Chapter 13
Nos plumes dansent aussitôt sur les feuillets, grâce à la dernière et ravissante trouvaille de notre glorieux Édison: un frôlement de palettes de métal le long des fils de la ligne tient l'_Express-Times_ en communication constante avec le réseau du téléphonographisme universel. Les dépêches foisonnent sans interruption sur le bureau de Rob-Edwards qui, par le tube, nous donne à broder les choses du jour.
On enlève prestissimo cette corvée, alternant chacun d'une ligne immédiatement «pianotypée» par les claviers-composteurs. Les «dernières nouvelles» envahissent les colonnes sans entraver l'action des presses: les «blocs» de prose de rébut s'enfournent dans un creuset surmontant le brasier de la locomotive et passent liquéfiés par un moule qui les divise en caractères neufs. Merveille de note à bas prix! la Crampton retrempe elle-même ces empreintes éphémères dont elle éternise la trace d'histoire sur le papier.
Ce n'est pas qu'en soi ladite histoire mérite un pareil luxe de publicité. Vraiment, le politiquage courant s'attarde à des réitérations dont ne s'amuse qu'une très jeune badauderie; et le prétendu mouvement social ressasse que, régulièrement, l'indigence frissonne et l'or s'amuse. De telles rengaines s'omettraient sans inconvénient, n'était que leur universalité d'édition fournit aux sociétés un heureux semblant d'intérêts collectifs.
Aussi n'est-il plus que nous, les blasés de gazettisme, pour ne goûter guère ces notations d'actualités. Les paroxysmes de la lutte électorale entre les postulants Tom et Jack, les peinturlureuses prouesses de l'aveuglant coloriste X..., les oeillades et diamants de la jolie petite danseuse Z..., etc., etc., autant de turlutaines qu'Edwards reproduit avec une gravité toute commerciale et que nous gribouillons d'un bout de plume distraite, un coin de l'oeil égaré dehors.
Du reste, le ciel s'attriste, entièrement gagné par la nuée noire de tout à l'heure; il couve une tempête; quelques flocons de neige papillonnent; on est serré d'une angoisse; toujours plus rapide, le train, au lieu d'aller, semble fuir, lorsqu'un notable incident surgit:
Des buées d'or rouge couvrent tout l'ouest. Il flambe des lieues de forêts.
«Aux estampes!» vocifère le tube d'Edwards dans le wagon des artistes prêts à fusiner les croquis.
Effarément Edwards nous dicte aussi des entêtes à sensation, des suites de haletants télégrammes.
«Blackhumbugland en feu!--Désastre énorme, flamboiement général!--Villages calcinés!--Fuite éperdue des bêtes et gens! Terrible exode de carnassiers et reptiles!--Tableaux navrants! (Voir nos dessins.)--Informations complémentaires sous presse! (Voir nos autres éditions)....»
Nous bâclons les remplissages d'un tour de main. L'affreux compte rendu se débite déjà sur le rail. Nos millions d'abonnés vont frémir d'une terreur illustrée et «à suivre.»
Ce qui fait que le fil continu nous crible de dépêches. Les commandes ruissellent: «Des détails, encore, encore!» insiste la vente en gros. Puis une courbe de la voie nous rapproche du sinistre. On distingue des flammes parmi la neige plus drue. Les communiqués d'Edwards acquièrent une netteté locale, précise, officielle. Nous perpétrons de plus en plus saisissants reportages:
«Infâme attentat, développons-nous.--Poursuite des incendiaires.--Bande de dynamistes conduite par une femme.--On donnera les noms (lire l'édition qui suit)....»
L'appareil d'Édison, en effet, nous livre sans retard la liste des chauffeurs avec des à-peu-près de signalements. Edwards compulse le «Panthéon photographique des célébrités» d'où nos dessinateurs improvisent d'approchantes silhouettes. Une paire des insurgés affecte, justement, de ressembler aux éligibles Tom et Jack; un troisième gante le profil du violent barbouilleur X..., et la cheffesse--une amusante détraquée du meilleur monde--incarne rieusement la frimousse de la jolie pirouetteuse Z....
Notre deux cent trentième tirage réalise ainsi le «nec plus ultra» de l'exactitude.
Mais les choses, édisonne-t-on, vont moins bien pour les révolutionnaires. Le bruit court qu'on est sur leurs traces. Ils se cacheraient à New-Puffbristol. Les dépistera-t-on? Leur tête est mise à prix. On offre un chiffre incalculé de dollars. Une société se crée par actions pour capter le boni. L'_Express-Times_ est de moitié s'il assure la prise. Il faut, coûte que coûte, atteindre New-Puff avant les policiers, répandre les portraits, cerner les bandits d'un inexorable éclat de notoriété.
«Plus vite!» hurle Rob-Edwards, tout en manipulant sa furibonde correspondance électrique. Et l'_Express-Times_, vomissant ses myriades de feuilles à chaque tournoiement de roues, s'envole surhumain, ou surmachinal, le long des pluies de feu, dans les tourbillons de neige, sous le ciel toujours plus noir; c'est comme le rêve d'une bête d'épouvanté d'Apocalypse fondant sur les réprouvés de Puffbristol, un galop de démence qu'Edwards éperonne de ses cris fous: «Plus vite! plus vite! plus vite!....»
Nous arrivons! New-Puff n'est plus qu'à dix milles, au creux d'un puits des Cordillères. Déjà nous dévalons à pic. Mais cette neige maintenant, c'est de l'enfer contre nous: c'est une avalanche, une tourmente, une trombe, un cyclone; elle nous ouate d'un linceul; la Crampton la balaye dans l'ouragan, mais elle la plaque en vernis de glace sur les rails. Le train patine, d'effroyables silences des rotatives marquent le glissement des roues. Tout à coup un choc atroce: nous avons déraillé; nous sautons d'horribles heurts sur les pointes des rocs.
Excessif, alors, de génie professionnel, Rob-Edwards ne voit dans le drame qu'une source spéciale d'information: l'accident vécu, le fait divers chez soi!...
«Trois centième édition! redige-t-il impassible.--Imminent péril de l'_Express-Times_!--Un déraillement sur un abîme!--Catastrophe probable.--Le «rail-newspaper» va s'effondrer!--Mais confiance et persévérance:--Il ressuscitera: les actionnaires....»
Je n'eus pas le courage d'en entendre plus long. Affolé, je m'élançai sur le sol: la neige amortit ma chute; je me retrouvais à l'abri de la gare de Snowtown, sise à mi-côte. Sous mes yeux l'_Express_ continue de plonger en cerceau dans l'entonnoir de New-Puff.
Des essaims de bouts de papier floconnent éparpillés comme un supplément de neige dans la rafale. Je saisis quelques-uns de ces lambeaux, hélas! les dernières lignes d'Edwards: le râle déchirant--et déchiré--de l'_Express-Times_:
«Les actionnaires! lisais-je au gaz de la station.... Bénéfices assurés! Succès certain!... Invention sublime!... Devoir, patrie!... Entreprise nationale!... Cinquante pour cent!... etc., etc....»
C'était l'appel de fonds..., l'obstiné boniment «in extremis...» Survivront-ils!... Est-ce leurs cris que j'entends monter du gouffre?...
J'entre au bureau de poste de Snowtown et je vous télégraphie à tout hasard, exténué, halluciné, demi-mort....
La suite à demain....
LE THÉATRE DE LA MISÈRE
Et les coudes sur la table, le cigare entre les dents, bien à son aise dans un des coins du salon, l'oreille caressée par le doux bruissement des causeries de la «famille,» l'odorat chatouillé par les fumées de la tasse de thé largement imprégné de rhum, dans un état d'esprit, enfin, et de corps éminemment confortable, l'excellent M. Nephtali Cripple jetait sur de frais feuillets de papier vert tendre, à la dernière mode, l'historique de sa journée d'arrivée à Cleveland (Ohio).
L'ami Ruben Pratt, d'ailleurs, avait vivement engagé Cripple à tenir la promesse formelle faite à Mme Cripple de la tranquilliser le soir même sur le compte de son mari; de plus, il fallait se hâter, car le courrier filait par l'express de minuit et, déjà, neuf heures avaient sonné.
Par suite de quoi le fortuné Cripple imprimait au beau porte-plume de nickel une danse véritablement étincelante sous l'éclat des bougies. Il eût voulu, de grand coeur, communiquer tout d'abord à Mme Cripple l'exès de joie qu'il avait peine à contenir; mais force était de résumer les événements dans leur ordre successif et de raconter le début morose de cette journée, que tant de bonheur inattendu devait embellir à la fin.
De sorte que, tout en souriant à l'idée des nouvelles suprêmement heureuses qu'il tenait en réserve, M. N. Cripple poursuivait une assez triste narration.
Et voici quel avait été le début de son épître, dont on pourra, par la même occasion, lire la suite:
_A Madame Jenny Cripple, au champ de foire de New-Brighton (Mass.ts)_
Ma chère femme,
Malgré la longueur du parcours et cette glaciale pluie d'octobre tombée toute la nuit, je suis arrivé bien portant, ce matin vers l'heure du déjeuner, au splendide Yankee-Doodle-Hôtel. L'ami Pratt avait fait préparer le repas pour deux dans sa chambre, et m'attendait à table près d'un feu flambant.
Je devins muet de saisissement à la joie de le revoir après une si longue séparation, des pleurs me suffoquaient, la parole s'étranglait dans ma gorge. Figurez-vous qu'il n'a guère changé, bien qu'il dépasse aujourd'hui quelque peu la trentaine. C'est toujours le même visage: long, un peu pâle, avec le grand front sur lequel se dresse un bouquet de cheveux crépus; le même sourire légèrement moqueur sur les lèvres serrées, les mêmes yeux noirs qui paraissent voir clair jusqu'au fond de la conscience des gens. Il me semblait tout jeune encore dans son coquet habillement gris-vert à grands carreaux rouges.
Mais vous ne sauriez croire quel cachet de supériorité les continuels efforts d'intelligence et d'énergie ont mis sur ses traits. On comprend qu'un pareil homme devait infailliblement réussir dans la vie. C'est au point qu'après les premiers compliments de bienvenue je me trouvai singulièrement intimidé, sachant à peine lui répondre. Pourtant, je dois en convenir, son accueil fut cordial; il s'informa de votre santé, ma chère petite femme; il assura qu'il nous chérissait l'un et l'autre comme jadis, puis il me pria de me mettre à table sans plus de façon, et de manger du meilleur appétit.
J'avais une faim de voyageur et le repas était trop choisi pour qu'il fallût me presser davantage; mais, à ma place, ma chère, vous seriez morte mille fois d'impatience et de dépit devant l'air indifférent et distrait de l'ami Pratt pendant cette réception. Tout en m'écoutant avec une apparente bienveillance, il semblait ne pouvoir se détacher de ses préoccupations. Mes efforts pour animer l'entretien échouaient contre ses propos décousus. Pas un mot, d'ailleurs, des belles promesses qu'il nous avait fait entrevoir dans sa lettre et qui nous décidèrent à cette ruineuse excursion. Il alla même jusqu'à me remercier d'être venu le surprendre, comme s'il avait oublié le soin pris par lui-même de déterminer le jour et jusqu'à l'heure précise de notre rencontre. S'amusait-il à me déconcerter ou bien est-ce vous, mon excellente femme, qui, naguère, donniez une preuve de clairvoyance en me recommandant de ne pas trop m'illusionner sur les bonnes intentions de notre ancien camarade? Voilà ce que je me demandais, tandis qu'une lourde tristesse, je l'avoue, me tombait sur le coeur.
Vers le dessert, cependant, grâce à quelques rasades, la situation se détendit quelque peu. Pratt lui-même parut vouloir prendre l'initiative des épanchements amicaux:
--Mon brave Cripple, se mit-il à dire, combien je suis heureux de pouvoir encore une fois vous remercier de m'avoir sauvé la vie! Hein! vous rappelez-vous cette soirée au Casino de Baltimore, il y a dix ans? Quelle émotion!
--Bah! laissons cela, répondis-je, je ne fis que remplir mon devoir d'ami.
--Non, non! je veux y revenir, s'écria vivement Pratt, lequel, vous le voyez, n'est pas un ingrat. Sans vous, j'étais un homme mort, poursuivit-il. Le personnage avait positivement glissé deux balles dans le pistolet magique; le coup à bout portant devait me trouer la poitrine, au lieu d'y faire apparaître l'innocente dame de coeur. Mais vous, l'oeil au guet, sous votre modeste livrée de compère, avec quelle courageuse promptitude vous avez détourné le meurtre et terrassé l'individu!
--La destinée vous protégeait mieux que moi, répliquai-je: elle vous suscitait une de ces aventures retentissantes, si favorables à la vogue d'un artiste. Personne à Baltimore n'ignorait le grief de votre assassin: ce mari tragique et ridicule vous avait confié sa femme en plein théâtre pour votre intéressante expérience d'invisibilité: et la dame avait été si bien escamotée qu'elle ne reparut que quinze jours plus tard...
Ce galant incident assurait du premier coup votre célébrité de prestidigitateur et d'illusionniste...
Il m'interrompit d'un ton assez railleur.
--Belle chimère aujourd'hui que ma célébrité, dit-il, si vous n'aviez empêché ce gentleman de l'escamoter par le procédé le plus direct et le plus sûr!
--Allons donc! insistai-je, que pouvait ce malheureux! Vous aviez votre étoile, vous étiez invulnérable!
Le vin me montait passablement à la tête et, de plus, la froideur sarcastique de Pratt me surexcitait. Je ne pus résister au besoin de parler à coeur ouvert et de comparer sa brillante situation à la mienne, restée si modeste et si laborieuse.
--«Oui, continuai-je, avec une extrême véhémence, oui, les uns sont nés pour triompher, les autres pour rester dans l'ombre. A quoi m'ont conduit, par exemple, mes travaux et ma bonne volonté durant tant d'années. Je suis encore aujourd'hui, comme à mes débuts, le vulgaire escamoteur de foire. Je continue de porter la longue robe de magicien pour dissimuler des accessoires dans les manches; je manipule toujours mes anciennes boîtes à double-fond et, selon la vieille méthode, je déclame les abracadabras du vocabulaire satanique, afin que mes spectateurs n'entendent pas le bruit des fils de fer tirés par ma femme dans la coulisse. En somme, je n'ai pas su dépasser l'_abc_ du métier: voilà pourquoi je végète dans la tourbe des saltimbanques et pourquoi je n'exerce, le plus souvent, qu'à titre de remplissage dans les cirques et les baraques de marionnettes et de chiens savants.
«Vous, dès le début de votre carrière, vous vous êtes révélé comme un artiste supérieur; vous avez eu de l'audace et des inspirations. Vous osiez monter sur les planches en simple habit noir, comme un gentleman, réalisant enfin la noble devise: «rien dans les mains, rien dans les poches.» Sous ce costume vous improvisiez des speeches pleins de finesse et de distinction; vous parliez avec la grâce légère et correcte d'un véritable homme du monde, ce qui fait qu'en dehors des représentations de théâtre on vous demandait à prix d'or des séances particulières dans les salons les plus fashionables. Et que de jolis tours vous inventiez! que de trucs ravissants, d'une exécution simple, et pourtant inimitable, tant elle exigeait d'adresse et d'aplomb:
«Quelle surprise dans la salle lorsque vous changiez les montres les plus vulgaires en montres à répétition et à carillon. Quel délicieux joujou que ce ballon miniature s'élevant sous le lustre et dont un automate minuscule assis dans la nacelle dirigeait les allées et venues au gré des assistants; charmant secret de navigation aérienne dont vous seul, on peut le dire, possédiez tous les fils. N'était-ce pas comme une merveille de contes de fées lorsque ce bouquet de roses blanches froissées entre vos doigts s'effeuillait et s'envolait sous forme d'une nuée de papillons! Combien d'autres trouvailles encore, dont le faire énigmatique tenait du prodige. Oui, c'est incontestable: vous aviez dans l'imagination le mystérieux je ne sais quoi sans lequel nous ne sommes, mes pareils et moi, que des imitateurs de bas étage. Aussi votre renommée s'est-elle faite d'elle-même. Vous voyagez glorieusement à travers toute l'Amérique avec un magnifique théâtre ambulant qui porte votre nom et dont les représentations ont un continuel succès d'enthousiasme. Oh! c'est justice et cela vous est dû, je m'empresse de le reconnaître, ajoutai-je emporté par un excès d'amertume qui se trahissait enfin; certes, vous pouvez bien vous gausser de moi qui suis un humble ouvrier, car vous êtes, vous, mon cher Pratt, un homme de génie...»
Vous voyez, ma bonne amie, que, pour la défense de nos intérêts, je n'ai rien de cette timidité dont vous m'accusez si souvent. Je ne cachais pas, je pense, au camarade le tort qu'il avait eu de me berner d'espérances et de m'entraîner, par pur caprice, à de gros frais de voyage.
Lui, pendant mon bavardage, s'était replongé dans sa rêverie et ne m'entendait que d'une oreille.
--Vous appelez cela du génie, dit-il pourtant, en se levant tout à coup d'une façon assez brusque; vous appelez cela du génie?...
A son tour, je le croyais lancé. Mais non! Il arpenta la chambre, il mit son chapeau, et d'un seul geste, qui m'engageait à mettre aussi le mien, il m'indiqua que des affaires sérieuses le forçaient à sortir sur-le-champ.
Nous quittâmes, en effet, le Yankee-Doodle-Hôtel et nous suivîmes, dans les rues, le courant de la multitude. Pratt voltigeait d'un trottoir à l'autre, rapide et distrait, ayant aux lèvres le sourire que je lui surprenais autrefois lorsqu'il machinait quelque prestige inédit. C'est tout au plus s'il m'adressait par-ci par-là quelques phrases en l'air. Il s'excusait d'être si peu communicatif: La saison foraine s'était terminée la veille; il devait régler le déménagement de son théâtre, rude besogne, compliquée de mille détails! Vite, marchons, marchons! Et j'emboîtais le pas, fort humilié de le voir aux prises avec le tumulte de ses idées, tandis que la déception mettait comme une sorte de vide dans ma cervelle.
Par bonheur, l'emplacement forain n'était pas loin de l'hôtel. Nous arrivâmes, après un quart d'heure de marche, sur une vaste plaine où grouillait la foule et le bruit au milieu d'un encombrement de chevaux, de chariots, de boiseries déposées par tas, de toiles peintes étendues à terre ou roulées par piles. La plupart des petites baraques étaient déjà débarrassées de leurs cloisons de planches et ne dressaient plus, sur le ciel pluvieux, que les madriers de leur carcasse intérieure.
Seul le «Pratt's Théâtre,» imposant comme un steamer parmi des barques, subsistait encore en entier, prolongeant sa vaste façade et déployant son enseigne à brillantes lettres rouges entremêlées de diables noirs. Un escalier d'une vingtaine de marches conduisait au contrôle et aux entrées du public ménagées sous un superbe baldaquin de velours cramoisi frangé d'or. Trois gentlemen en toilette sévère attendaient sur cette plateforme et saluèrent gravement l'ami Pratt dès qu'il parut.
--Pardonnez-moi, me dit-il, je dois travailler avec ces messieurs. Vous me retrouverez ici tout à vous dans une heure. Amusez-vous jusque-là du mieux que vous pourrez.
Il disparut, sans autre explication, derrière la tenture; je restai seul, plus froissé que jamais des façons cavalières de l'ami Pratt. Et puis comment tuer le temps sous cette pluie fine qui me perçait les os? Toute la population des saltimbanques: les écuyers, les acrobates, les montreurs de bêtes, les diseurs de bonne aventure, les bimbelotiers et leur innombrable marmaille travaillaient dur à plier bagage pendant que les femmes mijotaient des victuailles graisseuses sur des fourneaux que le vent et la brouillasse de pluie faisaient fumer.
C'était pitié de les voir patauger dans la boue, ahuris par l'encombrement, exaspérés par le va-et-vient de la masse de curieux qu'attire toujours cette scène de départ. Pour moi, j'en avais assez de ce tohu-bohu que nous ne connaissons que trop, ma chère femme, et j'avais résolu d'aller flâner tranquillement dans les rues voisines, lorsque, à l'extrémité de la plaine, je me trouvai pris dans un groupe nombreux évidemment attiré par quelque théâtre encore en fonctions.
Je me faufilai avec peine jusqu'aux premiers rangs, pour savoir quel genre d'exhibition gardait ainsi jusqu'à la fin la faveur du public. Je ne m'attendais pourtant à rien de bien extraordinaire: mais quelle fut ma stupéfaction et comment vous dire à quel point ce que j'avais devant les yeux était étrange, inattendu, sinistre et repoussant?
Imaginez une ignoble masure en vielles planches crasseuses, épaves de mer ou rebuts de démolitions grossièrement clouées l'une sur l'autre et soutenues aux quatre angles par des pieux pourris fichés en terre. Quelques lambeaux de toile goudronnée et de feuillets de zinc érodés formaient la toiture. Il y avait sur la gauche un semblant de fenêtre bouchée d'un papier graisseux, et, dans le milieu de la cabane, une porte en voliges arrachée à moitié de ses gonds. Le ruissellement de la pluie étalait un vernis blafard sur cette bâtisse pareille aux cahutes en ruine qui s'effondrent dans les terres vagues des banlieues et servent de refuge à toutes sortes de rôdeurs.
Mais ce qui achevait de donner à ce repaire un aspect désolé, c'était une pancarte accrochée à la porte et montrant, charbonnés en grosses lettres, ces mots lugubres:
THÉATRE DE LA MISÈRE
En outre de cette enseigne, on avait, par-ci par-là, tracé à la craie sur la façade des inscriptions conçues à peu près en ces termes:
«Dobson et Ce.--Indigence et mendicité.--Nombreuse famille.--Infirmités variées, maladies incurables.--Complète incapacité de travail.--Dénuement absolu, misère noire.--Pas de pain, pas d'habits, pas de feu.--Souffrances inouïes, angoisses perpétuelles.--Décès possibles, agonies toujours imminentes.--Ont battu le pavé des principales villes et capitales.--Auront l'honneur de crever de faim dans cette localité pendant toute la durée de la foire, etc., etc., etc.»
A l'intérieur, on entendait le bruit d'une dispute où dominait une voix de femme. Un mouvement d'impatience parmi la foule indiquait qu'on attendait une fin de séance pour entrer à son tour. Après quelques instants, en effet, une fournée de spectateurs sortit de la baraque, et le dernier, sur le pas de la porte, je vis apparaître, humble et douloureux, affreusement maigre et rafale, le père Dobson lui-même, le chef de la troupe, venant faire son boniment.
Oh! parade poignante et terrible paillasse!
Chétif, frissonnant, tête basse, il résumait tout ce que la bataille de la vie peut accumuler de défaite et d'abaissement sur un être. Ses cheveux, sa barbe au poil gris-roussâtre, se brouillaient comme une nuée de poussière autour de son visage où les rides s'enfonçaient dans une pâleur de cire, où le regard éteint par les larmes blêmissait sous d'épais sourcils. Ses épaules se voûtaient contre la nuque, son torse vacillait sur le tassement des genoux. Il ramenait d'une main les revers d'une vieille houppelande de laine sur le creux de sa poitrine nue; l'autre main pendait morte à son bras paralysé; ses jambes grelottaient sous les déchirures d'un pantalon d'étoupe moisie qu'avait mâchée la vermine.
Mais ce n'était rien que ce déguenillement et cette décrépitude. Il fallait voir l'expression d'éternel désespoir incrustée dans son masque de crève-la-faim, et l'excès de découragement amassé dans ses yeux lorsqu'il manifesta l'intention d'implorer la foule.
On fit silence, et le vieux parla.