Chapter 7
Il était trop certain que la lutte tant redoutée entre les deux rivaux devenait imminente. La salle ne respirait plus.
--Et maintenant, poursuivit Kellog, cette femme, accablée par l'accumulation des fluides, n'est plus rien qu'un simple appareil nerveux, une chair articulée, dont la science agite à son gré tous les ressorts. Regardez, regardez!
Et, soulevé sur ses orteils, satanique, il projeta violemment en avant son bras plus maigre, plus long qu'un coup d'épée.
Olivia se crispa dans une roideur de morte et tomba droit à la renverse, comme un marbre abattu de son socle. La tête fit un bruit sourd sur les planches, et Kellog, évoquant on ne sait quelle atroce apparition d'Hamlet en démence, s'accroupissait sur le cadavre de cette autre Ophélie, broyait sous ses deux genoux le corps d'Olivia qui, toujours plus froide, toujours plus pâle, semblait plus étrangement morte que jamais.
Spectacle hideux! les hurlements d'épouvante et de dégoût couvraient le trémolo frénétique de l'orchestre, quand le docteur Kellog, abandonnant sa proie, parla d'un verbe haut qui dominait le tumulte.
--Que craignez-vous, qu'admirez-vous, criait-il. Folie que tout cela, pure illusion, simple charlatanisme! à la portée de tous et de chacun, j'ai promis la vérité, je vais la dire!
Il pérorait, sursautant à chaque mot, fou de sincérité, certain de l'effet qu'il allait produire; il cherchait dans les yeux de lady Warner une marque d'approbation et grimaçait du côté de lord Warner la moquerie et l'insulte.
--La vérité, la voici,--continua-t-il,--Cette femme n'est pas magnétisée! Allons donc, ne croyez rien de pareil; elle n'est ni somnambule, ni visionnaire; elle est mieux que tout cela: elle est une sublime comédienne, un clown incomparable, aux muscles d'acier, au sang-froid d'airain. La menace, la flatterie, le fer, le feu, rien ne peut la distraire du rôle qu'elle joue, rien ne peut vaincre son formidable pouvoir de dissimulation. Examinez-la, maintenant, étendue dans sa robe de bal, dormant un sommeil de marbre comme les statues de fiancées sur les tombes: Eh bien! simagrée épique, comble de l'art, elle ne dort pas plus qu'aucun de nous, elle entend chacune de mes paroles, elle lutte avec acharnement, avec héroïsme contre l'énorme éclat de rire qui lui monte à la gorge.
--Mensonge, mensonge infâme, vociféra lord Warner affolé de désespoir et d'humiliation.
--On ose dire mensonge! poursuivit l'implacable Kellog. On veut des preuves! On les aura: Debout! miss Olivia; c'est assez travaillé pour ce soir, la farce est jouée. Debout!
Par quel soubresaut de gymnaste endiablée miss Olivia se retrouva-t-elle, rose et souriante, à côté de son impresario? Personne n'eût pu le dire. Une tempête d'applaudissements se déchaîna. La raison publique était vengée par cet étourdissant coup de théâtre. Kellog et miss Olivia s'épanouissaient dans l'enivrement du triomphe; les cris de réprobation et d'anathème des adeptes se dissipaient dans l'ouragan des hurrahs proférés par la foule, lorsque, tout à coup, au plus épais du vacarme, le fracas d'une détonation retentit dans la loge de lord Warner.
Le silence se rétablit, subit, effrayant!
--Le malheureux! il croyait!--sanglota miss Olivia dans une clameur de commisération «non feinte,» cette fois, où son être tout entier vibrait....
Il croyait, oui, l'infortuné qui, par un suprême effort, descendit encore une fois de sa place sur la scène; il chancelait, il titubait déjà dans l'agonie; il s'accrochait de la main gauche au rebord de la loge et brandissait de l'autre main le revolver dont il venait de se frapper; un long filet de sang coulait sur l'horrible pâleur de sa face. Du profond de l'épouvante on le trouvait beau, cet illuminé qui succombait pour sa foi, ce poète qui ne voulait pas survivre à son rêve.
Mais pareille mort réclamait vengeance; Warner, effroyable d'énergie défaillante, visa Kellog et fit feu, puis glissa, veule et lourd, sur le sol.
Kellog, rugissant, se heurta le front des deux mains, vira plusieurs fois sur ses talons et s'abattit à l'autre bout du théâtre. Il avait, lui aussi, le visage souillé d'affreuses taches rouges.
Olivia restait seule debout, anéantie d'horreur, entre ces deux agonisants que tordaient les convulsions dernières.
Alors un cri strident partit de la loge de lady Warner!
Enfin! elle avait donc aussi quelque flamme de passion au coeur, cette rigide poupée d'Albion, jusqu'alors guindée dans sa rancune hautaine!
Plus souple qu'une nuée dans son flot de dentelle, elle fut d'une volée au milieu, de la scène, pointant sur le sein de sa rivale un poignard que miss Olivia, de sa main robuste, l'empêchait d'abaisser.
Ces fougueux événements s'accumulaient plus rapides que l'éclair; on regardait oppressés, cloués par le vertige. La crainte d'un autre meurtre, pourtant, délia les langues: on appelait à l'aide; une bousculade se ruait au secours de ces femmes écumantes de haine, de ces hommes que le râle étouffait.
Le désordre tourbillonnait en un crescendo furieux.
Mais quel soupçon, quel étrange soupçon, tout à coup, dans l'immense ahurissement!
Pourquoi les musiciens, penchés sur leurs pupitres, insouciants de ce qui se passe au-dessus de leur tête, prolongent-ils le raclement funeste de leur trémolo?
Non! l'on n'eut le temps de rien suspecter ni de rien prévoir; tout, ici, s'accomplissait avec la folle promptitude de la foudre et déjà de la noire situation surgissait à toute vitesse une pantalonnade furibonde.
Les blanches toilettes de lady Warner et d'Olivia s'étaient évanouies dans les dessous comme en une férie. On ne vit plus que deux riantes ballerines, au torse voluptueux dans le tulle transparent pailleté d'or, aux jambes parfaites, hardiment dessinées par le maillot de soie rose.
Dans le même instant, Warner et Kellog, sous prétexte de frétillements macabres, sortaient en quelques cabrioles de leurs habits de cérémonie et, cadençant des gestes symétriques, ils lançaient aux frises la blonde tignasse d'archange, la sombre coiffe de docteur que remplaçaient de hautes perruques écarlates, ils apparaissaient disloqués et tortueux, dans l'accoutrement bariolé de bateleurs prêts à la parade.
Et choyés d'acclamations en délire, sur le galop final sonné par l'orchestre à grands renforts de cuivres et de tambours, les quatre clowns, tout à l'heure tragédiens hors ligne, se déhanchèrent en une gigue épileptique, en une bondissante pantomime où les précédentes scènes d'incantations, d'effusion, de séduction, d'exaltation, sautaient sur le mode grotesque; fantoches désordonnés, énergumènes radieux, ils s'enfuirent enfin dans l'ouragan d'une ovation sans exemple dont les transports continuèrent longtemps encore après la chute du rideau.
Cet incomparable impromptu tint l'affiche pendant cent représentations avec d'autant plus de succès que les excellents artistes, maîtres de leur métier, alternaient avec un égal talent dans leurs rôles respectifs.
Lord Warner savait être, quand il lui plaisait, le plus sarcastique des distributeurs de fluide; Kellog, à son tour, ennoblissait de sauvage poésie les affres d'un amour impossible, miss Olivia prêtait une rare dignité de reine au type de l'épouse outragée et lady Warner se montrait, sans contredit, la possédée la plus plastique des temps actuels.
Le bruit court que le magnétisme américain ne se relèvera pas de cette facétie.
L'INEXORABLE MONOTONIE
Dès l'âge le plus tendre, Jonathan Bridge--ne s'étonner de rien quand il s'agit de cerveaux yankees--s'était passionné pour la science, et, certain jour, il crut avoir fait une découverte.
Il imagina que le courant électrique et les forces qui l'accompagnent n'avaient d'autre cause qu'un changement brusque opéré par le frottement, ou l'action chimique, dans la direction naturelle des molécules dont se compose le corps électrisé.
En d'autres termes--car on ne saurait être trop clair en de tels sujets, et, de plus, le présent récit touchant à des questions essentiellement conjugales, il est nécessaire d'éviter l'accusation d'obscurité que d'honorables lectrices, peut-être, formuleraient,--en d'autres termes, donc, Jonathan supposa que les phénomènes de l'électricité proviennent de la rapidité instantanée avec laquelle les molécules, dérangées par l'opération, reprennent leur place première.
La suite de l'histoire, on ose l'espérer, dissipera ce qui resterait encore de diffus sur ce point, maintenant réduit à sa plus simple expression.
D'ailleurs Jonathan n'attacha, plus tard, qu'une importance secondaire à cette hypothèse enfantine, et ne la rappelait volontiers que parce qu'elle était devenue le point de départ d'une seconde trouvaille, selon lui, bien autrement importante.
Mais, dans l'intervalle, Jonathan Bridge, ayant achevé ses classes sans révéler aucune disposition aux succès pratiques, était devenu le mépris de sa famille imbue de positivisme, la risée de ses anciens camarades d'école, déjà tous en marche vers la fortune, et avait dû, pour subsister, prendre une place de simple commis dans l'établissement de Mme veuve Sharp, la modiste la plus en vogue à Baltimore.
En matière de tenue de livres et de rédaction de factures, Jonathan tirait un merveilleux parti de sa supériorité d'algébriste, et démontrait, à tout venant, qu'il était un comptable non moins expert qu'assidu.
Mais, lorsqu'il errait par la ville, distribuant les commandes et recueillant les recettes, il songeait sans relâche à ses précédentes investigations scientifiques et caressait le vague espoir de s'y replonger si jamais, par chance improbable, une position moins précaire lui procurait des loisirs.
Or, cette chance l'attendait: il arriva qu'un jour la déesse Fortune laissa tomber sur lui son sourire d'or.
Miss Annah Sharp, une délicieuse blonde toute rose, et, mieux que cela, l'unique héritière de la riche marchande de modes, avait remarqué, puis examiné Jonathan; elle avait deviné de l'intelligence dans ce large front aux solides reliefs, de l'originalité sous le voile de ce regard toujours distrait. Peut-être aussi, fille d'Ève, s'était-elle acoquinée à la scrupuleuse réserve dont l'honnête Jonathan ne se départait jamais, quand le hasard les mettait en présence.
Toujours est-il que la séduisante demoiselle, assurée du consentement de sa mère qu'elle gouvernait en despote, dut faire le siège en règle du coeur de M. Jonathan et le harceler dans les derniers retranchements de sa modestie, pour qu'il se décidât à formuler la demande en mariage.
Distraction à part, il apprécia, toutefois, l'étendue de son bonheur en apprenant qu'aussitôt l'hymen conclu, Mme Sharp réaliserait de grosses rentes sur la cession du fonds de modes et que M. Jonathan coulerait définitivement l'harmonieuse existence d'un poisson dans l'onde, entre son attrayante épouse et sa providentielle belle-mère.
Miss Annah, fort éprise, mais passablement autoritaire, tint la main à ce qu'un laps de temps convenable fût réservé aux fiançailles et donna l'essor, pendant cette trêve, à tout ce que l'amour comporte d'épanchements poétiques.
Jonathan, de son côté, s'accoutumait graduellement à sa félicité prochaine; un sentiment de profonde sécurité vis-à-vis de l'avenir chantait dans son coeur; ses idées prenaient un libre vol sous le coup d'aile de l'enthousiasme, et c'est d'alors que date dans sa vie la conception de la seconde hypothèse annoncée plus haut:
Il lui vint, en effet, cette inspiration que l'irrésistible tendance d'un groupe de molécules à se mouvoir, selon la précédente définition électrique, dans une direction forcée, indiquait une marche analogue imposée aux molécules ambiantes et, par suite, à toutes les molécules de la matière universelle. De ce principe il déduisit la conséquence qu'en raison de l'impossibilité du vide dans la nature, aucune agglomération partielle de molécules ne saurait se produire sans qu'une configuration identique et simultanée d'une égale quantité de molécules s'effectue sur un point quelconque de l'espace.
Ce raisonnement de Jonathan Bridge se justifie à peu près par la manière évidente dont se comporteraient les éléments constitutifs d'une certaine somme d'air et d'eau renfermée dans une boule de cristal.
Il en conclut aussi qu'en subissant les lois illimitées de la gravitation et de la pesanteur, les atomes actionnés d'une même planète ne pouvaient aboutir au susdit mouvement similaire que dans une planète voisine et, par suite, dans toutes les planètes existantes.
Jonathan avait donc décrété que les êtres et les choses à l'infini s'agitent dans un inflexible parallélisme qu'il décora du nom de «vibration universelle» et nous avons hâte de narrer à quel degré cette conviction, en elle-même d'ailleurs bien candide, le rendit heureux, non seulement sous le rapport spéculatif, mais dans toutes les circonstances de sa vie publique et privée.
* * * * *
Le beau jour du mariage était enfin arrivé. Composant dès l'aurore, au miroir, son noeud de cravate, M. Jonathan éprouvait une extraordinaire satisfaction, car il envisageait à la fois son propre destin et celui de tous les Jonathans--ses semblables par leur agrégation native d'atomes,--qui, répandus par la vibration dans l'inénarrable multitude des univers, mettaient comme lui la dernière main à leur toilette de cérémonie, se contemplaient comme lui dans une glace et souriaient comme lui à l'image d'un fortuné gentleman dont le sort facile glisserait désormais sur des roulettes.
Chacun sait, il est vrai, combien aux approches des solennisations nuptiales une belle-mère, fût-elle presque bienveillante, une fiancée, ne fût-elle que modérément tyrannique, accumulent volontiers de soucis et de responsabilités sur la tête d'un futur qui leur doit tout.
Mais que pouvaient ces mêmes vexations sur Jonathan, dont la rêverie voyageait dans l'incalculable pluralité des mondes et supputait les effets du parallélisme corpusculaire? Il admirait la quantité stupéfiante de veuves Sharps qui, dans ce même instant, poussaient les mêmes cris déchirants à propos du retard des voitures; miss Annah jetait à son promis un de ces regards par lesquels une jeune femme sait indiquer clairement que le mieux à faire pour un homme délicat, en pareille circonstance, serait d'aller hâter l'arrivée des véhicules. Et Jonathan croyait voir s'allumer et tressaillir, comme une traînée d'étoiles sur l'infini, la double flamme de ce coup d'oeil impérieux.
La muette éloquence de miss Annah ne permettait pas de réplique. Jonathan se précipitait sur son gibus et s'esquivait, ravi de ce que la souriante multiplicité des Jonathans partait aussi d'un pied leste, arrondissait, avec une grâce non moindre, le bras autour de son couvre-chef, imprimait les mêmes balancements souples aux basques de son habit et dessinait quelque chose comme les figures symétriques d'une danse inter-planétaire sur le rhythme régulier des vibrations.
Avant d'atteindre la rue, Jonathan devait traverser un salon où s'épanouissait le gai brouhaha d'une foule de témoins et d'invités, lesquels ne laissaient pas que de chuchoter entre eux, sur le passage du futur, des propos plus ou moins bienveillants, concert aigre-doux qu'envenimait particulièrement certain cousin évincé de ses prétentions sur miss Annah. Mais l'habile Jonathan évitait sagement d'accrocher son amour-propre à ces petites pointes de perfidie et se disait que, même en dehors des fatalités vibratoires, il n'existe guère de milieu où l'on ne se complaise à dénigrer un brillant jeune homme que l'amour et le destin protègent trop ostensiblement.
Tout entier, d'ailleurs, aux conséquences kaléidoscopiques de son invention, il ne pouvait s'arracher à la persuasion qu'au même moment, dans chaque globe sidéral, le même salon de la même maison d'une autre Baltimore contenait un bataillon pareil de gentlemen vêtus de noir et de belles dames faisant papilloter les vives couleurs de leurs robes de fête dans les éclats d'argent que lançait ce jour-là le soleil printanier.
Encore ébloui de cette vision, Jonathan courait jusqu'au bureau des fiacres, il stimulait le zèle du loueur d'équipages en lui glissant un dollar dans la main et s'épouvantait, comme philosophe, et surtout comme comptable, du formidable total qu'allait constituer ce simple pourboire, simultanément octroyé par toute la kyrielle polystellaire des Jonathans.
C'est ainsi qu'appuyé à la loi des oscillations ubiquistes, Jonathan Bridge accordait à tous incidents petits ou gros, plaisants ou fâcheux, un égal et suprême intérêt.
A la mairie, au temple, où tant de contrainte s'impose aux jeunes époux donnés en spectacle, Jonathan persistait à s'absorber dans l'étude de son système. Il voyait se reproduire, comme dans les enfilades d'une rencontre de miroirs, les rotondités abdominales des magistrats municipaux et les gestes onctueux des clergymen; il regardait à la dérobée sa fiancée incomparablement ravissante en sa blanche parure de vierge et c'était une ivresse de pouvoir s'affirmer qu'une telle personne revivait, aussi pure, aussi gracieuse, aussi douce, dans toutes les régions cosmogoniques.
Le grand et interminable repas nuptial du soir eût peut-être risqué de compromettre la sérénité de Jonathan si, par bonheur, il ne s'était égaré plus que jamais, dans le bruit des assiettes, à la poursuite de sa chimère. Vers l'apparition de la poire et du fromage, la plupart des membres présents du sexe réputé le plus fort se mit à parler politique et Jonathan frémit en calculant l'effroyable masse de phrases ronflantes et de paroles superflues qui se dépensait alors dans l'ensemble des centres organisés.
Lorsque par-dessus l'arôme du café planèrent les vapeurs du gin et du whisky, d'autres convives de la catégorie à barbe crurent devoir sacrifier aux vieilles traditions en hasardant des gaudrioles de circonstance. Et Jonathan gardait un silence pudique, afin de ne pas augmenter la somme des propos repréhensibles que l'omni-vibration était tenue de répercuter universellement.
La taciturnité de Jonathan fut toutefois très critiquée, surtout par le cousin éconduit, et lorsque sur le coup de minuit ils prirent congé, les invités--ainsi que très probablement leurs copies extra-terrestres et hyper-célestes--estimèrent à l'unanimité que les Jonathans sur toute la ligne astrale n'étaient que d'assez nébuleux lourdauds.
Mais quelles heures de consolation paradisiaque, quand, débarrassé de l'obsession des amis en même temps que délivré des recommandations pathétiques de sa belle-mère, il put admirer sans témoins la beauté de sa jeune femme et constater ce qu'elle possédait d'agréments et d'esprit!
Sa félicité, durant cette nuit mémorable, fut d'autant plus ardente qu'il avait conscience de la partager avec l'entière série des Jonathans, alors tombée en extase aux pieds de la série correspondante de misses Annahs.
Car Jonathan ne pouvait douter que l'axiome du parallélisme moléculaire ne fût applicable aux choses de la pensée comme aux manifestations de l'ordre matériel--les sentiments n'étant qu'une résultante des commotions corporelles--et, dès lors, il se flattait qu'avec lui tous les innumérables Jonathans goûtaient les joies du coeur et les plaisirs intellectuels découlant de leur mutuelle découverte.
Pour tout dire, l'être intérieur de Jonathan semblait ne plus devoir offrir qu'une perpétuelle succession d'enchantements.
Au théâtre, par exemple, relégué au fond d'une loge où trônaient, sur le devant, mistress Scharp et sa fille, Jonathan voyait scintiller des myriades de lustres, se lever des milliards de rideaux, se dresser d'innombrables décors, se démener des fourmillades d'acteurs. Le même public du même théâtre de Baltimore subissait, dans toutes les Amériques possibles, le charme et l'émotion du même opéra, du même drame, et récompensait par les mêmes ovations le talent des mêmes interprètes. Quelques-uns des spectateurs, les mêmes partout, s'occupaient moins de la pièce que de la mise en scène de leur propre individualité; plusieurs dames, particulièrement, ne redoutaient pas l'expansion illimitée de leurs minauderies prétentieuses, et n'hésitaient pas à provoquer l'attention de l'aréopage masculin d'un bout à l'autre du fonctionnement atomique. Jonathan se complaisait à ces détails autant qu'à l'ensemble de la représentation. Tout cela s'illuminait et s'irisait dans son cerveau comme si, au fond de ses jumelles (un cadeau de sa belle-mère!), son imagination s'était éparpillée à travers les prismes magiquement réfractifs de deux immenses diamants.
A la visite des collections d'art, les marbres et les tableaux devenaient pour lui les prototypes d'une inépuisable reproduction de chefs-d'oeuvre; à la lecture des bons livres de tous genres, il considérait avec enthousiasme que le génie de l'humanité s'affirme dans tous les recoins de l'universalisme.
Enfin, il eut un fils, et le plus glorieux effet de sa théorie lui parut être que l'équivalence des déplacements substantiels déterminait la naissance d'autant de petits Jonathans Bridges, qu'il existait d'heureux pères Jonathans sous tant de calottes de cieux!
* * * * *
Mais qui l'eût dit? Cette dernière et touchante circonstance allait, tout justement, remplir de troubles une vie jusqu'alors débordante de satisfaction.
Depuis plusieurs mois déjà, Jonathan éprouvait quelque remords de garder son bonheur scientifique pour lui seul. Lorsque son honorable épouse eut conquis le titre de mère, concurremment avec toutes les dames Bridges, il jugea par trop criminel de la tenir dans l'ignorance du rôle qu'elle venait de jouer dans le panorganisme, et il s'empressa d'initier enfin sa conjointe à la prestigieuse conception de l'équipollence vibratoire.
L'effet de cette confidence fut terrible.
Mme Bridge communiqua la stupéfiante abstraction à Mme Sharp, et toutes deux, fixées à jamais sur l'état mental du pauvre Jonathan ainsi que sur la valeur de ses éternelles recherches transcendantes, ouvrirent contre le malheureux rêvasseur une guerre de persécution à outrance.
Mme Bridge, enfant capricieuse autrefois, dépassait d'un coup les dernières limites de l'acrimonie; Mme Sharp justifiait au centuple tout ce qui se fulmine contre les belles-mères dans l'omnimonde inventé par son gendre.
--Illuminé, faux savant, faux Américain, mangeur de dot, mauvais père!...
Telles étaient les moindres injures dont on accablait le novateur et qui lui incrustaient la honte jusqu'au fond de l'âme.
Son intérieur, jadis paisible, eût infailliblement tourné à l'enfer familial--horrible entre tous--s'il n'avait coupé court aux disputes en proférant le serment de s'atteler sur l'heure à des projets réalisables en flots de bank-notes et en avalanches de dollars.
Il était, du reste, persuadé que, grâce à la double hypothèse du replacement des molécules par l'électricité et de leurs réitérations planisphériques, ce ne serait pour lui qu'un jeu de donner son nom--et celui de tout le Jonathanisme--à la navigation interastrale.
Il se hâta d'approprier à cette fin le jardinet attenant à l'immeuble de Mme Sharp, de construire un ballon, d'installer des gazomètres, de collectionner les appareils indispensables; il ne resta bientôt plus qu'à trouver le mécanisme définitif, et Jonathan Bridge entreprit une lutte dernière contre les aspérités de la science.
Mais durant les rares minutes qu'il dérobait à ce travail, il s'avisa de transformations plus qu'étranges dans le caractère et l'attitude de Mme Bridge.
Endoctrinée--énergiquement--par sa mère, Mme Bridge devenait une mondaine infatigable; elle courait les raouts, promenait au bal les allures d'une coquette évaporée, semblait à peine se soucier du semblant de respect obligatoire envers son mari, M. Bridge, et affichait pour l'ancien cousin malmené des sympathies souverainement inquiétantes.
Alors un deuil immense envahit le coeur de Jonathan!