Chapter 8
Il saisit la longue-vue, que je lui prêtai de suite, avec l'avidité qu'un homme qui aurait eu faim eût mise à se jeter sur un morceau de pain. Puis je le vis monter sur le haut du cocotier qui lui servait d'observatoire, et promener tout autour de l'horizon le bout de la longue-vue qu'il tenait avec une espèce d'ivresse....
«Tenez, s'écria-t-il, voilà votre vaisseau qui vire de bord!... Il cargue sa grand' voile en levant les _lofs_.... Ah mon Dieu! que c'est heureux d'avoir une longue-vue! Je donnerais tout ce que j'ai ici, mon bateau, mon rouffle, pour en avoir une, parce que je referais une autre cabane, un autre bateau, et que je ne peux pas faire une longue-vue.
--Cet instrument paraît donc vous faire beaucoup d'envie? lui dis-je, en voyant sa joie.
--Ah! monsieur, comment pouvez-vous me demander ça!
--Et si je vous en faisais cadeau?
--Quoi! de cette longue-vue? ah bien oui! Mais n'allez pas vous en aviser au moins! vous me feriez perdre la boule. Tenez, v'là déjà que la tête me tourne de vous avoir seulement entendu me dire cette parole!...
--Eh bien! tâchez de conserver toute votre raison, et de me faire l'amitié de garder ma longue-vue comme un souvenir de ma visite....
--Et vous, comment ferez-vous sans longue-vue?
--N'y en a-t-il pas d'autres à bord?
--C'est vrai, il y a tant de choses à bord d'un vaisseau de ligne! Ce n'est pas comme chez moi! mais c'est égal, je suis maître ici, et ce n'est pas difficile, puisque je suis tout seul.»
L'ermite accepta ma longue-vue avec de grandes manifestations de joie et de reconnaissance; je me disposai à me rembarquer dans mon canot et à m'éloigner de l'île pour regagner le vaisseau. Le naufragé, avant de me faire ses adieux, m'attira à lui à quelques pas du groupe que formaient mes canotiers en regagnant le rivage, et il me dit à l'oreille: «Surtout n'oubliez pas, monsieur l'aspirant, si jamais vous retournez en France, de faire dire à ma famille, à mon frère Thomas Giroux, qui demeure à Saint-Servan, rue des Bas-Sablons, n° 17, que son frère Antoine est devenu le plus grand philosophe de la terre, un vrai philosophe, quoi! Vous entendez bien, et vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas?
--J'aurai bien garde de l'oublier, et je vous donne ma parole que votre famille aura bientôt des nouvelles de vous; cela vous suffit-il?
--Oh! des nouvelles de moi, ce n'est pas cela que je veux. Je veux, voyez-vous bien, que ma famille sache que je suis devenu un grand philosophe. Mon nom fera du bruit dans le pays; vous comprenez maintenant.
--A merveille!»
Le malheureux venait de laisser échapper là le mot de l'humanité, et ce mot venait de trahir toute cette prétendue philosophie qu'une minute auparavant j'admirais tant encore en lui. Il ne s'était résigné à vivre seul sur un rivage désert, que dans l'espoir peut-être de faire parler de lui un jour, et c'était aussi par amour d'une vaine gloire qu'il s'était séquestré du monde, lui simple matelot, lui que son ignorance et son obscurité condamnaient à vivre et à mourir oublié!... Le bonheur ne lui aurait même pas suffi: il fallait de l'éclat à sa réclusion, de la renommée pour l'exil volontaire qu'il s'était imposé: il fallait aussi, en d'autres termes, une auréole de gloire sur son rouffle, une promesse d'immortalité peut-être sur sa dépouille cadavéreuse qu'il abandonnerait bientôt aux serpens de l'île et aux oiseaux de proie de ce rivage désert!
A peine eûmes-nous quitté notre _grand philosophe_, que je le vis monter sur le cocotier au sommet duquel il avait établi sa vigie. Il s'empressa de diriger la longue-vue dont je venais de lui faire présent, sur mon embarcation, et je ne le perdis de vue que lorsque la nuit, qui commençait à se faire, eut enveloppé de ses tranquilles voiles et _la Barboude_ et le _rouffle_ de l'ermite, et l'arbre sur lequel il s'était planté pour suivre du regard le canot qui allait mettre tant d'espace entre lui et nous.
Notre vaisseau, enveloppé au large par une nuit obscure, avait hissé deux fanaux au haut du grand mât pour m'indiquer sa position La mer calme et unie que fendait mon embarcation pour regagner le bord retentissait au loin sous les coups d'aviron de mes canotiers. La conversation que je venais d'avoir avec le naufragé de _la Barboude_ m'occupait encore tout entier, et absorbé dans mes réflexions sur l'étrange abandon auquel s'était résigné cet homme extraordinaire, je ne fus réveillé pour ainsi dire de ma préoccupation, que lorsque la voix de la sentinelle du vaisseau se fit entendre pour nous crier: «_Oh de la chaloupe_! vient-elle à bord?...» En revoyant notre vaisseau, mes amis et les gens de cet équipage si nombreux et si actif, il me sembla avoir fait un rêve.... «Quelle différence, me dis-je, entre l'exil de ce malheureux et le mouvement de ce bord où l'espace suffit à peine à cette multitude de matelots!...» Moi qui auparavant trouvais qu'un vaisseau n'était à peu près qu'une prison, je crus en revenant de _la Barboude_ rentrer dans une ville opulente et populeuse!
J'allai rendre compte de ma corvée au commandant. Je lui rapportai à peu près toutes les circonstances de ma petite expédition. Il s'amusa beaucoup de la philosophie du naufragé. Mais j'eus bien garde de lui dire que notre ermite était un vieux matelot: l'impassible rigueur de l'inscription maritime aurait bientôt mis fin au bonheur qu'il s'était promis dans sa sauvage et rude réclusion.
UN CONTRE-AMIRAL EN BONNE FORTUNE.
Un général de mer se plaisait à tyranniser les officiers de la division qu'il commandait, à peu près comme autrefois certain empereur romain s'amusait, pour passer le temps, à tuer des mouches. En retour de ses mauvais traitemens, tous ses officiers l'envoyaient au diable; mais leurs malédictions ne réussissaient qu'à réjouir le vieil amiral, qui se montrait fier surtout de la haine universelle qu'il inspirait; et les arrêts forcés ne réjouissaient nullement les jeunes officiers.
Lorsque l'amiral riait en montant à bord, on pouvait en conclure qu'il venait de jouer quelque bon tour à l'un des élégans de la division. Rien ne l'égayait autant que de pouvoir dire à son capitaine de pavillon: «Monsieur le commandant, vous ordonnerez les arrêts forcés pour quinze jours à M. un tel, qui s'est permis d'aller faire la belle jambe à terre malgré mes ordres.» Il se serait volontiers pâmé d'aise, lorsqu'après avoir rencontré dans une rue un officier déguisé en matelot, il lâchait aux trousses du pauvre fugitif deux ou trois de ses adjudans. Il appelait cela faire la chasse aux lapereaux. Cet homme aurait fait le meilleur chef de police que l'on pût posséder dans une capitale. Le sort, en se trompant, n'en avait fait qu'un contre-amiral.
Tous les officiers lui rendaient depuis long-temps haine pour vexations, et cette haine était devenue telle, qu'on pouvait dire qu'elle avait fini par dégénérer en esprit de corps. Il était d'usage de détester l'amiral, à peu près comme il est ordinaire, dans le service, de respecter ses chefs. C'était presque un article de l'ordonnance.
Mille fois on se serait vengé de ce damné d'homme, si les règles d'une discipline d'airain avaient pu se prêter aux voeux que les subalternes formaient contre leur injuste et inflexible chef. Mais, comme il le disait lui-même, il était le pot de fer, et il ne redoutait pas les cruches qui auraient osé l'aborder.
Les cruches enrageaient donc de n'avoir pu ébrécher le pot de fer que par quelques piquantes plaisanteries et quelques bonnes épigrammes auxquelles leur puissant adversaire avait toujours riposté par les arrêts forcés ou de mauvaises notes envoyées au ministre.
Un jeune enseigne de vaisseau, malgré les difficultés et les dangers de l'entreprise, résolut cependant de venger tous ses camarades de la longue humiliation sous laquelle la main de l'amiral avait courbé leurs fronts craintifs. «Je veux, leur dit-il, pour peu que le ciel seconde mes projets, couvrir de honte celui qui nous a jusqu'ici accablés de vexations. Faites des voeux pour moi, et laissez-moi faire.»
La division se trouvait mouillée depuis quelques jours dans un port étranger. Le Léonidas qui aspire à arrêter le torrent des mauvais traitemens de l'amiral, ne choisit pas pour compagnons trois cents Spartiates, mais il prend avec lui les deux plus jolis petits aspirans qu'il peut trouver, et il marche aux Thermopyles. Mais quelles sont les Thermopyles de notre officier? une maison de joie qu'il loue pour quelques heures à d'aimables filles dans une des rues les plus fréquentées de la Havane.
Les deux petits aspirans, dont les traits sont doux et malins, et dont la taille est encore petite et svelte, se laissent habiller en jeunes personnes. Leur teint, déjà un peu bruni par l'air brûlant de la mer, reprend toute sa fraîcheur native sous une légère couche de blanc de céruse. Leurs pieds adolescens, long-temps comprimés par des bottes épaisses, recouvrent une élégante flexibilité dans de fins souliers de prunelle. Leurs hanches, comprimées sous la ceinture d'un lourd poignard, se dessinent voluptueusement sous un large ruban rose. Nos deux petits chérubins de bord deviennent enfin, avec un peu d'art et de patience, de jolies petites filles agaçantes, faites pour tromper l'oeil enflammé de plus d'un amateur. Au bout de quelques heures d'exercice à la fenêtre du logis où l'on vient de les installer, elles auraient pu prendre dans leurs filets les passans les moins disposés à se laisser séduire par les agaceries de ce sexe dont l'empire s'étend si facilement de la croisée à la rue.
L'amiral, le soir même du jour où nos masculines _Laïs_ étaient entrées en fonctions, s'était rendu au spectacle accompagné d'un de ses aides-de-camp. A onze heures il s'en revenait à bord, précédé par deux matelots qui, sur ses pas, avaient soin de projeter la vive clarté de deux énormes fanaux. En passant par une des rues qu'il lui fallait parcourir pour se rendre vers le warf où l'attendait son canot, il fait remarquer à l'aide-de-camp marchant respectueusement à ses côtés, deux fenêtres d'où sortent des voix qu'il croit reconnaître pour des voix de femmes, et de femmes françaises même!
«Quelle drôle de chose, à la Havane, à cette heure, monsieur mon aide-de-camp! Qu'en dites-vous?
--Mon général, je dis que ce n'est pas plus drôle que partout ailleurs. Il y a dans tous les lieux du monde connu, des Françaises qui font ce métier-là.»
--Quel métier entendez-vous donc?
--Mais, mon général, le métier que font probablement ces deux dames.
--Vous avez raison, elles sont deux, et elles me paraissent même être assez gentilles. Écoutez! elles parlent.... Il me semble même qu'elles parlent de nous.»
Une de ces dames, en effet, en voyant passer le petit cortège, s'était écriée avec le doux accent de la curiosité et de l'intérêt:
«Ah! c'est le général français nouvellement arrivé!
--Voyez-vous, monsieur mon aide-de-camp, reprend l'amiral en recueillant ces paroles tendrement provocatrices, voyez-vous que ce sont des Françaises!... Mesdames, j'ai bien l'honneur de vous saluer....»
Les dames répondent gracieusement à ce salut.... La porte de la rue, près de laquelle les deux passans se sont arrêtés, s'entr'ouvre au même instant. Les matelots qui portaient les fanaux destinés à éclairer le général, se sont arrêtés aussi.... Mais le général leur ordonne de continuer leur route sans lui, en leur recommandant d'avertir leur patron qu'il ira bientôt rejoindre son canot.
Resté seul avec son aide-de-camp, et délivré de la présence importune de ses deux matelots, il reprend plus librement la conversation avec son interlocuteur.
«Si, pour la singularité du fait, nous montions, monsieur l'aide-de-camp?
--Chez ces dames?
--Mais où voulez-vous que nous montions, si ce n'est chez elles?
--Y pensez-vous sérieusement, mon général?
--A quoi voulez-vous que je pense, si ce n'est à ce que je vous propose?
--Mais que dira-t-on si l'on vient à savoir que....
--On dira que j'ai fait le galant et vous un peu le cafard, peut-être! Quel mal y aura-t-il à cela? Partout on veut me faire passer pour une espèce de Hun farouche, insensible à toutes les douces séductions du sexe.... J'ai envie de perdre ce soir une aussi fâcheuse réputation.... Allons, soyez aimable une fois en votre vie. Vous aussi vous n'avez pas plus que moi de temps à perdre pour réparer vos longues années d'endurcissement et de rébellion contre le pouvoir des belles. Entrons. Je vais vous donner l'exemple en ma qualité de chef.
--Mais une seule observation, mon général, elle ne sera pas longue.
--Cela ne l'empêchera pas d'être peut-être fort déplacée, votre observation, et encore assez ennuyeuse probablement.
--En entrant dans cette maison, vous ne risquez rien, vous....
--Il me semble cependant que je risque tout autant que vous au moins?
--Ce n'est pas cela que je veux dire. Je veux dire que le rôle que je jouerai en vous suivant pourra, en ma qualité de subalterne, paraître un peu trop complaisant, et que si l'on vient à apprendre plus tard....
--Ah! oui, vous craignez _en votre qualité_ de subalterne, n'est-ce pas, que l'on dise que.... Quel enfantillage! Est-ce que dans ces sortes d'aventures tous les rangs ne sont pas égaux! Vous voyez bien même que dans la situation où nous nous trouvons, c'est moi qui fais tous les frais de la négociation; et, le diable m'emporte, je crois que si j'avais une chandelle à la main, je serais obligé de vous la tenir pour vous engager à monter l'escalier, tant ce soir vous paraissez tenir à faire la prude. Allons donc, montons, et que cela finisse!
--Puisqu'il le faut et que vous le voulez décidément, montons, mon général. Mais en grand uniforme....
--Pourquoi pas? personne ne nous voit, et la nuit sauve le scandale.»
Pendant tout ce colloque, nos deux syrènes avaient mis en usage leurs plus agaçantes minauderies pour séduire notre vieux navigateur et son scrupuleux compagnon. Leurs enchantemens n'avaient, hélas! que trop triomphé de la faiblesse de cet autre Ulysse.
En entrant dans l'appartement de nos piquantes Françaises, le général fut agréablement surpris de la richesse qui régnait dans le simple ameublement du lieu.
«Je reconnais bien là, s'écria-t-il pour dire quelque chose, le goût et l'élégance de mes compatriotes.»
Les deux beautés reçurent ce compliment d'introduction en faisant une révérence assez gauche et en baissant modestement la tête pour ne pas éclater de rire.
«Mais par quel hasard, ou plutôt par quel destin favorable pour nous, vous trouvez-vous ici, mes belles dames, au milieu de messieurs les Espagnols?
--Des événemens qu'il serait trop long de vous raconter, nous ont conduits... c'est-à-dire nous ont conduites dans ce pays, et ensuite des malheurs nous y ont retenues....
--Vous me trouverez peut-être un peu indiscret, mais l'intérêt que je porte à toutes les jolies femmes de ma patrie excusera la singularité de ma question.... Mesdames, êtes-vous demoiselles ou mariées?
--Nous étions mariées, monsieur le général.
--Et messieurs vos maris?
--Ne sont plus.... Des chagrins et l'inclémence du climat....
--Ah! j'entends, j'entends... la fièvre jaune, n'est-ce pas?... Ah! ce maudit climat.... (Voyez-vous, monsieur l'aide-de-camp, que ce sont des femmes distinguées: _l'inclémence du climat_....) Mais, mesdames, il paraît que l'air de la Havane, tout redoutable qu'il est, s'il vous a ravi les objets de votre tendresse, a respecté au moins les roses de votre teint; car il serait difficile, avec cette fraîcheur, que l'on ne vous reconnût pas pour françaises.
--Monsieur le général, vous êtes trop bon!
--Non, je ne suis que sincère. Et à cette taille élégante et à cette tournure qu'on n'a qu'en France, on se sent vraiment fier d'être de son pays.... Et qu'en dites-vous, monsieur l'aide-de-camp?
--Je dis, mon général, que vous avez raison, et que les Françaises sont des femmes charmantes.
--Mais il me semble que ces dames, sans doute pour charmer l'ennui du veuvage, ont adopté les moeurs du pays où elles se trouvent exilées; car voilà une guitare, si je ne me trompe.
--C'est une mandoline, général. Oui, quelquefois ma compagne a la bonté de m'accompagner sur cet instrument, confident discret de nos peines!... Ah!
--Ah! vous en pincez, madame: je vous y prends, et je tiens note de l'aveu.
--Mais j'en pince un peu, monsieur le général, je ne m'en défends pas.
LE GÉNÉRAL A SON AIDE-DE-CAMP.--Hum, mon ami, c'est significatif cela, j'espère. Vous ne vous étiez pas trompé. (_A ces dames_). Vous allez nous chanter une petite chanson, une chanson de France.
UNE DES DAMES.--Je chante si mal!
L'AUTRE DAME.--J'en pince si peu!
--Modestie que tout cela, modestie! Vous allez chanter et en pincer, aimables friponnes. Nous écoutons.
--Mais avant de nous soumettre à l'épreuve que vous voulez nous faire subir ou subir vous-mêmes, messieurs, voudriez-vous vous rafraîchir?... Domingo! Domingo! apportez des confitures et du Sangari à monsieur le général.
--Si Señora,» répond un gros nègre.
Le général dépose sur un canapé son épée et son chapeau. L'aide-de-camp en fait autant. Voilà Mars désarmé par l'Amour.
Une des syrènes chante la plaintive romance. Son amie l'accompagne sur sa mandoline, en faisant rouler sur le général des yeux qu'elle s'efforce de rendre caressans et fripons. Le général est transporté d'aise et d'ivresse.
«Comment trouvez-vous cette voix? demande-t-il à son compagnon.
--Un peu forte, mais assez bien timbrée.
--Et la pinceuse de guitare ou de mandoline?
--Elle me paraît avoir les mains assez fortes et le pied un peu épais.
--Vous ne savez ce que vous dites!
--Je sais bien au moins, mon général, ce que je vois.
--Elles sont charmantes, parfaites en tout; c'est moi qui vous le dis, et je m'y connais.»
Le chant a cessé: les tendres émotions commencent; les félicitations et les complimens vont leur train. Les oeillades se croisent et s'enflamment en se croisant. La pinceuse de mandoline se lève pour suspendre son instrument sonore à l'une des cloisons de l'appartement. En se levant avec grâce, elle sent deux mains un peu roides se presser sur la taille qu'elle s'efforce de dessiner d'une manière avantageuse. Ce sont les mains frémissantes du général qui se sont égarées sur ses hanches. La prude veut se fâcher et repousser avec dignité cet attouchement un peu trop leste. Le général devient plus pressant: il avance toujours: la belle recule jusque vers le canapé, et là, pour faire, en présence d'une attaque trop vive, une retraite digne d'elle, elle s'empare de l'épée et du chapeau du héros, et la coquette disparaît, avec la légèreté d'une sylphide, dans une chambre voisine, en poussant de grands éclats de rire. L'amoureux amiral veut la suivre, sûr qu'il paraît être de son triomphe: mais sa conquête lui échappe encore en grimpant les marches d'un escalier obscur qui paraît conduire au second étage.
Attiré par ce bruit, un gros gaillard à la figure basanée, au menton barbu, et à l'air rébarbatif, entre et arrête ses deux gros yeux noirs et irrités, sur le général.... Cet homme semble être un de ces _bravos_ de la Havane, qui vendent au premier venu, une ou deux gourdes, chaque coup de stylet. Il baragouine quelques mots d'espagnol qui signifient qu'il est le chef de l'établissement. Le général à cette vue veut saisir son épée: elle a disparu! L'aide-de-camp cherche aussi la sienne: elle a disparu de même. La violence triomphera.
«Dans quel guêpier nous sommes-nous jetés là, mon cher ami!
--Ce n'est pas un guêpier, général.... Je vous l'avais bien dit.
--Emparons-nous, si vous m'en croyez, de ces barreaux de chaise, et forçons le passage.
--Forçons le passage, puisque nous ne pouvons faire autrement, et tapons, puisque vous le voulez, mon général. Mais c'est là une bien cruelle extrémité.»
Deux autres _bravos_ espagnols s'avancent: les deux dames se tiennent derrière cette force imposante, arrivant tout exprès pour les protéger: elles rient toujours aux éclats en montrant aux deux officiers désarmés les deux épées et les chapeaux dont elles se sont si perfidement emparées.
«Tas de coquines, me rendrez-vous mon épée! s'écrie en les menaçant le général exaspéré.
--_Dinero, dinero_! s'écrient les _bravos_.
--Cela veut dire: Payez, payez, messieurs, et l'on vous rendra vos armes, répètent les dulcinées.
--Nos armes! Tiens, dit le général en jetant aux pieds des malheureuses qui le narguent, une bourse d'or pour rançon; tiens, ramasse cet argent, et rends-nous les armes et les chapeaux que tu nous as volés.»
Les bravos se nantissent d'abord de la bourse. Ils descendent ensuite l'escalier: les deux donzelles les suivent sans rien restituer. Le général et son aide-de-camp veulent aussi gagner la rue. Mais les portes par lesquelles le cortège s'est esquivé se referment sur eux, et pour comble de rage, les victimes entendent dans la rue leurs bourreaux crier: _A la guarda! à la guarda_! Nul doute, la garde va venir.
Elle arriva en effet. Le sergent de la patrouille, en ouvrant violemment la porte de la maison où le scandale avait lieu, reconnaît dans les deux officiers désarmés et décoiffés, le général de la division française et l'un de ses aides-de-camp. On s'explique du mieux qu'on peut, en espagnol et en français. Le sergent croit apprendre quelque chose de très-nouveau au général, en lui annonçant qu'il se trouve dans une maison suspecte. Le général demande pour toute grâce au chef de la force armée la faveur d'être reconduit à l'embarcation de son vaisseau, qui l'attendait au warf. Mais dans quel état il parut aux yeux de ses canotiers! sans épée et sans chapeau! Les canotiers ne savent que penser de cette circonstance singulière. Ils se contentèrent de nager jusqu'au vaisseau, et là encore, en montant à bord, le général et son piteux camarade en bonnes fortunes, eurent la honte de passer, en faisant de grands saluts, devant l'officier de garde qui les recevait à la lueur des fanaux allumés pour éclairer leur marche. Le lendemain de cette aventure, les flâneurs de la Havane aperçurent, suspendus à un poteau de réverbère, deux chapeaux et deux épées surmontés de cette inscription: «A VENDRE POUR CAUSE DE DÉPART PRÉCIPITÉ.»
Et puis on entendit dire dans toute l'île que le général commandant la division française avait fait hommage de sa bourse, à la caisse des indigens du pays.
Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans tout cela, c'est le bruit qui courut avec la rapidité de l'éclair dans toute la division. Les officiers se disaient que les deux coquines qui avaient si adroitement décoiffé et désarmé leur général, n'étaient autre chose que deux petits aspirans travestis, et qu'en cherchant bien parmi les enseignes de vaisseau, on aurait pu reconnaître peut-être les deux ou trois _bravos_ qui avec leur longue barbe factice et leur teint d'emprunt, avaient si galamment assisté les deux belles. Un des légers échos de ce bruit scandaleux alla frapper assez désagréablement l'oreille inquiète du général. Il devina bientôt toute la vérité, et il s'emporta d'abord comme un lion pris dans un piége. Il appela son aide-de-camp. «Vous savez, monsieur, le tour infâme qu'on nous a joué.
--Général, je commence depuis ce matin à m'en douter un peu.
--Je puis ordonner une enquête terrible, et faire fusiller les scélérats qui ont attenté à mon honneur. Commencez-vous à vous douter un peu aussi de toute l'étendue de mon autorité?
--Jamais, mon général, je n'en ai douté. Vous pouvez, il est vrai, ordonner une enquête: une enquête est même une chose excellente; mais n'y a-t-il pas eu, à votre avis, mon général, assez de scandale comme cela?
--Et comment vous, chef d'état-major, vous mon plus fidèle limier en quelque sorte, qui devriez deviner chaque officier de la division rien qu'à l'allure et au pas, n'avez-vous pas reconnu, flairé, dépisté deux polissons d'aspirans dans ces deux coquines de la nuit d'avant-hier?
--Vous les trouviez si aimables et si gentilles, mon général, que le moindre soupçon m'aurait paru inconvenant.