Chapter 13
--A bord d'un beau lougre de Saint-Malo, mes amis: tenez, d'ici vous pouvez voir si j'ai eu bon goût: voilà désormais mon navire.
--Et quand appareilles-tu?
--Demain, et je compte sur vous pour me faire la conduite, et sur toi particulièrement, mon vieux, me dit-il en me frappant affectueusement sur l'épaule:
Car lorsque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune doit prendre une face nouvelle.
Il est entendu que nous boirons un bol de punch avant de nous quitter. A demain donc, vous autres.»
Le lendemain nous nous trouvâmes sur le rivage à l'heure du rendez-vous.
Le bol de punch fut exactement bu: Mainfroy, à l'instant dit, s'embarqua en nous criant à tous: «Adieu, les enfans: _Audaces fortuna juvat_. Portez-vous bien, et moi aussi.» C'était sa formule ordinaire d'adieu. Il s'éloigna de nous dans la petite embarcation qui le conduisait à bord, en prenant lui-même la barre du gouvernail, et en ordonnant à un de ses canotiers de border un peu l'écoute de misaine.
On ne pouvait quitter plus gaîment ses amis. Il partit.
Quinze à vingt jours après l'appareillage du corsaire qui avait emporté sur les mers notre camarade et sa fortune, ou plutôt ses espérances de fortune, nous apprîmes que le malheureux lougre avait été capturé par un croiseur anglais. Voilà donc le pauvre Mainfroy prisonnier en Angleterre, au bout de deux ou trois semaines de course. Ce n'était pas, hélas! ce qu'il s'était promis, ni ce que nous avions souhaité pour lui.
Nous le supposions le plus sincèrement du monde, rongeant tristement son frein sur quelque ponton de la Tamise ou de Chatam, et nous avions déjà même fait le deuil de notre infortuné collègue, lorsqu'un jour, mouillés sur notre navire dans une petite rade fort ignorée de la côte du Finistère, nous vîmes arriver du large, et toutes voiles dehors, une espèce de barque toute noire, toute charbonnée, portant fièrement, au bout du pic de sa brigantine enfumée, un pavillon anglais renversé. Rien de plus grotesque ne s'était encore offert sur mer à nos yeux. Nous nous primes d'abord à rire beaucoup de la prise qui nous arrivait. Quel corsaire maudit du sort, nous disions-nous, a pu mettre la patte sur une telle barquasse! Il faut apparemment qu'il n'ait eu rien de mieux à faire. La belle capture, et que le capteur est à plaindre! C'est probablement quelque brick charbonnier de Dublin ou de Corck. Il n'a pas pour plus de cinquante francs de voilure au vent, et il veut faire encore la frégate!
La prise avançait toujours vers nous, et, quelque piètre que fût sa mine, nous allâmes au-devant d'elle dans nos embarcations pour lui offrir notre assistance, s'il était besoin, soit pour la piloter dans le port ou la traîner à terre à coups d'aviron.
En approchant du navire, nous vîmes derrière, un grand jeune homme effilé qui se promenait sur le gaillard en se donnant des airs de commandement sous un gros bonnet rouge qui lui couvrait la moitié du visage. Avant de répondre aux questions que nous lui adressions comme au capitaine de la prise, il s'appuya les deux coudes sur le bastingage, et après nous avoir assez long-temps examinés, il s'écria d'une voix que nous crûmes tous reconnaître:
_Beatus ille qui, etc._
» Le diable m'emporte, je crois que c'est vous autres!»
Nous ne fîmes tous qu'un seul cri en reconnaisant dans le capitaine de prise du charbonnier, notre bon ami Mainfroy!
«Et d'où viens-tu ainsi, notre brave camarade?
--Tiens, parbleu, je viens de la mer! Et mon corsaire, en avez-vous eu des nouvelles?
--Les journaux ont annoncé dernièrement qu'il venait d'être pris.
--Pris! Et le gaillard! tant mieux. Mon gueux de capitaine, pour se débarrasser de moi au bout de huit jours de mer, m'a donné le commandement de ce mauvais bateau avec cet équipage de canailles que vous voyez là. Et il se trouve que je suis attéri, et que c'est lui qui a été mis dans le sac! C'est charmant.
(_S'adressant à son équipage_.) «Voyons, tas de carognes, brasse un peu babord devant, et borde deux pouces de l'écoute de guy.... Croiriez-vous, mes amis, que voilà sept nuits que je passe sans fermer l'oeil?
--Tu as donc éprouvé bien du mauvais temps à la mer?
--Non pas précisément; mais j'ai été obligé de veiller pour faire aller mon monde à coups de trique. Quel chien de métier! si vous saviez? Mais enfin, me voilà rendu au port, Dieu merci, et comme dit Horace:
Non semper imbres nubibus hispidos Manant in agros, etc.»
Nous nous mîmes en devoir, au moyen de nos embarcations, d'aider le navire assez lourd de notre ami, à arriver à terre. Le calme était survenu, et notre secours ne fut pas inutile au capitaine Mainfroy. «Mais, à propos, nous cria-t-il pendant que nous traînions son gros bâtiment à force de rames, ayez soin, mes camarades, de conduire ma barque dans l'anse la plus déserte de la côte; et dans l'endroit surtout où il y aura le moins de douaniers!
--Pourquoi cela?
--La bonne question, pourquoi cela! C'est afin d'avoir le moins possible de surveillans incommodes. Quoique mon brick ne soit chargé à peu près que de charbon de terre, j'ai ici quelque petite chose que je serais bien aise de pouvoir débarquer sans visa et sans contrôle importun. Et vous le savez bien:
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.
Vous m'entendez, n'est-ce pas? C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage pour le moment.»
Les intentions de l'intègre capitaine furent comprises à merveille et exécutées avec ponctualité. Nous le nichâmes entre deux rochers, à l'abri de tous vents et près d'une partie du rivage où l'on ne pouvait se rendre que par des chemins à peu près impraticables. Le douanier même qui montait la garde en face de ce mouillage, avait de la peine à se promener pour se chauffer les pieds dans un aussi mauvais endroit. Le capitaine Mainfroy déclara que nous l'avions piloté avec une intelligence digne d'éloges. Il nous poussa sur cette circonstance, une citation latine ou peut-être bien même grecque, qu'il me serait difficile de me rappeler aujourd'hui. Il fit encore mieux: il ne consentit à nous laisser partir de son bord avec nos embarcations, qu'après nous avoir fourré en contrebande, dans le fond de nos canots, quelques pièces de cordage qu'il nous engagea à mettre à terre le plus vite et le plus adroitement que nous pourrions. «Demain, dit-il, nous nous reverrons. J'espère bien qu'alors je serai débarrassé de toutes les tracasseries de l'arrivée, et que j'aurai mis en lieu de sûreté tout ce qu'il y a de _portatif_ à bord.»
Le lendemain, quand nous revîmes notre ami, il avait réussi à dévaliser, à très-peu de choses près, toute sa prise. Il ne restait plus à bord que le charbon qu'il n'avait pas pu enlever. Mais les câbles, les embarcations et la plupart des voiles, avaient passé sous le nez de la douane et du syndic de la marine, pour être vendus à des receleurs du pays.
«A présent, nous dit Mainfroy, je puis attendre paisiblement la part qui me reviendra légitimement sur cette prise. J'ai commencé par faire comme le roi des animaux, et en vertu d'un droit qui se résume en un hémistiche.... _Sic nominor leo_. Et si nous bambochions un peu maintenant, mes amis! Car nous pouvons dire enfin avec Horace:
_Nunc est bibendum_.
--Bambocher, bambocher! cela est bien facile à dire. Mais quelles bamboches veux-tu faire dans un pays à peu près sauvage?
--Un pays sauvage où j'ai trouvé à vendre toute ma contrebande en quelques heures! Vous allez voir comme on improvise des fredaines avec de l'argent. N'y a-t-il pas des filles ici?
--Oui, des filles sales à faire mal au coeur!
--On fait laver et brosser ces filles-là.
--Dans un trou où l'on ne trouverait seulement pas une baignoire au poids de l'or?
--On envoie ces filles-là se baigner à la mer.
--Dans le mois de janvier?
--Les bains froids à la lame sont toniques. Mais, au surplus, à défaut de filles, on fait du punch avec du rhum et du sucre, et j'ai encore de tout cela à bord de ma prise.»
Nous bambochâmes donc avec du punch, et du sein d'une orgie qui dura quarante-huit heures, notre ami partit à cheval pour Paris, afin, disait-il, de dépenser son argent sur un théâtre plus vaste. Il voulait aussi revoir sa famille.
Nous n'entendîmes plus parler de lui.
Deux mois s'étaient écoulés depuis notre séparation, lorsque nous le vîmes revenir à Brest dans un costume tout différent de celui sous lequel il était parti après notre bamboche sur la côte de Bretagne.
Notre ami Mainfroy nous apparut en habit marron, suivi par un faiseur de commissions qui marchait à cinq pas de lui, portant sans beaucoup d'efforts une valise. Cette valise était vide. Notre camarade, au-devant duquel je me précipitai tendrement du plus loin que je le vis, me demanda une dizaine de sous pour payer le jeune homme qui portait ses effets.
--Je n'ai plus le sou, me dit-il, et ma valise vaut à peine les cinquante centimes que tu vas donner pour elle. Je ne l'ai fait venir derrière moi que pour le décorum.
--Comment, tu portes des éperons d'or, et tu as le gousset à sec!
--Dis donc des éperons de cuivre doré, malheureux! Toujours pour le décorum. Il vaut mieux faire envie que pitié. Va, je me suis joliment amusé à Paris. C'est ça une ville civilisée! A propos, as-tu toujours l'habitude de déjeûner?
--Cette question!
--Non, je te demande cela parce que depuis cinq jours que je voyage, j'ai perdu cette bonne habitude par nécessité.... Déjeûnons pour me refaire un peu l'estomac à la vie de province.»
Nous déjeûnâmes.
Pendant plusieurs jours Mainfroy dîna, coucha _ad turnum_ sur chacun des navires de guerre mouillés en rade. Il avait à bord de ces bâtimens assez d'amis pour vivre une ou deux semaines très-agréablement sans être obligé de porter deux fois un appétit à bord du même navire. Quant au blanchissage de son linge, il employait un procédé qui depuis a été renouvelé avec succès, mais dont, à coup sur, il peut passer pour l'inventeur. Un cahier de papier à lettres lui suffisait pour changer chaque jour, pendant une quinzaine, le col de l'unique chemise qu'il possédât; et quand il se promenait d'un air grave, l'habit boutonné jusqu'au menton, on aurait juré, à quatre pas de lui, que le liseré blanc qui relevait l'éclat de sa haute cravate noire, n'était rien moins que de la batiste nouvellement repassée. Ce n'était pourtant autre chose qu'une rognure de papier vélin. La nécessité, comme il disait, est bien la plus ingénieuse de toutes les couturières.
Mainfroy se promenait du reste assez peu depuis qu'il n'avait plus qu'une paire de bottes. Il attendait des jours meilleurs pour reprendre son essor et se dégourdir les jarrets au gré de sa vive et pétulante imagination.
Ces jours meilleurs qu'il attendait dans le _statu quo_ avec la résignation d'un vrai sage qui n'a plus de chaussure, arrivèrent enfin.
Il trouva à s'embarquer comme sous-lieutenant à bord d'un corsaire de Brest.
Sous-lieu tenant! c'était justement le grade qu'il avait déjà occupé dès son début dans la carrière. Il accepta ce poste avec une tranquillité apparente qui ne nous présagea rien de bon, à nous qui connaissions l'homme.
Il partit une seconde fois pour recommencer sa fortune sur mer, après avoir mangé avec nous les avances qu'il avait reçues en s'enrôlant à bord du corsaire brestois.
La première des prises que fit ce corsaire fut confiée à Mainfroy, qui déjà avait fait preuve d'habileté en ramenant au port un mauvais bateau monté par un mauvais équipage. Le corsaire revint de sa croisière; mais Mainfroy ne revint pas avec sa prise. Cette fois-là nous n'eûmes pas même la consolation de penser qu'il avait eu le malheur d'être fait prisonnier de guerre par les Anglais. Nous le crûmes, au bout de quelques mois, englouti pour jamais au fond de ces flots sur lesquels il avait voulu tenter audacieusement la fortune.
Bien des événemens autrement importans que la perte de notre ami Mainfroy s'étaient passés en France depuis notre séparation. Mais le souvenir de ce cher collègue, si vif, si original, était resté si profondément gravé dans nos coeurs et notre mémoire, que jamais mes camarades et moi nous ne nous rencontrions sans parler de sa jolie figure, de ses cols de chemise en papier, et du goût qu'il avait toujours eu pour la bamboche et les grands hasards.
Le sort ayant voulu que je commandasse des bâtimens marchands après mon exclusion de la marine royale et royaliste en 1815, je courus sur ces divers navires, pendant plusieurs années, une bonne partie du globe; et jamais je ne séjournai dans un pays étranger sans parler de mon ancien camarade corsaire, comme si tous les rivages que j'abordais dussent m'entretenir de lui. Mais j'avais un secret pressentiment qu'un jour je finirais par apprendre de ses nouvelles sur des plages lointaines. Il y a des sortes d'amitié qui sont un peu comme l'amour, et qui ne perdent jamais totalement les illusions qui les consolent d'un chagrin pourtant sans espoir.
On m'avait donné pour consignataire d'un beau navire que je conduisis à Bahia en 1820, un excellent homme chez lequel on dînait fort bien alors. Un dimanche, étant à table avec plusieurs personnes que je ne connaissais pas, la conversation vint à rouler sur les jeunes Français qui avaient rempli les mers de l'Amérique du Sud du bruit de leurs exploits flibustiers. Je ne sais comment je trouvai le moyen de placer le nom de mon ami Mainfroy, au milieu de tous les contes que l'on débitait au dessert; mais ce que je sais fort bien, c'est qu'il m'arriva de parler en termes assez gais du caractère et des fredaines de mon ancien camarade. Un officier français, devenu général buénos-ayrien, qui se trouvait au nombre des convives, m'arrêta tout court à moitié de ma narration pour m'adresser ces sévères paroles:
«Monsieur le capitaine, je connais particulièrement la personne sur le compte de laquelle vous vous égayez avec un peu trop de légèreté peut-être. Son nom n'est pas _Mainfroy_, comme vous le dites, mais bien Manfredo. C'est un des hommes à qui la république que j'ai l'honneur de servir doit le plus: et si, comme vous nous l'avez donné à entendre, le capitaine Manfredo vous fait l'honneur d'être un de vos amis, je ne puis que vous en faire mon très-sincère compliment. Je bois à sa glorieuse santé.»
Le ton de cette solennelle remontrance me coupa net le fil de l'histoire que j'avais commencée. Dès que je me trouvai un peu remis de mon embarras, je m'empressai, du mieux qu'il me fut possible, de recueillir, de la bouche du général indépendant, des informations sur le compte de mon ex-collègue. Mais le général se montra si réservé dans toutes les réponses qu'il daigna faire à mes pressantes questions, que je n'appris rien de plus que ce qu'il m'avait déjà dit sur son compte. Enfin, je venais de savoir que Mainfroy existait encore, qu'il s'était distingué au service de la république, et qu'un jour je pourrais peut-être le revoir couvert de gloire et chargé des riches dépouilles des ennemis qu'il avait vaincus.
Peu de jours après mon singulier entretien avec le général de Buénos-Ayres, mon consignataire me convia à dîner chez lui, avec un air de finesse et d'espièglerie qu'il ne mettait pas ordinairement dans les formes de ses invitations ordinaires. «Vous rencontrerez à ma table, me dit-il, une personne que vous ne serez pas mécontent d'y voir!
--Une jolie personne, quelque dame de votre connaissance, peut-être?
--Oui, une fort jolie personne même, et que je connais depuis peu. Oh! vous la connaissez aussi, mon gaillard.... Mais je ne puis vous en dire davantage aujourd'hui: c'est une surprise agréable que je vous ai ménagée. A demain donc!
--A demain!»
Je crus être tombé en une bonne fortune, et quoiqu'à Bahia la chose soit assez rare, je n'attachai pas une grande importance à l'espoir flatteur que j'aurais pu concevoir sur l'aventure du lendemain.
Je me rendis un peu tard à l'invitation du brave M. R.... Tout le monde était déjà à table, et l'on mangeait silencieusement les premiers plats qui venaient d'être servis. Une place était vide: c'était la mienne, et je m'en emparai sans que les convives levassent la tête de dessus leur assiette, pour remarquer mon arrivée. Je me trouvai placé entre le général que j'avais déjà vu, et un invité que je ne connaissais pas.
Je me disposais à manger le potage que le maître de la maison venait de me faire passer, lorsque mon voisin l'inconnu, en me regardant le visage et en me donnant une grande tape sur l'épaule, s'écria avec l'accent de la surprise et de la joie:
«Et comment va mon brave et digne camarade?»
Je lève les yeux sur l'individu qui m'adresse ainsi la parole: c'était mon ami Mainfroy.
Les témoins de cette rencontre si imprévue semblèrent prendre plaisir à nous voir nous embrasser et nous serrer l'un contre l'autre avec toutes les marques d'une vieille et sincère amitié. Mon ami s'était essuyé la bouche du coin de sa serviette, pour mieux me coller sur le visage ses lèvres encore barbouillées de sauce. Je ne restai pas, comme on peut bien le croire, en reste de démonstrations de tendresse avec lui. Notre reconnaissance fut parfaite.
«Et par quel hasard, lui demandai-je après le premier coup de feu, ai-je le bonheur de te retrouver ici, toi que pendant six à sept ans j'ai cru mort?
--Mais, mon bon ami, par un hasard que, toujours supérieur à la destinée, je me suis fait moi-même. Va, il s'est passé bien des événemens dans ma vie depuis ma paire de bottes à éperons dorés et mes cols de chemise en papier. Heim, te souviens-tu de ma manière de me faire du linge blanc?
--Est-ce qu'on peut oublier jamais les souvenirs d'un si bel âge? Mais qu'as-tu donc fait, mon pauvre camarade, depuis notre séparation?
--Eh! des choses assez drôlettes. J'ai fait presque toujours la course; car ici le pays est on ne peut plus favorable au développement du mérite des jeunes marins qui veulent devenir quelque chose. Ils sont toujours en guerre civile dans les États de la Nouvelle-Union; et les Européens qui se vouent à la profession de corsaire et qui savent l'exercer, jouissent ici de la plus grande considération. J'ai servi la république de Buénos-Ayres.
--Même avec distinction, d'après ce que m'a dit M. le général.
--J'ai servi aussi le gouvernement brésilien.
--Mais ces deux États ont été cependant en guerre l'un contre l'autre.
--C'est justement pour cela que je les ai servis tous les deux. Mais je te conterai tout ça quand nous aurons fini de dîner, car nous avons bien des choses à nous dire depuis le temps que nous ne nous sommes vus.... Ce pauvre ami, qui m'eût dit que je l'eusse retrouvé aujourd'hui!... Messieurs, je vous demande bien des pardons; mais quand après une si longue absence on se revoit, on semble n'exister que pour l'ami que l'on retrouve.
--Faites, faites, Messieurs: rien de plus naturel, reprirent les convives.
--Mais, en vérité, je ne te trouve nullement changé, continua Mainfroy. C'est ton ancien visage, un peu sombre, et un peu passé au soleil.
--C'est comme toi! tu as toujours ton air de jeune fille, de timidité même, et sans les roses de ton teint qui ont un peu bruni aussi.....
--Finissez donc, vil flatteur!
.....Présent le plus funeste Qu'au pu faire _aux amis_ la colère céleste.
--Mais, à propos, Mainfroy, parles-tu encore latin et grec? Les citations ont-elles été toujours leur train?
--Moi! Ah! tu te souviens encore de mes distiques et de mes sentences! Non, mon ami, j'ai renoncé à toutes ces pompes de la pédanterie. Naviguant sans cesse au milieu de matelots et de marins assez peu lettrés, j'ai totalement négligé le culte des antiques Muses. Ces gaillards-là m'ont gâté même toute mon érudition. J'ai appris seulement quelques petites chansons maritimes et anacréontiques que je braille passablement au besoin en société joyeuse. Là se borne maintenant toute ma littérature.
--Ah! vous chantez, capitaine? se prit à dire notre Amphitryon. Je vous saisis au mot, et vous allez nous faire entendre quelque chose de votre crû.
--Très-volontiers, Messieurs. Je me sens d'autant moins disposé à faire des façons aujourd'hui, que j'ai besoin de répandre ma joie de quelque manière que ce soit. Je vais donc vous chanter de petits couplets composés il y a quelques dix années par deux aspirans de nos amis. Il n'y a pas de dame ici, et l'on peut se permettre, je crois, la chanson de bord. D'ailleurs, Messieurs, les couplets que je me propose de vous faire entendre pourraient se chanter dans une maison d'éducation de jeunes demoiselles, sans que la plus prude d'entre elles se crût en droit de faire la moindre petite grimace.»
Je me disposai, comme tous les autres convives, à écouter la chanson de notre troubadour.
«C'est, me dit-il avant de commencer, _le Départ de Lorient_. Tu connais cela comme ta poche; nous chantions ces couplets dans toutes nos bamboches.... Messieurs, on répétera en choeur, si vous le voulez bien, le refrain de chaque couplet. Cela dit, je commence, et attention à aller de l'avant à mon commandement. Ne vous scandalisez pas.
» A propos, c'est sur l'air de _Tirlemont, ville du Diable_. Ne vous scandalisez pas
» M'y voici:
»Adieu Lorient, séjour de guigne, Nous partirons demain matin, Le verre en main. Cent bouteilles de jus de vigne, Du départ marqueront l'instant. Adieu Lorient, Adieu Lorient, A. A. Adieu Lorient!
«Répétez donc, Messieurs, et soutenez la voix mieux que ça!»
Tout le monde répéta tant bien que mal.
«Le moment des combats s'avance: Des combats oubliées l'horreur Pour voir l'honneur. Amis, songeons qu'à la vaillance Toujours on donne, après l'action. Double ration. (_ter._)
»Allons donc, ensemble: _Double ration_!!! C'est mieux, cela!
»Je connais un cas dans la vie Où _Soifier_[L], par un sort nouveau, Boira de l'eau. C'est lorsqu'une vague ennemie Sera sa dernière boisson Et son poison. (_ter_.)
»Des couplets qu'ici je vous chante, Les auteurs sont deux bons enfans, Deux aspirans[M]. Sur _l'Eylau_, sur _la Diligente_, Ces deux vrais amateurs de rack Ont mis leur sac!» (_ter._)
[L] _Soifier_ ou _soifeur_, buveur qui a toujours soif et qui _soife_ toujours. C'est un terme d'orgie.
[M] Ces couplets, qui eurent un grand succès dans la marine, furent en effet composés par MM. Luco et Rinjard, deux aspirans de la division navale de Lorient, embarqués sur le vaisseau _l'Eylau_ et la corvette _la Diligente_.
Après avoir beaucoup bu et beaucoup chanté encore, les convives, que la gaîté de mon ami avait mis en verve, commencèrent à causer entre eux au sein du nuage que formait, sur la table et dans l'appartement, la fumée de dix à douze cigarres allumés depuis une demi-heure. Mainfroy, qui ne trouvait plus à s'occuper au milieu de tout ce monde, me prit par-dessous le bras, et, m'entraînant dans le jardin, il me dit: «Viens-t'en faire un tour. Nous avons à nous dire des choses beaucoup plus intéressantes que celles que nous entendons ici. Prends ton chapeau: j'ai des cigarres en poche, et le temps est magnifique.»
Une fois au grand air, et seuls tous deux, la conversation alla vite, comme on peut bien le penser.
«Tu sauras d'abord, me dit-il, que je ne me nomme plus Mainfroy. J'ai changé ce nom-là contre celui de Manfredo. Si bien que depuis très-long-temps on ne m'appelle plus dans toute l'Amérique méridionale que le _capitaine Manfredo_! Je t'aurais bien appris cette petite substitution euphonique à table, mais j'ai jugé que cela aurait pu paraître singulier à tous ces gens-là.
--Et qu'as-tu donc fait depuis ton départ de Brest et pendant les six années que tu as passées loin de nous?