Contes cruels

Part 9

Chapter 93,540 wordsPublic domain

Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était pas les ombres de la nuit. Un vol immense de corbeaux apparut, surgi des profondeurs du sud; cela passa sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils couvraient l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se percher sur toutes les branches des bois sacrés qui entouraient le Taygète. Ils demeurèrent là, vigilants, immobiles, le bec tourné vers le nord et les yeux allumés.

Une clameur de malédiction s’éleva, tonnante, et les poursuivit. Les catapultes ronflèrent, envoyant des volées de cailloux dont les chocs sonnèrent après mille sifflements et crépitèrent en pénétrant les arbres.

Les poings tendus, les bras levés au ciel, on voulut les effrayer. Ils demeurèrent impassibles comme si une odeur divine de héros étendus les eût fascinés, et ils ne quittèrent point les branches noires, ployantes sous leur fardeau.

Les mères frémirent, en silence, devant cette apparition.

Maintenant les vierges s’inquiétaient. On leur avait distribué les lames saintes, suspendues, depuis des siècles, dans les temples.--«Pour qui ces épées!» demandaient-elles. Et leurs regards, doux encore, allaient du miroitement des glaives nus aux yeux plus froids de ceux qui les avaient engendrées. On leur souriait par respect,--on les laissait dans l’incertitude des victimes, on leur apprendrait, au dernier instant, que ces épées étaient pour elles.

Tout à coup, les enfants poussèrent un cri. Leurs yeux avaient distingué quelque chose au loin. Là-bas, à la cime déjà bleuie du mont désert, un homme, emporté par le vent d’une fuite antérieure, descendait vers la Ville.

Tous les regards se fixèrent sur cet homme.

Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte de bâton rameux,--coupé au hasard de la détresse, sans doute,--et qui soutenait sa course vers la porte spartiate.

Déjà, comme il touchait à la zone où le soleil jetait ses derniers rayons sur le centre de la montagne, on distinguait son grand manteau enroulé autour de son corps; l’homme était tombé en route, car son manteau était tout souillé de fange, ainsi que son bâton. Ce ne pouvait être un soldat: il n’avait pas de bouclier.

Un morne silence accueillit cette vision.

De quel lieu d’horreur s’enfuyait-il ainsi?--Mauvais présage!

--Cette course n’était pas digne d’un homme. Que voulait-il?

--Un abri?... On le poursuivait donc?--L’ennemi, sans doute?--Déjà!--déjà!...

Au moment où l’oblique lumière de l’astre mourant l’atteignit des pieds à la tête, on aperçut les cnémides.

Un vent de fureur et de honte bouleversa les pensées. On oublia la présence des vierges, qui devinrent sinistres et plus blanches que de véritables lis.

Un nom, vomi par l’épouvante et la stupeur générales, retentit. C’était un Spartiate! un des Trois-Cents! On le reconnaissait.--Lui! c’était lui! Un soldat de la ville avait jeté son bouclier! On fuyait! Et les autres? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les intrépides?--Et l’anxiété crispait les faces.--La vue de cet homme équivalait à la vue de la défaite. Ah! pourquoi se voiler plus longtemps le vaste malheur! Ils avaient fui! Tous!... Ils le suivaient! Ils allaient apparaître d’un instant à l’autre!... Poursuivis par les cavaliers perses!--Et, mettant la main sur ses yeux, le cuisinier s’écria qu’il les apercevait dans la brume!...

Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d’être poussé par un vieillard et une grande femme. Tous deux, cachant leurs visages interdits, avaient prononcé ces paroles horribles: «Mon fils!»

Alors, un ouragan de clameurs s’éleva. Les poings se tendirent vers le fuyard.

--Tu te trompes. Ce n’est pas ici le champ de bataille.

--Ne cours pas si vite. Ménage-toi.

--Les Perses achètent-ils bien les boucliers et les épées?

--Ephialtès est riche.

--Prends garde à ta droite! Les os de Pélops, d’Héraklès et de Pollux sont sous tes pieds.--Imprécations! Tu vas réveiller les mânes de l’Aïeul,--mais il sera fier de toi.

--Mercure t’a prêté les ailes de ses talons! Par le Styx, tu gagneras le prix, aux Olympiades!

Le soldat semblait ne pas entendre et courait toujours vers la Ville.

Et, comme il ne répondait ni ne s’arrêtait, cela exaspéra. Les injures devinrent effroyables. Les jeunes filles regardaient avec stupeur.

Et les prêtres:

--Lâche! Tu es souillé de boue! Tu n’as pas embrassé la terre natale; tu l’as mordue!

--Il vient vers la porte!--Ah! par les dieux infernaux!--Tu n’entreras pas!

Des milliers de bras s’élevèrent.

--Arrière! C’est le barathre qui t’attend!--ou plutôt...--Arrière! Nous ne voulons pas de ton sang dans nos gouffres!

--Au combat! Retourne!

--Crains les ombres des héros, autour de toi.

--Les Perses te donneront des couronnes! Et des lyres! Va distraire leurs festins, esclave!

A cette parole, on vit les jeunes filles de Lacédémone incliner le front sur leurs poitrines, et, serrant dans leurs bras les épées portées par les rois libres dans les âges reculés, elles versèrent des larmes en silence.

Elles enrichissaient, de ces pleurs héroïques, la rude poignée des glaives. Elles comprenaient et se vouaient à la mort, pour la patrie.

Soudain, l’une d’entre elles s’approcha, svelte et pâle, du rempart: on s’écarta pour lui livrer passage. C’était celle qui devait être un jour l’épouse du fuyard.

--Ne regarde pas, Séméïs!... lui crièrent ses compagnes.

Mais elle considéra cet homme et, ramassant une pierre, elle la lança contre lui.

La pierre atteignit le malheureux: il leva les yeux et s’arrêta. Et alors un frémissement parut l’agiter. Sa tête, un moment relevée, retomba sur sa poitrine.

Il parut songer. A quoi donc?

Les enfants le contemplaient; les mères leur parlaient bas, en l’indiquant.

L’énorme et belliqueux cuisinier interrompit son labeur et quitta son pilon. Une sorte de colère sacrée lui fit oublier ses devoirs. Il s’éloigna de la cuve et vint se pencher sur une embrasure de la muraille. Puis, rassemblant toutes ses forces et gonflant ses joues, le vétéran cracha vers le transfuge. Et le vent qui passait emporta, complice de cette sainte indignation, l’infâme écume sur le front du misérable.

Une acclamation retentit, approbatrice de cette énergique marque de courroux.

On était vengé.

Pensif, appuyé sur son bâton, le soldat regardait fixement l’entrée ouverte de la Ville.

Sur le signe d’un chef, la lourde porte roula entre lui et l’intérieur des murailles et vint s’enchâsser entre les deux montants de granit.

Alors, devant cette porte fermée qui le proscrivait pour toujours, le fuyard tomba en arrière, tout droit, étendu sur la montagne.

A l’instant même, avec le crépuscule et le pâlissement du soleil, les corbeaux, eux, se précipitèrent sur cet homme; ils furent applaudis, cette fois, et leur voile meurtrier le déroba subitement aux outrages de la foule humaine.

Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière autour de lui.

A l’aube, il ne resta de l’homme que des os dispersés.

Ainsi mourut, l’âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les dieux et fermant pieusement les paupières pour que l’aspect de la réalité ne troublât d’aucune vaine tristesse la conception sublime qu’il gardait de la Patrie, ainsi mourut, sans parole, serrant dans sa main la palme funèbre et triomphale et à peine isolé de la boue natale par la pourpre de son sang, l’auguste guerrier élu messager de la Victoire par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures, alors que, jetant aux torrents des Thermopyles son bouclier et son épée, ils le poussèrent vers Sparte, hors du Défilé, le persuadant que ses dernières forces devaient être utilisées en vue du salut de la République;--ainsi disparut dans la mort, acclamé ou non de ceux pour lesquels il périssait, l’ENVOYÉ DE LÉONIDAS.

LE SECRET DE L’ANCIENNE MUSIQUE

_A Monsieur Richard Wagner._

C’était jour d’audition à l’Académie nationale de Musique.

La mise à l’étude d’un ouvrage dû à certain compositeur allemand (dont le nom, désormais oublié, nous échappe, heureusement!) venait d’être décidée en haut lieu;--et ce maître étranger, s’il fallait ajouter créance à divers _memoranda_ publiés par la _Revue des Deux Mondes_, n’était rien moins que le _fauteur_ d’une musique «nouvelle!»

Les exécutants de l’Opéra ne se trouvaient donc rassemblés aujourd’hui que dans le but de tirer, comme on dit, la chose au clair, en déchiffrant la partition du présomptueux novateur.

La minute était grave.

Le directeur apparut sur le théâtre et vint remettre au chef d’orchestre la volumineuse partition en litige. Celui-ci l’ouvrit, y jeta les yeux, tressaillit et déclara que l’ouvrage lui paraissait inexécutable à l’Académie de musique de Paris.

--Expliquez-vous, dit le directeur.

--Messieurs, reprit le chef d’orchestre, la France ne saurait prendre sur elle de tronquer, par une exécution défectueuse, la pensée d’un compositeur... _à quelque nation qu’il appartienne_.--Or, dans les parties d’orchestre spécifiées par l’auteur, figure... un instrument militaire aujourd’hui tombé en désuétude et qui n’a plus de représentant parmi nous; cet instrument, qui fit les délices de nos pères, avait nom jadis: _le Chapeau-chinois_. Je conclus que la disparition radicale du Chapeau-chinois en France nous oblige à décliner, quoique à regret, l’honneur de cette interprétation.

Ce discours avait plongé l’auditoire dans cet état que les physiologistes appellent l’état _comateux_.--Le Chapeau-chinois!!--Les plus anciens se souvenaient à peine de l’avoir entendu dans leur enfance. Mais il leur eût été difficile, aujourd’hui, de préciser même sa forme.--Tout à coup, une voix articula ces paroles inespérées: «Permettez, je crois que j’en connais un.» Toutes les têtes se retournèrent; le chef d’orchestre se dressa d’un bond: «Qui a parlé?»--«Moi, les cymbales», répondit la voix.

L’instant d’après, les cymbales étaient sur la scène entourées, adulées et pressées de vives interrogations.--Oui, continuaient-elles, je connais un vieux professeur de Chapeau-chinois, passé maître en son art, et je sais qu’il existe encore!

Ce ne fut qu’un cri. Les cymbales apparurent comme un sauveur! Le chef d’orchestre embrassa son jeune séide (car les cymbales étaient jeunes encore). Les trombones attendris l’encourageaient de leurs sourires; une contrebasse lui détacha un coup d’œil envieux; la caisse se frottait les mains:--«Il ira loin!» grommelait-elle.--Bref, en cet instant rapide, les cymbales connurent la gloire.

Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent, sortit de l’Opéra, se dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs desquelles devait s’être retiré, loin du bruit, l’austère virtuose.

On arriva.

S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la patte pelée de sa sonnette et attendre, en soufflant, sur le palier, fut pour nos ambassadeurs l’affaire d’une seconde.

Soudain, tous se découvrirent: un homme d’aspect vénérable, au visage entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses épaules, une tête à la Béranger, un personnage de romance, se tenait debout sur le seuil et paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire.

--C’était lui! L’on entra.

La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel, en ce moment empourpré des merveilles du couchant. Les sièges étaient rares: la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les musiciens modernes, abondent, hélas! trop souvent. Dans les angles s’ébauchaient de vieux chapeaux-chinois; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres commandaient l’attention.--C’était d’abord: _Un premier amour!_ mélodie pour chapeau-chinois seul, suivie de _Variations brillantes sur le Choral de Luther_, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis septuor de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé: LE CALME. Puis une œuvre de jeunesse (un peu entachée de romantisme): _Danse nocturne de jeunes Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l’Inquisition_, grand boléro pour chapeau-chinois; enfin, l’œuvre capitale du maître: _Le Soir d’un beau jour_, ouverture pour cent cinquante chapeaux-chinois.

Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie nationale de Musique.--«Ah! dit avec amertume le vieux maître, on se souvient de moi maintenant? Je devrais... Mon pays avant tout. Messieurs, j’irai.»--Le trombone ayant insinué que la partie à jouer paraissait difficile:--«Il n’importe,» dit le professeur en les tranquillisant d’un sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues aux difficultés d’un instrument ingrat:--«A demain, messieurs, huit heures, à l’Opéra.»

Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible: la nouvelle s’était répandue. Tous les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, l’arme au poing. La partition de la Musique-nouvelle n’était plus, maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout à coup, la porte basse donna passage à l’homme d’autrefois: huit heures sonnaient! A l’aspect de ce représentant de l’ancienne-Musique, tous se levèrent, lui rendant hommage comme une sorte de postérité. Le patriarche portait sous son bras, couché dans un humble fourreau de serge, l’instrument des temps passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d’un symbole. Traversant les intervalles des pupitres et trouvant, sans hésiter, son chemin, il alla s’asseoir sur sa chaise de jadis, à la gauche de la caisse. Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête et un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le chapeau-chinois, et l’ouverture commença.

Mais, aux premières mesures et dès le premier coup d’œil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose parut s’assombrir; une sueur d’angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu’il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!...

Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu’il se troublât de la sorte!...

En effet!--Le maître allemand, par une jalousie tudesque, s’était complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser la partie du Chapeau-chinois de difficultés presque insurmontables! Elles s’y succédaient, pressées! ingénieuses! soudaines. C’était un défi!--Qu’on juge: cette partie ne se composait, exclusivement, que de _silences_. Or, même pour les personnes qui ne sont pas du métier, qu’y a-t-il de plus difficile à exécuter que le _silence_ pour le Chapeau-chinois?... Et c’était un CRESCENDO de silences que devait exécuter le vieil artiste!

Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui échappa!... Mais rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l’agitaient. Pas une clochette ne remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne bougea. On sentait qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître, lui aussi!

Il joua. Sans broncher! Avec une maîtrise, une sûreté, un _brio_, qui frappèrent d’admiration tout l’orchestre. Son exécution, toujours sobre, mais pleine de nuances, était d’un style si châtié, d’un rendu si pur, que, chose étrange! il semblait, par moments, _qu’on l’entendait_!

Les bravos allaient éclater de toutes parts quand une fureur inspirée s’alluma dans l’âme classique du vieux virtuose. Les yeux pleins d’éclairs et agitant avec fracas son instrument vengeur qui sembla comme un démon suspendu sur l’orchestre:

--Messieurs, vociféra le digne professeur, j’y renonce! Je n’y comprends rien. On n’écrit pas une ouverture pour un solo! Je ne puis pas jouer! c’est trop difficile. Je proteste! au nom de M. Clapisson! Il n’y a pas de mélodie là-dedans. C’est du charivari! L’Art est perdu! Nous tombons dans le vide.

Et, foudroyé par son propre transport, il trébucha.

Dans sa chute, il creva la grosse caisse et y disparut comme s’évanouit une vision!

Hélas! il emportait, en s’engouffrant ainsi dans les flancs profonds du monstre, le secret des charmes de l’ancienne-Musique.

SENTIMENTALISME

_A Monsieur Jean Marras._

«Je m’estime peu quand je m’examine; beaucoup, quand je me compare.»

MONSIEUR TOUT-LE-MONDE.

Par un soir de printemps, deux jeunes gens bien élevés, Lucienne Émery et le comte Maximilien de W*** étaient assis sous les grands arbres d’une avenue des Champs-Élysées.

Lucienne est cette belle jeune femme à jamais parée de toilettes noires, dont le visage est d’une pâleur de marbre et dont l’histoire est inconnue.

Maximilien, dont nous avons appris la fin tragique, _était_ un poète d’un talent merveilleux. De plus, il était bien fait, et de manières accomplies. Ses yeux reflétaient la lumière intellectuelle, charmants, mais, comme des pierreries, un peu froids.

Leur intimité datait de six mois à peine.

Ce soir-là, donc, ils regardaient, en silence, les vagues silhouettes des voitures, des ombres, des promeneurs.

Tout à coup madame Émery prit, doucement, la main de son amant:

--Ne vous semble-t-il pas, mon ami, lui dit-elle, que, sans cesse agités d’impressions artificielles et, pour ainsi dire, abstraites, les grands artistes--comme vous--finissent par émousser en eux la faculté de subir _réellement_ les tourments ou les voluptés qui leur sont dévolus par le Sort! Tout au moins traduisez-vous avec une gêne,--qui vous ferait passer pour insensibles,--les sentiments personnels que la vie vous met en demeure d’éprouver. Il semblerait, alors, à voir la froide mesure de vos mouvements, que vous ne palpitez que par courtoisie. L’Art, sans doute, vous poursuit d’une préoccupation constante jusque dans l’amour et dans la douleur. A force d’analyser les complexités de ces mêmes sentiments, vous craignez trop de ne pas être parfaits dans vos manifestations, n’est-ce pas?... de manquer d’exactitude dans l’exposé de votre trouble?... Vous ne sauriez vous défaire de cette arrière-pensée. Elle paralyse chez vous les meilleurs élans et tempère toute expansion naturelle. On dirait que,--princes d’un autre univers,--une foule invisible ne cesse de vous environner, prête à la critique ou à l’ovation.

»Bref, lorsqu’un bonheur ou un grand malheur vous arrivent, ce qui s’éveille, en vous, tout d’abord, avant même que votre esprit s’en soit bien rendu compte, c’est l’obscur désir d’aller trouver quelque comédien hors ligne pour lui demander quels sont les gestes convenables _où vous devez vous laisser emporter_ par la circonstance. L’Art conduirait-il à l’endurcissement?... Cela m’inquiète.

--Lucienne, répondit le comte, j’ai connu certain chanteur qui, auprès du lit de mort de sa fiancée et entendant la sœur de celle-ci se répandre en sanglots convulsifs, ne pouvait s’empêcher de remarquer, malgré son affliction, les défauts d’émission vocale qu’il y avait lieu de signaler dans ces sanglots et songeait, vaguement, aux exercices propres à leur donner «plus de corps». Ceci vous semble mal?... Cependant, notre chanteur mourut de cette séparation, et la survivante quitta le deuil juste au jour prescrit par l’usage.

Madame Émery regarda Maximilien.

--A vous entendre, dit-elle, il serait difficile de préciser en quoi consiste la sensibilité véritable et à quels signes on peut la reconnaître.

--Je veux bien dissiper vos doutes à ce sujet, répondit en souriant M. de W***. Mais les termes... techniques... sont déplaisants, et je crains...

--Laissez donc! j’ai mon bouquet de violettes de Parme, vous avez votre cigare; je vous écoute.

--Eh bien! soit; j’obéis, répliqua Maximilien.--Les fibres cérébrales affectées par les sensations de joie ou de peine paraissent, dites-vous, comme détendues chez l’artiste, par ces excès d’émotions intellectuelles que nécessite, chaque jour, le culte de l’Art?--Moi, je ne les crois que sublimées, au contraire, ces mystérieuses fibres!--Les autres hommes semblent gratifiés de propriétés de tendresse mieux conditionnées, de passions plus franches, plus _sérieuses_, enfin?... Je vous affirme, moi, que la tranquillité de leurs organismes, encore un peu obscurcis par l’Instinct, les porte à nous donner, pour de suprêmes expressions de sentiments, de simples débordements d’animalité.

»Je maintiens que leurs cœurs et leurs cerveaux sont desservis par des centres nerveux qui, ensevelis dans une torpeur habituelle, résonnent en vibrations infiniment moins nombreuses et plus sourdes que les nôtres. On dirait qu’ils ne se hâtent d’évaporer en clameurs leurs impressions que pour se donner une illusion d’eux-mêmes ou se justifier, d’avance, de l’inertie où ils sentent bien qu’ils vont rentrer.

»Ces natures sans échos sont ce que le monde appelle des gens «à caractère»,--des êtres, des cœurs violents et nuls. Cessons d’être dupes de la matité de leurs cris. Étaler sa faiblesse dans le secret espoir d’en communiquer la contagion, afin de bénéficier, au moins fictivement à ses propres yeux, de l’émotion réelle que l’on parvient, ainsi, à susciter chez quelques autres,--grâce à cette obscure feintise,--cela ne convient qu’aux êtres inachevés.

»Au nom de quels droits réels prétendraient-ils décréter que toutes ces agitations, de plus que douteux aloi, sont de rigueur dans l’expression des souffrances ou des ivresses de la vie et taxer d’insensibilité ceux dont la pudeur s’en abstient? Le rayon qui frappe un diamant entouré de gangue y est-il mieux reflété qu’en un diamant bien taillé où pénètre l’essence même du feu? En vérité, ceux-là, celles-là, qui se laissent émouvoir par la crudité des expansions sont de nature à préférer les bruits confus aux profondes mélodies: voilà tout.

--Pardon, Maximilien, interrompit madame Émery: j’écoute votre analyse un peu subtile avec une admiration sincère... mais seriez-vous assez aimable pour me dire quelle est cette heure qui sonne?

--Dix heures, Lucienne! répondit le jeune homme en regardant sa montre à la lueur de son cigare.

--Ah!... Bien.--Continuez.

--Pourquoi cette inquiétude rare à propos d’une heure qui passe?

--Parce que c’est la dernière de notre amour, mon ami! répondit Lucienne. J’ai accepté de M. de Rostanges un rendez-vous pour onze heures et demie, ce soir; j’ai différé de vous l’apprendre jusqu’au dernier moment.--M’en voulez-vous?... Pardonnez-moi.

Si le comte, à ces paroles, devint un peu plus pâle, l’obscurité protectrice voila cette marque d’émotion; nul frémissement ne décela ce que dut subir son être en cet instant.

--Ah! dit-il d’une voix égale et harmonieuse, un jeune homme des plus accomplis et qui mérite votre attachement. Recevez donc mes adieux, chère Lucienne, ajouta-t-il.

Il prit la main de sa maîtresse et la baisa.

--Qui sait ce que nous réserve l’avenir? lui répondit Lucienne souriante, bien qu’un peu interdite.--Rostanges n’est qu’un caprice irrésistible.--Et maintenant, ajouta-t-elle après un bref silence, continuez, mon ami, je vous prie. Je voudrais apprendre, avant de nous quitter, _ce qui donne le droit aux grands artistes de tant dédaigner les façons des autres hommes_.

Un instant se passa, terrible, muet, entre les deux amants.

--Nous ressentons, en un mot, les sensations ordinaires, reprit Maximilien, avec autant d’intensité que quiconque. Oui, le fait naturel, _instinctif_ d’une sensation, nous l’éprouvons, physiquement, tout comme les autres! Mais c’est, seulement, _tout d’abord_, que nous le ressentons de cette manière humaine!