Chapter 14
--J'ai commencé d'abord par enlever la prise que l'on m'avait confiée à bord du corsaire où l'on m'avait accordé la place de sous-lieutenant. Puis après, avec ma prise, je suis venu à Carthagène, où j'ai tout vendu pour mon compte. On parle dans l'histoire, d'un général qui brûla ses vaisseaux pour se fermer le chemin de sa patrie. Moi, j'ai fait mieux: j'ai vendu mon navire pour m'ôter la possibilité de rentrer en France. Je voulais faire forcément de grandes choses dans ces mers-ci.
--Et as-tu réussi à satisfaire ton ambition?
--J'ai réussi au-delà de mes espérances. Pendant la guerre entre le Mexique et l'Espagne, j'ai été tour à tour Mexicain pour prendre les navires espagnols, et Espagnol pour courir sur les bâtimens mexicains. Lorsque les hostilités ont ensuite éclaté entre le Brésil et Buénos-Ayres, je suis devenu Brésilien contre les Buénos-Ayriens, et peu de temps après Buénos-Ayrien contre les Brésiliens, mes anciens compagnons d'armes. Et dans ce changement de nations et de patrie, il m'est arrivé souvent, à bord des corsaires que je commandais, de reprendre, sous un pavillon, les navires marchands que j'avais déjà pris pour le compte du gouvernement que je ne servais plus. J'ai enfin, tel que tu me vois, défendu ou combattu sept à huit causes différentes, mais toujours avec loyauté. J'ai été naturalisé Mexicain, Colombien, Brésilien, Buénos-Ayrien, Chilien et Péruvien, sans jamais avoir abjuré intérieurement ma qualité de Français. Si tous les pays ont voulu de moi, ce n'est pas de ma faute. Je n'ai voulu sincèrement adopter aucun d'eux pour ma patrie. Je n'ai cherché à m'approprier que leur argent, et à le dépenser le plus joyeusement possible sur la terre même que mes profusions avaient pour but de féconder.
--Et la fortune que tu as cherchée par tant de moyens et en, bravant tant de périls, a secondé tes voeux, il n'y a pas de doute?
--Oui, je suis très-riche, mais je n'ai fait aucune épargne. Je m'enrichis à tout moment, à la minute, parce que j'ai toujours de l'argent sous la main; mais je n'en prends que lorsque j'en ai besoin.
--Et de la considération, tu en as acquis beaucoup à Buénos-Ayres, à ce que l'on m'a assuré, du moins?
--Oui, mais de la considération de Buénos-Ayres. Là on m'estime assez, parce que je puis valoir, au bout du compte, un peu mieux que ceux qui m'ont fait une réputation. Mais ailleurs on m'a souvent regardé comme un _écumeur de mer_. Ce n'est pas l'embarras, j'ai assez passablement _écume_ les mers que j'ai parcourues depuis quelques années.»
Je parlai à mon ami de femmes, de conquêtes et de plaisirs, et de toutes ces choses enfin qu'on n'oublie jamais à notre âge dans les entretiens intimes.
«Les femmes, me répondit-il, n'ont jamais occupé une grande place dans mes idées ni dans l'ordre des choses de ma vie presque épopétique. Je les ai toujours regardées comme des trouvailles agréables que l'on pouvait faire en route, mais jamais comme un but ou même comme un moyen d'arriver à ce but. J'en ai eu de toutes les espèces, et je pourrais dire de toutes les couleurs; mais aucune d'elles, quelque séduisante qu'elle pût être, ne m'aurait pas fait oublier dix minutes l'heure d'aller à ce que j'appelais mon devoir. On peut cueillir çà et là une jolie fleur que l'on trouve sous ses pas; mais je donne comme le plus grand fou d'entre tous les fous du globe, le monomane qui emploie toute sa vie à cultiver une tulipe sur laquelle d'autres monomanes mettront une somme de vingt à trente mille francs. Parlons maintenant d'autre chose. Tu sais à présent toute ma vie; tu connais ma position. Que puis-je faire pour toi?
--Mais rien, mon bon ami, je pense.
--Je reconnais bien là ta vieille et sincère amitié. Rien! Cependant s'il t'arrivait à la mer d'être rencontré par quelque pirate, ne serais-tu pas bien aise à avoir un laissez-passer de la main du capitaine Manfredo? Heim! dis donc, si nous venions à nous rencontrer à la mer tous deux, quelle bonne peur je ferais à ton équipage, et quel plaisir j'aurais à te protéger au lieu de te piller, comme souvent j'ai été réduit à le faire pour de pauvres diables de navires!
--Oui, ce serait assez drôle. Mais, à mon tour, ne puis-je pas l'offrir aussi quelques petits services?
--Si, ma foi. Tu peux même me servir plus que tu ne le penses peut-être.
--Et comment cela?
--Voici l'affaire:
»L'estimable Amphytryon dont nous venons de manger le dîner, qui n'était pas déjà trop bon comme cela, M. R.... enfin, ton cosignataire à Bahia, m'a appris que tes armateurs, en t'envoyant ici, t'avaient donné l'autorisation de traiter pour le joli brick que tu commandes, dans le cas où tu trouverais à faire un marché avantageux.
--C'est vrai; mais j'ai reçu aussi l'ordre de ne donner le navire qu'au prix de seize mille piastres. C'est, du reste, un excellent bâtiment, sortant des chantiers, construit pour une grande marche, et qui navigue aussi bien qu'on peut le désirer.
--J'ai envie d'acheter ton brick; car je te dirai avec franchise, et entre nous seulement, que j'ai un plan en tête. Je veux enfin faire encore quelques petites affaires sur mer pour mon compte, et c'est un fin voilier que je cherche. Le prix ne me fera rien, si je puis me procurer ce que je désire.
--En ce cas-là, mon cher, je pourrai faire ton affaire et la mienne.
--C'est cela, et voilà entre nous deux un marché presque terminé. Mais cependant, malgré toute la confiance que j'ai en toi, je sais qu'il n'est pas de capitaine qui n'ait un faible pour le navire qu'il commande, et, involontairement, tu pourrais bien m'avoir exagéré l'excellente marche et les qualités de ton brick, par cela seul qu'il est ton brick.
--Mais il ne tient qu'à toi, si tu le veux, de te convaincre, autant que possible, de la réalité d'une partie des qualités que je lui ai trouvées.
--En l'essayant un peu dans la baie, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--C'est justement là ce que je voulais te proposer. Je sais fort bien que ce n'est pas en courant ça et là quelques petits bords sous terre, que l'on peut éprouver complètement un navire et juger exactement de ce qu'il doit être à la mer; mais, néanmoins, un marin devine bien à peu près, en _bordaillant_ pendant quelques heures, si un bâtiment vire bien ou mal de bord, s'il est facile ou difficile à gouverner, et s'il porte ou ne porte pas la voile. Quel jour veux-tu que nous essayions ton bateau ou plutôt notre bateau, puisque déjà nous sommes en marché?
--Demain, si tu le veux, si la brise est bonne.
--C'est cela, demain. Le plus tôt possible est toujours le mieux avec moi. Ainsi, c'est entendu. Demain matin, dès que l'amante de Céphale ouvrira en souriant les portes de l'Orient, comme disent les poètes, j'arrive à ton bord: nous appareillons deux minutes après, et nous faisons torcher à ton _ship_ autant de toile qu'il pourra en porter.
--C'est une affaire convenue. Tout sera prêt pour te recevoir.»
Le reste de la soirée se passa entre nous deux en entretiens intimes, et je vis avec un plaisir extrême que Mainfroy n'avait rien perdu de son ancienne gaîté. En nous séparant, moi pour retourner à mon bord, et lui pour aller coucher je ne sais où, nous nous embrassâmes comme déjà nous l'avions fait, en nous retrouvant, quelques heures auparavant.
Le lendemain matin, exact au rendez-vous qu'il m'avait donné, j'étais à peine levé, que je le vis arriver à mon bord dans une grande embarcation chargée de provisions et montée de douze à quinze robustes lurons qui m'avaient l'air d'être des matelots.
--Que veux-tu faire de tout ce monde-là? lui demandai-je dès qu'il fut rendu assez près de mon brick pour pouvoir m'entendre.
--Ce que je veux faire de tout ce monde-là, dis-tu? Mais de quel monde veux-tu parler?
--Pardieu! de cet équipage complet que tu m'amènes-là!
--Comment! tu ne devines pas ce que je veux en faire? Je reconnais bien à cette question ton peu de prévoyance ordinaire. Crois-tu qu'avec le peu d'hommes que vous avez presque toujours à bord de vos barques marchandes l'on puisse manoeuvrer un navire ou louvoyer de manière à l'essayer? J'ai trouvé sur ce port ces quelques hommes de bonne volonté, et je leur ai payé une journée de travail pour qu'ils vinssent nous aider afin de ne pas harasser trop tes gens.
--Ce secours-là, je t'assure, nous serait complètement inutile. J'ai un équipage assez exercé et très-nombreux qui nous suffira. Ainsi, fais-moi le plaisir de renvoyer ces gaillards-là à terre. Nous ferons notre affaire tout seuls.
--Oui, mais c'est que je leur ai payé une journée à ces braves gens! Il faut au moins leur faire gagner leur argent: c'est bien la moindre des choses.
--Je leur paierai plutôt le double de ce que tu leur as donné, pour ne pas les prendre à bord.
--Et pourquoi cela?
--Parce que je ne m'en soucie pas. Ils m'ont des mines....
--Des mines! Parbleu! pourvu qu'ils aient des mains, c'est tout ce qu'on leur demande. Mais tu en prendras toujours bien la moitié?
--Pas un seul, puisque je te dis que nous avons à bord plus de monde qu'il ne nous en faut.
--Tu en prendras bien au moins trois ou quatre, ne fût-ce que pour m'obliger?
--Allons, puisque tu y tiens tant, fais-en embarquer trois, et qu'il n'en soit plus question.»
Il en fit sauter quatre à bord. Le reste fut envoyé à terre avec l'embarcation qui les avait apportés.
Plus j'examinai ces quatre drôles, plus je trouvai qu'il y avait dans leurs figures sombres et jaunes quelque chose qui me disait que j'avais bien fait de ne pas laisser venir à bord leurs autres compagnons.
J'appareillai mon brick en quelques minutes. Le capitaine _Manfredo_ se plaça à la barre, donnant de temps à autre et avec moi quelques ordres, comme un homme habitué au commandement. Mais je remarquai sur sa physionomie un air de mécontentement qu'il n'avait pas quelque temps auparavant en arrivant à bord.
Nous nous trouvâmes bientôt sous voile avec une brise aussi belle qu'on pouvait le désirer pour louvoyer et pour courir sous toutes les allures.
Nous prolongeâmes notre première bordée au plus près du vent, jusqu'à deux ou trois lieues au large. Le navire paraissait glisser sur l'eau à peu près de la même manière qu'un aigle nage dans l'air: il faisait à peine clapoter la mer qui venait couler comme de l'huile sur ses flancs élongés. On jeta le lock: huit noeuds et demi à la main! Manfredo, pour mieux vérifier l'exactitude de ce sillage dont la vitesse l'étonne, veut filer lui-même la ligne: neuf noeuds pleins, au plus près du vent, gouvernant à six quarts!...
Nous courons largue: le bâtiment sous cette allure est enlevé par la brise: il ne marche plus, il vole. Nous virons de bord sous toutes les voilures: non-seulement il vire, mais il tourne comme une toupie. Il n'y a pas à le nier: jamais corsaire ne s'est mieux patiné que cela, et Manfredo en convient en s'écriant à chaque évolution: «Le joli bateau! le beau morceau de bois! Il ferait, le diable m'emporte, piler du poivre à une frégate.»
Nous barbotions depuis long-temps dans l'immense baie de Bahia. Le capitaine Manfredo, malgré l'admiration qu'il exprimait sur la marche et les qualités de mon brick, ne paraissait pas encore disposé à me faire une proposition et à entrer en arrangement pour l'achat du navire. Je voulais le laisser venir, et il ne venait pas.
Cependant, après être resté quelques minutes seul sur l'arrière du bâtiment, dans une attitude qui sentait un peu la méditation, il s'approcha de moi, comme tout préoccupé encore de quelque bonne idée dont il aurait eu à me faire part.
«Quel dommage, me dit-il, que tu n'aies pas voulu ce matin me laisser embarquer les hommes que je t'avais amenés! Ton équipage manoeuvre le brick aussi bien qu'il est possible de le faire; mais comme nous t'aurions _patiné_ la barque avec ma douzaine de gaillards!
--Vous ne me l'auriez que trop bien patinée, peut-être! J'ai mieux aimé n'avoir affaire qu'à mes gens. Quelles faces avaient ces drôles!
--Tu trouves qu'ils avaient des faces!... Et quelle espèce de faces donc, subtil physionomiste?
--Ma foi! des faces de forbans.
--Quelle idée! Des hommes à la journée, pris au hasard sur le port, et par moi! A ton avis, j'aurais donc la main bien malheureuse.... Ah! je vois, mon vieil ami, que le temps ou la fréquentation des hommes t'ont rendu défiant. Tant pis pour toi; car avec ce sentiment-là on ne fait jamais de grandes choses.
--Que veux-tu? Je suis peut-être né pour ne remplir qu'une obscure vocation. Chacun son lot dans ce monde.
--Ah ça, dis-moi, mais ne va pas t'effrayer au moins de ma question, et interpréter avec effroi une simple plaisanterie, dis-moi, mon ami, si je venais à enlever ton navire, une supposition, par un moyen quelconque, mais à te l'enlever là d'amitié, tout en louvoyant comme nous faisons pour l'essayer, que dirais-tu?
--Je dirais que j'ai été un imbécile.
--Je ne dirais pas le contraire non plus. Mais que penserais-tu de moi après cela?
--Je penserais.... Pardieu! que veux-tu que l'on pense d'un camarade qui surprend votre confiance pour vous piller en vous mettant le couteau sur la gorge?
--J'entends: tu penserais que je suis un forban, un pirate, un brigand. Parle, va, ne te gêne pas. J'y suis fait depuis long-temps.
»Mais si, en te _soutirant_ ton bâtiment avec adresse et élégance, je te proposais de prendre tout le crime sur mon compte, en te réservant en sous-main, bien entendu, la moitié des bénéfices de l'opération, et cela sans altérer le moindrement ta réputation d'honnête capitaine, et en allant même jusqu'à t'offrir la facilité d'alléguer la violence pour te justifier, que dirais-tu, voyons?
--Je ne dirais rien, attendu que jamais je ne me trouverai dans une position semblable, et qu'il faudrait m'arracher la vie avant de s'emparer ainsi de mon navire.
--Allons donc! réponds-moi mieux que cela; voyons, ne fais pas ainsi la cruelle. Et tiens, malgré ton air chaste et un peu irrité, je devine, tant je te connais, que tu ne serais pas fâché de te laisser faire une douce violence, n'est-ce pas?
--Capitaine Manfredo, lui répondis-je pour mettre fin à cet entretien, voulez-vous bien me faire un plaisir?
--Et lequel, mon cher collègue?
--Celui de vous rappeler que vous n'avez que quatre hommes à votre disposition, et qu'en commençant à louvoyer ce matin, j'ai donné l'ordre à mon second de distribuer à chacun de mes vingt hommes un poignard bien affilé et un pistolet chargé de deux bonnes balles.
--Tu plaisantes!
--Je dis vrai, et je parle très-sincèrement; et pour mieux vous en convaincre, voici dans la poche de ma veste un pistolet à deux coups qui ne m'a pas quitté. Ainsi donc, à moi encore le droit de commander ici.
--C'est juste. En ce cas ordonne donc, si bon te semble, à ton second, de regagner le mouillage, car il me semble qu'à présent il ne me reste plus rien à faire à ton bord.»
Je revins jeter l'ancre au poste que j'avais quitté le matin pour essayer mon pauvre brick, qui risquait fort de ne pas être vendu. Le capitaine Manfredo ne m'adressa plus la parole que pour me dire des choses très-insignifiantes et tout-à-fait étrangères au marché dont il m'avait parlé la veille. Pour lui c'était un coup manqué, et pour moi un danger évité.
A peine étions-nous revenus dans la rade de Bahia, qu'il se fit mettre à terre avec les quatre hommes que le matin j'avais laissé embarquer à bord à sa sollicitation. Il me quitta, le drôle, eu me donnant un coup sur l'épaule, et en me disant, comme à son ordinaire: «Adieu l'ami; porte-toi bien, et moi aussi.»
Je remarquai que pendant qu'il se rendait de mon bord sur le quai, il se tenait sur l'arrière de l'embarcation qui le portait, et qu'il semblait jeter encore sur mon navire des regards de regret et de convoitise. Ce fut pour moi un avertissement de me tenir en garde contre les tentatives que pourrait encore imaginer le pirate pour rattraper la proie qui venait de lui échapper.
La nuit qui suivit notre promenade sur l'eau, je fis tenir sur mon pont la moitié de mes hommes armés jusqu'aux dents. J'avais jugé prudent de faire faire le grand quart comme en temps de guerre. L'événement me prouva que j'avais bien jugé.
Vers une heure du matin, étendu sur la natte dont je m'étais fait un lit sur mon banc de quart, je fus réveillé par un de mes officiers, qui attira mon attention sur ce qui paraissait se passer à bord d'une goélette brésilienne, _l'Isabella_, mouillée à quelque distance de nous.
Je prêtai attentivement l'oreille dans l'obscurité de la nuit, que troublaient par instans des cris, des gémissemens, partis du pont de cette goélette. Je crus d'abord que c'étaient des matelots ivres qui se battaient entre eux, et je n'y pris plus garde. Le bruit qui m'avait un peu inquiété s'étant même tout-à-fait apaisé, je descendis dans ma chambre, croyant n'avoir plus rien à redouter, du moins pour le reste de la nuit. A peine cependant étais-je rendu dans ma cabine, que j'entendis mes hommes me rappeler sur le pont pour parler, me disaient-ils, au capitaine de la goélette qui venait d'appareiller. Je n'eus que le temps de m'élancer sur le gaillard. _L'Isabella_ passait sous toutes voiles à nous ranger. Un homme, monté sur le bastingage de l'arrière de ce navire, me hurla ces mots au porte-voix:
«Adieu, mon ami: je viens de faire mon affaire. La goélette que je tiens sous mes pieds m'a coûté moins cher que tu ne voulais me vendre ton brick. Je vais courir quelques bordées au large. Au revoir, porte-toi bien, et moi aussi!»
C'était la voix du capitaine Manfredo.
Toute la journée qui suivit ce coup de piraterie, on ne parla à Bahia que du bonheur que j'avais eu d'échapper à l'envie du forban pour mon joli navire. Une fois délivré de la présence de mon ancien confrère, je respirai plus librement que je n'avais encore fait depuis notre entrevue.
Dès que toute ma cargaison se trouva embarquée, je fis mes dispositions pour partir, et j'appareillai enfin avec une bonne brise de terre. La nuit qui suivit mon départ ne fut marquée par aucun incident extraordinaire; mais le lendemain, vers deux ou trois heures de l'après-midi, j'aperçus à une assez grande distance, et un peu sous le vent de moi, un bâtiment qui paraissait courir la même bordée que la mienne ou vouloir me rallier. Le peu de vent qui se jouait en ce moment sur la mer, pour ainsi dire endormie, ne permettait pas au navire en vue de m'approcher promptement, et cependant, au bout de quelque temps, je crus remarquer qu'il m'avait assez sensiblement gagné. Je braquai ma longue-vue sur lui avec quelque inquiétude, et à force de chercher à découvrir tous ses mouvemens, je m'aperçus qu'il avait bordé une assez grande quantité d'avirons, et je demeurai convaincu qu'au bout de peu d'instans, il pourrait bien m'avoir accosté.
Privé, au sein du calme plat qui se fit bientôt, de m'éloigner de ce diable de navire qu'un pressentiment secret me faisait déjà regarder comme suspect, j'attendais avec anxiété le moment où la brise du soir s'élèverait. Cette brise maudite n'arrivait pas, et chaque minute d'attente me paraissait longue comme une heure de torture. La goélette s'approchait toujours; et, quand il me fut permis de l'observer de plus près que je ne l'avais encore fait, je reconnus, ou je crus reconnaître _l'Isabella_.... Un quart d'heure après cette triste découverte, il ne me resta plus de doute sur l'espèce de rencontre que je venais de faire. La goélette hissa, une fois à deux portées de canon de moi, un grand pavillon rouge à croix blanche au haut de son mât de misaine. Malgré le trouble de mes idées, je me rappelai que c'était le signal particulier auquel le capitaine Manfredo m'avait dit que je le reconnaîtrais si nous avions quelque jour le bonheur de nous rencontrer à la mer..... Quel bonheur!... J'étais consterné: il n'y avait plus moyen de lui échapper, car il venait trop bon train.... Mais au moment où je réunissais toutes mes forces pour me résigner au sort que je ne prévoyais que trop, la brise, cette brise que j'avais attendue si vainement jusque là, s'éleva tout-à-coup du côté de terre, et je la vis avec un ravissement indicible enfler mes voiles abattues et faire plier mollement mon navire sur le côté de tribord. C'était la vie et l'espoir qui me revenaient avec la fraîcheur du vent. Plus de crainte du pirate! Mes voiles, arrondies par les risées dont je profite, m'enlèvent comme des ailes rapides, à l'avidité de mon infatigable vautour. Il a beau rentrer ses avirons en double, et larguer toutes ses petites voiles pour me poursuivre sans relâche; au bout d'une heure de chasse il n'a rien gagné sur moi; au contraire, il parait avoir perdu du terrain, et il se voit bientôt contraint d'abandonner la partie, avant la nuit qui s'avance, apportant dans ses flancs une brise forte et ronde, qu'elle étend, avec ses ombres immenses, sur la mer doucement agitée.
Mais mon ami le pirate ne voulut pas me quitter sans me faire solennellement ses adieux. Au moment où il virait de bord pour s'éloigner de moi, il m'envoya quatre coups de canon dont les boulets allèrent se perdre à quelque cents brasses de mon navire.
Ce furent là ses derniers adieux! Ah! si jamais je confie encore mou existence aux flots, puisse le ciel ne plus me faire rencontrer d'anciens amis à qui il aurait pris fantaisie de faire, pour leur compte, de petites affaires sur mer!
FIN
TABLE.
Les premiers jours de mer. Moeurs des marins au large. Le Roi-Matelot. Petite guerre en mer. Mystification de passagers. Barbe-Rouge. Un Négrier. Supercherie. Folies de bord. Caricatures. Le Naufragé de la Barboude. Un Contre-Amiral en bonne fortune. Petit combat, grandes émotions. Le Novice des aspirans de marine. Le Forban mon ami.