avais affaire à un couple d'innocents ou, comme on dit ici, de «diots». D'ailleurs, ils ne prononçaient pas un mot sans se consulter longuement du regard, et le geste que l'un hasardait, l'autre le reproduisait aussitôt, et comme une ombre sur un mur. Le soir, lorsque je pliai bagage, ils marchaient encore dans les baves multicolores de la marée descendante, qu'ils avaient suivie presque à l'horizon.
Et comme je m'informais d'eux auprès du cabaretier de la route:
--Ah! me dit-il, vous avez vu les Demi-Ames?
--Les Demi-Ames? fis-je, assez étonné de la désignation.
--Oui, reprit-il; on les appelle ainsi parce qu'ils n'ont qu'une âme pour deux.
Des Bretons qui buvaient se mirent à rire, et grâce à l'appât des bolées, j'obtins que l'un d'eux me contât l'histoire singulière des Demi-Ames de la Roche-Pelée.
--Lui, fit le conteur, il s'appelle Élie; elle, on l'appelle Anne-Marie. Ils sont bel et bien mari et femme, tels que vous les voyez, avec leurs apparences d'amoureux sempiternels. Figurez-vous, monsieur, qu'ils étaient aussi futés et fins auparavant qu'ils sont aujourd'hui simples et sans idées. Mais surtout Anne-Marie, que nous avons tous connue piquante comme tête de chardon et tout à fait avisée. Lui moins.
«Ils venaient de se marier, lorsqu'Élie prit engagement pour la pêche au port de Saint-Malo, sur la _Belle-Sophie_, capitaine Géflot, car il était gars de flétan (marin de Terre-Neuve). Dès avant le départ, fixé à deux jours de là, le pauvre Élie, en manoeuvrant les tonnes de saumure sur le pont, tourne du pied, glisse et tombe à la mer. Comme il ne savait pas nager, il se perd, et voilà son corps, à la dérive. Toute la nuit on le chercha, dans un rocher et dans un autre, et tout le long de la côte. Mais point de corps, point d'Élie. Lorsqu'un matin on vint dire à Anne-Marie, laquelle ne savait rien encore:
«--Il y a sur la grève de la Roche-Pelée un cadavre tout blanc qui ressemble à ton homme si ce n'est lui.
«Car il fallait la ménager.
«Elle y va et le trouve amarré sur ce rocher qui est tout pareil à une bête couchée, avec une tête de femme. Pour tout le monde et pour vous-même, si vous eussiez été là, le gars était mort. Mais pour elle, il ne l'était pas. Il faut croire aussi que le bon Dieu fait des miracles. Toujours est-il qu'elle se colla sur lui, comme un minard (pieuvre), bouche à bouche, à croire que leur nuit de noces recommençait. Où avait-elle appris ce remède, cette Anne-Marie? Pendant des heures et des heures, elle lui souffla dans la poitrine, sans débrider des lèvres, et, monsieur, elle l'a fait revenir, car c'est lui que vous avez vu tout à l'heure.
Et le narrateur breton ajouta:
--Seulement, pour le ressusciter, elle a été obligée de lui passer la moitié de son âme.
Et le cabaretier conclut:
--Voilà la cause pour laquelle on les appelle dans le pays: les Demi-Ames. Mais ils sont inoffensifs, et vous n'avez rien à craindre d'eux, quand vous dessinez sur la grève. Est-ce triste, une fille si malicieuse! la voilà «diote» à présent.
Aujourd'hui, jour des Morts, j'ai appris que les Demi-Ames s'étaient envolées. Ils sont morts ensemble presque à la même minute et dans la même heure. On les a trouvés dans leur chaumière assis devant l'âtre éteint, et côte à côte sur deux escabeaux rapprochés.
Un vieux Breton m'a dit:
--Moi, je me demande qui va les prendre?