Part 5
S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner le taureau et de distraire sa colère? Le _Monsieur au bouquet_ se présente. Voici ce que c’est. Au milieu d’une tirade fastidieuse que récite la jeune première, épouvantée du silence de mort qui règne dans la salle, un monsieur, parfaitement bien mis, le carreau de vitre à l’œil, se penche en avant d’une loge, jette un bouquet sur la scène, puis, les deux mains étendues et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans se préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il interrompt. Cette manœuvre a pour but de compromettre l’_honneur_ de la comédienne, de faire sourire le Public toujours avide de l’_Égrillard_!... Le Public, en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son voisin en se prétendant «au courant»; on regarde, alternativement, le monsieur et l’actrice: on jouit de l’embarras de la jeune femme. Ensuite la foule se retire, un peu consolée, par l’incident, de la stupidité de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans l’espoir d’une confirmation de l’événement.--Somme toute: demi-succès pour l’auteur.--Coût: quelque trente francs, non compris les fleurs.--(Toujours la Claque.)
En finirions-nous jamais si nous voulions examiner toutes les ressources d’une Claque bien organisée?--Mentionnons, toutefois, pour les pièces dites «corsées» et les drames à émotions, les Cris de femmes effrayées, les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, les Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, du spectateur qui comprend après les autres (un écu de six livres)--les Grincements de tabatières aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému a recours, les Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels, Larmes silencieuses, Menaces, Rappels avec Hurlements en sus, Marques d’approbation, Opinions émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances morales, Attaques d’épilepsie, Accouchements, Soufflets, Suicides, Bruits de discussions (l’Art pour l’Art, la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le spectateur finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie de la Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs, l’absolue et incontestable vérité); mais il est bon de laisser un doute en son esprit à cet égard.
Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la Claque en personne crie: «A bas la Claque!...» puis finit par avoir l’air d’être entraînée elle-même et applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le Public réel et comme si les rôles étaient intervertis; c’est elle, alors, qui tempère les exaltations trop fougueuses et fait des restrictions.
Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu du public, la Claque est la constatation officielle, le symbole avoué de l’incapacité où se trouve la foule de discerner, par elle-même, la valeur de ce qu’elle entend. Bref, la Claque est, à la Gloire dramatique, ce que les Pleureuses étaient à la Douleur.
Maintenant, c’est le cas de s’écrier, avec le magicien des _Mille et une nuits_: «Qui veut changer les vieilles lampes pour des neuves?» Il s’agissait de trouver une machine qui fût à la Claque ce que le chemin de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique de ces conditions de versatilités et d’aléas dont elle relève quelquefois. Il s’agissait,--d’abord, de remplacer les côtés imparfaits, éventuels, hasardeux, de la Claque simplement humaine et de les perfectionner par l’absolue certitude du pur Mécanisme;--ensuite, _et c’était, ici, la grosse difficulté_! de découvrir (en l’y réveillant à coup sûr) dans l’AME publique, le _sentiment_ grâce auquel les manifestations de gloire brute de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées et ratifiées comme _moralement_ valables par l’Esprit même de la Majorité. Là, seulement, était le moyen terme.
Encore un coup, cela semblait impossible. Le baron Bottom n’a point reculé devant ce mot (qui devrait être, une bonne fois, rayé du dictionnaire), et désormais, avec sa Machine, l’acteur n’eût-il pas plus de mémoire qu’un linot, l’auteur fût-il l’Hébétude en personne et le spectateur fût-il sourd comme un pot, ce sera un véritable triomphe!
A proprement parler, la Machine, c’est la salle elle-même. Elle y est adaptée. Elle en fait partie constitutive. Elle y est répandue, de telle sorte que toute œuvre, dramatique ou non, devient, en y entrant, un chef-d’œuvre. L’économie d’une salle telle qu’on la conçoit, d’après celles des théâtres actuels, est sensiblement modifiée. Le grand ingénieur traite à forfait, se charge de toutes les avances de transformation et défalque, sur les droits des auteurs, à 10% de rabais sur la Claque ordinaire. (Il y a brevets pris et sociétés en commandite établies à New-York, à Barcelone et à Vienne.)
Le coût de la Machine, pour son adaptation à une salle moyenne, n’est pas très dispendieux; il n’y a que les premiers frais d’assez importants, l’entretien d’un appareil bien conditionné n’étant pas onéreux. Les détails mécaniques, les moyens employés sont simples comme tout ce qui est vraiment beau. C’est la naïveté du génie. On croit rêver. On n’ose pas comprendre! On en mord le bout de son index en baissant les yeux avec coquetterie.--Ainsi, les petits amours dorés et roses des balcons, les cariatides des avant-scènes, etc., sont multipliés et sculptés presque partout. C’est à leurs bouches, précisément, orifices de phonographes, que sont placés les petits trous à soufflets qui, mus par l’électricité, profèrent soit les _Oua-ouaou_, soit les Cris, les «A la porte, la cabale!» les Rires, les Sanglots, les Bis, les Discussions, Principes, Bruits de tabatières, etc., et tous les Bruits publics PERFECTIONNÉS. Les Principes, surtout, dit Bottom, sont garantis.
Ici la Machine se complique insensiblement, et la conception devient de plus en plus profonde; les tuyaux de gaz à lumière sont alternés d’autres tuyaux, ceux des gaz hilarants et dacryphores. Les balcons sont machinés, à l’intérieur: ils renferment d’invisibles poings en métal--destinés à réveiller, au besoin, le Public--et nantis de bouquets et de couronnes. Brusquement, ils jonchent la scène de myrtes et de lauriers, avec le nom de l’Auteur écrit en lettres d’or. Sous chacun des sièges, fauteuils d’orchestre et de balcon, désormais adhérents aux parquets, est repliée (pour ainsi dire postérieurement) une paire de mains très belles, en bois de chêne, construites d’après les planches de Desbarolles, sculptées à l’emporte-pièce et recouvertes de gants en double cuir de veau-paille pour compléter l’illusion. Il serait superflu d’en indiquer la fonction, ici. Ces mains sont scrupuleusement modelées sur le fac-similé des patrons les plus célèbres, afin que la _qualité_ des applaudissements en soit meilleure. Ainsi, les mains de Napoléon, de Marie-Louise, de madame de Sévigné, de Shakespeare, de du Terrail, de Gœthe, de Chapelain et du Dante, décalquées sur les dessins des premiers ouvrages de chiromancie, ont été choisies, de préférence, comme étalons et types généraux à confier au tourneur.
Des bouts de cannes (nerfs de bœuf et bois de fer), des talons en caoutchouc bouilli, ferrés de forts clous, sont dissimulés dans les pieds mêmes de chaque siège; mus par des ressorts à boudin, ils sont destinés à frapper, alternativement et rapidement, le plancher dans les ovations, rappels et trépignements. A la moindre interruption du courant des électro-aimants, la secousse mettra tout en branle avec un ensemble tel--que jamais, de mémoire de Claque, on n’aura rien entendu de pareil; cela croulera d’applaudissements! Et la Machine est si puissante qu’au besoin elle pourrait faire crouler, _littéralement_, la salle elle-même. L’auteur serait enseveli dans son triomphe, pareil au jeune captal de Buch après l’assaut de Ravenne et que pleurèrent toutes les femmes. C’est un tonnerre, une salve, une apothéose d’acclamations, de cris, de _bravi_, d’opinions, de _Oua-ouaou_, de bruits de tout genre, même inquiétants, de spasmes, de convictions, de trépidations, d’idées et de gloire, éclatant de tous les côtés à la fois, aux passages les plus fastidieux ou les plus beaux de la pièce, sans distinction. Il n’y a plus d’aléas possibles.
Et il se passe alors, ici, le phénomène magnétique indéniable qui sanctionne ce tapage et lui donne la valeur absolue; ce phénomène est la justification de la _Machine-à-Gloire_, qui, sans lui, serait presque une mystification?--Le voici: c’est là le grand point, le trait hors ligne, l’éclair éblouissant et génial de l’invention de Bottom.
Remémorons-nous, avant tout, pour bien saisir l’idée de ce génie, que les particuliers n’aiment pas à fronder l’Opinion publique. Le propre de chacune de leurs âmes est d’être convaincue, _quand même_, de cet axiome, dès le berceau: «Cet homme RÉUSSIT: donc, en dépit des sots et des envieux, c’est un esprit glorieux et capable. Imitons-le si nous le pouvons, et soyons de son côté, à tout hasard, ne fût-ce que pour n’avoir pas l’air d’un imbécile.»
Voilà le raisonnement caché, n’est-il pas vrai, dans l’atmosphère même dans la salle.
Maintenant, si la Claque enfantine dont nous jouissons suffit, aujourd’hui, pour amener les résultats d’entraînement que nous avons signalés, que sera-ce avec la Machine, étant donné ce sentiment général?--Le Public, les subissant déjà, tout en se sachant fort bien la dupe de cette machine humaine, la Claque, les éprouvera, ici, d’autant mieux qu’ils lui seront inspirés, cette fois par une VRAIE machine:--l’Esprit du siècle, ne l’oublions pas, est aux machines.
Le spectateur, donc, si froid qu’il puisse être, en entendant ce qui se passe autour de lui, se laisse bien facilement enlever par l’enthousiasme général. C’est la force des choses. Bientôt le voici qui applaudit à tout rompre et de confiance. Il se sent, comme toujours, de l’avis de la Majorité. Et il ferait, alors, plus de bruit que la Machine elle-même, s’il le pouvait, de crainte _de se faire remarquer_.
De sorte--et voilà la solution du problème: un moyen physique réalisant un but intellectuel--que le succès devient une _réalité_!... que la GLOIRE passe _véritablement_ dans la salle! Et que le côté illusoire de l’Appareil-Bottom disparaît, en se fusionnant, positivement, dans le resplendissement du Vrai!
Si la pièce était d’un simple agota, ou de quelque cuistre tellement baveux que l’audition, même d’une seule scène, en fût impossible,--pour parer à tout aléa les applaudissements ne cesseraient pas du lever à la chute du rideau.
Pas de résistance possible! Au besoin, des fauteuils seraient ménagés pour les poètes avérés et convaincus de génie, pour les récalcitrants, en un mot, et la Cabale: la pile, en envoyant son étincelle dans les bras des fauteuils suspects, ferait applaudir _de force_ leurs habitants. L’on dirait: «Il paraît que c’est bien beau puisqu’_Eux-mêmes_ sont OBLIGÉS d’applaudir!»
Inutile d’ajouter que si ceux-là faisaient jamais (grâce à l’intempestive intervention,--il faut tout prévoir,--de quelques chefs d’État malavisés) représenter aussi leurs «ouvrages», sans coupures, collaborateurs éclairés ni immixtions directoriales,--la Machine, par une rétroversion due à l’inépuisable et vraiment providentielle inventive de Bottom, saurait venger les honnêtes gens. C’est-à-dire qu’au lieu de couvrir de gloire, cette fois, elle huerait, brairait, sifflerait, ruerait, coasserait, glapirait et conspuerait tellement la «pièce», qu’il serait impossible d’en distinguer un traître mot!--Jamais, depuis la fameuse soirée du _Tannhäuser_ à l’Opéra de Paris, on n’aurait entendu chose pareille. De cette façon la bonne foi des personnes _bien_ et surtout de la Bourgeoisie ne serait pas surprise, comme il arrive, hélas! trop souvent. L’éveil serait donné, tout de suite,--comme, jadis, au Capitole, lors de l’attaque des Gaulois.--Vingt Andréides[3] sortis des ateliers d’Edison, à figures dignes, à sourire discret et entendu, la brochette choisie à la boutonnière, sont d’attache à la Machine: en cas d’absence ou d’indisposition de leurs _modèles_, on les distribuerait dans les loges, avec des attitudes de mépris profond qui donneraient le ton aux spectateurs. Si, par extraordinaire, ces derniers essayaient de se rebeller et de vouloir entendre, les automates crieraient: «Au feu!», ce qui enlèverait la situation dans un meurtrier tohu-bohu d’étouffement et de clameurs _réelles_. La «pièce» ne s’en relèverait pas.
[3] Automates électro-humains, donnant, grâce à l’ensemble des découvertes de la science moderne, l’illusion _complète_ de l’Humanité.
Quant à la Critique, il n’y a pas à s’en préoccuper. Lorsque l’œuvre dramatique serait écrite par des gens recommandables, par des personnes sérieuses et influentes, par des notabilités conséquentes et de poids, la Critique,--à part quelques _purs_ insociables et dont les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu’en renforcer le vacarme,--se trouverait toute conquise: elle rivaliserait d’énergie avec l’Appareil-Bottom.
D’ailleurs, les Articles critiques, confectionnés à l’avance, sont aussi une dépendance de la Machine: la rédaction en est simplifiée par un triage de tous les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui sont lancés par des employés-Bottom à l’instar du Moulin-à-prières des Chinois, nos précurseurs en toute chose du Progrès[4].
[4] Ce moulin se compose d’une petite roue que le dévot fait tourner et d’où s’échappent mille petits papiers imprimés contenant de longues prières. De sorte qu’un seul homme en dit plus, en une minute, que tout un couvent dans une année,--l’intention étant tout.
L’Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même manière, la besogne de la Critique: il épargne ainsi bien des sueurs, bien des fautes de grammaire élémentaire, bien des coq-à-l’âne et bien des phrases vides qu’emporte le vent!--Les feuilletonnistes, amateurs du doux farniente, pourront traiter avec le Baron à son arrivée. Le secret le plus inviolable est assuré, en cas d’un puéril amour-propre. Il y a prix fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles; c’est tant par mot de plus de trois caractères. Quand l’article est glorieux pour le signataire, la gloire se paye à part.
Comme régularité de lignes, comme _œil_, comme logique stricte et comme mécanique filiation d’idées, ces articles ont, sur les articles faits à la main la même et incontestable supériorité que, par exemple, les ouvrages d’une machine à coudre ont sur ceux de l’ancienne aiguille.
Il n’y a pas de comparaison! Que sont les forces d’un homme, aujourd’hui, devant celles d’une machine?
C’est surtout après la chute du drame d’un grand poète que les bienfaisants effets de ces Articles-Bottom seraient appréciables!
Là serait comme on dit, le coup de grâce!... Comme choix et lessivage des plus décrépites, tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et baveuses platitudes, gloussées au sortir de l’égout natal, ces Articles ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au Public. Ils sont tout prêts! Ils donnent l’illusion complète.
On croirait, d’une part, lire des articles _humains_ sur les grands hommes _vivants_,--et, d’autre part, quel fini, dans le vermineux! Quelle quintessence d’abjection!
Leur apparition sera, certainement, l’un des grands succès de ce siècle. Le Baron en a soumis quelques spécimens à plusieurs de nos plus spirituels critiques: ils en soupiraient et en laissaient tomber la plume d’admiration! Cela exsude, à chaque virgule, cette impression de quiétude qui émane, par exemple, de ce mot délicieux, que,--tout en s’éventant négligemment de son mouchoir de dentelles,--le marquis de D***, directeur de la _Gazette du Roi_, disait à Louis XIV: «Sire, si l’on envoyait un bouillon au grand Corneille qui se meurt?...»
La chambre générale du Grand-Clavier de la Machine est installée sous l’excavation appelée, au théâtre, le _Trou du souffleur_. Là se tient le Préposé; lequel doit être un homme sûr, d’une honorabilité éprouvée et ayant l’extérieur digne d’un gardien de passage, par exemple. Il a sous la main les interrupteurs et les commutateurs électriques, les régulateurs, les éprouvettes, les clefs des tuyaux des gaz proto et bioxyde d’azote, effluves ammoniacaux et autres, les boutons de ressort des leviers, des bielles et des moufles. Le manomètre marque tant de pression, tant de kilogrammètres d’Immortalité. Le compteur additionne et l’Auteur-dramatique paye sa facture, que lui présente quelque jeune beauté, en grand costume de Renommée et entourée d’une gloire de trompettes. Celle-ci remet alors à l’Auteur, en souriant, au nom de la Postérité, et aux lueurs d’un feu de Bengale olive, couleur de l’Espérance, lui remet, disons-nous, à titre d’offrande, un buste ressemblant, garanti, nimbé et lauré, le tout en béton aggloméré (Système-Coignet). Tout cela peut se faire à l’avance! Avant la représentation!!!
Si l’auteur tenait même à ce que sa gloire fût non seulement présente et future, mais fût même _passée_, le Baron a tout prévu: la Machine peut obtenir des résultats rétroactifs. En effet, des conduits de gaz hilarants, habilement distribués dans les cimetières de premier ordre, doivent, chaque soir, faire sourire, de force, les aïeux dans leurs tombeaux.
Pour ce qui est du côté pratique et immédiat de l’invention, les devis ont été scrupuleusement dressés. Le prix de transformation du Grand-Théâtre, à New-York, en salle sérieuse, n’excède pas quinze mille dollars; celui de la Haye, le Baron en répondrait moyennant seize mille krounes; Moscou et Saint-Pétersbourg seraient aptes moyennant quarante mille roubles, environ. Les prix, pour les théâtres de Paris, ne sont pas encore fixés, Bottom voulant être sur les lieux pour bien s’en rendre compte.
En somme, on peut affirmer désormais que l’énigme de la Gloire dramatique moderne,--telle que la conçoivent les Gens de simple bon sens,--vient d’être résolue. Elle est, maintenant, A LEUR PORTÉE. Ce Sphinx a trouvé son Œdipe[5].
[5] On a parlé, récemment, d’une adaptation de cette curieuse Machine à la Chambre des députés et au Sénat: mais ce n’est, encore, qu’un on-dit. Sous toutes réserves. Les Oua-ouaou seraient remplacés par des: «Très-bien!» des: «Oui! oui!» des: «Aux voix!» des: «Vous en avez menti!...» des: «Non! non!» des: «Je demande la parole!...» des «Continuez!» etc.--Enfin, le nécessaire.
DUKE OF PORTLAND
_A Monsieur Henry La Luberne._
Gentlemen, you are welcome to Elsinore.
SHAKESPEARE, _Hamlet_.
Attends-moi là: je ne manquerai pas, certes, de te rejoindre DANS CE CREUX VALLON.
L’ÉVÊQUE HALL.
Sur la fin de ces dernières années, à son retour du Levant, Richard, duc de Portland, le jeune lord jadis célèbre dans toute l’Angleterre pour ses fêtes de nuit, ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur, ses chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune, ses aventureux voyages et ses amours,--avait disparu brusquement.
Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire carrosse doré traverser, stores baissés, au triple galop et entouré de cavaliers portant des flambeaux, Hyde-Park.
Puis,--réclusion aussi soudaine qu’étrange,--le duc s’était retiré dans son familial manoir; il s’était fait l’habitant solitaire de ce massif manoir à créneaux, construit en de vieux âges, au milieu de sombres jardins et de pelouses boisées, sur le cap de Portland.
Là, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire à toute heure, à travers la brume, les lourds steamers tanguant au large et entrecroisant leurs lignes de fumée sur l’horizon.
Une sorte de sentier, en pente vers la mer, une sinueuse allée, creusée entre des étendues de roches et bordée, tout au long, de pins sauvages, ouvre, en bas, ses lourdes grilles dorées sur le sable même de la plage, immergé aux heures du reflux.
Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent de ce château-fort, dont l’intérieur, au jour des vitraux, resplendit de richesses féodales.
Sur la plate-forme qui en relie les sept tours veillent encore, entre chaque embrasure, ici, un groupe d’archers, là, quelque chevalier de pierre, sculptés, au temps des croisades, dans des attitudes de combat[6].
[6] Le château de Northumberland répond beaucoup mieux à cette description que celui de Portland.--Est-il nécessaire d’ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette histoire sont authentiques, l’auteur a dû modifier un peu le _personnage_ même du duc de Portland,--puisqu’il écrit cette histoire _telle qu’elle aurait dû se passer_?
La nuit, ces statues,--dont les figures, maintenant effacées par les lourdes pluies d’orage et les frimas de plusieurs centaines d’hivers, sont d’expressions maintes fois changées par les retouches de la foudre,--offrent un aspect vague qui se prête aux plus superstitieuses visions. Et, lorsque, soulevés en masses multiformes par une tempête, les flots se ruent, dans l’obscurité, contre le promontoire de Portland, l’imagination du passant perdu qui se hâte sur les grèves,--aidée, surtout, des flammes versées par la lune à ces ombres granitiques,--peut songer, en face de ce castel, à quelque éternel assaut soutenu par une héroïque garnison d’hommes d’armes fantômes contre une légion de mauvais esprits.
Que signifiait cet isolement de l’insoucieux seigneur anglais? Subissait-il quelque attaque de spleen?--Lui, ce cœur si natalement joyeux! Impossible!...--Quelque mystique influence apportée de son voyage en Orient?--Peut-être.--L’on s’était inquiété, à la cour, de cette disparition. Un message de Westminster avait été adressé, par la Reine, au lord invisible.
Accoudée auprès d’un candélabre, la reine Victoria s’était attardée, ce soir-là, en audience extraordinaire. A côté d’elle, sur un tabouret d’ivoire, était assise une jeune liseuse, miss Héléna H***.
Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de lord Portland.
L’enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de ses yeux bleus, souriantes lueurs de ciel, le peu de lignes qu’il contenait. Tout à coup, sans une parole, elle le présenta, paupières fermées, à Sa Majesté.
La reine lut donc, elle-même, en silence.
Aux premiers mots, son visage, d’habitude impassible, parut s’empreindre d’un grand étonnement triste. Elle tressaillit même: puis, muette, approcha le papier des bougies allumées.--Laissant tomber ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait:
--Mylords, dit-elle à ceux des pairs qui se trouvaient présents à quelques pas, vous ne reverrez plus notre cher duc de Portland. Il ne doit plus siéger au Parlement. Nous l’en dispensons, par un privilège nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous inquiétez plus de sa personne et que nul de ses hôtes ne cherche jamais à lui adresser la parole.
Puis congédiant, d’un geste, le vieux courrier du château:
--Vous direz au duc de Portland ce que vous venez de voir et d’entendre, ajouta-t-elle après un coup d’œil sur les cendres noires de la lettre.
Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s’était levée pour se retirer en ses appartements. Toutefois, à la vue de sa liseuse demeurée immobile et comme endormie, la joue appuyée sur son jeune bras blanc posé sur les moires pourpres de la table, la reine, surprise encore, murmura doucement:
--On me suit, Héléna?
La jeune fille, persistant dans son attitude, on s’empressa auprès d’elle.
Sans qu’aucune pâleur eût décelé son émotion,--un lys, comment pâlir?--elle s’était évanouie.
Une année après les paroles prononcées par Sa Majesté,--pendant une orageuse nuit d’automne, les navires de passage à quelques lieues du cap de Portland virent le manoir illuminé.
Oh! ce n’était pas la première des fêtes nocturnes offertes, à chaque saison, par le lord _absent_!
Et l’on en parlait, car leur sombre excentricité touchait au fantastique, le duc n’y assistant pas.
Ce n’était pas dans les appartements du château que ces fêtes étaient données. Personne n’y entrait plus; lord Richard, qui habitait, solitairement, le donjon même, paraissait les avoir oubliés.