Contes cruels

Part 6

Chapter 63,783 wordsPublic domain

Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d’immenses glaces de Venise, les murailles et les voûtes des vastes souterrains de cette demeure. Le sol en était maintenant dallé de marbres et d’éclatantes mosaïques.--Des tentures de haute lice, entr’ouvertes sur des torsades, séparaient, seules, une enfilade de salles merveilleuses où, sous d’étincelants balustres d’or tout en lumières, apparaissait une installation de meubles orientaux, brodés d’arabesques précieuses, au milieu de floraisons tropicales, de jets d’eau de senteur en des vasques de porphyre et de belles statues.

Là, sur une amicale invitation du châtelain de Portland, «au regret d’être _absent_, toujours,» se rassemblait une foule brillante, toute l’élite de la jeune aristocratie de l’Angleterre, des plus séduisantes artistes ou des plus belles insoucieuses de la _gentry_.

Lord Richard était représenté par l’un de ses amis d’_autrefois_. Et il se commençait alors une nuit princièrement libre.

Seul, à la place d’honneur du festin, le fauteuil du jeune lord restait vide et l’écusson ducal qui en surmontait le dossier demeurait toujours voilé d’un long crêpe de deuil.

Les regards, bientôt enjoués par l’ivresse ou le plaisir, s’en détournaient volontiers vers des présences plus charmantes.

Ainsi, à minuit, s’étouffaient, sous terre, à Portland, dans les voluptueuses salles, au milieu des capiteux aromes des exotiques fleurs, les éclats de rire, les baisers, le bruit des coupes, des chants enivrés et des musiques!

Mais, si l’un des convives, à cette heure-là, se fût levé de table et, pour respirer l’air de mer, se fût aventuré au dehors, dans l’obscurité, sur les grèves, à travers les rafales des désolés vents du large, il eût aperçu, peut-être, un spectacle capable de troubler sa belle humeur, au moins pour le reste de la nuit.

Souvent, en effet, vers cette heure-là même, dans les détours de l’allée qui descendait vers l’Océan, un gentleman, enveloppé d’un manteau, le visage recouvert d’un masque d’étoffe noire auquel était adaptée une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s’acheminait, la lueur d’un cigare à la main longuement gantée, vers la plage. Comme par une fantasmagorie d’un goût suranné, deux serviteurs aux cheveux blancs le précédaient; deux autres le suivaient, à quelques pas, élevant de fumeuses torches rouges.

Au-devant d’eux marchait un enfant, aussi en livrée de deuil, et ce page agitait, une fois par minute, le court battement d’une cloche pour avertir au loin que l’on s’écartât sur le passage du promeneur. Et l’aspect de cette petite troupe laissait une impression aussi glaçante que le cortège d’un condamné.

Devant cet homme s’ouvrait la grille du rivage; l’escorte le laissait seul et il s’avançait alors au bord des flots. Là, comme perdu en un pensif désespoir et s’enivrant de la désolation de l’espace, il demeurait taciturne, pareil aux spectres de pierre de la plate-forme, sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le mugissement de l’Océan. Après une heure de cette songerie, le morne personnage, toujours accompagné des lumières et précédé du glas de la cloche, reprenait, vers le donjon, le sentier d’où il était descendu. Et souvent, chancelant en chemin, il s’accrochait aux aspérités des roches.

Le matin qui avait précédé cette fête d’automne, la jeune lectrice de la reine, toujours en grand deuil depuis le premier message, était en prières dans l’oratoire de Sa Majesté, lorsqu’un billet, écrit par l’un des secrétaires du duc, lui fut remis.

Il ne contenait que ces deux mots, qu’elle lut avec un frémissement: «Ce soir.»

C’est pourquoi, vers minuit, l’une des embarcations royales avait touché à Portland. Une juvénile forme féminine, en mante sombre, en était descendue, seule. La vision, après s’être orientée sur la plage crépusculaire, s’était hâtée, en courant vers les torches, du côté du tintement apporté par le vent.

Sur le sable, accoudé à une pierre et, de temps à autre, agité d’un tressaut mortel, l’homme au masque mystérieux était étendu dans son manteau.

--O malheureux! s’écria dans un sanglot et en se cachant la face, la jeune apparition lorsqu’elle arriva, tête nue, à côté de lui.

--Adieu! adieu! répondit-il.

On entendait, au loin, des chants et des rires, venus des souterrains de la féodale demeure dont l’illumination ondulait, reflétée, sur les flots.

--Tu es libre!... ajouta-t-il, en laissant retomber sa tête sur la pierre.

--Tu es délivré! répondit la blanche advenue en élevant une petite croix d’or vers les cieux remplis d’étoiles, devant le regard de celui qui ne parlait plus.

Après un grand silence et, comme elle demeurait ainsi devant lui, les yeux fermés et immobile, en cette attitude:

--Au _revoir_, Héléna! murmura celui-ci dans un profond soupir.

Lorsque après une heure d’attente les serviteurs se rapprochèrent, ils aperçurent la jeune fille à genoux sur le sable et priant auprès de leur maître.

--Le duc de Portland est mort, dit-elle.

Et, s’appuyant à l’épaule de l’un de ces vieillards, elle regagna l’embarcation qui l’avait amenée.

Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle dans le _Journal de la Cour_:

«--Miss Héléna H***, la fiancée du duc de Portland, convertie à la religion orthodoxe, a pris hier le voile aux carmélites de L***.»

Quel était donc le secret dont le puissant lord venait de mourir?

Un jour dans ses lointains voyages en Orient, s’étant éloigné de sa caravane aux environs d’Antioche, le jeune duc, en causant avec les guides du pays, entendit parler d’un mendiant dont on s’écartait avec horreur et qui vivait, seul, au milieu des ruines.

L’idée le prit de visiter cet homme, car nul n’échappe à son destin.

Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire de la grande lèpre antique, de la Lèpre-sèche et sans remède, du mal inexorable dont un Dieu seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende.

Seul, donc, Portland, malgré les prières de ses guides éperdus, osa braver la contagion dans l’espèce de caverne où râlait ce paria de l’Humanité.

Là, même, par une forfanterie de grand gentilhomme, intrépide jusqu’à la folie, en donnant une poignée de pièces d’or à cet agonisant misérable, le pâle seigneur avait tenu _à lui serrer la main_.

A l’instant même un nuage était passé sur ses yeux. Le soir, se sentant perdu, il avait quitté la ville et l’intérieur des terres et, dès les premières atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter une guérison dans son manoir, ou y mourir.

Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent durant la traversée, le duc vit bien qu’il ne pouvait conserver d’autre espoir qu’en une prompte mort.

C’en était fait! Adieu, jeunesse, éclat du vieux nom, fiancée aimante, postérité de la race!--Adieu, forces, joies, fortune incalculable, beauté, avenir! Toute espérance s’était engouffrée dans le creux de la poignée de main terrible. Le lord avait hérité du mendiant. Une seconde de bravade--un mouvement _trop_ noble, plutôt!--avait emporté cette existence lumineuse dans le secret d’une mort désespérée...

Ainsi périt le duc Richard de Portland, le dernier lépreux du monde.

VIRGINIE ET PAUL

_A Mademoiselle Augusta Holmès._

«Per amica silentia lunæ.»

VIRGILE.

C’est la grille des vieux jardins du pensionnat. Dix heures sonnent dans le lointain. Il fait une nuit d’avril, claire, bleue et profonde. Les étoiles semblent d’argent. Les vagues du vent, faibles, ont passé sur les jeunes roses; les feuillages bruissent, le jet d’eau retombe neigeux, au bout de cette grande allée d’acacias. Au milieu du grand silence, un rossignol, âme de la nuit, fait scintiller une pluie de notes magiques.

Alors que les seize ans vous enveloppaient de leur ciel d’illusions, avez-vous aimé une toute jeune fille? Vous souvenez-vous de ce gant oublié sur une chaise, dans la tonnelle? Avez-vous éprouvé le trouble d’une présence inespérée, subite? Avez-vous senti vos joues brûler, lorsque, pendant les vacances, les parents souriaient de votre timidité l’un près de l’autre? Avez-vous connu le doux infini de deux yeux purs qui vous regardaient avec une tendresse pensive? Avez-vous touché, de vos lèvres, les lèvres d’une enfant tremblante et brusquement pâlie, dont le sein battait contre votre cœur oppressé de joie? Les avez-vous gardées, au fond du reliquaire, les fleurs bleues cueillies le soir, près de la rivière, en revenant ensemble?

Caché, depuis les années séparatrices, au plus profond de votre cœur, un tel souvenir est comme une goutte d’essence de l’Orient enfermée en un flacon précieux. Cette goutte de baume est si fine et si puissante que, si l’on jette le flacon dans votre tombeau, son parfum, vaguement immortel, durera plus que votre poussière.

Oh! s’il est une chose douce, par un soir de solitude, c’est de respirer, encore une fois, l’adieu de ce souvenir enchanté!

Voici l’heure de l’isolement: les bruits du travail se sont tus dans le faubourg: mes pas m’ont conduit jusqu’ici, au hasard. Cette bâtisse fut, autrefois, une vieille abbaye. Un rayon de lune fait voir l’escalier de pierre, derrière la grille, et illumine à demi les vieux saints sculptés qui ont fait des miracles et qui, sans doute, ont frappé contre ces dalles leurs humbles fronts éclairés par la prière. Ici les pas des chevaliers de Bretagne ont résonné autrefois, alors que l’Anglais tenait encore nos cités angevines.--A présent, des jalousies vertes et gaies rajeunissent les sombres pierres des croisées et des murs. L’abbaye est devenue une pension de jeunes filles. Le jour, elles doivent y gazouiller comme des oiseaux dans les ruines. Parmi celles qui sont endormies, il est plus d’une enfant qui, aux premières vacances de Pâques, éveillera dans le cœur d’un jeune adolescent la grande impression sacrée et peut-être que déjà...--Chut! on a parlé! Une voix très douce vient d’appeler (tout bas): «Paul!... Paul!» Une robe de mousseline blanche, une ceinture bleue ont flotté, un instant, près de ce pilier. Une jeune fille semble parfois une apparition. Celle-ci est descendue maintenant. C’est l’une d’entre elles; je vois la pèlerine du pensionnat et la croix d’argent du cou. Je vois son visage. La nuit se fond avec ses traits baignés de poésie! O cheveux si blonds d’une jeunesse mêlée d’enfance encore! O bleu regard dont l’azur est si pâle qu’il semble encore tenir de l’éther primitif!

Mais quel est ce tout jeune homme qui se glisse entre les arbres? Il se hâte; il touche le pilier de la grille.

--Virginie! Virginie! c’est moi.

--Oh! plus bas! me voici, Paul!

Ils ont quinze ans tous les deux!

C’est un premier rendez-vous! C’est une page de l’idylle éternelle! Comme ils doivent trembler de joie l’un et l’autre! Salut, innocence divine! souvenir! fleurs ravivées!

--Paul! mon cher cousin!

--Donnez-moi votre main à travers la grille, Virginie. Oh! mais est-elle jolie, au moins! Tenez, c’est un bouquet que j’ai cueilli dans le jardin de papa. Il ne coûte pas d’argent, mais c’est de cœur.

--Merci, Paul.--Mais comme il est essoufflé! Comme il a couru!

--Ah! c’est que papa a fait une affaire, aujourd’hui, une affaire très belle! Il a acheté un petit bois à moitié prix. Des gens étaient obligés de vendre vite; une bonne occasion. Alors, comme il était content de la journée, je suis resté avec lui pour qu’il me donnât un peu d’argent; et puis je me suis pressé pour arriver à l’heure.

--Nous serons mariés dans trois ans, si vous passez bien vos examens, Paul!

--Oui, je serai un avocat. Quand on est un avocat, on attend quelques mois pour être connu. Et puis, on gagne, aussi, un peu d’argent.

--Souvent beaucoup d’argent!

--Oui. Est-ce que vous êtes heureuse au pensionnat, ma cousine?

--Oh! oui, Paul. Surtout depuis que madame Pannier a pris de l’extension. D’abord, on n’était pas si bien; mais, maintenant, il y a ici des jeunes filles des châteaux. Je suis l’amie de toutes ces demoiselles. Oh! elles ont de bien jolies choses. Et alors, depuis leur arrivée, nous sommes bien mieux, bien mieux, parce que madame Pannier peut dépenser un peu plus d’argent.

--C’est égal, ces vieux murs... Ce n’est pas très gai d’être ici.

--Si! on s’habitue à ne pas les regarder. Mais, voyons, Paul, avez-vous été voir notre bonne tante? Ce sera sa fête dans six jours; il faudra lui écrire un _compliment_. Elle est si bonne!

--Je ne l’aime pas beaucoup, moi, ma tante! Elle m’a donné, l’autre fois, de vieux bonbons du dessert, au lieu, enfin, d’un vrai cadeau: soit une jolie bourse, soit des petites pièces pour mettre dans ma tirelire.

--Paul, Paul, ce n’est pas bien. Il faut être toujours bien aimant avec elle et la ménager. Elle est vieille et elle nous laissera, aussi, un peu d’argent...

--C’est vrai. Oh! Virginie, entends-tu ce rossignol?

--Paul, prenez bien garde de me tutoyer quand nous ne serons pas seuls.

--Ma cousine, puisque nous devons nous marier! D’ailleurs, je ferai attention. Mais comme c’est joli, le rossignol! Quelle voix pure et argentine!

--Oui, c’est joli, mais ça empêche de dormir. Il fait très doux, ce soir: la lune est argentée, c’est beau.

--Je savais bien que vous aimiez la poésie, ma cousine.

--Oh! oui! la Poésie!... j’étudie le piano.

--Au collège, j’ai appris toutes sortes de beaux vers pour vous les dire, ma cousine; je sais presque tout Boileau par cœur. Si vous voulez, nous irons souvent à la campagne quand nous serons mariés, dites?

--Certainement, Paul! D’ailleurs, maman me donnera, en dot, sa petite maison de campagne où il y a une ferme: nous irons là, souvent, passer l’été. Et nous agrandirons cela un peu, si c’est possible. La ferme rapporte aussi un peu d’argent.

--Ah! tant mieux. Et puis l’on peut vivre à la campagne pour beaucoup moins d’argent qu’à la ville. C’est mes parents qui m’ont dit cela. J’aime la chasse, et je tuerai, aussi, beaucoup de gibier. Avec la chasse, on économise, aussi, un peu d’argent!

--Puis,--c’est la campagne, mon Paul! Et j’aime tant tout ce qui est poétique!

--J’entends du bruit là-haut, hein?

--Chut! il faut que je remonte: madame Pannier pourrait s’éveiller. Au revoir, Paul.

--Virginie, vous serez chez ma tante dans six jours?... au dîner?... J’ai peur, aussi, que papa ne s’aperçoive que je me suis échappé, il ne me donnerait plus d’argent.

--Votre main, vite.

Pendant que j’écoutais, ravi, le bruit céleste d’un baiser, les deux anges se sont enfuis; l’écho attardé des ruines vaguement répétait: «... De l’argent! Un peu d’argent!»

O jeunesse, printemps de la vie! Soyez bénis, enfants, dans votre extase! vous dont l’âme est simple comme la fleur, vous dont les paroles, évoquant d’autres souvenirs _à peu près_ pareils à ce premier rendez-vous, font verser de douces larmes à un passant!

LE CONVIVE DES DERNIÈRES FÊTES

_A Madame Nina de Villard._

L’inconnu, c’est la part du lion.

FRANÇOIS ARAGO.

Le Commandeur de pierre peut venir souper avec nous: il peut nous tendre la main! Nous la prendrons encore. Peut-être sera-ce lui qui aura froid.

Un soir de carnaval de l’année 186..., C***, l’un de mes amis, et moi, par une circonstance absolument due aux hasards de l’ennui «ardent et vague», nous étions seuls, dans une avant-scène, au bal de l’Opéra.

Depuis quelques instants nous admirions, à travers la poussière, la mosaïque tumultueuse des masques hurlant sous les lustres et s’agitant sous l’archet sabbatique de Strauss.

Tout à coup la porte de la loge s’ouvrit: trois dames, avec un frou-frou de soie, s’approchèrent entre les chaises lourdes et, après avoir ôté leurs masques, nous dirent:

--Bonsoir!

C’étaient trois jeunes femmes d’un esprit et d’une beauté exceptionnels. Nous les avions parfois rencontrées dans le monde artistique de Paris. Elles s’appelaient: Clio la Cendrée, Antonie Chantilly et Annah Jackson.

--Et vous venez faire ici l’école buissonnière, mesdames? demanda C*** en les priant de s’asseoir.

--Oh! nous allions souper seules, parce que les gens de cette soirée, aussi horribles qu’ennuyeux, ont attristé notre imagination, dit Clio la Cendrée.

--Oui, nous allions nous en aller quand nous vous avons aperçus! dit Antonie Chantilly.

--Ainsi donc, venez avec nous, si vous n’avez rien de mieux à faire, conclut Annah Jackson.

--Joie et lumière! vivat! répondit tranquillement C***--Élevez-vous une objection grave contre la Maison dorée?

--Bien loin cette pensée! dit l’éblouissante Annah Jackson en dépliant son éventail.

--Alors, mon cher, continua C*** en se tournant vers moi, prends ton carnet, retiens le salon rouge et envoie porter le billet par le chasseur de Miss Jackson:--C’est, je crois, la marche à suivre, à moins d’un parti pris chez toi?

--Monsieur, me dit miss Jackson, si vous vous sacrifiez jusqu’à bouger pour nous, vous trouverez ce personnage vêtu en oiseau phénix--ou mouche--et se prélassant au foyer. Il répond au pseudonyme transparent de Baptiste ou de Lapierre.--Ayez cette complaisance?--et revenez bien vite nous aimer sans cesse.

Depuis un moment je n’écoutais personne. Je regardais un étranger placé dans une loge en face de nous: un homme de trente-cinq ou trente-six ans, d’une pâleur orientale; il tenait une lorgnette et m’adressait un salut.

--Eh! c’est mon inconnu de Wiesbaden! me dis-je tout bas, après quelque recherche.

Comme ce monsieur m’avait rendu, en Allemagne, un de ces services légers que l’usage permet d’échanger entre voyageurs (oh! tout bonnement à propos de cigares, je crois, dont il m’avait indiqué le mérite au salon de conversation), je lui rendis le salut.

L’instant d’après, au foyer, comme je cherchais du regard le phénix en question, je vis venir l’étranger au-devant de moi. Son abord ayant été des plus aimables, il me parut de bonne courtoisie de lui proposer notre assistance s’il se trouvait trop seul en ce tumulte.

--Et qui dois-je avoir l’honneur de présenter à notre gracieuse compagnie? lui demandai-je, souriant, lorsqu’il eut accepté.

--Le baron Von H***, me dit-il. Toutefois, vu les allures insoucieuses de ces dames, les difficultés de prononciation et ce beau soir de carnaval, laissez-moi prendre, pour une heure, un autre nom,--le premier venu, ajouta-t-il: tenez... (il se mit à rire): le baron _Saturne_, si vous voulez.

Cette bizarrerie me surprit un peu, mais comme il s’agissait d’une folie générale, je l’annonçai, froidement, à nos élégantes, selon la donnée mythologique à laquelle il acceptait de se réduire.

Sa fantaisie prévint en sa faveur: on voulut bien croire à quelque roi des _Mille et une Nuits_ voyageant incognito. Clio la Cendrée, joignant les mains, alla jusqu’à murmurer le nom d’un nommé Jud, alors célèbre, sorte de criminel encore introuvé et que différents meurtres avaient, paraît-il, illustré et enrichi exceptionnellement.

Les compliments une fois échangés:

--Si le baron nous faisait la faveur de souper avec nous, pour la symétrie désirable? demanda la toujours prévenante Annah Jackson, entre deux bâillements irrésistibles.

Il voulut se défendre.

--Susannah vous a dit cela comme don Juan à la statue du Commandeur, répliquai-je en plaisantant: ces Écossaises sont d’une solennité!

--Il fallait proposer à M. Saturne de venir tuer le Temps avec nous! dit C***, qui, froid, voulait inviter «d’une façon régulière».

--Je regrette beaucoup de refuser! répondit l’interlocuteur. Plaignez-moi de ce qu’une circonstance d’un intérêt vraiment _capital_ m’appelle, ce matin, d’assez bonne heure.

--Un duel pour rire? une variété de vermouth? demanda Clio la Cendrée en faisant la moue.

--Non, madame, une... _rencontre_, puisque vous daignez me consulter à cet égard, dit le baron.

--Bon! quelque mot de corridors d’Opéra, je parie! s’écria la belle Annah Jackson. Votre tailleur, infatué d’un costume de chevau-léger, vous aura traité d’artiste ou de démagogue. Cher monsieur, ces remarques ne pèsent pas le moindre fleuret: vous êtes étranger, cela se voit.

--Je le suis même un peu partout, madame, répondit en s’inclinant le baron Saturne.

--Allons! vous vous faites désirer?

--_Rarement, je vous assure!_... murmura, de son air à la fois le plus galant et le plus équivoque, le singulier personnage.

Nous échangeâmes un regard, C*** et moi; nous n’y étions plus: que voulait dire ce monsieur? La distraction, toutefois, nous paraissait assez amusante.

Mais, comme les enfants qui s’engouent de ce qu’on leur refuse:

--Vous nous appartenez jusqu’à l’aurore, et je prends votre bras! s’écria Antonie.

Il se rendit; nous quittâmes la salle.

Il avait donc fallu cette fusée d’inconséquences pour entraîner ce bouquet final; nous allions nous trouver dans une intimité assez relative avec un homme dont nous ne savions rien, sinon qu’il avait joué au casino de Wiesbaden et qu’il avait étudié les goûts divers des cigares de la Havane.

Ah! qu’importait! le plus court, aujourd’hui, n’est-ce pas de _serrer la main de tout le monde_?

Sur le boulevard, Clio la Cendrée se renversa, rieuse, au fond de la calèche et, comme son tigre métis attendait en esclave:

--A la Maison-dorée! dit-elle.

Puis, se penchant vers moi:

--Je ne connais pas votre ami: quel homme est-ce? Il m’intrigue infiniment. Il a un _drôle_ de regard!

--Notre _ami_?--répondis-je: à peine l’ai-je vu deux fois, la saison dernière, en Allemagne.

Elle me considéra d’un air étonné:

--Quoi donc, repris-je, il vient nous saluer dans notre loge et vous l’invitez à souper sur la foi d’une présentation de bal masqué! En admettant que vous ayez commis une imprudence digne de mille morts, il est un peu tard pour vous alarmer touchant notre convive. Si les invités sont peu disposés demain à continuer connaissance, ils se salueront comme la veille: voilà tout. Un souper ne signifie rien.

Rien n’est amusant comme de sembler comprendre certaines susceptibilités artificielles.

--Comment, vous ne savez pas mieux quels sont les gens?--Et si c’était un...

--Ne vous ai-je pas décliné son nom? le baron _Saturne_?--Est-ce que vous craignez de le compromettre, mademoiselle? ajoutai-je, d’un ton sévère.

--Vous êtes un monsieur intolérable, vous savez!

--Il n’a pas l’air d’un grec: donc notre aventure est toute simple.--Un millionnaire amusant! N’est-ce pas l’idéal?

--Il me paraît assez bien, ce M. Saturne, dit C***.

--Et, au moins en temps de carnaval, un homme très riche a toujours droit à l’estime? conclut, d’une voix calme, la belle Susannah.

Les chevaux partirent: le lourd carrosse de l’étranger nous suivit. Antonie Chantilly (plus connue sous le nom de guerre, un peu mièvre, d’Yseult), y avait accepté sa mystérieuse compagnie.

Une fois installés dans le salon rouge, nous enjoignîmes à Joseph de ne laisser pénétrer jusqu’à nous aucun être vivant, à l’exception des ostende, de lui, Joseph,--et de notre illustre ami le fantastique petit docteur Florian Les Églisottes, si, d’aventure, il venait sucer sa proverbiale écrevisse.

Une bûche ardente s’écrasait dans la cheminée. Autour de nous s’épandaient de fades senteurs d’étoffes, de fourrures quittées, de fleurs d’hiver. Les lueurs des candélabres étreignaient, sur une console, les seaux argentés où se gelait le triste vin d’Aï. Les camélias, dont les touffes se gonflaient au bout de leurs tiges d’archal, débordaient les cristaux sur la table.

Au dehors il faisait une pluie terne et fine, semée de neige; une nuit glaciale;--des bruits de voitures, des cris de masques, la sortie de l’Opéra. C’étaient les hallucinations de Gavarni, de Deveria, de Gustave Doré.

Pour étouffer ces rumeurs, les rideaux étaient soigneusement drapés devant les fenêtres closes.

Les convives étaient donc le baron saxon Von H***, le flave et smynthien C*** et moi; puis Annah Jackson, la Cendrée et Antonie.

Pendant le souper, qui fut rehaussé de folies étincelantes, je me laissai, tout doucement, aller à mon innocente manie d’observation--et, je dois le dire, je ne fus pas sans m’apercevoir bientôt que mon vis-à-vis méritait, en effet, quelque attention.