Chapter 2
Le capitaine, aux premiers symptômes de la rechute du convalescent, eut la sage précaution d'ordonner à ses hommes de ne donner au malade que des boissons rafraîchissantes. Sa ration d'eau-de-vie fut soigneusement retranchée à la cambuse. Mais, malgré le régime sévère qu'avait prescrit le capitaine, un passager, qui se connaissait un peu en médecine, crut remarquer que le malade recevait des boissons spiritueuses propres à augmenter l'intensité de la fièvre qui le dévorait. Les précautions les plus rigoureuses furent prises pour que le régime diététique imposé au malheureux fût observé dans toute son austérité. Défense expresse fut faite à tout autre que le matelot d'Alain et le demi-médecin, d'approcher du hamac où le malade luttait depuis trois ou quatre jours contre la mort.
Tous les soins furent inutiles. Une nuit, pendant que Vauchel, le camarade d'Alain, faisait son quart, on vint annoncer au capitaine que le malade avait succombé.
On se figurerait difficilement l'impression que produisit cette nouvelle sur Vauchel:
«Mon pauvre matelot! s'écria-t-il; voilà cinq ans que nous naviguions ensemble et que jamais nous ne nous étions dit une parole plus haute l'une que l'autre!... C'était bien la peine de lui faire boire ma ration d'eau-de-vie à seule fin de lui donner de la force, pour le voir mourir comme ça!»
Le capitaine, à ces mots, demande à Vauchel avec colère et précipitation: «Tu lui donnais donc ta ration d'eau-de-vie, malgré la défense que j'avais faite?
--Pardié, capitaine, c'était la faiblesse qui le tuait, et je voulais lui rendre sa force.
--Malheureux, c'est toi qui l'as tué!
--Moi qui l'_as_ tué! quoi! c'est moi qui _as_ tué Alain, mon _matelot_! moi qui aurais donné cinq cent millions de fois ma vie, pour le sauver de la mort....
--Oui, misérable, c'est toi, c'est l'eau-de-vie, ou plutôt le poison que tu lui as fait boire, qui a redoublé l'effet de son mal.
--Ah ça, monsieur, vous qui connaissez la médecine (il s'adressait au passager qui avait vu le malade), est-ce bien vrai ce que le capitaine me dit là? est-il possible que j'aie empoisonné mon pauvre matelot?
--C'est bien involontairement sans doute que vous lui avez fait du mal; mais on peut croire que, sans les liqueurs spiritueuses que vous lui avez données, il vivrait encore.»
Cette réponse sembla attérer le matelot d'Alain. Sans chercher à s'excuser, il descendit dans le logement de l'équipage. Ceux de ses camarades qui s'efforçaient de le consoler ne purent obtenir un seul mot de lui, et pendant plusieurs jours toutes les prières, les injonctions et les menaces du capitaine furent vaines pour l'engager ou le forcer à prendre quelque nourriture.
Une fièvre cérébrale, produite par l'exaltation de sa douleur, se déclara avec la dernière intensité chez lui. Dans les accès de son délire, il répétait sans cesse: «Moi qui _as_ tué ce pauvre Alain! Moi qui deux fois l'avais sauvé en me jetant à la mer après lui!... Ah bien, oui!... Alain! Alain! dis donc, mon matelot, est-ce que c'est vrai que c'est ce que je t'ai donné sur ma ration, qui t'a fait du mal, matelot?... Hein? Parle donc! Tu ne dis rien! tu ne réponds pas! C'est donc moi qui t'ai donné le coup de la mort!... Ah! mon Dieu, que je suis malheureux!...»
Le matelot d'Alain expira peu de jours après avoir reçu les reproches de son capitaine sur l'imprudence de sa conduite.
L'homme se résigne facilement à supporter et à subir l'empire des choses que sa volonté et ses efforts ne sauraient changer. L'idée de s'irriter contre les obstacles irrésistibles ne lui vient même pas dans les momens où il pourrait cependant, avec le plus d'apparence de raison, accuser d'injustice le malheur qui le poursuit ou la destinée qui l'accable. C'est ainsi, par exemple, que tel matelot qui s'emporte contre le chef qui le maltraite sans motifs, ne laissera échapper aucun signe de mécontentement parce qu'il plaît à la Providence de lui faire éprouver un temps horrible pendant des mois entiers. Que la tempête le tourmente nuit et jour, que les accidens qui se multiplient à bord durant le mauvais temps le forcent à monter deux ou trois fois par heure dans la mâture, au péril de sa vie, vous ne l'entendrez presque jamais jurer contre la mer qui grossit ou contre le vent qui continue à souffler. Il prend tout ce qui lui vient de là-haut avec résignation. Mais qu'après avoir passé une heure à la barre d'un navire difficile à gouverner, il revienne causer devant avec ses camarades, vous l'entendrez crier contre la _chienne de barque_ qui est trop _ardente_ ou trop molle. On croirait que les imperfections seules qui tiennent, dans les choses, à l'erreur ou à l'ignorance des hommes, ont le privilége d'exciter sa colère et de provoquer ses reproches. Ce n'est qu'à ce qui est _irréformable_ ou irrésistible qu'il se soumet sans murmurer.
Les marins, à qui certes le don de la poésie n'est que très-rarement départi, et chez qui les habitudes du métier ne contribuent guère à développer l'imagination, sont portés cependant à animer tous les objets qui se meuvent autour d'eux; ils donnent de la vie à presque tout ce qui a du mouvement. Un navire, à leurs yeux, a une physionomie, une volonté, et presque des passions. Ils vous disent, en parlant du dernier bâtiment sur lequel ils ont navigué: «Jamais je n'ai vu de brick aussi capricieux que ce coquin-là! aussitôt qu'on ne veille pas à gouverner, il revient dans le vent comme un gredin! C'est trop _volage_ et trop _sensible_ au coup de barre. Mais ça vous a un air guerrier, par exemple! et puis il n'y a pas de _boulinier_ comme ça!»
Quand un navire est rencontré à la mer, ils le personnifient en quelque sorte: «Voyez-vous, disent-ils, comme il éternue en plongeant son avant dans la lame!... Ah! voilà qu'il masque son grand hunier pour nous parler!... Il n'est pas vif pourtant à la manoeuvre; c'est dommage, car il est bien _espalmé_ et bien faraud, ce coquin-là!»
Rarement, malgré cette tendance à tout individualiser, il leur arrive cependant de personnifier la mer, malgré la constante mobilité qu'ils observent en elle, et l'influence qu'elle exerce sur tout ce qui les entoure. Ils disent bien que la mer est _mâle_ quand elle grossit, que la lame grimpe à bord comme un chat, que la houle est sourde; mais ils ne prêtent pas à cet élément une âme, une volonté, des passions et des caprices, enfin, comme ils le font quelquefois en parlant d'un navire.
Les funérailles du marin sont aussi modestes que sa vie a été obscure et que ses moeurs ont été simples. Dès qu'un homme meurt à la mer, soit de maladie ou par l'effet d'un de ces accidens qui n'arrivent que trop fréquemment à bord, le capitaine, qui a recueilli, quand la mort le lui a permis, les dernières volontés du malheureux, ordonne au voilier du navire, ou au matelot du défunt, de faire _son sac_; on sait ce que cela veut dire, et alors l'ensevelisseur se met à coudre le cadavre dans un morceau de serpillière ou de toile à voile usée. Quelquefois on se sert du hamac du trépassé pour en faire son linceul, ou d'un pavillon, si c'est un officier. Aussitôt que cette opération est terminée, on monte sur le pont le corps ainsi emballé. Une longue planche, qui est ordinairement celle du _cook_, est placée sur le plabord de dessous le vent, et deux hommes s'avancent pour la soutenir. C'est sur cette voie glissante qu'on va lancer le pauvre diable dans l'éternité, comme disent les Anglais. Si l'on a des boulets à bord, on en fourre un ou deux dans l'emballage du mort: c'est du luxe. Quand les boulets manquent, on les remplace par du lest, des cailloux ou du sable. Le moment fatal arrive: chacun se découvre et s'arrête. Si quelqu'un parmi l'équipage sait une prière, il la récite: on l'écoute avec recueillement, et, au signal donné par le capitaine ou l'un des officiers, le corps est lancé par-dessus le bord: il tombe, coule, disparaît. On jette les yeux sur les flots qui l'emportent derrière le navire, qui continue paisiblement sa route, et bientôt le souvenir du malheureux que la mer vient d'engloutir, s'efface comme la trace que laisse après lui le bâtiment sur la surface de l'onde immense.
LE ROI-MATELOT[A].
[A] On trouvera peut-être ce conte d'assez mauvais goût, et je conviendrai sans peine moi-même qu'il est bien loin de donner aux lecteurs une idée favorable de la littérature de bord; mais l'intention qui m'a guidé en publiant ces esquisses, c'est celle d'offrir aux gens du monde la peinture, aussi exacte que possible, des moeurs des marins, et, sous ce dernier rapport, on ne peut nier que les contes dont s'amusent les hommes de mer ne portent l'empreinte la plus fidèle de leur caractère et des idées qu'ils se sont formées sur la plupart des choses qui occupent à terre une société à laquelle ils sont pour ainsi dire étrangers. _Le Roi-Matelot_ n'est pas une oeuvre d'imagination, tant s'en faut: c'est, si l'on peut se permettre cette expression, le croquis d'un site, la copie d'un bizarre paysage, prise dans une contrée aride, inconnue. On rapporte souvent des pays de découvertes des choses plus étranges que belles. La science et l'étude seules y trouvent leur compte, et c'est déjà beaucoup.
A bord d'une frégate mouillée paisiblement en rade des Basques, près de Rochefort, la plus grande partie de l'équipage se trouvait couchée dans les files de hamacs qui s'étendaient dans la batterie, depuis la chambre du commandant jusque sur l'avant. Quelques hommes de quart veillaient seuls sur le pont, et faisaient retentir, sous leurs pas cadencés, en se promenant les uns derrière les autres, les larges passavans du navire. Le temps était beau; la mer coulait pour ainsi dire avec harmonie le long du bord, et ce retentissement des pas des hommes de quart, ce murmure léger des flots et du vent, et ce bruit des conversations qui s'établissaient entre les hommes couchés dans la batterie, donnaient à l'ensemble de cette scène, un calme pour ainsi dire mélodieux.
Un des canonnière d'artillerie, couché non loin du fanal qui éclairait, dans la batterie, la porte de la chambre du commandant, fit entendre de sa grosse voix un _cric_ dont le son se prolongea jusque sur le pont de la frégate, et de l'avant à l'arrière de la batterie. Les hommes étendus dans leurs hamacs s'empressèrent de s'écrier _crac_ pour répondre au _cric_ du canonnier. C'était le signal, le mot d'avertissement qui indiquait que l'artilleur, un des plus fameux narrateurs de l'équipage, allait conter un conte. Les matelots de quart, qui, sans être aperçus de l'officier qui se promenait derrière, pouvaient prêter l'oreille au récit du conteur, s'empressèrent de se glisser au bas des escaliers de l'arrière et de l'avant. La sentinelle qui, le sabre à la main, se promenait devant le fanal de l'arrière de la batterie, s'arrêta comme séduite par le charme. Chacun écouta en silence, et le conteur commença en ces termes:
=LE ROI-MATELOT=.
_Cric! crac!_ boutons de guêtres, cire à giberne, la terre de pipe et la sueur des pieds pour le pousse-caillou (le soldat); suif au chapeau, l'épissoir à la main, le goudron au derrière et la chique à la bouche: c'est la _rocambole_ du matelot. Attention: bosse-de-bout, pommes de racage, bout-de-drisse en queue de rat, soupe sans pain, bouillon sans viande, v'là la ration de l'équipage. Bon navire qui sonne la cloche pour dîner; il aura mon sac. Ceci, mes amis, n'est pas un conte: c'est une histoire qui n'en vaut pas mieux; tant pis pour ceux qui dorment, et que ceux qui veillent se mouchent sans mouchoir pour ne pas couper le fil du discours et ne pas me faire faire une _épissure_ au milieu de la conversation. _Cric_! encore une fois, _cric_!
Tous les auditeurs s'écrièrent encore une fois _crac_!
Un tonnerre dans ton lit, une jeune fille dans mon hamac!
Je dois, d'abord un, vous prévenir que tous les contes commencent la même chose et finissent de même, et que je vais commencer le mien.
Il était autrefois un navire: à bord de ce navire il y avait un équipage. Le capitaine voyait à sept lieues dans la brume sans longue-vue; mais comme il se rendait on ne sait pas où, dans des parages de perdition, il jeta sa barque sur des cailloux qu'il n'avait pas aperçus sur sa carte, à douze pieds sous l'eau. «Sauve qui peut, malheureux qui se noie! s'écria-t-il dans son porte-voix d'embêtement, aussitôt qu'il sentit que son pont allait lui manquer sous les pieds.--Attrape à nous sauver corps et biens ou corps sans biens,» dit l'équipage en se jetant à la mer. Des canards se seraient sauvés, la queue en trompette, s'ils n'avaient pas été accommodés aux petits pois; mais les matelots, qui ne savaient pas nager aussi bien que des canards, burent, en faisant des façons et des grimaces, un coup de longueur à la grande tasse. Un seul homme finalement se sauva de tout l'équipage. Ce particulier, qui avait nom _Pique-à-Terre_, se _déhala_ sur une île déserte où il y avait des habitans; mais quels habitans, mes amis! c'étaient des gaillards ni grands, ni gros, ni gras, ni maigres, mais entrelardés, comme on dit: la peau basanée, tirant sur le cuivre de casserole, le nez en forme de poire tapée, et la bouche retroussée en manière de garniture d'écubier: de vrais nègres rouges enfin.
Aussitôt qu'ils virent _Pique-à-Terre_ à la côte, ils allèrent le chercher en dansant _chica_ et en battant des entrechats à la sauvage. Comme ce jour-là précisément ils avaient un roi à choisir, et qu'il leur fallait une forte pièce pour la fête, ils dirent dans leur baragouin: «Voilà un chrétien qui fera joliment notre affaire.» _Pique-à-Terre_ avait la côte grasse et la mine joufflue, pour son malheur.
On mit donc notre pauvre matelot dans la soute aux provisions à bouche, en attendant l'heure de le passer à la broche. Comme le bois ne manquait pas dans l'île, il était bien sûr de sa cuisson.
Mais bientôt un des chefs de cette escouade d'avaleurs de chair chrétienne s'avisa de le regarder de près et de lui passer le doigt sur le nez, en jetant un cri à casser les vitres des maisons, s'il y avait eu des vitres dans cette île déserte; aussitôt plus de trois mille cinq cents nègres, négrillons et négrailles lui passent le doigt sur le nez en défilant la parade devant lui, et en criant comme le premier de ces individus.
Le chef dit alors à tous ses camarades: «Il est blanc et nous sommes rouge foncé; il a un nez long et creux (car _Pique-à-Terre_, par bonheur, avait un piffe[B]), et nous autres nous en avons un si petit que ce n'est pas la peine d'en parler. Si nous le nommions roi, mes amis, puisqu'il nous en manque un, ça éviterait les disputes.»
Tous les individus présens à l'appel se mirent à crier: «Roi pour roi, autant vaut-il celui-là, qui nous est tombé du ciel, qu'un autre.» Car il est bon de vous dire que le navire de _Pique-à-Terre_ s'était perdu net, et qu'il n'avait pas laissé plus de débris sur l'eau que de beurre sur la main.
«Oui, faisons-le roi! faisons-le roi! que se dit tout le monde; il sera plus facile à reconnaître dans la foule, à sa couleur et à son nez.»
Au lieu donc d'être mangé, voilà _Pique-à-Terre_ qui est fait roi parce qu'il avait un nez de longueur.
_Cric_!
[B] Un long nez.
_Crac_! répondent tous les auditeurs de la batterie au conteur, qui continue:
Ceci est seulement pour voir si vous ne dormez pas, et pour vous faire savoir que les nez de longueur ne sont pas de trop, quand on se perd sur l'Ile-sans-Nom dont je vous parle dans le moment actuel.
Je disais donc que _Pique-à-Terre_ fut nommé monarque de cette île, sans savoir la langue du pays.
Le Roi-Matelot avait bien gouverné, à son tour, et quand il était de barre, les navires où il avait été embarqué; mais une île, entendez-vous bien, ne se gouverne pas à la roue ou à la barre-franche, comme un brick ou un trois-mâts.
«Comment, se disait-il à lui-même, vais-je faire pour commander à toute cette sale espèce qui n'entend pas plus le français que les chiens la musique? S'ils veulent bien se laisser battre, je pourrai peut-être me faire entendre; mais s'ils se mettent dans leurs vilaines têtes de me manger, cuit ou cru, au gros sel ou à la sauce noire, ma royauté sera bientôt finie. Essayons un peu cependant le gouvernement de la trique.»
Ce qui fut dit fut fait. Le Roi-Matelot attrape une bille d'acajou, car partout il y avait de l'acajou dans l'île, et le voilà, pour essayer son sceptre, qui se met à bûcher les plus bêtes de sa cour. Les autres se mettent à rire et à danser autour du roi. «Bon, fit _Pique-à-Terre_, j'ai trouvé du premier coup la finesse de ma royauté: c'est de frapper dur et de faire jouer la bille.»
Il prit bientôt au roi l'envie de se marier avec toutes les femmes de son île, et la bûche d'acajou fit encore son jeu, parce que les hommes de ces femmes faisaient la grimace, et une vilaine grimace même, à ce qu'on dit.
«Ce n'est pas encore tout, pensa le roi, que d'avoir à moi les femmes de tout le monde, je veux avoir une garde impériale.» Il prit tous les plus grands, et il se fit un état-major de mangeurs de bananes.
Comme il ne manquait pas de charpentiers dans l'île, pour faire des flèches à ces sauvages, il voulut aussi mettre l'État sur un bon pied; car en tout, mes amis, il faut de la discipline, et le navire gouverne mal quand le second veut commander au capitaine.
A force de le haler, dit l'autre, le filain s'allonge. _Pique-à-Terre_, au bout de six mois, plus ou moins, commença à parler la langue du pays. Une fois qu'il put commander en bon français de l'endroit, à ses sujets, qui n'étaient pas plus malins que l'ordonnance de la marine ne le porte, il leur dit ces paroles en forme de décret:
ARTICLE PREMIER.
Il faudra qu'avant la fin de la semaine prochaine on me fasse une grand'hune sur l'arbre le plus haut de mon royaume.
ARTICLE DEUX.
Cette grand'hune sera mon trône, et gare à ceux qui passeront dessous!
ARTICLE TROIS.
Tous mes sujets mangeront dans des gamelles, et boiront ce qu'ils pourront, dans des bidons de sept.
ARTICLE QUATRE.
Cinq cents hommes feront le quart chaque nuit au pied du grand mât où sera Ma Majesté, pour empêcher de faire du bruit quand je dormirai, et quand je m'éveillerai je ne serai pas de bonne humeur.
ARTICLE CINQ.
Tout ce qui est à vous sera à moi, et tout ce qui m'appartiendra ne sera à personne.
ARTICLE SIX.
Quand je rirai, tout le monde sera content; si je deviens borgne, il me restera encore un oeil: ainsi, veille au grain!
ARTICLE SEPT.
Comme commandant de mon royaume, je choisirai pour seconds, officiers, maîtres et contre-maîtres, ceux qui plairont à Ma Majesté, et quand il me plaira de les renvoyer sans congé, ce sera signe qu'ils ne plairont plus à Ma susdite Majesté.
ARTICLE HUIT.
Je serai le maître tant que je vivrai, et quand j'irai faire la révérence au Père éternel, en vous faisant ma dernière grimace, vous pourrez vous battre, pour me remplacer, tant qu'il vous plaira; car telle est ma volonté.
_Signé_ LE ROI-MATELOT. Pour copie conforme: Mot _tout seul_.
Après tout cela, le roi nomma ses ministres: c'étaient tous de grands gaillards qui, avec une garcette de bon filain en écorce d'arbre, vous faisaient marcher droit les sujets de Sa Majesté.
Mais comme les sujets de l'Ile-va-t'en-Chercher-son-Nom n'étaient que de fichus paresseux qui se reposaient la nuit après avoir dormi tout le jour, le roi inventa une mécanique pour les faire travailler dur: «L'oisiveté, qu'il leur dit, est la mère de tous les vices, et je vais vous relever du péché de paresse, à ma manière.»
Sa manière était solide, au Roi-Matelot, et je vais vous conter comment le malin s'y prit pour donner de l'ouvrage à tout son équipage.
Il commença d'abord par faire mettre en travers, sur chaque arbre haut de cinquante pieds, un autre arbre, hissé en croix, si vous aimez mieux, et puis après il envoya en haut, des hommes pour gréer des suspentes et des balancines sur ces grands coquins d'arbres, comme sur la grande vergue d'un navire, sans comparaison. Quand cet ouvrage-là fut fini, il dit à tout son monde: «Hale dessus maintenant; brasse babord derrière et tribord devant.» C'était une vraie farce de voir dix mille hommes haler toute la journée sur les vergues de la forêt. Le roi, monté sur son trône, c'est-à-dire dans sa hune, commandait la manoeuvre avec un porte-voix de bois, et tous ceux qui ne halaient pas bien sur le bout de corde qu'on leur mettait dans la main, recevaient une _doudouille_ (une volée) un peu ronflante, des ministres, qui n'étaient, une supposition, que les quartiers-maîtres du Prince-au-Long-Nez, car c'était le nom qu'on lui avait donné dans son royaume, à cette espèce de matelot parvenu.
Une fois, je me suis laissé dire qu'il y avait eu son premier ministre qui s'était avisé de l'appeler l'_empereur Nasica_, par rapport à son nez.
Un espion du prince, car il avait aussi des espions de tous les bords, vint lui _récapituler_ cette parole dans le sifflet de l'oreille.
«Oui, répondit le roi, qui ce jour-là s'était levé de mauvais poil; oui, je suis _Nasica premier_, empereur des Va-nu-Pieds; mais toi, mon premier ministre, tu seras pendu,»
Effectivement le premier ministre, dix minutes après le rapport de l'espion, fut hissé par le cou au bout de la grande vergue du mât royal.
Toutefois et quantes il n'était pas content de ses autorités, il leur faisait brasser une vergue pendant vingt-quatre heures de quart. Tout cambusier qui, en distribuant la ration à son escouade, s'avisait de rogner la portion du pauvre b...., était bien sûr d'être amarré sur le _tenon_ (sur le sommet) d'un arbre gréé en bas-mât, et de recevoir en descendant une ration de coups de bout de corde qui n'était pas piquée des hannetons.
C'était tout de même un bon roi que l'empereur Nasica Ier; il bûchait tout son monde; mais il était juste, et la justice fait _toujours aimer ses chefs_.
Je ne vous ai pas dit qu'une fois, en montant sur son trône, qui était plus haut que la girouette du grand-mât de la frégate, il aperçut au large une façon de terre toute ronde. Le temps était beau et _voyant_ ce jour-là. «Bon, dit-il, c'est une île que je viens de voir; elle me reste dans le nord-ouest-quart-de-ouest, distance de dix lieues, et en gouvernant dessus, je finirai par l'avoir.»
Mais jusqu'à ce moment-là on n'avait pas pensé, dans l'île, à faire des pirogues.
«Attrape tout de suite, dit le prince, à faire comme moi; qui m'aime me suive!» Tout le monde le suivit, parce que les coups de garcette étaient là pour un coup ou deux.
La première chose que fit le prince, ce fut d'abattre des arbres sur le bord de la mer, et de travailler à poser la quille d'un bateau. Le _gouin_ (le marin) n'était pas charpentier de son état, mais il avait de l'idée, le coquin! et il avait vu des _pratiques_ travailler des embarcations. En moins de quatre jours, tout en chantant _la Mère-Gaudichon_, il monta une pirogue clouée et chevillée en bois, mais pas trop mal solide pourtant.
«A présent, dit-il à tous ceux qui le regardaient, vous voyez comment je m'y suis pris. Le premier des chefs d'escouade qui n'en aura pas fait autant que moi dans une semaine, aura sur le dos pendant quinze jours.»
La semaine n'était pas finie, qu'il y avait plus de deux cents pirogues de faites tant bien que mal.
Voilà comme quoi, mes amis, un prince qui veut avoir une marine doit s'y prendre pour ne pas laisser l'Anglais régner seul sur la mer. Le malheur de la France, c'est de n'avoir jamais eu un roi-matelot.... Hum! je n'en dirai pas plus long là-dessus, parce que tous ceux qui m'entendent ici ont deux oreilles et une demi-paire de langue. Assez causé[C].
[C] Il est bon de remarquer, pour comprendre cette allusion, que le conteur parlait alors sous la Restauration, et que la Restauration avait des espions partout.