Chapter 8
Il ne pouvait se résigner à la perspective de devenir ridicule, non seulement dans sa ville natale, mais dans les innombrables rééditions de Baltimore que la loi des vibrations répand sur l'étendue.
Oui, Jonathan commençait à regretter d'avoir établi la parité absolue de tant de multiplicités de mondes sériés ou l'on allait se gausser de lui. Que dis-je? En proie aux plus noires amertumes, Jonathan renonçait à ses thèses favorites; il niait carrément l'exactitude de sa découverte et répudiait l'effort de son génie. Il ne voulait plus de cette vibration universelle qui avait si mal tourné!
--Chimère, se disait-il, la simultanéité des oscillations; folie, et stupidité, l'équivalence des déplacements matériels. Que diable s'était-il allé mettre en tête? Comment n'avait-il pas compris que le propre d'un jugement sagace, d'un esprit clairvoyant, serait de tendre à la variété, à la variété toujours, toujours et partout? Comment, lui, d'un caractère inoffensif, enclin même à la philanthropie, ne s'était-il pas révolté dès la première heure contre le danger d'une inflexible et décourageante ressemblance entre les planètes?
Halluciné de la sorte par le désespoir, il monologua jusqu'à prétendre que la navigation trans-éthérienne était indirigeable, et que les aérostats ne pouvant que monter, monter toujours, leur seule utilité devait être de transporter l'homme dans un astre différent, loin des femmes frivoles et des belles-mères par trop terrestres.
Cette nouvelle fantaisie s'implanta dans sa cervelle à tel point qu'il résolut de grimper jusqu'à la planète la plus proche, c'est-à-dire jusqu'à la lune, se berçant de l'idée qu'il suffirait de franchir à l'état somnambulique les régions privées d'air respirable et d'atteindre le point précis où les forces de la pesanteur bifurquent à angle droit vers la sphère voisine.
Fort de ce calcul, Jonathan, toujours navré, s'installa secrètement dans son aëroscaphe tout neuf, prononça le «lâchez tout» qui impliquait aussi Mme Sharp et Mme Bridge, se magnétisa d'un hypnotisme soigneux et parvint, frappé de catalepsie, aux plus hautes solitudes du ciel.
Dormait-il ou non en voguant dans l'immensité bleue? Il l'ignorait, mais son esprit avait gardé la notion des incidents du voyage, et tout à coup, le regard fixé sur les nuées planant en bas, il remarqua que la nacelle avait décrit un mouvement de biais et s'était mise à redescendre.
O joie profonde, exaltation surhumaine! Jonathan quittait la route territoriale et nageait dans la banlieue céleste de la lune!
Il s'arracha violemment à sa torpeur et s'apprêtait à faire une joyeuse et triomphale entrée dans ce globe inconnu dont il voyait déjà se débrouiller la superficie, où tant d'étranges émerveillements l'attendaient sans doute.
Mais, hélas! à mesure qu'il se rapprochait de sa destination, il discernait des sites familiers.
Bientôt, tristesse amère, il reconnaissait les clochers, les cheminées d'usines, le camionnage tumultueux et la foule toujours soucieuse et affairée de sa ville natale.
Dix minutes plus tard, désillusion complète, il jetait l'ancre dans un jardinet tout pareil à celui qu'il avait quitté le matin, et, tout d'abord, il y rencontrait, affectant l'inquiétude et prodiguant les reproches, une autre épouse Bridge et une seconde veuve Sharp qu'il lui était impossible de ne pas considérer comme une stricte imitation des deux furies dont il avait tenté de se délivrer par l'exil ascensionnel.
Hélas! les deux planètes se copiaient fidèlement; l'admirable prévision de la réciprocité des mouvements corpusculaires passait à l'état de vérité mathématique. Jonathan avait sous les yeux la démonstration rigoureuse de sa découverte; à sa très grande gloire, mais à son plus grand regret, il possédait la preuve que tout se passe dans la lune absolument comme sur la terre, et qu'enfin il n'est rien de neuf sous la fabuleuse infinité des soleils, ni dedans.
Une seule consolation lui resta lorsqu'il se revit aux prises avec les ennuis du ménage:
Au plus fort des criailleries et lamentations, il se flattait que la présente Mme Bridge et l'actuelle veuve Sharp n'étaient que la figuration apparente ou le fac-simile moléculaire et lunaire des deux agréables créatures qu'il avait si prestement délaissées.
La véritable Mme Bridge, pensait-il, et l'authentique belle-mère n'avaient plus pour plastron et souffre-douleurs que l'autre Jonathan, celui qui, en raison de l'atomisme vibratoire et répercussif, avait dû, nécessairement, fuir en ballon de quelque planète ignorée, puis descendre dans le vrai jardin de la maison même de l'incontestable veuve Sharp de Baltimore.
VENGEANCES DE FEMMES
Si nous disions immédiatement, sans précautions oratoires, ce que c'était que les «Débarrasseurs» (groupe à part du Cercle social et industriel d'Albany), nous risquerions de froisser plus d'une âme féminine et d'allumer le feu de la colère dans un nombre double de jolis yeux. Notre but est tout différent: nous désirons captiver l'entière sympathie des lectrices, pour peu que cette bluette rapide ait la chance d'en rencontrer, et, dans ce but, nous leur présenterons, tout d'abord, une femme charmante, dont la situation ne manquera pas de les émouvoir et qui, d'ailleurs, est le principal personnage de notre récit.
Mieux que nous, du reste Mme Annah Rowlands, c'est le nom de la ravissante personne, caractérisera plus tard les «Débarrasseurs» selon leur mérite et leur vaudra probablement une condamnation sans merci, par ce seul fait qu'elle a contre eux de justes griefs.
Car, s'il est déjà fâcheux de fournir à la généralité des dames le moindre sujet de rancune, nous considérons comme une impardonnable scélératesse d'avoir réduit à l'affliction--qui sait, peut-être au désespoir!--une créature d'élite, belle à pouvoir se passer d'esprit, avisée et subtile au point de se faire pardonner et son esprit et sa beauté.
Oui, Mme Annah Rowlands, de stature et de tournure patricienne, mais sans maigreur, possède une foule d'attraits que relève on ne sait quoi de pittoresque et d'original. D'après les on-dit, elle descendrait, par la ligne maternelle, des peuplades errantes de l'Amérique vierge d'autrefois: il lui reste l'héritage plastique d'une suite d'indigènes ayant maintenu leur splendeur de race malgré les croisements avec l'exténuée civilisation. De là les multiples aspects d'Indienne ténébreuse et d'Anglaise raffinée qui se confondent, chez elle, en une indicible harmonie. Ses longs cheveux d'ébène et de satin ont la frisure souple d'une toison de blonde; le front bas s'arrondit sur des saillies vigoureuses; l'ouverture des yeux, étroite comme un mince trait de plume, se prolonge jusque sur les tempes, mais les sourcils châtains dessinent une courbe pleine de noblesse; la pupille est d'un noir d'encre de Chine, mais elle éclate dans un iris du bleu le plus doux; ses lèvres sont passablement sensuelles, mais armées d'un sourire fier; on devine, dans tout cela, l'élévation des sentiments et la fougue des instincts prompts au caprice, une gravité qui sait n'être pas dupe d'elle-même et des tendances à la fantaisie qu'une volonté très décidée refoule et comprime au besoin.
En ce moment, par exemple, Mme Rowlands est seule dans son salon, elle est frappée de mélancolie, elle se débat contre une foule de préoccupations. Eh bien! elle reste assise bien droite sur le divan, elle ne prend nulle pose découragée, aucun froncement ne trouble l'arc majestueux de ses sourcils, elle ne veut pas de mise en scène à sa douleur et n'en calcule pas l'effet tragique par une oeillade à la glace. Lorsqu'elle sort de sa rêverie, elle parcourt quelques passages du _Courrier des Eaux_, journal d'une futilité manifeste, et pourtant elle trouve le moyen de prêter quelque attention à cette lecture, elle ne s'impatiente pas de la lumière d'or et du souffle de l'été qui rentrent à flots par les fenêtres grandes ouvertes et même elle ne dédaigne pas d'admirer par instants les longues flèches enflammées du soleil d'après-midi, se brisant sur les verdures ondoyantes et sur les touffes de fleurs du joli jardin qui entoure le Cottage.
Et n'allez pas croire à quelque vain souci d'amour-propre résultant de la querelle avec les «Débarrasseurs.» Ce ne serait là qu'un incident tout à fait secondaire. Les ennuis de Mme Rowlands sont sérieux; le coeur de Mme Rowlands est en deuil:
Son mari, M. Edward Rowlands, l'a quittée à l'improviste, il y a plus de trois mois, pour on ne sait quels projets plus ou moins problématiques, et n'a plus, depuis lors, donné de ses nouvelles.
Très millionnaires tous deux, indépendants l'un vis-à-vis de l'autre par la fortune, leur alliance, née d'une passion soudaine et réciproque pendant un tour de valse dans le tohu-bohu d'un bal officiel, semblait réunir toutes les chances de réaliser l'idéal, si peu fréquent, d'un roman d'amour dans le mariage. Mais dès le début, Mme Annah Rowlands avait résolu d'entretenir dans le roman toute la pureté et toute la poésie requises pour le rendre durable, tandis que son collaborateur, le pimpant Edward, un peu rétif, peut-être, à plier sous la maîtrise d'une femme supérieure qu'il n'avait pas suffisamment devinée, tenta d'agrémenter les devoirs matrimoniaux par des allures déliées et par bon nombre de frasques, renouvelées de ses anciennes moeurs de garçon. Bientôt il redevint d'une assiduité tenace au club des «Débarrasseurs» dont on commence, j'espère, à deviner la funeste influence, et finalement il prit le chemin de fer sans dire adieu, sans fournir la moindre explication.
Telles sont les noires circonstances passées en revue par Mme Rowlands et contre lesquelles se ramasse et fermente sourdement sa colère, quand un groom lui remet, sur un plateau d'argent, la carte d'un gentleman réclamant l'honneur d'être reçu.
«Archibald Turlow,» lisait-on en fines lettres penchées sur le carré de bristol.
--Dites à Hésékiah d'introduire, ordonne Mme Rowlands aussitôt, sans qu'aucune altération dans son attitude la montrât satisfaite ou mécontente de cette diversion.
A peine eut-elle, quand le groom fut sorti, ce rapide redressement des nerfs, ce sursaut contenu des tempéraments de bataille préparant l'attaque ou la défensive à l'approche de tout venant.
Un instant après, Hésékiah souleva le rideau japonais qui sépare le salon de l'antichambre--une brillante volée d'oiseaux de peluche bleue brodés sur un ciel d'or.--Hésékiah, dont on est prié de remarquer la mine farouche et la face écrasée aux tons cramoisis, se sangle d'une sévère livrée d'intendant que crève de toutes parts sa carrure d'hercule. C'est évidemment un Indien peau-rouge, domestiqué depuis peu. Des grognements roulent dans sa gorge; il s'efface contre les replis de la tenture et prend l'air menaçant d'un valet de bourreau pour enjoindre au visiteur d'entrer.
M. Archibald Turlow ne s'arrête pas à ce détail d'intérieur; il s'incline respectueusement, tandis que la tapisserie japonaise retombe derrière lui, puis exhibe, quand il s'est remis debout, un parfait échantillon du dandysme le plus élégant.
Sa main droite, serrée dans un gant jaune paille, retenait le gibus fermé contre la bande du pantalon de casimir brun-clair; la main gauche, nue, soulevée par un mouvement gracieux du bras, chiffonnait l'autre gant et balançait diagonalement un stick minuscule sur le gilet blanc-crème et sur les revers du veston bleu-pâle, décoré d'un bouton de rose.
Archibald semble avoir dépassé depuis deux ou trois ans le trentième printemps de la première jeunesse. Il est de figure agréable, ses cheveux blonds, un peu clairsemés dans le milieu, ajoutent de la distinction à son front placide et pur; ses favoris crépus se dispersent en une légère nuée d'or; ses yeux bleus se noient dans cette vague morbidesse bistrée que creusent d'un fin lacis de rides les fatigues d'une existence de viveur; sa bouche, fraîche encore, s'entr'ouvre sur des dents blanches; mais l'ensemble parait indiquer que sir Archibald est d'une fatuité singulière, et le sourire sentimental qu'il arrondit depuis son entrée révèle sa confiance absolue dans le succès de cette visite chez une dame quasi veuve et prise d'ennui.
--Madame Rowlands sera surprise, dit-il, de me voir chez elle sans que j'aie sollicité cette faveur par une lettre, mais ma démarche offre un caractère d'urgence extrême et ne pouvait être différée.
--En vérité! nuança Mme Rowlands de manière à ne montrer qu'une politesse mélangée de réserve et qu'une curiosité teintée de beaucoup de scepticisme.
--Oui, le sujet qui m'amène auprès de vous est grave, continua M. Turlow, grave à tel point qu'il m'en coûte affreusement de l'aborder, car il me faudra vous apprendre un événement fatal, une terrifiante catastrophe!...
Le sourire persistant du coquet Archibald n'était guère d'accord avec ce sinistre début, et de son côté la belle Mme Rowlands crut devoir ne rien déranger à ses dehors d'impassibilité parfaite.
--Veuillez vous asseoir tout d'abord, dit-elle en désignant un fauteuil, vous pourrez ensuite me raconter plus commodément autant de choses funestes qu'il vous plaira.
M. Turlow s'installa bien en face de Mme Rowlands et braqua droit sur elle la langueur caressante de son regard bleu.
--J'étais, madame, entama-t-il, un des plus intimes amis de votre mari, l'excellent Edward Rowlands.
--Oui, vous fréquentiez tous deux, je crois, la confrérie des «Débarrasseurs,» une sorte de société secrète, n'est-ce pas? interrompit Mme Rowlands, sans paraître attacher la moindre importance à sa question.
--Oh! une simple succursale du Cercle industriel, sans rien de particulier, répondit Turlow en glissant sur ce chapitre! C'est là qu'Edward et moi nous arrêtâmes le projet d'un voyage dans le Far-West. L'expédition devait rester mystérieuse, car il s'agissait de la découverte et du rachat à vil prix d'une abondante mine d'or. L'ami Rowlands, malgré ses millions, jugeait spirituel de réparer ainsi quelques pertes assez grosses au baccarat; moi, je l'accompagnais en simple oisif, désireux de parcourir des pays inconnus.
--Très ingénieux! remarqua Mme Rowlands, dont l'observation semblait s'appliquer aussi bien à l'entreprise en elle-même qu'au motif invoqué en faveur de la fugue d'Edward.
--Nous prîmes donc l'express, il y a trois mois, raconta Turlow, et nous filâmes tout d'une traite jusqu'au Nebraska. La première partie de l'excursion fut ravissante, car nous passâmes la plus grande partie du temps à parler de vous. Edward, traitant assez cavalièrement le bonheur qu'il laissait derrière lui, peut-être pour se dissimuler la profondeur de ses regrets, vous attribuait une foule d'éminentes qualités qu'il appréciait mal..., tout en leur rendant justice sans le vouloir. Il me disait votre talent de musicienne et me définissait le charme d'une voix de contralto que vous n'ayez encore daigné faire entendre, paraît-il, qu'à lui seul. Il me dépeignait aussi les façons délicates et dignes que vous mettez dans l'amour, le caractère de grandeur dont vous entouriez les relations conjugales; il ne me cachait pas que son esprit assez positif se sentait mal à l'aise dans une pareille fréquentation du sublime; enfin, il montrait quelque frayeur à l'égard de certains emportements qui trahissent en vous, affirmait-il, la filiation aborigène; il redoutait les extrémités vengeresses, sans doute irréfléchies, mais terribles, où devait vous pousser une irritation qu'il n'avait que trop provoquée. Or, ce portrait qu'Edward encadrait de diverses atténuations inspirées, je persiste à le croire, par le remords qui le travaillait, ce portrait exerça bientôt sur moi la fascination la plus envahissante...
--Mais vous ne me parlez guère de mon mari, dit Mme Rowlands, distraite.
--J'insiste sur ce qu'il possédait de meilleur, sur ce que tout le monde lui envie, ajouta Turlow...
--Trop aimable! interrompit Mme Rowlands avec le ton qu'il fallait pour arrêter ce flot montant de madrigaux.
Mais le sémillant Archibald n'était pas homme à se décourager pour si peu.
--Bientôt je ne regardai plus rien de l'immense paysage étendu sur le parcours, continua-t-il; je tenais les yeux fermés sur votre image qui flottait dans ma pensée; lorsque, par hasard, je les rouvrais sur le brouillard des prairies ou les vapeurs bleuâtres de l'horizon, c'est votre être encore qui m'apparaissait tel que le dessinait mon rêve, bien inférieur, certes, à la réalité... Vous comprendrez sans peine combien ce pèlerinage tout rempli de vous devait allumer en moi jusqu'à la frénésie le désir de revenir et de vous connaître enfin...
--Voilà qui est fait, il ne vous reste plus qu'à m'apprendre les péripéties du retour, dit Mme Rowlands avec les marques d'une attention qu'il serait exagéré de qualifier autrement que de médiocre.
--C'est alors justement que le malheur, un malheur irréparable, nous attendait! soupira Turlow.
--Vous me faites frémir, prononça Mme Rowlands arrangeant du bout des doigts les froissements de sa robe.
--Nous touchions à la fin de l'hiver, reprit M. Turlow, quand nous revînmes des vallées du Nebraska; nous nous élançâmes au delà de Chicago par l'express de l'Indiana et nous nous disposâmes à pousser une pointe sur l'Illinois...
Mme Rowlands acceptait sans sourciller ces complications géographiques et grammaticales. Turlow poursuivait avec chaleur:
--Nous étions parvenus jusqu'aux immenses solitudes des plaines qui dorment par là, quand fondit sur nous, lente d'abord, puis furieuse, puis interminable, une tourmente de neige sous laquelle le train, arrêté dans sa marche, se trouva bientôt enseveli sans apparence de secours possible. Ainsi qu'il arrive en pareille saison, nous étions peu nombreux; quelques gentlemen seulement, voyageant pour affaires. Pas de dames. Personne n'avait emporté de provisions et dès le second jour de ce blocus la perspective de manquer de vivres devint une terrifiante certitude. Mark Twain, vous le savez, a raconté des scènes de cannibalisme occasionnées par une aventure du même genre, mais le spirituel humoriste a drôlatiquement exposé l'affaire sous forme de fantaisie attribuée aux impressions de voyage d'un fou. Or, M. Mark Twain n'en a pas moins décrit et deviné les choses avec une exactitude frappante. Les événements se succédèrent, pour notre lamentable caravane, à peu près comme dans le récit du romancier...
Mme Rowlands eut un cri d'émotion franchement glaciale, en rapport avec l'effet de neige qu'on lui racontait:
--Ciel, mon mari! fit-elle en suivant des yeux le vol dormant d'une libellule dans l'embrasure d'une des fenêtres.
--Vous saurez trop tôt ce qu'il advint de lui! pleura l'éloquent Archibald. Après le septième ou huitième jour d'inanition complète, la rage, l'audace, le cynisme de la faim s'exprimèrent ouvertement dans toutes les conversations. Sans plus de phrases, nous décrétâmes de nous sacrifier un par un à l'appétit général. La locomotive devait remplir l'office de fourneau. Nous ne tirâmes pas au sort, ce système ayant le défaut de sembler toujours injuste à celui qu'il atteint: Nous procédâmes d'une façon plus philosophique en décidant d'immoler d'abord les gens les plus distingués de la compagnie par le savoir, l'habileté pratiquement prouvée, la renommée ou la fortune acquise, les individus, en un mot, qui, sans négliger leurs propres affaires, avaient pu rendre une somme respectable de services à leurs contemporains. Nous devions aller graduellement de la sorte jusqu'aux types de deuxième, de troisième et même de dernière catégorie dans l'ordre de la valeur personnelle. Le chagrin d'être désigné dans les premiers rangs devenait ainsi moins amer et presque flatteur. D'autre part, nous laissions aux nullités, aux fruits secs, aux zéros avérés de la troupe l'espoir d'être sauvés et de devenir bons à quelque chose, au moins dans l'avenir.
--J'eusse adopté cette clause, ne fût-ce que pour prolonger le plus possible les chances de mon mari, insinua Mme Rowlands, sans souligner d'intention épigrammatique.
--Nous ouvrîmes la série des holocaustes, continua M. Turlow, en commençant par le mécanicien, le chauffeur et les gardes du train, instruments d'utilité publique et de dévouement humanitaire au-dessus de toute contestation. Mais ces travailleurs, généralement mal nourris, ne nous fournirent que des plats peu substantiels. L'appétit ne fit que s'accentuer après cette sorte de hors-d'oeuvre. Les dîneurs murmuraient; nous inscrivîmes bien vite sur le menu du jour un homme politique éminent, à la fois sénateur, magistrat et président de conseil d'une foule d'administrations de finances. Ce haut fonctionnaire était littéralement farci d'appointements et d'honneurs, il n'y avait nulle indiscrétion à réclamer de lui un dernier «service.» Mais force nous fut de constater que ses facultés morales s'étaient singulièrement enrichies aux dépens de l'enveloppe corporelle. Impossible d'imaginer un plus mince régal que cette carcasse de dignitaire consommée avec accompagnement de quelques bouteilles de neige fondue...
Le sourire vainqueur errait toujours sur les lèvres d'Archibald pendant ces funèbres narrations; on voit voltiger de même sur les fleurs attristées des cimetières les blancs papillons grisés de soleil. Archibald dépensait, de plus, une loquacité rare.
--Le besoin d'une nourriture solide devenait plus criant que jamais, dit-il, et nous nous jetâmes sur un gros industriel qui fit, enfin, assez bonne «contenance» au banquet donné en son honneur. Tout en augmentant sa prospérité par l'application des récents progrès scientifiques, ce positiviste n'avait pas méprisé les raffinements de la gastronomie: il exhalait d'une manière posthume les arômes d'un gourmet d'ancienne date...
Une apparence de bâillement passa sur les traits majestueux de Mme Rowlands.
--J'abrège cette désolante nomenclature, continua sir Archibald fort à propos, et j'arrive au moment où, par une suite d'élections toujours conclues en raison inverse du mérite individuel, nous restâmes seuls, Edward et moi.
--Hélas! dit Mme Rowlands avec indulgence, j'avais pressenti que mon mari serait épargné jusque-là.
--Le train de secours persistait à ne pas venir, poursuivit M. Turlow, et quelle que fût l'immensité de mon désespoir, il me fallut détruire l'infortuné pour subsister jusqu'au dégel!
--Horrible! horrible! s'écria Mme Rowlands d'un accent méthodiquement pathétique.
--Oh! j'atteste, se hâta d'ajouter Turlow, je jure qu'on avait consciencieusement marqué son tour: trop peu d'usure cérébrale, trop de force physique en réserve... un luxe de chair inouï!...
--Mais vous-même, comment demeurâtes-vous le dernier? interrompit Mme Rowlands, plutôt compatissante que sarcastique.
--Rien n'était plus juste, répondit modestement Archibald; cependant, je puis alléguer que, dès le début de l'affaire, lorsqu'on classa nos talents respectifs, j'eus l'heureuse inspiration de me faire passer pour cuisinier...
Mme Rowlands rêvassait pendant cette explication:
--Pauvre Edward, en somme, je l'adorais... beaucoup... Que vais-je devenir sans lui?...
Elle exagérait le tendre roucoulement d'une jeune veuve ou d'une colombe dépareillée. Elle eut une larme..., oeuvre d'art plus merveilleuse que n'importe quel strass criblé de rayons.
--Eh bien! madame, gardez une consolation dans cette détresse, s'écria Turlow avec un surcroît d'enthousiasme; songez que la plus précieuse qualité d'Edward, c'est-à-dire son amour, survit tout entier en moi. Ses sentiments, que j'ai dû forcément absorber et m'assimiler comme le reste, s'ajoutent aux miens et déterminent dans mon âme le phénomène d'une double passion; depuis que je vous vois je me perds dans ce trouble étrange d'aimer ardemment pour deux...
Archibald, comme ponctuation, s'était laissé tomber aux genoux de Mme Rowlands et la tirade prenait le tour d'une déclaration en règle.