Contes d'Amérique

Chapter 9

Chapter 93,629 wordsPublic domain

--Consentez à ce traité, d'ailleurs recommandé par la logique, supplia-t-il, devenez ma femme, autant pour assurer ma propre félicité que pour honorer désormais, à l'état transsubstantiel, votre pauvre mari disparu!...

Les beaux yeux de Mme Rowlands se voilèrent d'une expression méditative, mais non dépourvue d'aménité:

--L'arrangement serait ingénieux, dit-elle après un silence, mais ce sont là des choses très délicates, très scabreuses... Il y faut songer à loisir avant de rien conclure... Revenez me voir, cher monsieur Archibald, revenez demain, mais vers le soir... Tout ceci réclame, il me semble, un peu d'ombre et de mystère...

La phrase s'achevait sur un ton d'hésitation frémissante, pleine de promesses... Les beaux yeux de Mme Rowlands répandaient déjà la lueur extasiée des étoiles qu'elle voulait pour complices...

Archibald Turlow fut ravi de son commencement de bonne fortune; il se remit sur ses jambes et s'en alla, tout à fait certain d'un triomphe final que hâteraient les frissons de la nuit...

* * * * *

Le lendemain, dès le tomber de la brune, Archibald retournait au Cottage, mais il n'était pas seul.

Il promenait à sa suite, en guise d'ombre, un clergyman très long, très maigre et tout de noir vêtu.

--Que veut dire?... interrogea Mme Rowlands descendue dans le jardin à la rencontre de son hôte.

--Je suis de ceux qui aiment à brusquer le bonheur, répondit Archibald, et j'ai convoqué cet honorable homme d'église pour le cas où vous souhaiteriez de faire consacrer séance tenante notre projet d'union. Du reste, pas gênant, M. Snyd! Il se tiendra bien tranquille et ne remuera que si l'on a besoin de lui.

--Excellente idée, en vérité... La présence de M. Snyd pourra devenir très utile... Il acceptera, j'espère, une tasse de thé... Mais la soirée est délicieuse..., restons un peu sous les arbres.

Mme Rowlands, parlant ainsi, guida ses visiteurs jusqu'au milieu de la pelouse et désigna des sièges.

--Assis! commanda Turlow à M. Snyd, lequel se posa sur l'extrémité d'un pliant et se mit à tourner son grand chapeau de quaker entre ses doigts gantés de coton noir.

Mais M. Turlow s'arrêta perplexe à la vue des bizarres dispositions qui avaient été prises pour ce bout de soirée en plein air. Mme Rowlands foulait grandiosement sur l'herbe la traîne d'une somptueuse robe de deuil en satin; quelques couronnes de perles blanches et noires pendaient par-ci par-là dans la feuillée; le banc de gazon où Turlow devait prendre place était recouvert d'un crêpe semé de larmes d'argent et dont les replis se rattachaient symétriquement à des touffes de roses blanches. Autour de cette sorte de catafalque, des torches flambaient dans de hauts candélabres habillés de voiles blancs qu'agitait le souffle léger de la nuit. Tout annonçait qu'on allait passer agréablement quelques heures funèbres, au sein d'une douce intimité.

--Mettez-vous là, je vous prie, insista Mme Rowlands, et permettez-moi d'honorer en vous, comme il convient, la sépulture vivante de mon mari. D'ailleurs, ne vous gênez en rien: je déteste la solennité; soyez tout à votre aise et faites-moi la grâce de fumer un cigare, ainsi qu'Edward en avait l'habitude.

Elle s'enveloppa le front d'un bout de mantille, s'accouda sur une chaise longue et, rêveuse, elle ajouta:

--J'adore la tristesse gaie...

Archibald se fit une loi de ne pas demeurer en reste d'humour macabre ou autre; il alluma sans façon un pur havane à l'un des lampadaires et s'étendit bien horizontalement sur le tumulus.

Les vapeurs parfumées du tabac montèrent dans la clarté rousse des cierges. Ce fut dans le tiède silence une minute exquise.

--Oh! je me sens heureuse! soupira Mme Rowlands; j'éprouve je ne sais quel bonheur mystique ennobli d'angoisse! L'âme d'Edward, sans doute, se manifeste parmi nous... Oui, je l'entends! elle souffre, elle réclame quelques consolations de ce ministre de Dieu qui nous entend...

--Priez! ordonna sir Archibald au nébuleux Snyd qui, rougissant, balbutiant, très embarrassé, s'efforça de débiter diverses psalmodies plus ou moins intelligibles.

Il sautait aux oreilles que ce clergyman d'occasion ne se rappelait qu'imparfaitement le vocabulaire sacré; sa piteuse mémoire bronchait; le verbe évangélique, le diamant de l'Écriture s'ébréchait entre ses mâchoires et retombait en fragments sans éclat, comme la poussière d'une perle qu'on écrase.

Mme Rowlands abaissa les paupières ainsi que dans la torpeur d'une exaltation paisible et ne parut nullement remarquer les ânonnements de l'invraisemblable Snyd.

La scène, malgré cet accroc liturgique, n'en tournait pas moins au fantasque le plus achevé. Les pâles rayons de la lune émiettés par le feuillage et les sautillantes lueurs des torches jetaient de sinistres effets de lumière sur la sombre beauté de Mme Rowlands et glaçaient de luisants diaboliques les moires de sa tunique de satin. Archibald Turlow prenait l'aspect troublant d'une statue de contemporain sur un essai de mausolée réaliste. Snyd, l'incompris, restait tout de noir vêtu, pomme une énigme.

Mais l'on n'était pas au bout des choses inattendues.

Au loin, tout à coup, par les fenêtres ouvertes du salon, une voix d'homme, sonore, pure, vibrante, s'éleva, soutenue par un accompagnement de harpe, et fit entendre un cantique dont les strophes attendries semblaient pleurer dans l'espace.

Archibald et son acolyte se dressèrent stupéfaits. Mme Rowlands ne bougea pas.

--C'est délicieux, pauvre Edward! murmurait-elle, confondant en une même impression de plaisir sa douleur conjugale et l'attrait de la musique.

Après l'expiration des dernières notes, le groom vint annoncer que le thé était servi.

Mme Rowlands accepta le bras de M. Turlow et, suivis du clergyman, ils gravirent les degrés de marbre blanc qui conduisaient à la maison.

En entrant dans le salon profusément illuminé, l'on trouva le chanteur mâchonnant une mince cigarette rose, mais exhibant une toilette selon le cérémonial. C'était le séduisant ténorino de la troupe italienne tant applaudi pendant la dernière saison.

--Hé, signor Capperoni! Comment va? fit Turlow les mains tendues.

--Vous vous connaissez? demanda Mme Rowlands sans la moindre affectation de surprise ou de curiosité.

--Oui! nous nous sommes rencontrés de temps en temps, au Club, je crois, dit Turlow avec une nuance d'embarras.

Puis la causerie pirouetta sur les jolis riens de l'actualité; l'on ne fit aucune allusion aux incidents artistico-spirites du jardin, et tout ce qu'Archibald obtint quand il fallut se retirer, ce fut la permission de revenir le lendemain soir, toujours additionné de son clergyman, pour le cas de célébration matrimoniale impromptu.

* * * * *

Le second soir menaça de n'être qu'une nouvelle édition des mêmes extravagances; M. Turlow rallumait son cigare et reprenait sa posture tombale. M. Snyd récidivait ses bégaiements obituaires et Mme Rowlands, éperdument, se replongeait dans les délices des visions intérieures.

Cela risquait de devenir d'une monotonie exaspérante, mais il y eut une variante notable dans la partie musicale:

Le ténorino ne fut pas le seul interprète du cantique; un baryton le seconda, puis Mme Rowlands, emportée d'une soudaine fureur de lyrisme, se levait sombrement radieuse, déployant ses splendides bras nus à la lumière des torches, et jetait dans l'invisible torrent de mélodies ses accents passionnés.

Archibald, transporté de joie dans son immobilité de pseudo-fantôme, se flatta que la sérénade était à son intention et que Mme Rowlands lui accordait la grâce insigne qu'il avait demandée, celle d'entendre ce prodige inconnu, ce mystérieux contralto de ménage, aux notes larges et profondes tant vantées par Edward.

De retour au salon, on était un chanteur de plus: le baryton, bel Italien très barbu, très chevelu, mais dont le sourire laissait paraître un léger excès de candeur et de bonhomie, tandis que Capperoni, Vénitien blond, né sous la domination autrichienne, avait dans les traits on ne sait quelle finesse de jeune diplomate.

--Je vous présente mon ami Vagatromba, dit le gracieux ténor à M. Turlow, qui s'inclina.

--Vous ne vous connaissiez pas? demanda Mme Rowlands, avec son semblant habituel d'indifférence pour ces menus détails.

--Nous ne nous sommes jamais rencontrés au Club, je pense, répondit Archibald encore plus visiblement embarrassé que précédemment.

Et la conversation se remit à voltiger sur le thème des chroniques du jour, mais les chances de M. Turlow progressèrent d'un degré:

Il osa saisir amoureusement la main de Mme Rowlands, qui lui dit sans trop de colère:

--Y songez-vous, Archibald!

Et elle ajouta, bien bas, ravissante de réticence pudique:

--Revenez après-demain: nous dînerons ensemble... J'arrêterai mes plans d'ici là... Mais pas de clergyman, cette fois... Ayons un tête-à-tête... On convoquera, s'il le faut, le saint homme au dessert...

Les quarante-huit heures stipulées n'étaient pas assez longues, certes, pour laisser à M. Turlow le temps d'apprécier à l'avance toute l'étendue de sa félicité.

* * * * *

Archibald, pourtant, n'eut pas la patience d'attendre la fin de la trêve et crut devoir persister dans la pratique des coups d'audace qui lui avait tant réussi jusqu'alors.

Il alla rôder, vers le commencement de la nuit suivante, aux abords du Cottage, en compagnie de l'assidu M. Snyd, qu'il appelait négligemment John, tout court, dans ces moments d'intimité--comme si ce serviteur de Dieu n'avait été, par intermittence, qu'un simple serviteur à gages.

C'était une tentation fort alléchante, une opération grosse de hasards intéressants que de surprendre Mme Rowlands, son coeur du moins, dans ses tourments de veuve et de fiancée. M. Turlow comptait, dans ce but, escalader John dit Snyd, puis franchir les pointes dorées de la grille...

--Arrêtez! souffla-t-il, l'oreille tendue.

Une harmonie touchante arrivait des lointains; des arpèges de harpe montaient. Mme Rowlands prenait la nuit pour confidente..., elle disait les larmes de son âme dans un adagio magistral, en ton mineur, sans accompagnement de ténor, heureusement.

Toute musique de femme dans la solitude est un appel! Cette fois, il s'y mêlait comme l'expression d'un suprême adieu!...

Qui donc Mme Rowlands invoquait-elle? Le spectre d'Edward, ou le palpable et réel Archibald? Hé! Tous deux, par le ciel! dans la personne encercueillante de M. Turlow, brûlant de s'élancer à travers le jardin.

--Vite! John, cria-t-il à M. Snyd qui, le dos contre la clôture, joignit les mains, mais dans le sens inverse du geste oratoire et de manière à former un échelon sur lequel M. Turlow mit le pied droit.

Mais M. Turlow ne se servit de ce tremplin que pour se rejeter vivement en arrière. Il avait entendu de sourds grondements et vu briller dans le noir fouillis des orties, en dedans des barreaux, les yeux incandescents d'Hésékiah, le sauvage.

--Attention, John, fit M. Turlow, hélas! beaucoup trop tard!

En tant qu'échelle, M. John avait spontanément subi dans sa région inférieure le coup le plus rude que puisse offrir le large pied d'un Indien peau-rouge. La blessure s'étendait sur toute la partie accessible. En tant qu'évangéliste, M. Snyd était donc légitimement dispensé de tendre l'autre joue.

* * * * *

Le lendemain de cet épisode qu'il se flattait de voir rester secret, Archibald Turlow, plus élégant et plus fleuri que jamais, entra dans le salon du Cottage à l'heure précise du dîner.

Mme Rowlands n'avait pas encore quitté son boudoir et, nouvelle anomalie, l'invité fut reçu par l'horrible Hésékiah, dont la férocité coutumière semblait se compliquer d'une insondable tristesse.

--Vous dînerez seul! Madame le veut! dépêchons! fulmina cet incroyable majordome avec un grincement de dents où les syllabes craquaient comme des coups de revolver.

Archibald se raffermit dans la résolution de ne s'étonner de rien et se transporta dans la salle à manger dont le plus que dernier des Mohicans avait ouvert la porte avec fracas.

Un silence de mort régnait dans la maison; le luxe de l'argenterie et des porcelaines produisait un effet glaçant sur la nappe où le couvert n'était mis que pour un. Le prétendu tête-à-tête se changeait en un affreux «lunch» solitaire, si ce n'est qu'Hésékiah restait debout contre la table et se donnait des airs soupçonneux et malveillants de gardien de prison.

Le banquet, cependant, fut des plus confortables. Le groom apportait les plats et ce fut une interminable et succulent variété de toutes sortes de salmis et de salmigundis relevés d'un feu grégois d'épices, véritable incendie culinaire que M. Turlow combattait à l'aide de nombreux flacons de Champagne mis à portée de sa main.

Émoustillé par le joyeux vin de France, Archibald ne songea plus qu'à donner une haute idée de ses capacités digestives, et bravement il mangea comme quatre. Mais l'absurde Hésékiah lançait sur son hôte des regards de mépris à la moindre tentative de reculade et, par une pantomime menaçante, le forçait à se repaître comme une troupe affamée de Hurons.

Le dessert mit fin à cette suite de tortures; l'on revint au salon ruisselant de lumières, où M. Turlow, passablement gris, travaillait à ressaisir son équilibre et se disposait à prendre le café, quand le groom lui remit une lettre encadrée d'une bordure de deuil.

Au même instant, Hésékiah tira des basques de son habit un mouchoir de poche, ustensile inouï dans les mains d'un enfant des savanes; il se couvrit les yeux, quelque chose comme un sanglot s'étouffa dans sa gorge, puis il s'enfuit avec le groom dans la salle à manger, dont il referma la porte.

La scène passait au lugubre, mais Archibald n'était plus en état de concevoir des alarmes.

--Un billet parfumé! c'est d'elle! s'écria-t-il gaiement. Il brisa l'enveloppe et lut:

«Pardonnez mon indiscretion, cher monsieur Turlow, je n'ai pu survivre à mon Edward et je me suis tuée la nuit dernière; mais j'avais fait le serment, à mon mari, de partager sa tombe, s'il mourait le premier. Or, _son tombeau, c'est vous!_... Encore une fois, pardon du supplément d'assimilation que je vous impose... J'espère que mes gens auront eu l'art d'accommoder mes restes de manière à vous rendre le plus agréable possible votre emploi de sépulcre malgré vous...»

Archibald eut un cri d'horreur!

Etait-ce vrai, cette folie? Avait-il des hallucinations d'ivrogne? Était-ce cauchemar ou réalité l'écoeurante douleur qui lui tordait tout à coup les entrailles?

--A l'aide! je meurs! De l'air, de l'air! hurla-t-il affolé.

Mais, seul, un clair éclat de rire de femme lui répondit.

Mme Rowlands allongeait son profil de sphinx sous un repli de la tenture au vol d'oiseaux japonais.

* * * * *

Elle s'avança, souriant de la meilleure grâce du monde, et, présage plus flatteur encore, M. Turlow constata qu'elle portait une toilette nuptiale où neigeaient des blancheurs de soie, de dentelles et de roses.

--Merci de ce beau chagrin à la nouvelle de ma mort, dit-elle; rassurez-vous, j'existe, et, de plus, je ne me suis jamais mieux amusée!

Archibald, tout ragaillardi, saisit avec dextérité le moyen qu'on lui offrait d'inscrire ses effarements gastriques au compte des transes de l'amour:

--Cruelle adorée, quelle peur vous m'avez faite! Vous perdre! gémit-il galamment, vous survivre comme un amant de ballade allemande, avec votre spectre éternellement présent dans... mes souvenirs! C'était à devenir fou! C'était...

Mme Rowlands coupa d'un geste ce nouveau courant de fadeurs. Sans transition, elle redevenait terrible, l'oeil en feu, le masque convulsé de rage grandissante.

--Avouez maintenant, dit-elle, que votre châtiment est juste et que ma vengeance n'a que trop tardé!

Archibald pâlit légèrement.

--Que voulez-vous dire?

--Assez de ruse et d'insolence, monsieur, vous ne me tromperez plus: ce Club clandestin, cette secte perfide dont vous êtes l'émissaire, je sais ce que c'est, j'en connais du premier au dernier les infâmes statuts...

Ici, soit dit en parenthèse, nous respirons, car il était temps que Mme Rowlands, enfin, lançât l'anathème annoncé contre l'exécrable affiliation et dissipât l'obscurité qui, jusqu'à présent, a plané sur cette histoire.

--Oui! poursuivit-elle, déchaînant la fureur et l'ironie, les «Débarrasseurs,» en vérité! c'est le nom qui convient à ce ramassis de maris mal décrassés du célibat, révoltés contre la fidélité conjugale et ligués pour se délivrer réciproquement de leurs femmes par un ignoble système de libre échange. C'est là que se trament de lâches conspirations contre les vertueuses d'entre nous qui s'entêtent à ne pas fournir de prétexte au divorce. C'est là que les pitoyables associés se renseignent sur les qualités, les penchants, les travers, les caprices de celles qu'il s'agit de séduire, et combinent ainsi les meilleures chances de se déshonorer mutuellement. C'est là qu'ils calculent les heures de se rendre au foyer les uns des autres et qu'ils ménagent les rencontres imprévues, les scènes de fausse jalousie et de feintes provocations, les surprises, les coups de théâtre, les flagrants délits de toute espèce, destinés à rendre irrévocable la séparation des époux et le mariage des amants. Bravo! messieurs! c'est d'un machiavélisme transcendant!

Mme Rowlands prodiguait, on le voit, la flétrissure méritée; Archibald Turlow perdait contenance.

--Comment savez-vous?... Quelle plaisanterie, balbutiait-il.

--Oh! laissons là les démentis! Encore une fois, je sais tout. Vous avez eu l'imprudence d'admettre dans vos rangs M. Capperoni, quoique célibataire, et, selon vos statuts, afin de l'utiliser comme «essayeur» auprès des femmes rêveuses... Capperoni--tandis que je rêvais--m'a révélé vos procédés d'un bout à l'autre...

--Le traître! siffla M. Turlow.

--Mais, après tout, je vous dois presque de la reconnaissance, continua Mme Rowlands, passant de la furie au froid sarcasme. Ah! messieurs les «Débarrasseurs,» vous avez désespéré de me vaincre par votre méthode ordinaire et vous vous êtes livrés, en mon honneur, à des frais d'imagination. Il y a quelques mois, vous partez sans prendre congé, sous prétexte d'affaires au bout du monde, tandis qu'en réalité vous menez dans les stations thermales environnantes un train galant dont les joyeusetés sont célébrées par le _Courrier des Eaux_, journal des plus futiles, certes, mais dont la lecture, pourtant, peut quelquefois n'être pas sans intérêt. Puis, quand on me croit réduite à merci par l'abandon et préparée aux coups de tête par le ressentiment, vous apparaissez à l'improviste dans ma solitude, vous me racontez je ne sais quelle fastidieuse histoire de voyage tendant à me faire admettre, sous une forme divertissante, la nouvelle de la mort d'Edward, que vous offrez allègrement de remplacer. En même temps, vous osez m'amener le stupide John, votre valet de chambre, sous un accoutrement d'homme d'église; vous dressiez la souricière d'un prétendu mariage religieux qu'on eût fait légaliser plus tard. Vous caressiez la chimère d'établir une intimité provisoire qu'Edward devait venir interrompre au moment le plus favorable pour proclamer le scandale et rendre un divorce inévitable. Après cet éclat, l'heureux Edward, conformément aux règles du Club, serait allé magnanimement proposer son coeur et sa main à Mme Clara Turlow, pour guérir la blessure faite à son amour-propre. Car vous êtes marié, monsieur Archibald Turlow! Et je crois savoir que Mme Turlow est une personne accomplie, sous tous les rapports, un modèle de beauté, d'esprit, de tendresse, ce qui vous rend peut-être moins excusable encore que l'ingénieux Edward...

--Je proteste!... essaya de madrigaler Archibald...

--Bien joué, messieurs, continua Mme Rowlands sans entendre, le piège était infaillible; mais, je le répète, j'étais avertie, je vous ai laissé faire autant qu'il le fallait pour justifier mes représailles, puis je me suis vengée, mais vengée, entendez-vous bien, avec toute l'ardeur et tout le raffinement d'une femme poussée à bout, d'une créature, aussi, dont le sang indien brûle les veines! Oui, je me suis assouvie, saturée, gorgée de vengeance par des moyens que vous ne soupçonnez pas encore et dont vous allez frémir...

Turlow sentit renaître son malaise d'après dîner et d'horribles soupçons l'assaillirent: il se demanda si Mme Rowlands tenait de ses aïeux la science autochthone des poisons subtils, traîtres, dévorants, torturants, irrémédiables...

--Alors, ce repas étrange, ces mets qui brûlent et déchirent?... interrogea-t-il, subitement hors de lui...

Les yeux bleu noir de Mme Rowlands se mirent à darder le flamboiement d'un regard de vipère.

--Ah! vous y songez, à la fin! Ce repas, répliqua-t-elle avec un petit rire assassin entre les dents, ce repas est tout pareil à celui que vous vous vantiez si gaiement d'avoir fait dans les neiges, il n'y a de plus que la réalité: vous venez de débuter avec succès dans l'anthropophagie; vous avez absorbé, d'un bel appétit, ma foi, votre très honorable collègue Edward Rowlands, vous l'avez dévoré tout entier, et je me plais à penser qu'il ne vous cause aucune désillusion quant aux qualités plutôt comestibles qu'intellectuelles dont vous le prétendiez pourvu.

Turlow blêmit; ses joues se plombèrent de teintes violacées:

--Un pareil crime, à propos d'un badinage! Ce serait hideux, ce serait atroce; ce n'est pas possible, non! je ne veux pas!...

Il délirait, puis se rebella, fouetté par la rage ou le dégoût, et supposa qu'on se jouait du léger trouble où l'avait mis le Champagne.

--Mensonge! cria-t-il, comment eussiez-vous commis ce forfait? Edward est vivant, il se cache dans une retraite ignorée de tous et que vous ne sauriez deviner.

Mme Rowlands, rassérénée, mettait une volupté de tigresse à tourmenter sa victime.

--Je vais vous convaincre d'un mot, interrompit-elle; sachez que la gracieuse Mme Turlow, votre épouse, fut ma complice dévouée dans cet «imbroglio;» nous échangions une correspondance, car notre liaison devait, à tout prix, rester secrète. J'ai su de la sorte qu'Edward, en «Débarrasseur» consciencieux, promenait chaque soir chez elle ses assiduités, de même que vous m'accabliez des vôtres. Edward a-t-il fait plus ou moins de progrès dans l'affection de Mme Turlow, je l'ignore; c'est un point que ma ravissante amie a finement évité d'élucider dans ses lettres. Quoi qu'il en soit, mon fidèle Hésékiah, le robuste rejeton des esclaves de mes ancêtres, avait l'ordre, hier, pendant la nuit, d'aller guetter M. Rowlands aux environs du Cottage de Mme Turlow,--le nommé John a rencontré, je crois, près d'ici, le même Hésékiah lorsqu'il se mettait en route.--Suivant mes instructions, il a bâillonné, garrotté et ramené sur ses épaules le chétif Edward Rowlands. Vous savez la suite...

Le doute n'était plus possible. Archibald, chancelant, éprouva derechef l'odieux effondrement intestinal.

--Des sels, de l'air, je meurs! vociféra-t-il pour la seconde fois!

Mais, comme tout à l'heure, ses cris n'eurent d'autre réponse que le retentissant éclat de rire de Mme Rowlands.

--Allons, j'ai pitié de votre faiblesse ridicule et de votre pénible digestion, dit-elle; regardez et soyez guéri!

Elle se jeta d'un bond sur l'autre rideau japonais, faisant face à celui de l'antichambre,--cette fois c'était une poignée de papillons d'or semés sur un ciel de satin azur:

--Entrez, il est temps, dit-elle au personnage dissimulé derrière la draperie. Et le personnage surgit aussitôt.

* * * * *

Alors, tableau, mais tableau vivant! On vit paraître Edward Rowlands lui-même, en chair et en os, non débités à part, Edward sans aucune dissection et tel que la nature américaine l'avait facturé depuis trente et quelque cinq ans.