Chapter 17
«A l'heure dite, malgré la longue route et le froid noir dans une tourmente de neige, la foule arrivait en masses profondes et s'engouffrait dans la chapelle où le respectable Trimmel, lui-même, recueillait modestement--mais soigneusement--le prix des sièges.
«Le coup d'oeil, à l'intérieur de l'église, offrait, il faut l'avouer, un incontestable intérêt artistique.
«Sur l'autel, brillamment éclairé de l'étincellement des cierges, un enfant, un jeune Christ presque nu, seulement couvert d'un lange de toile d'argent autour des reins, dormait accoudé dans une gerbe entremêlée de fleurs des champs.
«Au fond de la scène figurait, en grandeur nature, la Vierge-Mère, se dressant sur une sphère symbolique, teintée d'azur céleste et semée d'étoiles d'or.
«A gauche du tabernacle un Saint Joseph se tenait debout, le regard au ciel, les mains appuyées sur un établi de charpentier. La dernière colonne de droite laissait dépasser le poitrail et la tête d'un âne, l'âne paisible de l'Ëcriture, lequel avait, pour le moment, les naseaux enfouis dans une auge.
«Tous ces sujets de la Sainte Famille présentaient l'aspect réaliste des sculptures polychromes à la mode italienne, exagérant le trompe-l'oeil de la vie; ils rayonnaient d'une intensité de couleurs qui semblait respirer.
«Le reste de l'édifice était également inondé de vive clarté, grâce aux réflecteurs d'une double rangée de lampions appliqués aux chapiteaux des piliers et rattachés entre eux, des deux côtés de la nef, par de vertes guirlandes de branchages entrelacés.
«Un murmure accentué d'admiration courut dans l'auditoire, et il ne fallut pas moins que l'aspect du révérend Trimmel, planant du haut de la chaire, pour que le calme exigé d'une assistance dévote se rétablît.
«Conformément à ses prospectus, M. Trimmel débuta par un onctueux prêche, tendant à démontrer que la découverte du Nouveau-Monde était prévue par l'Apocalypse..., effort d'éloquence essentiellement soporifique, mais que vint interrompre très à propos le bruit d'un timbre sonnant minuit. C'était le moment de la «great attraction» infernale ou divine! Qu'allait-il arriver? L'anxiété fut au comble; le silence haletait...--«Que ceux qui ont des oreilles, entendent, s'écria bibliquement M. Trimmel, que ceux qui ont des yeux regardent; car c'est l'heure où ce qui était écrit doit arriver...»
«Ayant dit, il quitta lestement la tribune et, reparaissant au bas de l'autel, il élevait dans ses mains et portait à ses lèvres un instrument de cuivre à courbures fantasques, en manière de saxhorn hérissé de clefs.
«Il emboucha le bugle d'un souffle violent, le manipula d'un doigté véloce et régala les oreilles sus-mentionnées d'une stridente mélodie, au rythme allègrement cadencé.
«Quant aux yeux... Était-ce une illusion? Non! Il fallait se rendre à l'évidence: des choses stupéfiantes s'accomplissaient:
«Remuée par le charme musical, la Vierge s'animait par degrés; elle abaissait le regard vers le «bambino» sommeillant, et l'enveloppait d'effluves attendries. Puis, exaltée par la joie d'avoir mis au monde un dieu, elle s'abandonnait en des attitudes harmonieuses, changeantes, souples, éthérées, composant une sorte de danse extatique.
«Sa gracieuse personne ne risquait que d'imperceptibles déhanchements, des fluctuations de torse vaguement voluptueuses, mais ses pieds mignons se croisaient et passaient de la pointe aux talons, avec une prestesse pimpante sous laquelle la sphère d'azur tournoyait sans que l'exquise ballerine perdît rien de son équilibre.
«Il n'en fallait plus douter, c'était la gigue, enfin! la gigue nationale, hardie, nerveuse, délurée, ravissante. L'enthousiasme se déchaînait. «Hip; hip, hourrah!» toute la Sainte Famille subissait l'impulsion; Saint Joseph battait des deux mains son établi qui roulait, autre miracle, un fracas de tambours et de cymbales; l'âne symbolique, agitant de la bouche une manivelle fixée dans l'auge, en tirait des clameurs d'orgue de barbarie, accompagnement féroce aux arrachements de clairon propulsés par Trimmel, symphonie acharnée pendant laquelle le Jésus caleçonné d'argent s'éveillait, saluait la compagnie, grimpait au sommet d'une colonne, évoluait vertigineusement autour des guirlandes doublées de solides trapèzes; montait encore et s'accrochait finalement aux plus extrêmes altitudes de la voûte.
«Alors le déchirant concert s'arrêtait net, laissant un silence mort.
«Trimmel fixait les hauteurs et lançait le terrible et traditionnel «are you ready?» question pleine de fatal mystère au bord de l'abîme!...
--«Yes!» cria l'enfant d'une voix où vibrait l'audace surhumaine.
«Et lancé dans le vide, pirouettant en un jolit saut périlleux où ses paillettes scintillèrent comme des brisures d'astre, l'adroit polisson retomba debout sur les épaules du révérend Trimmel, puis rebondit sur le sol dans la plus souriante posture accadémique et funambulesque.
«Interprétant alors dans un sens favorable l'étonnement muet des spectateurs, Trimmel reprit la parole dans le but d'évoquer des sentiments généreux et annonça que l'intéressant petit Jésus-Clown allait faire le tour de l'honorable société...
«Mais il parut que la mystification avait excédé certaines limites permises... Il surgit dans la foule, entre papistes et piétistes, un tumultueux débat sur la portée théologique de l'incident, un danger de mêlée, de véritable guerre de religion, qui pourtant finit par céder à l'unanime résolution de démantibuler absolument le facétieux Trimmel et ses indécents collaborateurs.
«Une effroyable effervescence s'alluma, des cris de mort retentissaient, l'affaire tournait rapidement au tragique.
«Comment s'y prirent Trimmel et C^ie pour s'éclipser pendant la bagarre? Nul ne saurait le dire, mais toujours est-il qu'un peu plus tard, sur le lointain horizon de Springfield, l'âne portant la Vierge et l'Enfant, Joseph charriant l'établi et les autres ustensiles de la troupe, le révérend Trimmel enfin, trottant en arrière dans sa longue soutane noire, cheminaient, comme pour une autre fuite en Egypte, à travers la vaste solitude des plaines poudrées de neige.»
* * * * *
Le récit se fût terminé très avantageusement sur cette image poétique, si le correspondant de Springfield ne l'avait fait suivre d'un fâcheux «post-scriptum» découvrant la farce, le «humbug,» dans toute son impudeur.
«Le père Trimmel, ajoutait ce gazetier, n'a d'autre but que d'utiliser au profit de la foi l'attrait toujours certain des spectacles acrobatiques.»
Pour surcroît d'impertinence, le reporter disait en terminant:
«Vous jugerez vous-même, bientôt, de la valeur du père Trimmel et de l'efficacité de son système de propagande, car il se propose de venir donner prochainement quelques représentations devant le public de Chicago.»
FIN D'ANNÉE
Sauf quelques variantes sans importance, les choses se passèrent comme d'habitude en ce trente et unième soir du dernier mois de l'année.
Sur le coup de neuf heures, les becs de gaz flamboyaient à l'intérieur du «Monologue-Bar,» établissement de boissons très intéressant, situé là-bas, bien loin, dans le Quartier Populaire de San-Francisco.
L'air était limpide; tout scintillait comme au début d'une fête. Aucune buée ne ternissait jusqu'alors les revêtements de glaces coulés sur les murs, et par le clair vernis des vitres on voyait la neige tomber lentement dehors, dans la joyeuse lueur de la lanterne plantée au- dessus de la porte du cabaret. Les fumées des premières pipes montaient en flocons distincts et ne formaient pas encore l'épais brouillard qui bientôt rejaillirait du plafond. Les employés du café se hâtaient d'apporter aux tables entourées de consommateurs les plateaux de métal blanc, les verres et les carafes où s'agitaient, comme un flot lumineux, les alcools, gin ou whiskey. Pour comble d'agrément, la jolie dame du comptoir souriait avec grâce au milieu d'un brillant fouillis d'objets de ruolz et de cristal.
En dépit, cependant, de ces motifs de sérénité que complétait l'exquise tiédeur de l'atmosphère, l'assistance des clients gardait une attitude morose, assez étrange, où semblait poindre le parti-pris de s'enfermer dans une sorte de mélancolie systématique.
Une dizaine de minutes s'étaient écoulées dans cet état de torpeur, lorsque Roboam Truddle, exactement comme les soirs précédents, vint s'attabler au point central de la buvette, en face du comptoir, bien en vue de l'assemblée.
* * * * *
L'arrivée de ce personnage parut provoquer parmi la réunion un vague mouvement de sympathie dont il eût été difficile à première vue de deviner la cause. L'homme, de stature élancée, était d'une maigreur osseuse à laquelle le pantalon noir étroitement serré aux jambes et le grêle habit noir, au collet relevé sur la nuque, donnaient un aspect de misère et de faim. L'oeil, d'une pâleur effarée, demeurait fixe sous les sourcils crispés en triangle; le nez, passablement long, tranchait par des tons cramoisis sur la teinte blafarde du visage; la bouche était largement fendue et le menton découpait un carré brutal; les cheveux bruns grisonnants coulaient en mèches éplorées le long des joues creuses et du grand front dont les lourdes saillies et les veines épaissies rejetaient à l'arrière un chapeau noir singulièrement démesuré d'altitude. Dans son aspect général, d'ivrogne de profession, M. Truddle représentait assez bien un individu chez qui s'est invétéré depuis longtemps le dédain de toute vaine ostentation de dandysme ou d'esthétique personnelle.
Il mit à côté de lui, sur une chaise, un manteau dont il s'était défait en entrant, et lorsqu'il se fut assis, dressant son torse étriqué par-dessus la table, il parut haut, sinistre et distrait.
Un employé du bar se hâta de placer à sa portée une énorme mesure de gin, dont il avala coup sur coup plusieurs verres; il exhala quelques bouffées d'une pipe ébréchée, qui, vraisemblablement, ne quittait jamais le coin de ses lèvres, puis il enveloppa la salle entière d'un regard surhumainement vide, où se lisait comme une surprise excessive d'être dans la vie et comme une tentative sincère de reconnaître en quelle partie du monde positif ou chimérique M. Truddle venait d'échouer actuellement...
Après quelques instants, toutefois, cette incertitude se dissipa: le jeu de physionomie de M. Truddle témoigna qu'il discernait sa taverne accoutumée, l'air de folie de ses traits se compliqua d'une expression de tristesse analogue à celle qui planait sur le reste de la réunion; il ingurgita la suite du flacon de gin et se prit à pousser divers gémissements confus d'où se détachèrent, finalement, des lambeaux de phrases saisissables que l'auditoire, évidemment indulgent, affecta d'écouter dans un silence profond.
--Quoi de neuf? disait M. Truddle en manière de causerie d'ivrogne avec ses voix intérieures.--Quoi de neuf? Parbleu, rien!... L'année va finir, dit-on; eh bien! qu'elle aille au diable, peu m'importe... Travailler niaisement chaque jour, arracher le pénible dollar, ramasser la croûte de pain quotidien par lâcheté de mourir, se griser le soir pour oublier le dégoût de vivre... Voilà ce que l'année défunte nous a fait faire... Et l'espérance a toujours menti, le hasard a refusé d'être prestigieux, certes!... La fortune, l'éternel rêve d'avoir et de pouvoir nous échappe plus que jamais.... Oui, le diable maudisse l'année morte et celles qui suivront, le temps inutile qui nous rend d'heure en heure plus seuls, plus nuls, plus laids, plus douloureux....
Tel était à peu près le sens des litanies que Roboam Truddle émettait d'une voix ironique et haletante en harmonie avec sa face morne éperdue dans l'hallucination. C'était l'exorde d'un obstiné discours tendant à prouver combien M. Truddle et les notabilités présentes étaient regrettablement destinés à mener sur terre une existence superflue....
* * * * *
Et dès lors il fut démontré que ces théories s'accordaient de la façon la plus touchante avec les opinions essentiellement découragées des auditeurs. A l'entour des tables les visages s'assombrissaient; on entendait, par-ci par-là, des soupirs, des exclamations d'ivresse sourde, parfois un sanglot; somme toute, un murmure approbatif annonçant que M. Truddle, espèce de «pleureur» ou jérémiste figuratif, remportait tous les suffrages.
La séance bachique se développait, maintenant, dans toute son intensité. Les becs de gaz brûlaient plus rouges dans l'air surchauffé, des perles d'eau sillonnaient le voile humide étalé sur les miroirs; les employés du bar s'exténuaient à redoubler les rations de liquides. M. Truddle puisa de nouvelles lampées dans le litre qu'on venait de remplir et, plus expansif encore, il continua de pérorer.
--Ignoble année crevée, reprit-il, développant son thème, que ne m'a-t-elle rendu le seul être avec lequel, jadis, il m'était doux de vivre.... Ma chère femme! oui, la noble et chaste Mme Truddle! ajoutait-il d'un ton burlesquement attendri. Je l'aimais, je la voulais heureuse, mais elle a déserté le nid conjugal; elle voyage depuis assez longtemps sans résidence fixe.... Elle n'a pu supporter ce que je lui faisais souffrir, chaque nuit, pauvre ange! quand je rentrais ivre ou fou.... Elle était mon idole et, pourtant, si je la revoyais....
M. Truddle, sans bouger de son siège, leva très haut la jambe droite et frappa la table d'un coup sec, pour ainsi dire strident, du plat de sa semelle prodigieusement longue.
Il exécuta cette gymnastique sans aucune apparence d'effort, et saisissant son genou d'une main, il feignit de remettre sa jambe à sa place ordinaire.
--Voilà comment je l'écraserais! concluait-il simplement.
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Les doléances maritales de M. Truddle avaient surmené la sensibilité de la compagnie. Le cabaret tombait dans un marasme noir qu'une troisième distribution de rafraîchissements ne fit qu'aggraver.
M. Truddle s'abreuva d'une rasade suprême et reprit derechef la parole, mais ses jérémiades ne se traduisaient plus que par d'affreux cris sans suite arrachés de sa gorge comme un râle.
--Année féroce! hurlait-il, puisque tu ne pouvais rien d'autre, que ne m'as-tu donné la mort.... Oui, mourir!... Hurrah! si c'est le repos dans le néant.... Mieux encore, s'il y a quelque chose après.... Une explication de la folie d'ici-bas?... Et puis, à quoi bon ne pas nous achever!... Nous sommes prêts, nous ne traînons plus qu'un cadavre... Nous sommes éteints, finis, vidés par la fatigue de vivre sans savoir pourquoi!... Regardez!...
M. Truddle essaya de se redresser, son regard atone s'écarquilla sur le vague; il exhiba dans la lumière mourante la hideur de son masque d'alcoolisé et s'abattit inerte sur le sol.
* * * * *
On éteignit précipitamment les becs de gaz, comme pour le départ d'un cercueil.
Les employés du bar roulèrent M. Truddle dans son manteau et le jetèrent dehors sur le pavé couvert de neige, dans la clarté de la lanterne plantée au-dessus de la porte.
Grâce à cet artifice destiné à favoriser la fermeture de l'établissement à l'heure réglementaire, la clientèle s'élançait en bloc dans la rue pour voir si M. Truddle était vraiment défunt ou seulement ivre-mort.
Mais presque aussitôt M. Roboam Truddle se relevait, rabattait le collet de son habit, et décrochait d'un même geste rapide sa perruque brune ainsi que l'enveloppe de carton qui lui rougissait le nez, ce qui lui permettait de se manifester sous l'aspect d'un jeune homme du meilleur ton, correctement cravaté de blanc.
Et l'artiste accrédité, l'orateur ordinaire du «Monologue-Bar» s'inclinait, en parfait comédien, sous les salves d'applaudissements de son public émerveillé, puis, de son pas léger de clown à longues jambes, il s'esquivait dans la nuit.
A LA SCHOPENHAUER
C'était bien une crise qui paralysait, ainsi, dans «Elysean-Park,» le joli commerce des joujoux; et, par une ironie commerciale du printemps, elle s'était déclarée dès fin avril, pendant les senteurs des lilas, juste au moment le plus favorable à la reprise de ce léger genre d'affaires.
Le vide s'éternisait autour des gracieuses boutiques dressées en plein vent sous les arbres. Les marchands ne vendaient plus rien et passaient leurs heures à regarder grandir le spectre de la faillite. Attifées de toilettes voyantes, ou montrant leur chaste nudité rose en maroquin sans sexe, les poupées s'étiolaient dans un abandon grisaillé de poussière. Les scintillantes ferblanteries des canons, des fusils et des sabres s'oxydaient derrière les phalanges découragées des soldats de plomb. Une tristesse noire s'élevait depuis les chariots renversés à terre jusqu'aux cerfs-volants défraîchis papillonnant aux frises. Les chanterelles de chanvre se brisaient l'une après l'autre sur les minces voliges des violons et guitares d'un sou. De temps en temps la rupture d'une touche d'harmonica pleurait un glas lointain de note fêlée, rendant plus poignant encore, parmi les fermes et bergeries voisines, l'aspect de cette rouille d'automne qui jaunit à la longue les paysages invendus en bois vernis.
La calamité devenait générale, à tel point qu'elle atteignait M. Trum lui-même, oui! M. Belphegor Trum, le célèbre fabricant de pantins, l'introducteur autrefois breveté de la «toupie-valse,» M. Belphegor, dont la boutique--a l'enseigne des «Enfants-Sages»--s'élevait au centre d'Elysean-Park, dans la partie fréquentée précisément par la fine fleur du far-niente millionnaire.
A quoi fallait-il attribuer une disgrâce aussi marquée?
La plupart des boutiquiers arguaient de la situation d'ensemble de l'économie politique. Mais M. Trum ne s'égara pas à de telles jérémiades en style de tenue de livres, et n'alla pas imaginer que la lourdeur des marchés pesait jusque sur la bosse des polichinelles.
Ainsi qu'en témoignait sa longue figure maigre, ses petits yeux fouilleurs et le toupet frétillant au sommet de son front pointu, Belphegor Trum était un industriel de décision et d'humour, devenu dans la partie une manière d'artiste capable d'originalité.
Il savait par expérience que les petits garçons et les petites filles très riches, étant éduqués dans le mode high-life, n'ont coutume de rien retrancher de leurs plaisirs, quelque défaillant que soit, d'ailleurs, le négoce national. D'où les ralentissements dans la vente des joujoux de prix n'ont pour motif ordinaire qu'une variation du caprice actuel défavorable aux produits surannés et provoquant le désir d'un changement de futilités et brimborions. Auquel cas les fournisseurs subtils sont tenus d'inventer l'attirance de hochets inédits, en même temps qu'appropriés au goût du jour.
Or, maintes fois déjà, M. Trum avait fructueusement exploité ces espèces de lubies:
Durant les idées de bataille propagées par la récente guerre d'Europe, il écoula beaucoup, beaucoup de petits régiments fusilleurs, sabreurs, mitrailleurs, chevaucheurs, avec accompagnements de trompettes, de tambours, d'oriflammes et de vraie poudre à canon. Certaine période d'engouement théâtral occasionna le placement d'une multitude de Comédies en papier peint et de toutes les marionnettes amoureuses ou renfrognées, burlesques ou terribles, qu'il faut pour danser le drame et la farce au bout d'un fil. Il n'y eut pas jusqu'aux prétentions scientifiques de notre génération décidément progressive que M. Trum n'eût captées par toutes sortes de quincailleries électro-chimico-mécaniques, toujours vendues fort cher.
Et voilà qu'après tant de fantaisies envolées, les young ladies et petits gentlemen très riches se remettaient à réclamer du neuf, on ne sait quoi de conforme à des aspirations latentes, indécises, encore en l'air et que M. Trum, avant de risquer aucun nouvel expédient, devait s'efforcer de saisir au vol.
Il s'abstint donc de monologuer de stériles complaintes, et, pratiquement, il employa ses loisirs forcés à combiner des projets, à guetter le secret des tendances qu'il comptait enjôler sans retard, à noter enfin en leurs moindres variations apparentes les allures et façons du jeune beau monde répandu dans le jardin.
Certes, le frais Elysean-Park n'avait rien perdu de sa coquetterie légendaire. Le soleil continuait de précipiter à travers les trouées de feuillage des éclaboussures d'or sur la soie verte des pelouses. La gerbe d'écume de la grande pièce d'eau montait toujours sur l'éblouissant lointain de lumière. Les mamans en toilettes vaporeuses, escortées de bobonnes à rubans et d'institutrices vagues, persistaient à venir s'asseoir, pour lire et broder, nonchalantes, les après-midi, à la lisière d'ombre des vieux arbres, taillis que sur les fonds de vert et d'azur les remuantes bandes d'enfants enlevaient des peinturlures de costumes d'été. Les heures de promenade gardaient leurs fouillis d'enluminures claires, mais, à vrai dire, elles ne bruissaient plus des joviales animations d'antan. Il planait un murmure chuchotant de cérémonial et c'en était fini des airs envolés et turbulents jadis admis comme cachet de distinction. M. Trum crut, de plus, remarquer qu'une affectation de souci posée sur le front des mamans élégantes, s'estompait en reflets plus tendres sur les traits des bébés, eux-mêmes cuirassés d'élégance. Ceux-ci traînaient par les allées de lentes attitudes de rêvasserie. Ils restaient en arrêts de silence éperdu devant des tombées de branches, des effeuillements de roses, des froufrous de colombe en fuite ou n'importe quelle autre vue prise sur la poésie de l'éphémère!...
Il présidait à ces tenues mélancolieuses quelques tâtonnements, des gaucheries d'ébauche, indices d'un noviciat tout ingénu. Les symptômes, pourtant, étaient décisifs: On dressait la jeunesse dorée à des extériorités d'obsession, il existait une consigne d'assombrissement néo-byronien et c'est sur cette donnée, évidemment, que M. Trum devait baser ses recherches. Mais pour agir avec succès, il lui restait à découvrir dans quels termes et jusqu'à quel point cette manie--ou cette doctrine--s'accréditait dans l'intimité des familles, et pareille enquête eût été, sans doute, difficile à suivre, si des circonstances favorables n'avaient apporté d'elles-mêmes à M. Trum les indications voulues:
Quelques nourrices et caméristes, simples gaillardes agrestes, innocemment restées de bonne humeur, fréquentaient encore de temps en temps les pimpants étalages de M. Trum et consacraient, par surcroît, ces plaisants moments entre elles à dauber, avec le plus d'irrespect possible, les inénarrables frasques des maîtres.
L'adroit négociant n'eut qu'à laisser tomber quelques questions dans le parlage pour en faire jaillir, aussitôt, en patois de terroir, un intarissable flot de confidences, ainsi traduisibles:
«Pas gênant, le service d'aujourd'hui! Plus de rebuffades de Monsieur, ni de nerfs de Madame; pas de cris de bébé, pas le moindre fracas des visites et connaissances. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on trottine à pas de velours, sans voix, sans brusquer rien, autour de leur douceur triste, oh! triste! par plaisir donc! en manière de repos de l'esprit, vu qu'à leur idée, l'existence amusée ou non, ce n'est jamais que du hasard, de la folie et de l'inutilité s'effaçant le long des heures mourantes à la file, jusqu'à ce que demain soit devenu de l'oubli et du rien comme hier. Telle est leur chanson; et les voilà charmants, en somme, avec leurs yeux grands ouverts de pitié sur cette bêtise, disent-ils; de la vie lâchée entre ciel et terre sans pourquoi ni par qui, avec leurs têtes penchées, écoutantes, comme si des rumeurs de travail et de foule sur la ville et là-bas sur le reste du monde, il venait un drôle de bruit de rêve...